Molière - Œuvres complètes, Tome 1
Part 15
Richelieu avait signalé à son protégé Desmarets le sujet des _Visionnaires_, parodie qui n'est pas sans mérite; œuvre étrange où l'imagination raille l'imagination; où les héros romanesques et pourfendeurs, les versificateurs ronsardistes et les amoureuses éprises d'Alexandre et de Cyrus étalent tour à tour la pompe et l'exubérance de leurs pensées. Quelques écrivains du dernier ordre, dédaignés à juste titre par les _précieuses_ et chassés de leurs ruelles, avaient essayé contre le goût à la mode de maladroites représailles. Les comédiens d'Italie, Scaramouche et Trivelin, vulgaires bouffons qu'elles méprisaient, avaient prêté leur théâtre à l'abbé de Pure et enrichi de leurs lazzi le canevas grossier qui les mettait en scène. Enfin un poëte bizarre, Chapuzeau, qui devint précepteur de Guillaume III et passa dans les régions du Nord une partie de sa vie, avait osé, dès l'année 1656, toucher à l'arche sainte, et publier contre elle son _Cercle des femmes, entretiens comiques en six entrées dialoguées_. Il faut rendre justice à l'infortuné Chapuzeau: le Mascarille de Molière se montre dans cette mauvaise ébauche sous la forme d'un nommé Germain, marquis postiche que son maître emploie au même usage et que l'on bâtonne à la fin de la pièce en présence de sa belle humiliée.
Tout était donc préparé pour cette révolution qui allait inaugurer en France une époque nouvelle. «Jamais, dit le journaliste Loret, l'_OEdipe_ de Corneille, l'_Amalasunthe_ de Quinault, la _Cassandre_ de Boisrobert,
«N'eurent une vogue si grande»
que cette _action folâtre_,
«Tant la pièce semble friande »A plusieurs tant sages que fous; »Pour moi, j'y portai trente sous; »Mais oyant leurs fines paroles, »J'en ris pour plus de dix pistoles.»
Les comédiens de Molière, dit-il encore, «furent visités
»Par gens de toutes qualités, »Qu'on n'en vit jamais tant ensemble »Que ces jours passés, ce me semble, »Dans l'hôtel du Petit-Bourbon.»
«On vint à Paris de vingt lieues à la ronde afin d'avoir le divertissement de cet ouvrage, qui passe pour le plus charmant et le plus délicat que l'on ait vu au théâtre[241].»
[241] Donneau, préface de _la Cocue imaginaire_.
Tout à coup les yeux se dessillèrent. Le vieil ami des _précieuses_, Ménage, s'écria en sortant du théâtre du Petit-Bourbon: «Monsieur Chapelain, il va falloir détruire ce que nous avons adoré; car nous approuvions toutes ces sottises.» Du milieu du parterre, une voix bourgeoise, sans doute celle d'un contemporain de mademoiselle de Gournay, s'était écrié: «Courage, Molière, voilà la bonne comédie!» Le bruit du succès traversa la France, et, pendant que la troupe donnait à Paris deux représentations par jour de la pièce favorite, le jeune roi, aux yeux duquel l'hôtel de Rambouillet était l'asile de ses ennemis, demanda le manuscrit, le lut, fit jouer la pièce devant lui et partagea l'opinion du public. Cette vogue extraordinaire se soutint quatre mois entiers; il fallut doubler et tripler le prix des places. Une édition subreptice parut avec un privilége obtenu par surprise. L'autorité des ruelles disparut, autorité redoutable qui avait épouvanté Scarron. «On ne vit plus de belles dames en possession de faire la destinée des pauvres auteurs... tenir ruelle pour étouffer dès sa naissance une comédie... Les plus partiales ne colportèrent plus d'avance des factums par les maisons comme on fait en sollicitant un procès[242].» Les académies de femmes et tous ces petits cercles précieux dont Tallemant se moque[243] perdaient leur influence. Il fallut le rang et l'autorité de mademoiselle de Montpensier pour en maintenir un seul au Luxembourg sous l'autorité de Segrais et de l'abbé Cotin. L'esprit faux, «celui où l'imagination a trop de part,» comme le dit si bien La Bruyère, fut frappé de discrédit.
[242] Scarron, préface de _l'Écolier de Salamanque_.
[243] Voy. l'Histor. de _la Vicomtesse d'Auchy_. Éd. Paulin; Paris, 1855.
Le vieux monde attaqué ne se rendit pas sans combat. Marquis et précieuses trouvèrent leurs défenseurs. Chapuzeau récrivit en vers son _Cercle des femmes_, qu'il fit représenter sans succès sur un théâtre rival, celui du Marais, pour revendiquer la création de Mascarille. L'abbé de Pure, «cet abbé des plus galans» dont Molière, disait un critique[244], n'avait fait qu'habiller le canevas «à la française,» prétendait que Molière le dérobait. On affirma même que la veuve du farceur Guillet Gorju avait vendu à Molière la pièce tout entière, contenue dans les mémoires de son mari. Pamphlets, satires, dissertations critiques, libelles, drames, calomnies de tout genre, accablèrent le satirique. Le champion le plus hardi de ces dames et de leurs travers fut un sieur de Somaize, qui, dans son _Dictionnaire des précieuses_ et dans deux misérables pièces intitulées les _Véritables précieuses_ et le _Procès des précieuses_, prit hautement le parti des Arthémises et des Clélies. «L'auteur de la farce du Petit-Bourbon, dit-il, n'est qu'un singe et un voleur, plagiaire d'habitude, aidé par les Italiens... Il n'y a certes pas à le comparer à l'illustre Boisrobert, à l'admirable M. Magnon, auteur d'_Artaxerce_, au sublime Boyer, qui est si plein de feu... Quant aux comédiens du Petit-Bourbon, ils ne jouent rien qui vaille, et doivent tout à la force de leurs brigues.»
[244] De Visé, _Nouvelles nouvelles_, IIIe partie, page 217.
Mais le coup était porté; Boileau et Racine suivirent Molière. Le cours de l'influence italienne espagnole s'arrêta.
Personne toutefois ne put empêcher que le long règne des précieuses ne laissât dans le langage et les mœurs des traces indélébiles. Le raffinement, qu'elles avaient poussé trop loin et qui leur avait fait deviner et préparer jusqu'à la nouvelle orthographe que devait inaugurer Voltaire, introduisit dans l'idiome et dans l'usage commun une multitude d'expressions ingénieusement métaphoriques devenues tout à fait françaises malgré Molière:--«s'encanailler--humeur communicative--le blond hardi des cheveux.»--Chose étrange! la plupart de celles que Molière a incriminées, en les plaçant dans la bouche de ses personnages ridicules, sont aujourd'hui de l'usage le plus authentique et le plus naturel. Nous citerons entre autres:
«Faire estime--procédé irrégulier--le moyen que--s'accommoder de quelqu'un--débuter par--du dernier bourgeois--le bel air des choses--débiter les sentiments--dans les formes--exercer les esprits--sécheresse de conversation--se défaire de--chose tout à fait choquante--tissu d'un roman--intelligence épaisse--courir après le mérite--chasser sur nos terres--s'inscrire en faux--être des nôtres--être en passe de--enchérir sur--se piquer d'esprit--n'être pas de refus--comme il faut--l'esprit assaisonne sa bravoure--peupler la solitude--danser proprement--etc., etc.»
Le public, la cour, le populaire, les esprits sérieux, appartenaient à Molière. «Je n'ai plus, s'écria-t-il, qu'à étudier le monde.» Le vrai siècle de Louis XIV était inauguré, et Louis XIV lui-même avait reconnu le poëte qui devait l'aider le plus efficacement dans son œuvre politique.
PRÉFACE DES PRÉCIEUSES RIDICULES
PAR MOLIÈRE
C'est une chose étrange qu'on imprime les gens malgré eux! Je ne vois rien de si injuste, et je pardonnerois toute autre violence plutôt que celle-là.
Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et mépriser par honneur ma comédie. J'offenserois mal à propos tout Paris, si je l'accusois d'avoir pu applaudir à une sottise: comme le public est le juge absolu de ces sortes d'ouvrages, il y auroit de l'impertinence à moi de le démentir; et, quand j'aurois eu la plus mauvaise opinion du monde de mes _Précieuses ridicules_ avant leur représentation, je dois croire maintenant qu'elles valent quelque chose, puisque tant de gens ensemble en ont dit du bien. Mais, comme une grande partie des grâces qu'on y a trouvées dépendent de l'action et du ton de voix, il m'importoit qu'on ne les dépouillât pas de ces ornemens, et je trouvois que le succès qu'elles avoient eu dans la représentation étoit assez beau pour en demeurer là. J'avois résolu, dis-je, de ne les faire voir qu'à la chandelle, pour ne point donner lieu à quelqu'un de dire le proverbe[245], et je ne voulois pas qu'elles sautassent du théâtre de Bourbon dans la galerie du Palais[246]. Cependant je n'ai pu l'éviter, et je suis tombé dans la disgrâce de voir une copie dérobée de ma pièce entre les mains des libraires, accompagnée d'un privilége obtenu par surprise. J'ai eu beau crier: O temps! ô mœurs! on m'a fait voir une nécessité pour moi d'être imprimé ou d'avoir un procès; et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la destinée, et consentir à une chose qu'on ne laisseroit pas de faire sans moi.
[245] Expression proverbiale: Belle à la chandelle, laide au grand jour.
[246] C'est-à-dire du théâtre de Molière dans la boutique des libraires du Palais. Voy. _le Lutrin_ de Boileau.
Mon Dieu! l'étrange embarras qu'un livre à mettre au jour; et qu'un auteur est neuf la première fois qu'on l'imprime! Encore si l'on m'avoit donné du temps, j'aurois pu mieux songer à moi, et j'aurois pris toutes les précautions que messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont coutume de prendre en semblables occasions. Outre quelque grand seigneur que j'aurois été prendre malgré lui pour protecteur de mon ouvrage, et dont j'aurois tenté la libéralité par une épître dédicatoire bien fleurie, j'aurois tâché de faire une belle et docte préface; et je ne manque point de livres qui m'auroient fourni tout ce qu'on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, l'étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition, et le reste.
J'aurois parlé aussi à mes amis, qui, pour la recommandation de ma pièce, ne m'auroient pas refusé ou des vers françois, ou des vers latins. J'en ai même qui m'auroient loué en grec; et l'on n'ignore pas qu'une louange en grec est d'une merveilleuse efficace[247] à la tête d'un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisir de me reconnoître; et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour justifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. J'aurois voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la satire honnête et permise; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés; que ces vicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie; et que, par la même raison que les véritables savans et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s'offenser du Docteur de la comédie, et du Capitan, non plus que les juges, les princes et les rois de voir Trivelin[248], ou quelque autre, sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi; aussi les véritables précieuses auroient tort de se piquer, lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Mais enfin, comme j'ai dit, on ne me laisse pas le temps de respirer, et M. de Luynes[249] veut m'aller relier de ce pas: à la bonne heure, puisque Dieu l'a voulu.
[247] Pour: efficacité. Archaïsme que le style théologique a conservé.
[248] Personnages symboliques, ou masques de la _Commedia dell Arte_, inventée par les Italiens.
[249] Molière donne habilement l'adresse et le nom de son libraire, pour que l'on n'aille pas acheter la contrefaçon. Les ouvrages se vendaient alors reliés au moins en parchemin.
PERSONNAGES ACTEURS
LA GRANGE,} amans rebutés. {LA GRANGE. DU CROISY,} {DU CROISY. GORGIBUS, bon bourgeois. L'ESPY. MADELON, fille de Gorgibus,} précieuses {Mlle DEBRIE. CATHOS, nièce de Gorgibus, } ridicules. {Mlle DUPARC. MAROTTE, servante des précieuses ridicules. Mad. BÉJART. ALMANZOR, laquais des précieuses ridicules. DEBRIE. LE MARQUIS DE MASCARILLE, valet de la Grange. MOLIÈRE. LE VICOMTE DE JODELET, valet de du Croisy. BRÉCOURT. DEUX PORTEURS DE CHAISE. VOISINES. VIOLONS.
La scène est à Paris, dans la maison de Gorgibus.
SCÈNE I.--LA GRANGE, DU CROISY.
DU CROISY.
Seigneur la Grange...
LA GRANGE.
Quoi?
DU CROISY.
Regardez-moi un peu sans rire.
LA GRANGE.
Eh bien?
DU CROISY.
Que dites-vous de notre visite? En êtes-vous fort satisfait?
LA GRANGE.
A votre avis, avons-nous sujet de l'être tous deux?
DU CROISY.
Pas tout à fait, à dire vrai.
LA GRANGE.
Pour moi, je vous avoue que j'en suis tout scandalisé. A-t-on jamais vu, dites-moi, deux pecques[250] provinciales faire plus les renchéries que celles-là, et deux hommes traités avec plus de mépris que nous? A peine ont-elles pu se résoudre à nous faire donner des siéges. Je n'ai jamais vu tant parler à l'oreille qu'elles ont fait entre elles, tant bâiller, tant se frotter les yeux, et demander tant de fois: Quelle heure est-il? Ont-elles répondu que[251] oui et non à tout ce que nous avons pu leur dire? Et ne m'avouerez-vous pas enfin que, quand nous aurions été les dernières personnes du monde, on ne pouvoit nous faire pis qu'elles ont fait?
DU CROISY.
Il me semble que vous prenez la chose fort à cœur.
LA GRANGE.
Sans doute, je l'y prends, et de telle façon, que je me veux venger de cette impertinence. Je connois ce qui nous a fait mépriser. L'air précieux[252] n'a pas seulement infecté Paris, il s'est aussi répandu dans les provinces, et nos donzelles ridicules en ont humé leur bonne part. En un mot, c'est un ambigu de précieuse et de coquette que leur personne. Je vois ce qu'il faut être pour en être bien reçu; et, si vous m'en croyez, nous leur jouerons tous deux une pièce qui leur fera voir leur sottise, et pourra leur apprendre à connoître un peu mieux leur monde.
DU CROISY.
Et comment, encore?
LA GRANGE.
J'ai un certain valet, nommé Mascarille, qui passe, au sentiment de beaucoup de gens, pour une manière de bel esprit; car il n'y a rien à meilleur marché que le bel esprit maintenant. C'est un extravagant qui s'est mis dans la tête de vouloir faire l'homme de condition. Il se pique ordinairement de galanterie et de vers, et dédaigne les autres valets, jusqu'à les appeler brutaux.
DU CROISY.
Eh bien, qu'en prétendez-vous faire?
LA GRANGE.
Ce que j'en prétends faire? Il faut... Mais sortons d'ici auparavant.
SCÈNE II.--GORGIBUS, DU CROISY, LA GRANGE.
GORGIBUS.
Eh bien, vous avez vu ma nièce et ma fille. Les affaires iront-elles bien? Quel est le résultat de cette visite?
LA GRANGE.
C'est une chose que vous pourrez mieux apprendre d'elles que de nous. Tout ce que nous pouvons vous dire, c'est que nous vous rendons grâce de la faveur que vous nous avez faite, et demeurons vos très-humbles serviteurs.
DU CROISY.
Vos très-humbles serviteurs.
GORGIBUS, seul.
Ouais! il semble qu'ils sortent mal satisfaits d'ici. D'où pourroit venir leur mécontentement? Il faut savoir un peu ce que c'est. Holà!
SCÈNE III.--GORGIBUS, MAROTTE.
MAROTTE.
Que désirez-vous, monsieur?
GORGIBUS.
Où sont vos maîtresses?
MAROTTE.
Dans leur cabinet.
GORGIBUS.
Que font-elles?
MAROTTE.
De la pommade pour les lèvres.
GORGIBUS.
C'est trop pommadé[253]; dites-leur qu'elles descendent.
SCÈNE IV.--GORGIBUS.
Ces pendardes-là, avec leur pommade, ont, je pense, envie de me ruiner. Je ne vois partout que blancs d'œufs, lait virginal, et mille autres brimborions que je ne connois point. Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons, pour le moins: et quatre valets vivroient tous les jours des pieds de moutons qu'elles emploient.
SCÈNE V.--MADELON, CATHOS, GORGIBUS.
GORGIBUS.
Il est bien nécessaire, vraiment, de faire tant de dépense pour vous graisser le museau! Dites-moi un peu ce que vous avez fait à ces messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur? Vous avois-je pas commandé de les recevoir comme des personnes que je voulois vous donner pour maris?
MADELON.
Et quelle estime, mon père, voulez-vous que nous fassions du procédé irrégulier[254] de ces gens-là?
CATHOS.
Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se pût accommoder de leur personne?
GORGIBUS.
Et qu'y trouvez-vous à redire?
MADELON.
La belle galanterie que la leur! Quoi! débuter d'abord par le mariage?
GORGIBUS.
Et par où veux-tu donc qu'ils débutent? par le concubinage? N'est-ce pas un procédé dont vous avez sujet de vous louer toutes deux, aussi bien que moi? Est-il rien de plus obligeant que cela? Et ce lien sacré où ils aspirent n'est-il pas un témoignage de l'honnêteté de leurs intentions?
MADELON.
Ah! mon père, ce que vous dites là est du dernier bourgeois. Cela me fait honte de vous ouïr parler de la sorte, et vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses.
GORGIBUS.
Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est une chose sainte et sacrée, et que c'est faire en honnêtes gens que de débuter par là.
MADELON.
Mon Dieu! que si tout le monde vous ressembloit, un roman seroit bientôt fini! La belle chose que ce seroit, si d'abord Cyrus épousoit Mandane, et qu'Aronce de plain-pied fût marié à Clélie[255]!
GORGIBUS.
Que me vient conter celle-ci?
MADELON.
Mon père, voilà ma cousine qui vous dira aussi bien que moi que le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentimens, pousser le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au temple, ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient amoureux: ou bien être conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée: et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paroît à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvemens, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières, et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne sauroit se dispenser. Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et prendre justement le roman par la queue; encore un coup, mon père, il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé; et j'ai mal au cœur à la seule vision que cela me fait.
GORGIBUS.
Quel diable de jargon entends-je ici? Voici bien du haut style.
CATHOS.
En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le moyen de bien recevoir des gens qui sont tout à fait incongrus en galanterie! Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la carte de Tendre, et que Billets-Doux, Petits-Soins, Billets-Galans et Jolis-Vers, sont des terres inconnues pour eux[256]. Ne voyez-vous pas que toute leur personne marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui donne d'abord bonne opinion des gens? Venir en visite amoureuse avec une jambe toute unie, un chapeau désarmé de plumes, une tête irrégulière en cheveux, et un habit qui souffre une indigence de rubans; mon Dieu! quels amans sont-ce là! Quelle frugalité d'ajustement, et quelle sécheresse de conversation! On n'y dure point, on n'y tient pas. J'ai remarqué encore que leurs rabats[257] ne sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il s'en faut plus d'un grand demi-pied que leurs hauts-de-chausses ne soient assez larges.
GORGIBUS.
Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien comprendre à ce baragouin. Cathos, et vous, Madelon...
MADELON.
Eh! de grâce, mon père, défaites-vous de ces noms étranges, et nous appelez autrement.
GORGIBUS.
Comment, ces noms étranges! Ne sont-ce pas vos noms de baptême?
MADELON.
Mon Dieu! que vous êtes vulgaire[258]! Pour moi, un de mes étonnemens, c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. A-t-on jamais parlé dans le beau style de Cathos ni de Madelon, et ne m'avouerez-vous pas que ce seroit assez d'un de ces noms pour décrier le plus beau roman du monde?
CATHOS.
Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu délicate pâtit furieusement à entendre prononcer ces mots-là; et le nom de Polixène, que ma cousine a choisi, et celui d'Aminte, que je me suis donné, ont une grâce dont il faut que vous demeuriez d'accord.
GORGIBUS.
Écoutez: il n'y a qu'un mot qui serve. Je n'entends point que vous ayez d'autres noms que ceux qui vous ont été donnés par vos parrains et marraines; et pour ces messieurs dont il est question, je connois leurs familles et leurs biens, et je veux résolûment que vous vous disposiez à les recevoir pour maris. Je me lasse de vous avoir sur les bras, et la garde de deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme de mon âge.
CATHOS.
Pour moi, mon oncle, tout ce que je puis vous dire, c'est que je trouve le mariage une chose tout à fait choquante. Comment est-ce qu'on peut souffrir la pensée de coucher contre un homme vraiment nu?
MADELON.
Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de Paris, où nous ne faisons que d'arriver. Laissez-nous faire à loisir le tissu de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion.
GORGIBUS, à part.
Il n'en faut point douter, elles sont achevées[259]. (Haut.) Encore un coup, je n'entends rien à toutes ces balivernes! je veux être maître absolu; et, pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez mariées toutes deux avant qu'il soit peu, ou, ma foi, vous serez religieuses; j'en fais un bon serment.
SCÈNE VI.--CATHOS, MADELON.
CATHOS.
Mon Dieu, ma chère, que ton père a la forme enfoncée dans la matière! que son intelligence est épaisse, et qu'il fait sombre dans son âme!
MADELON.
Que veux-tu, ma chère? j'en suis en confusion pour lui. J'ai peine à me persuader que je puisse être véritablement sa fille, et je crois que quelque aventure un jour me viendra développer une naissance plus illustre.
CATHOS.
Je le croirois bien; oui, il y a toutes les apparences du monde; et pour moi, quand je me regarde aussi...
SCÈNE VII.--CATHOS, MADELON, MAROTTE.
MAROTTE.
Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son maître vous veut venir voir.
MADELON.
Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites: Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d'être visibles.
MAROTTE.
Dame! je n'entends point le latin, et je n'ai pas appris, comme vous, la filophie dans le grand Cyre.
MADELON.
L'impertinente! Le moyen de souffrir cela! Et qui est-il, le maître de ce laquais?
MAROTTE.
Il me l'a nommé le marquis de Mascarille.
MADELON.
Ah! ma chère, un marquis! Oui, allez dire qu'on nous peut voir. C'est sans doute un bel esprit qui aura ouï parler de nous.
CATHOS.
Assurément, ma chère.
MADELON.
Il faut le recevoir dans cette salle basse plutôt qu'en notre chambre. Ajustons un peu nos cheveux au moins, et soutenons notre réputation. Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces.
MAROTTE.
Par ma foi! je ne sais point quelle bête c'est là; il faut parler chrétien[260], si vous voulez que je vous entende.
CATHOS.
Apportez-nous le miroir, ignorante que vous êtes, et gardez-vous bien d'en salir la glace par la communication de votre image.
Elles sortent.
SCÈNE VIII.--MASCARILLE, DEUX PORTEURS.
MASCARILLE.