Molière - Œuvres complètes, Tome 1
Part 14
Moi, je ne suis pour rien dans tout cet embarras. Qu'ai-je fait pour me voir rouer jambes et bras? Suis-je donc gardien, pour employer ce style, De la virginité des filles de la ville? Sur la tentation ai-je quelque crédit? Et puis-je mais[227], chétif, si le cœur leur en dit?
VALÈRE.
Oh! qu'ils ne seront pas si méchants qu'ils le disent! Et, quelque belle ardeur que ses feux lui produisent, Éraste n'aura pas si bon marché de nous.
LA RAPIÈRE.
S'il vous faisoit besoin, mon bras est tout à vous, Vous savez de tout temps que je suis un bon frère.
VALÈRE.
Je vous suis obligé, monsieur de la Rapière.
LA RAPIÈRE.
J'ai deux amis aussi que je vous puis donner[228], Qui contre tous venans sont gens à dégainer, Et sur qui vous pourrez prendre toute assurance.
MASCARILLE.
Acceptez-les, monsieur.
VALÈRE.
C'est trop de complaisance.
LA RAPIÈRE.
Le petit Gille encore eût pu nous assister, Sans le triste accident qui vient de nous l'ôter. Monsieur, le grand dommage! et l'homme de service! Vous avez su le tour que lui fit la justice; Il mourut en César, et, lui cassant les os, Le bourreau ne lui put faire lâcher deux mots.
VALÈRE.
Monsieur de la Rapière, un homme de la sorte, Doit être regretté; mais quant à votre escorte, Je vous rends grâces.
LA RAPIÈRE.
Soit; mais soyez averti Qu'il vous cherche, et vous peut faire un mauvais parti.
VALÈRE.
Et moi, pour vous montrer combien je l'appréhende, Je lui veux, s'il me cherche, offrir ce qu'il demande, Et par toute la ville aller présentement, Sans être accompagné que de lui seulement.
SCÈNE IV.--VALÈRE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Quoi! monsieur, vous voulez tenter Dieu? Quelle audace! Las! vous voyez tous deux comme l'on nous menace; Combien de tous côtés...
VALÈRE.
Que regardes-tu là?
MASCARILLE.
C'est qu'il sent le bâton du côté que voilà. Enfin, si maintenant ma prudence en est crue, Ne nous obstinons point à rester dans la rue; Allons nous renfermer.
VALÈRE.
Nous renfermer, faquin! Tu m'oses proposer un acte de coquin? Sus, sans plus de discours, résous-toi de me suivre.
MASCARILLE.
Eh! monsieur mon cher maître, il est si doux de vivre, On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps!...
VALÈRE.
Je m'en vais t'assommer de coups, si je t'entends. Ascagne vient ici, laissons-le; il faut attendre Quel parti de lui-même il résoudra de prendre. Cependant avec moi viens prendre à la maison Pour nous frotter[229]...
MASCARILLE.
Je n'ai nulle démangeaison. Que maudit soit l'amour, et les filles maudites Qui veulent en tâter, puis font les chattemites[230]!
SCÈNE V.--ASCAGNE, FROSINE.
ASCAGNE.
Est-il bien vrai, Frosine, et ne rêvé-je point? De grâce, contez-moi bien tout de point en point.
FROSINE.
Vous en saurez assez le détail, laissez faire. Ces sortes d'incidents ne sont, pour l'ordinaire, Que redits trop de fois de moment en moment. Suffit que vous sachiez qu'après ce testament Qui vouloit un garçon pour tenir sa promesse, De la femme d'Albert la dernière grossesse N'accoucha que de vous[231], et que lui, dessous main, Ayant depuis longtemps concerté son dessein, Fit son fils de celui d'Ignès la bouquetière, Qui vous donna pour sienne à nourrir à ma mère. La mort ayant ravi ce petit innocent Quelque dix mois après, Albert étant absent, La crainte d'un époux et l'amour maternelle Firent l'événement d'une ruse nouvelle. Sa femme en secret lors se rendit son vrai sang, Vous devîntes celui qui tenait votre rang; Et la mort de ce fils mis dans votre famille Se couvrit pour Albert de celle de sa fille, Voilà de votre sort un mystère éclairci, Que votre feinte mère a caché jusqu'ici; Elle en dit des raisons, et peut en avoir d'autres, Par qui ses intérêts n'étoient pas tous les vôtres. Enfin cette visite, où j'espérois si peu, Plus qu'on ne pouvoit croire a servi votre feu. Cette Ignès vous relâche, et, par votre autre affaire, L'éclat de son secret devenu nécessaire, Nous en avons nous deux votre père informé; Un billet de sa femme a le tout confirmé; Et, poussant plus avant encore notre pointe, Quelque peu de fortune à notre adresse jointe, Aux intérêts d'Albert, de Polidore, après, Nous avons ajusté si bien les intérêts, Si doucement à lui déplié ces mystères, Pour n'effaroucher pas d'abord trop les affaires; Enfin, pour dire tout, mené si prudemment Son esprit pas à pas à l'accommodement, Qu'autant que votre père il montre de tendresse A confirmer les nœuds qui font votre allégresse[232].
ASCAGNE.
Ah! Frosine, la joie où vous m'acheminez!... Eh! que ne dois-je point à vos soins fortunés!
FROSINE.
Au reste, le bonhomme est en humeur de rire, Et pour son fils encor nous défend de rien dire.
SCÈNE VI.--POLIDORE, ASCAGNE, FROSINE.
POLIDORE.
Approchez-vous, ma fille, un tel nom m'est permis, Et j'ai su le secret que cachoient ces habits. Vous avez fait un trait qui, dans sa hardiesse, Fait briller tant d'esprit et tant de gentillesse, Que je vous en excuse, et tiens mon fils heureux Quand il saura l'objet de ses soins amoureux. Vous valez tout au monde, et c'est moi qui l'assure. Mais le voici; prenons plaisir à l'aventure. Allez faire venir tous vos gens promptement.
ASCAGNE.
Vous obéir sera mon premier compliment.
SCÈNE VII.--POLIDORE, VALÈRE, MASCARILLE.
MASCARILLE, à Valère.
Les disgrâces souvent sont du ciel révélées. J'ai songé cette nuit de perles défilées Et d'œufs cassés; monsieur, un tel songe m'abat.
VALÈRE.
Chien de poltron!
POLIDORE.
Valère! il s'apprête un combat Où toute ta valeur te sera nécessaire. Tu vas avoir en tête un puissant adversaire.
MASCARILLE.
Et personne, monsieur, qui se veuille bouger, Pour retenir des gens qui se vont égorger? Pour moi, je le veux bien; mais, au moins, s'il arrive Qu'un funeste accident de votre fils vous prive, Ne m'en accusez point.
POLIDORE.
Non, non; en cet endroit Je le pousse moi-même à faire ce qu'il doit.
MASCARILLE.
Père dénaturé!
VALÈRE.
Ce sentiment, mon père, Est d'un homme de cœur, et je vous en révère. J'ai dû vous offenser, et je suis criminel D'avoir fait tout ceci sans l'aveu paternel; Mais, à quelque dépit que ma faute vous porte, La nature toujours se montre la plus forte, Et votre honneur fait bien, quand il ne veut pas voir Que le transport d'Éraste ait de quoi m'émouvoir!
POLIDORE.
On me faisoit tantôt redouter sa menace; Mais les choses depuis ont bien changé de face; Et, sans le pouvoir fuir, d'un ennemi plus fort Tu vas être attaqué.
MASCARILLE.
Point de moyen d'accord?
VALÈRE.
Moi, le fuir! Dieu m'en garde! Et qui donc pourroit-ce être?
POLIDORE.
Ascagne.
VALÈRE.
Ascagne?
POLIDORE.
Oui, tu le vas voir paroître.
VALÈRE.
Lui, qui de me servir m'avoit donné sa foi!
POLIDORE.
Oui, c'est lui qui prétend avoir affaire à toi, Et qui veut, dans le champ où l'honneur vous appelle, Qu'un combat seul à seul vide votre querelle.
MASCARILLE.
C'est un brave homme; il sait que les cœurs généreux Ne mettent point les gens en compromis pour eux.
POLIDORE.
Enfin, d'une imposture ils te rendent coupable, Dont le ressentiment m'a paru raisonnable: Si bien qu'Albert et moi sommes tombés d'accord Que tu satisferois Ascagne sur ce tort; Mais aux yeux d'un chacun, et sans nulles remises, Dans les formalités en pareil cas requises.
VALÈRE.
Et Lucile, mon père, a, d'un cœur endurci...
POLIDORE.
Lucile épouse Éraste, et te condamne aussi; Et, pour convaincre mieux tes discours d'injustice, Veut qu'à tes propres yeux cet hymen s'accomplisse.
VALÈRE.
Ah! c'est une impudence à me mettre en fureur. Elle a donc perdu sens, foi, conscience, honneur!
SCÈNE VIII.--ALBERT, POLIDORE, LUCILE, ÉRASTE, VALÈRE, MASCARILLE.
ALBERT.
Eh bien, les combattans? On amène le nôtre. Avez-vous disposé le courage du vôtre?
VALÈRE.
Oui, oui, me voilà prêt, puisqu'on m'y veut forcer, Et, si j'ai pu trouver sujet de balancer, Un reste de respect en pouvoit être cause, Et non pas la valeur du bras que l'on m'oppose. Mais c'est trop me pousser, ce respect est à bout; A toute extrémité mon esprit se résout, Et l'on fait voir un trait de perfidie étrange, Dont il faut hautement que mon amour se venge.
A Lucile.
Non pas que cet amour prétende encore à vous: Tout son feu se résout en ardeur de courroux: Et, quand j'aurai rendu votre honte publique, Votre coupable hymen n'aura rien qui me pique. Allez, ce procédé, Lucile, est odieux: A peine en puis-je croire au rapport de mes yeux; C'est de toute pudeur se montrer ennemie, Et vous devriez mourir d'une telle infamie.
LUCILE.
Un semblable discours me pourroit affliger, Si je n'avois en main qui m'en saura venger. Voici venir Ascagne, il aura l'avantage De vous faire changer bien vite de langage, Et sans beaucoup d'effort.
SCÈNE IX.--ALBERT, POLIDORE, ASCAGNE, LUCILE, ÉRASTE, VALÈRE, FROSINE, MARINETTE, GROS-RENÉ, MASCARILLE.
VALÈRE.
Il ne le fera pas. Quand il joindroit au sien encor vingt autres bras, Je le plains de défendre une sœur criminelle; Mais, puisque son erreur me veut faire querelle, Nous le satisferons, et vous, mon brave, aussi.
ÉRASTE.
Je prenois intérêt tantôt à tout ceci; Mais enfin, comme Ascagne a pris sur lui l'affaire, Je ne veux plus en prendre, et je le laisse faire.
VALÈRE.
C'est bien fait; la prudence est toujours de saison; Mais...
ÉRASTE.
Il saura pour tous vous mettre à la raison.
VALÈRE.
Lui?
POLIDORE.
Ne t'y trompe pas; tu ne sais pas encore Quel étrange garçon est Ascagne.
ALBERT.
Il l'ignore; Mais il pourra dans peu le lui faire savoir.
VALÈRE.
Sus donc, que maintenant il me le fasse voir.
MARINETTE.
Aux yeux de tous?
GROS-RENÉ.
Cela ne seroit pas honnête.
VALÈRE.
Se moque-t-on de moi? Je casserai la tête A quelqu'un des rieurs. Enfin, voyons l'effet.
ASCAGNE.
Non, non, je ne suis pas si méchant qu'on me fait; Et, dans cette aventure où chacun m'intéresse, Vous allez voir plutôt éclater ma foiblesse, Connoître que le ciel, qui dispose de nous, Ne me fit pas un cœur pour tenir contre vous, Et qu'il vous réservoit, pour victoire facile, De finir le destin du frère de Lucile. Oui, bien loin de vanter le pouvoir de mon bras, Ascagne va par vous recevoir le trépas: Mais il veut bien mourir, si sa mort nécessaire Peut avoir maintenant de quoi vous satisfaire, En vous donnant pour femme, en présence de tous, Celle qui justement ne peut être qu'à vous.
VALÈRE.
Non, quand toute la terre, après sa perfidie Et les traits effrontés...
ASCAGNE.
Ah! souffrez que je die, Valère, que le cœur qui vous est engagé D'aucun crime envers vous ne peut être chargé; Sa flamme est toujours pure et sa constance extrême; Et j'en prends à témoin votre père lui-même.
POLIDORE.
Oui, mon fils, c'est assez rire de ta fureur, Et je vois qu'il est temps de te tirer d'erreur. Celle à qui par serment ton âme est attachée Sous l'habit que tu vois à tes yeux est cachée; Un intérêt de bien, dès ses plus jeunes ans, Fit ce déguisement qui trompe tant de gens, Et depuis peu l'amour en a su faire un autre Qui t'abusa, joignant leur famille à la nôtre. Ne va point regarder à tout le monde aux yeux[233]. Je te fais maintenant un discours sérieux. Oui, c'est elle, en un mot, dont l'adresse subtile, La nuit, reçut ta foi sous le nom de Lucile, Et qui, par ce ressort qu'on ne comprenoit pas, A semé parmi vous un si grand embarras. Mais, puisque Ascagne ici fait place à Dorothée, Il faut voir de vos feux toute imposture ôtée, Et qu'un nœud plus sacré donne force au premier.
ALBERT.
Et c'est là justement ce combat singulier Qui devoit envers nous réparer votre offense, Et pour qui les édits n'ont point fait de défense.
POLIDORE.
Un tel événement rend tes esprits confus: Mais en vain tu voudrois balancer là-dessus.
VALÈRE.
Non, non, je ne veux pas songer à m'en défendre; Et, si cette aventure a lieu de me surprendre, La surprise me flatte, et je me sens saisir De merveille[234] à la fois, d'amour et de plaisir: Se peut-il que ces yeux...
ALBERT.
Cet habit, cher Valère, Souffre mal les discours que vous lui pourriez faire. Allons lui faire en prendre un autre, et cependant Vous saurez le détail de tout cet incident.
VALÈRE.
Vous, Lucile, pardon, si mon âme abusée...
LUCILE.
L'oubli de cette injure est une chose aisée.
ALBERT.
Allons, ce compliment se fera bien chez nous, Et nous aurons loisir de nous en faire tous.
ÉRASTE.
Mais vous ne songez pas, en tenant ce langage, Qu'il reste encore ici des sujets de carnage. Voilà bien à tous deux notre amour couronné; Mais de son Mascarille et de mon Gros-René, Par qui doit Marinette être ici possédée? Il faut que par le sang l'affaire soit vidée.
MASCARILLE.
Nenni, nenni, mon sang dans mon corps sied trop bien; Qu'il l'épouse en repos, cela ne me fait rien. De l'humeur que je sais la chère Marinette, L'hymen ne ferme pas la porte à la fleurette.
MARINETTE.
Et tu crois que de toi je ferois mon galant? Un mari passe encor; tel qu'il est, on le prend: On n'y va pas chercher tant de cérémonie; Mais il faut qu'un galant soit fait à faire envie.
GROS-RENÉ.
Écoute, quand l'hymen aura joint nos deux peaux, Je prétends qu'on soit sourde à tous les damoiseaux.
MASCARILLE.
Tu crois te marier pour toi tout seul, compère?
GROS-RENÉ.
Bien entendu; je veux une femme sévère, Ou je ferai beau bruit.
MASCARILLE.
Eh! mon Dieu, tu feras Comme les autres font, et tu t'adouciras. Ces gens, avant l'hymen, si fâcheux et critiques, Dégénèrent souvent en maris pacifiques.
MARINETTE.
Va, va, petit mari, ne crains rien de ma foi; Les douceurs ne feront que blanchir contre moi[235]; Et je te dirai tout.
MASCARILLE.
O la fine pratique! Un mari confident!
MARINETTE.
Taisez-vous, as de pique[236]!
ALBERT.
Pour la troisième fois, allons-nous-en chez nous Poursuivre en liberté des entretiens si doux.
[221] Monologue imité de l'_Interesse_ de Secchi, mais avec plus de verve et de vivacité.
[222] Pour: mon espoir est que nous irons. Ellipse exagérée et excessive, qui n'est pas un archaïsme.
[223] Pour: percer les mailles de la cotte d'armes; se battre en ferraillant. Ce mot populaire, que nous avons conservé, ferait croire que _maille à partir_ a la même origine.
[224] Deux ferrailleurs, ou héros de chevalerie, alors à la mode.
[225] Pour: me réfugier dans le bois, dans le fourré. Expression proverbiale hors d'usage.
[226] Pour: remuer la mâchoire et manger. Archaïsme et proverbe.
[227] Pour: puis-je davantage; du latin _magis_. Contraction archaïque, et locution usitée aujourd'hui.
[228] Trait de mœurs qui résume toute l'existence des spadassins méridionaux, italiens, espagnols, provençaux, etc., et toute la rage des duels sous Louis XIII.
[229] Pour: prendre des armes, préparer le combat. Ellipse trop forte, et sens obscur.
[230] Expression populaire, pour: faire la chatte hypocrite. Du latin, _catus_, _cata_, et _mitis_ (chat doux).
[231] Expression impropre, et non latine, comme on l'a prétendu, pour: la femme d'Albert n'eut que vous pour fruit de sa dernière grossesse.
[232] Récit obscur, embarrassé et très-mal écrit, comme tous les passages de cette pièce dans lesquels Molière essaye d'expliquer l'imbroglio italien qu'il emprunte.
[233] Pour: regarder dans les yeux tout le monde. Expression impropre, faute de français.
[234] Pour: d'émerveillement. Merveille, dans le sens actif, est un archaïsme perdu.
[235] Pour: ne produiront pas d'effet. Expression proverbiale empruntée au tir des armes à feu. Les balles qui ne frappent pas le but laissent une marque blanchâtre qui indique le point qu'elles ont frappé.
[236] Pour: langue de serpent, piquante. Les sorcières modernes ont attaché un sens défavorable à cette couleur du jeu de cartes.
FIN DU DÉPIT AMOUREUX
DEUXIÈME ÉPOQUE
1659--1664
COMÉDIES DE MOEURS.--IMITATION DU DRAME HÉROÏQUE ESPAGNOL.
V. 1659. LES PRÉCIEUSES RIDICULES.
VI. 1660. SGANARELLE, ou LE COCU IMAGINAIRE, imitation de l'italien.
VII. 1661. DON GARCIE DE NAVARRE, imitation de l'espagnol.
VIII. 1661. L'ÉCOLE DES MARIS.
IX. 1661. LES FACHEUX.
X. 1662. L'ÉCOLE DES FEMMES.
XI. 1663. LA CRITIQUE DE L'ÉCOLE DES FEMMES.
XII. 1663. L'IMPROMPTU DE VERSAILLES.
XIII. 1664. LE MARIAGE FORCÉ.
XIV. 1664. LA PRINCESSE D'ÉLIDE, imitation de l'espagnol.
LES PRÉCIEUSES RIDICULES
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, LE 18 NOVEMBRE 1659, SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON.
Le règne de Louis XIV commençait; le succès de _l'Étourdi_ et du _Dépit amoureux_ venait de fixer à Paris la troupe de Molière, dont la réputation grandissait. La salle du Petit-Bourbon, au Louvre, était souvent pleine; on admirait le jeu comique de _Mascarille_ et de ses camarades. Néanmoins le nouveau maître de la scène ne se détachait guère de ses prédécesseurs et de ses rivaux que par une verve plus spirituelle et plus nourrie, par une ironie plus goguenarde et plus gauloise, mêlée encore de caprices italiens et de souvenirs espagnols. Nulle attaque directe aux travers contemporains ne signalait le réformateur des mœurs et le souverain des esprits.
Le 18 novembre 1659, le roi étant à Irun, d'où il devait ramener sa fiancée, Marie-Thérèse d'Autriche, les _Précieuses ridicules_ furent jouées par la troupe de Molière devant la cour et la bourgeoisie. L'œuvre nouvelle produisit un effet surprenant. On n'avait pas encore vu sur le théâtre une farce en un acte et en prose dans le genre des saynètes espagnoles, écrite du plus vigoureux style, d'une vérité poignante, d'une naïveté parfaite et d'une exquise finesse de ton. Dès la première scène l'originalité éclatait. Deux nouveaux acteurs, La Grange et du Croisy, qui s'étaient joints récemment à la troupe de Molière, faisaient leur entrée sous leur propre nom, et se présentaient d'eux-mêmes au public. Ensuite apparaissait le vieux bourgeois, gonflé de sa fortune, fier de sa roture, mécontent de sa famille, qui tourne au bel esprit, pressé surtout de marier ses filles, qui dépensent en frivolités son revenu péniblement acquis. Les voici elles-mêmes, superbement ornées et semblables à mademoiselle Paulet la Lionne de Voiture; avec force rubans, fleurs et dentelles, «se démontant les hanches,» dit un contemporain, pour imiter la belle désinvolture andalouse, et ne parlant que du bout des lèvres avec un rhythme musical, emprunté de l'Italie. Les deux «Pecques provinciales» sont récemment débarquées dans la capitale, où elles viennent se faire admirer du beau monde. Madame de Rambouillet elle même, la reine des _Précieuses_, qui assiste à la représentation avec sa cour, partage la gaieté générale. Assurément ce n'est pas elle que l'on raille, mais ses ridicules imitatrices; celles qui représentent l'excès, l'afféterie du goût italico-espagnol.
Nos héroïnes, comme madame la duchesse de Longueville et mademoiselle de Montpensier, donnent dans le romanesque. Elles sont entichées, bourgeoises qu'elles sont, des raffinements du _Cyrus_ et de la _Clélie_. Elles ne savent que l'amour appris dans la carte du Tendre. Elles dépensent tout l'argent du bonhomme en
Blanc, perles, coques d'œufs, parfums, pieds de mouton, Baume, lait virginal et cent mille autres drogues[237].
[237] Scarron.
Elles n'appellent pas leur valet Jacques, Pierrot ou Claude, mais Almanzor. Elles-mêmes se sont débaptisées, comme les puritains de Cromwell donnaient à leurs fils le nom de _Va-et-ne-pèche-jamais_, ou celui de _Sois-sauvé-par-la-grâce_; comme on s'appelait _René_ ou _Atala_, _Corinne_ ou _Delphine_, en 1812, ou _Brutus_ en 1793.
Elles ont le fanatisme du bel esprit, et en adorent les subtilités. Portraits, énigmes, madrigaux, factices formules de la poésie tombée en enfance, leur sont familières. Elles s'expriment comme le _Doni_, comme _Gongora_, _Marini_ ou l'_Arétin_, premier modèle de ce beau langage. Elles disent comme cet écrivain, qu'il faut «pêcher dans le lac de sa pensée avec l'hameçon du souvenir.» Pour elles, la jupe de dessus est «la modeste,» la seconde, qu'on apercevait un peu, «la friponne,» et la dernière, «la secrète.» Elles ne dansent pas, elles tracent sur le parquet des «chiffres et des lacs d'amour.» Pour elles les désirs d'un soupirant nouveau sont «l'ode involontaire de _novices en chaleur_.» Prudes jusqu'à la dernière affectation, raffolant de platonisme pur, ne pouvant souffrir un mot qui rappelle une idée physique, ces élèves de l'_Astrée_ appartiennent encore à la vieille cour de Louis XIII, ce monarque céladonique qui employait une paire de pincettes pour saisir un billet doux dans le corsage de mademoiselle de Hautefort.
Mais voici venir le brillant séducteur de ces héroïnes. «Sa perruque est si grande, qu'elle balaye la place à chaque fois qu'il fait la révérence, et son chapeau si petit, qu'il est aisé de juger que le marquis le porte bien plus souvent dans la main que sur la tête; son rabat[238] se peut appeler un honnête peignoir, et ses canons semblent n'être faits que pour servir de caches aux enfants qui jouent à la cligne-musette. Un brandon de glands lui sort de la poche comme d'une corne d'abondance, et ses souliers sont si couverts de rubans, qu'il n'est pas possible de dire s'ils sont de _roussi de vache d'Angleterre_ ou de maroquin. Ils ont un demi-pied de haut, et chacun est fort en peine de savoir comment des talons si hauts et si délicats peuvent porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre[239].» C'est Mascarille, ou plutôt Molière.
[238] Col rabattu sur la chemise.
[239] Récit en prose et en vers de la farce des _Précieuses_. Paris, 1660.
Burlesque symbole de l'élégance affectée et surannée, il porte avec mignardise le demi-masque de velours noir, la «Mascarilla» des Valois.
Il est marquis, et bientôt il va se doubler d'un vicomte, valet comme lui, mais grave et laconique, le pourpoint boutonné jusqu'au menton, homme de guerre, homme de poids, la plume sur l'oreille et traînant avec majesté sa longue rapière à la Sully. Double image de la vieille cour: ici, le raffiné, le joli, le faux gracieux; c'est Mascarille;--là, les grands gestes, les embrassements solennels; c'est Jodelet. Le vicomte de Jodelet complète le marquis de Mascarille; c'est l'emphase burlesque de Balzac auprès de la gentillesse maniérée de Voiture.
La jeune cour et la société nouvelle firent des gorges chaudes de toute cette défroque des vieux ridicules longtemps en faveur. Ce ne fut pas un succès, mais un éclat de rire universel. On en avait assez de ce vieux monde: Corneille pâlissait; la société faisait peau neuve, la _préciosité_ recula dans les profondeurs du passé. Il y avait longtemps que les esprits fermes, la bonne Gournay, Malherbe, Régnier; les esprits caustiques ou pénétrants, Guy-Patin, Gassendi, Peiresc; les esprits délicats, Chapelle, Desmarets, Richelieu lui-même, avaient protesté contre la contagion subtile de l'hôtel de Rambouillet. Le spirituel et caustique ami des Pisani, Tallemant des Réaux lui-même, n'avait pu s'empêcher de convenir que le raffinement de son ami «donnoit quelquefois dans l'excès[240].»
[240] Voyez Tallemant, Historiette de _la Maison de la marquise de Rambouillet_.
On avait déjà ouvert quelques faibles et impuissantes attaques contre cette forteresse protégée par le cours même de la civilisation.