Molière - Œuvres complètes, Tome 1
Part 13
[200] Pour: si cela contribue à vous soulager. Remarquons, une fois pour toutes, l'emploi du verbe faire dans le même sens et avec la même valeur que les Anglais donnent au mot _to do_.
[201] Pour: ne rappelons pas dans notre esprit. Archaïsme excellent, et perdu.
[202] Pour: s'accroît volontiers. Expression doublement impropre.
[203] Pour: d'un dénoûment, du latin _succedere, cedere sub-_.
[204] Pour: je proteste contre la surprise. Expression impropre.
[205] Pour: chagrin, bizarre.
[206] Pour: consume. Archaïsme suranné. On était encore incertain sur le sens de ces deux mots à l'époque de Vaugelas et de Th. Corneille. _Consommer_ indique l'absorption, et _consumer_, la destruction.
[207] Ellipse archaïque, pour: à ce que je crois.
[208] Scène empruntée à Secchi, mais embellie. Voy. p. 149.
[209] Pour: cabriole. Archaïsme; du latin, _capra_, chèvre.
ACTE IV
SCÈNE I.--ASCAGNE, FROSINE.
FROSINE.
L'aventure est fâcheuse.
ASCAGNE.
Ah! ma chère Frosine, Le sort absolument a conclu ma ruine. Cette affaire, venue au point où la voilà, N'est pas assurément pour en demeurer là; Il faut qu'elle passe outre; et Lucile et Valère, Surpris des nouveautés d'un semblable mystère, Voudront chercher un jour, dans ces obscurités, Par qui tous mes projets se verront avortés. Car enfin, soit qu'Albert ait part au stratagème, Ou qu'avec tout le monde on l'ait trompé lui-même, S'il arrive une fois que mon sort éclairci Mette ailleurs tout le bien dont le sien a grossi, Jugez s'il aura lieu de souffrir ma présence: Son intérêt détruit me laisse à ma naissance; C'est fait de sa tendresse; et, quelque sentiment Où pour ma fourbe alors pût être mon amant, Voudra-t-il avouer pour épouse une fille Qu'il verra sans appui de biens et de famille?
FROSINE.
Je trouve que c'est là raisonner comme il faut; Mais ces réflexions devaient venir plus tôt. Qui vous a jusqu'ici caché cette lumière? Il ne falloit pas être une grande sorcière Pour voir, dès le moment de vos desseins pour lui, Tout ce que votre esprit ne voit que d'aujourd'hui; L'action le disoit; et, dès que je l'ai sue, Je n'en ai prévu guère une meilleure issue.
ASCAGNE.
Que dois-je faire enfin? Mon trouble est sans pareil: Mettez-vous à ma place, et me donnez conseil.
FROSINE.
Ce doit être vous-même, en prenant votre place, A me donner conseil dessus cette disgrâce; Car je suis maintenant vous, et vous êtes moi: Conseillez-moi, Frosine; au point où je me voi, Quel remède trouver? Dites, je vous en prie.
ASCAGNE.
Hélas! ne traitez point ceci de raillerie; C'est prendre peu de part à mes cuisants ennuis Que de rire et de voir les termes où j'en suis.
FROSINE.
Non, vraiment, tout de bon, votre ennui m'est sensible, Et pour vous en tirer je ferois mon possible. Mais que puis-je, après tout? Je vois fort peu de jour A tourner cette affaire au gré de votre amour.
ASCAGNE.
Si rien ne peut m'aider, il faut donc que je meure.
FROSINE.
Ah! pour cela toujours il est assez bonne heure: La mort est un remède à trouver quand on veut, Et l'on s'en doit servir le plus tard que l'on peut.
ASCAGNE.
Non, non, Frosine, non, si vos conseils propices Ne conduisent mon sort parmi ces précipices, Je m'abandonne toute aux traits du désespoir.
FROSINE.
Savez-vous ma pensée? Il faut que j'aille voir La... Mais Éraste vient, qui pourroit nous distraire. Nous pourrons, en marchant, parler de cette affaire. Allons, retirons-nous.
SCÈNE II.--ÉRASTE, GROS-RENÉ.
ÉRASTE.
Encore rebuté?
GROS-RENÉ.
Jamais ambassadeur ne fut moins écouté. A peine ai-je voulu lui porter la nouvelle Du moment d'entretien que vous souhaitez d'elle, Qu'elle m'a répondu, tenant son quant-à-moi[210]: Va, va, je fais état de lui comme de toi; Dis-lui qu'il se promène, et, sur ce beau langage, Pour suivre son chemin m'a tourné le visage, Et Marinette aussi, d'un dédaigneux museau, Lâchant un: Laissez-nous, beau valet de carreau! M'a planté là comme elle; et mon sort et le vôtre N'ont rien à se pouvoir reprocher l'un à l'autre.
ÉRASTE.
L'ingrate! recevoir avec tant de fierté Le prompt retour d'un cœur justement emporté! Quoi! le premier transport d'un amour qu'on abuse Sous tant de vraisemblance est indigne d'excuse? Et ma plus vive ardeur, en ce moment fatal, Devoit être insensible au bonheur d'un rival? Tout autre n'eût pas fait même chose en ma place, Et se fût moins laissé surprendre à tant d'audace? De mes justes soupçons suis-je sorti trop tard? Je n'ai point attendu de serments de sa part; Et, lorsque tout le monde encor ne sait qu'en croire, Ce cœur impatient lui rend toute sa gloire, Il cherche à s'excuser; et le sien voit si peu Dans ce profond respect la grandeur de mon feu! Loin d'assurer une âme et lui fournir des armes Contre ce qu'un rival lui veut donner d'alarmes, L'ingrate m'abandonne à mon jaloux transport, Et rejette de moi message, écrit, abord! Ah! sans doute un amour a peu de violence, Qu'est capable d'éteindre une si foible offense; Et ce dépit si prompt à s'armer de rigueur Découvre assez pour moi tout le fond de son cœur, Et de quel prix doit être à présent à mon âme Tout ce dont son caprice a pu flatter ma flamme. Non, je ne prétends plus demeurer engagé Pour un cœur où je vois le peu de part que j'ai; Et, puisque l'on témoigne une froideur extrême A conserver les gens, je veux faire de même.
GROS-RENÉ.
Et moi de même aussi. Soyons tous deux fâchés, Et mettons notre amour au rang des vieux péchés. Il faut apprendre à vivre à ce sexe volage, Et lui faire sentir que l'on a du courage. Qui souffre ses mépris les veut bien recevoir. Si nous avions l'esprit de nous faire valoir, Les femmes n'auroient pas la parole si haute. Oh! qu'elles nous sont bien fières par notre faute! Je veux être pendu, si nous ne les verrions Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions, Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes Les gâtent tous les jours dans le siècle où nous sommes.
ÉRASTE.
Pour moi, sur toute chose, un mépris me surprend; Et, pour punir le sien par un autre aussi grand, Je veux mettre en mon cœur une nouvelle flamme.
GROS-RENÉ.
Et moi, je ne veux plus m'embarrasser de femme; A toutes je renonce, et crois, en bonne foi, Que vous feriez fort bien de faire comme moi, Car, voyez-vous, la femme est, comme on dit, mon maître, Un certain animal difficile à connoître, Et de qui la nature est fort encline au mal: Et, comme un animal est toujours animal, Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vie Dureroit cent mille ans; aussi, sans repartie, La femme est toujours femme, et jamais ne sera Que femme, tant qu'entier le monde durera: D'où vient qu'un certain Grec dit que sa tête passe Pour un sable mouvant. Car, goûtez bien, de grâce, Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts: Ainsi que la tête est comme le chef du corps, Et que le corps sans chef est pire qu'une bête; Si le chef n'est pas bien d'accord avec la tête, Que tout ne soit pas bien réglé par le compas, Nous voyons arriver de certains embarras; La brutale partie alors veut prendre empire Dessus la sensitive, et l'on voit que l'un tire A dia, l'autre à hurhaut; l'un demande du mou, L'autre du dur; enfin tout va sans savoir où; Pour montrer qu'ici-bas, ainsi qu'on l'interprète, La tête d'une femme est comme la girouette Au haut d'une maison, qui tourne au premier vent: C'est pourquoi le cousin d'Aristote souvent La compare à la mer; d'où vient qu'on dit qu'au monde On ne peut rien trouver de si stable que l'onde. Or, par comparaison (car la comparaison Nous fait distinctement comprendre une raison, Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d'étude, Une comparaison qu'une similitude); Par comparaison donc, mon maître, s'il vous plaît, Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroit, Vient à se courroucer, le vent souffle et ravage, Les flots contre les flots font un remû-ménage Horrible, et le vaisseau, malgré le nautonier, Va tantôt à la cave, et tantôt au grenier: Ainsi, quand une femme a sa tête fantasque, On voit une tempête en forme de bourrasque, Qui veut compétiter par de certains... propos, Et lors un... certain vent, qui, par... de certains flots, De... certaine façon, ainsi qu'un banc de sable... Quand... Les femmes enfin ne valent pas le diable.
ÉRASTE.
C'est fort bien raisonner.
GROS-RENÉ.
Assez bien, Dieu merci. Mais je les vois, monsieur, qui passent par ici. Tenez-vous ferme au moins!
ÉRASTE.
Ne te mets pas en peine.
GROS-RENÉ.
J'ai bien peur que ses yeux resserrent votre chaîne.
SCÈNE III[211].--LUCILE, ÉRASTE, MARINETTE, GROS-RENÉ.
MARINETTE.
Je l'aperçois encor, mais ne vous rendez point.
LUCILE.
Ne me soupçonne pas d'être faible à ce point.
MARINETTE.
Il vient à nous.
ÉRASTE.
Non, non, ne croyez pas, madame, Que je revienne encor vous parler de ma flamme. C'en est fait; je me veux guérir, et connois bien Ce que de votre cœur a possédé le mien. Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense M'a trop bien éclairé de[212] votre indifférence, Et je dois vous montrer que les traits du mépris Sont sensibles surtout aux généreux esprits. Je l'avouerai, mes yeux observoient dans les vôtres Des charmes qu'ils n'ont point trouvé dans tous les autres, Et le ravissement où j'étois de mes fers Les auroit préférés à des sceptres offerts. Oui, mon amour pour vous sans doute étoit extrême, Je vivois tout en vous; et, je l'avouerai même, Peut-être qu'après tout j'aurai, quoique outragé, Assez de peine encore à m'en voir dégagé: Possible que[213], malgré la cure qu'elle essaye, Mon âme saignera longtemps de cette plaie, Et qu'affranchi d'un joug qui faisoit tout mon bien, Il faudra me résoudre à n'aimer jamais rien. Mais enfin il n'importe, et, puisque votre haine Chasse un cœur tant de fois que l'amour vous ramène, C'est la dernière ici des importunités Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés.
LUCILE.
Vous pouvez faire aux miens la grâce tout entière, Monsieur, et m'épargner encor cette dernière.
ÉRASTE.
Eh bien, madame, eh bien, ils seront satisfaits. Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais, Puisque vous le voulez. Que je perde la vie Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie!
LUCILE.
Tant mieux; c'est m'obliger.
ÉRASTE.
Non, non, n'ayez pas peur Que je fausse parole; eussé-je un foible cœur Jusques à n'en pouvoir effacer votre image, Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage De me voir revenir.
LUCILE.
Ce seroit bien en vain.
ÉRASTE.
Moi-même de cent coups je percerois mon sein, Si j'avois jamais fait cette bassesse insigne De vous revoir après ce traitement indigne.
LUCILE.
Soit; n'en parlons donc plus.
ÉRASTE.
Oui, oui, n'en parlons plus; Et, pour trancher ici tout propos superflus, Et vous donner, ingrate une preuve certaine Que je veux sans retour sortir de votre chaîne, Je ne veux rien garder qui puisse retracer Ce que de mon esprit il me faut effacer. Voici votre portrait; il présente à la vue Cent charmes merveilleux dont vous êtes pourvue; Mais il cache sous eux cent défauts aussi grands, Et c'est un imposteur, enfin je vous le rends.
GROS-RENÉ.
Bon!
LUCILE.
Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre, Voilà le diamant que vous m'aviez fait prendre.
MARINETTE.
Fort bien!
ÉRASTE.
Il est à vous encor, ce bracelet.
LUCILE.
Et cette agate à vous, qu'on fit mettre en cachet.
ÉRASTE lit.
«Vous m'aimez d'un amour extrême, «Éraste, et de mon cœur voulez être éclairci; «Si je n'aime Éraste de même, «Au moins aimé-je fort qu'Éraste m'aime ainsi.
«LUCILE.»
Vous m'assuriez par là d'agréer mon service; C'est une fausseté digne de ce suplice.
Il déchire la lettre.
LUCILE lit.
«J'ignore le destin de mon amour ardente, «Et jusqu'à quand je souffrirai; «Mais je sais, ô beauté charmante! «Que toujours je vous aimerai.
«ÉRASTE.»
Voilà qui m'assuroit à jamais de vos feux; Et la main et la lettre ont menti toutes deux.
Elle déchire la lettre.
GROS-RENÉ.
Poussez!
ÉRASTE.
Elle est de vous. Suffit, même fortune.
MARINETTE, à Lucile.
Ferme!
LUCILE.
J'aurois regret d'en épargner aucune.
GROS-RENÉ, à Éraste.
N'ayez pas le dernier.
MARINETTE, à Lucile.
Tenez bon jusqu'au bout.
LUCILE.
Enfin voilà le reste.
ÉRASTE.
Et, grâce au ciel, c'est tout. Que sois-je exterminé si je ne tiens parole!
LUCILE.
Me confonde le ciel si la mienne est frivole!
ÉRASTE.
Adieu donc.
LUCILE.
Adieu donc.
MARINETTE, à Lucile.
Voilà qui va des mieux.
GROS-RENÉ, à Éraste.
Vous triomphez.
MARINETTE, à Lucile.
Allons, ôtez-vous de ses yeux.
GROS-RENÉ, à Éraste.
Retirez-vous après cet effort de courage.
MARINETTE, à Lucile.
Qu'attendez-vous encor?
GROS-RENÉ, à Éraste.
Que faut-il davantage?
ÉRASTE.
Ah! Lucile, Lucile, un cœur comme le mien Se fera regretter, et je le sais fort bien.
LUCILE.
Éraste, Éraste, un cœur fait comme est fait le vôtre Se peut facilement réparer par un autre.
ÉRASTE.
Non, non, cherchez partout, vous n'en aurez jamais De si passionné pour vous, je vous promets. Je ne dis pas cela pour vous rendre attendrie; J'aurois tort d'en former encore quelque envie. Mes plus ardents respects n'ont pu vous obliger: Vous avez voulu rompre; il n'y faut plus songer. Mais personne après moi, quoi qu'on vous fasse entendre, N'aura jamais pour vous de passion si tendre.
LUCILE.
Quand on aime les gens, on les traite autrement. On fait de leur personne un meilleur jugement.
ÉRASTE.
Quand on aime les gens, on peut, de jalousie, Sur beaucoup d'apparence avoir l'âme saisie; Mais, alors qu'on les aime, on ne peut en effet Se résoudre à les perdre; et vous, vous l'avez fait.
LUCILE.
La pure jalousie est plus respectueuse.
ÉRASTE.
On voit d'un œil plus doux une offense amoureuse.
LUCILE.
Non, votre cœur, Éraste, étoit mal enflammé.
ÉRASTE.
Non, Lucile, jamais vous ne m'avez aimé.
LUCILE.
Eh! je crois que cela foiblement vous soucie[214]. Peut-être en seroit-il beaucoup mieux pour ma vie, Si je... Mais laissons là ces discours superflus: Je ne dis point quels sont mes pensers là-dessus.
ÉRASTE.
Pourquoi?
LUCILE.
Par la raison que nous rompons ensemble, Et que cela n'est plus de saison ce me semble.
ÉRASTE.
Nous rompons?
LUCILE.
Oui, vraiment; quoi! n'en est-ce pas fait?
ÉRASTE.
Et vous voyez cela d'un esprit satisfait?
LUCILE.
Comme vous.
ÉRASTE.
Comme moi?
LUCILE.
Sans doute. C'est faiblesse De faire voir aux gens que leur perte nous blesse.
ÉRASTE.
Mais, cruelle, c'est vous qui l'avez bien voulu.
LUCILE.
Moi? point du tout. C'est vous qui l'avez résolu.
ÉRASTE.
Moi? Je vous ai cru là faire un plaisir extrême.
LUCILE.
Point; vous avez voulu vous contenter vous-même.
ÉRASTE.
Mais, si mon cœur encor revouloit[215] sa prison, Si, tout fâché qu'il est, il demandoit pardon?
LUCILE.
Non, non, n'en faites rien; ma foiblesse est trop grande; J'aurois peur d'accorder trop tôt votre demande.
ÉRASTE.
Ah! vous ne pouvez pas trop tôt me l'accorder, Ni moi sur cette peur trop tôt le demander: Consentez-y, madame; une flamme si belle Doit, pour votre intérêt, demeurer immortelle, Je le demande enfin, me l'accorderez-vous, Ce pardon obligeant?
LUCILE.
Remenez-moi chez nous.
SCÈNE IV.--MARINETTE, GROS-RENÉ.
MARINETTE.
O la lâche personne!
GROS-RENÉ.
Ah! le foible courage!
MARINETTE.
J'en rougis de dépit.
GROS-RENÉ.
J'en suis gonflé de rage! Ne t'imagine pas que je me rende ainsi.
MARINETTE.
Et ne pense pas, toi, trouver ta dupe aussi.
GROS-RENÉ.
Viens, viens frotter ton nez auprès de ma colère.
MARINETTE.
Tu nous prends pour une autre, et tu n'as pas affaire A ma sotte maîtresse. Ardez[216] le beau museau, Pour nous donner envie encore de sa peau! Moi, j'aurois de l'amour pour ta chienne de face? Moi, je te chercherois? Ma foi, l'on t'en fricasse Des filles comme nous.
GROS-RENÉ.
Oui! tu le prends par là? Tiens, tiens, sans y chercher tant de façons, voilà Ton beau galand[217] de neige, avec ta nonpareille[218]; Il n'aura plus l'honneur d'être sur mon oreille.
MARINETTE.
Et toi, pour te montrer que tu m'es à mépris, Voilà ton demi-cent d'épingles de Paris, Que tu me donnas hier avec tant de fanfare.
GROS-RENÉ.
Tiens, encor ton couteau. La pièce est riche et rare: Il te coûta six blancs lorsque tu m'en fis don.
MARINETTE.
Tiens tes ciseaux, avec ta chaîne de laiton.
GROS-RENÉ.
J'oubliois d'avant-hier ton morceau de fromage. Tiens. Je voudrois pouvoir rejeter le potage Que tu me fis manger, pour n'avoir rien à toi.
MARINETTE.
Je n'ai point maintenant de tes lettres sur moi; Mais j'en ferai du feu jusques à la dernière.
GROS-RENÉ.
Et des tiennes tu sais ce que j'en saurai faire.
MARINETTE.
Prends garde à ne venir jamais me reprier.
GROS-RENÉ.
Pour couper tout chemin à nous rapatrier, Il faut rompre la paille. Une paille rompue[219] Rend, entre gens d'honneur, une affaire conclue. Ne fais point les doux yeux; je veux être fâché.
MARINETTE.
Ne me lorgne point, toi; j'ai l'esprit trop touché.
GROS-RENÉ.
Romps; voilà le moyen de ne s'en plus dédire; Romps. Tu ris, bonne bête!
MARINETTE.
Oui, car tu me fais rire.
GROS-RENÉ.
La peste soit ton ris! voilà tout mon courroux Déjà dulcifié. Qu'en dis-tu, romprons-nous, Ou ne romprons-nous pas?
MARINETTE.
Vois.
GROS-RENÉ.
Vois, toi.
MARINETTE.
Vois toi-même.
GROS-RENÉ.
Est-ce que tu consens que jamais je ne t'aime?
MARINETTE.
Moi? Ce que tu voudras.
GROS-RENÉ.
Ce que tu voudras, toi, Dis.
MARINETTE.
Je ne dirai rien.
GROS-RENÉ.
Ni moi non plus.
MARINETTE.
Ni moi.
GROS-RENÉ.
Ma foi, nous ferons mieux de quitter la grimace. Touche, je te pardonne.
MARINETTE.
Et moi, je te fais grâce.
GROS-RENÉ.
Mon Dieu! qu'à tes appas je suis accoquiné!
MARINETTE.
Que Marinette est sotte après[220] son Gros-René!
[210] Proverbe populaire dont l'usage s'est conservé.
[211] Scène dont l'idée seulement se trouve dans le canevas italien cité par Cailhava, _gli Sdegni amorosi_, les Dédains amoureux, et non les Dépits, comme on l'a traduit. Ce canevas est trop grossier et comme rudimentaire. Molière a trouvé dans son cœur amoureux les traits charmants et touchants de ce petit chef-d'œuvre.
[212] Pour: éclairé sur. Non-seulement la langue n'était pas fixée, mais Molière ne la connaissait pas encore.
[213] Pour: il est possible. Ellipse archaïque.
[214] Pour: vous cause souci, verbe neutre dans le sens actif. Archaïsme hors d'usage.
[215] Pour: voulait de nouveau; du latin _rursus_. Archaïsme très-regrettable.
[216] Pour: regardez. Apocope et archaïsme populaire tout à fait hors d'usage, même dans le bas peuple.
[217] Pour: galon; du mot espagnol _galan_, qui vient lui-même de _gala_, habit de fête. On faisait alors présent de galands, ou nœuds d'Espagne, et de gants de même pays, comme le prouvent les lettres de Balzac et de Voiture.
[218] La nonpareille était un petit ruban de couleur différente, qui attachait le galand.
[219] Proverbe populaire dont l'origine est germanique. La rupture d'un faisceau de branchages, ou d'un seul rameau, ou même d'une tige de blé (_festuca_, paille), était le symbole convenu qui indiquait la rupture de la paix. Dans la législation romaine, la paille rompue par le débiteur insolvable sur le seuil de son logis indiquait qu'il brisait avec l'honneur et avec la société commune des hommes, en livrant ce qui lui restait à ses créanciers. Le sens de ce symbole est resté jusqu'à nous profondément empreint dans la langue. Rompre la paille, c'est en finir absolument avec quelqu'un.
[220] Pour: en faveur de. Archaïsme passé de mode.
ACTE V
SCÈNE I[221].--MASCARILLE.
«Dès que l'obscurité régnera dans la ville, «Je me veux introduire au logis de Lucile; «Va vite de ce pas préparer pour tantôt, «Et la lanterne sourde, et les armes qu'il faut.» Quand il m'a dit ces mots, il m'a semblé d'entendre: Va vitement chercher un licou pour te pendre. Venez çà, mon patron; car, dans l'étonnement Où m'a jeté d'abord un tel commandement, Je n'ai pas eu le temps de vous pouvoir répondre; Mais je vous veux ici parler et vous confondre: Défendez-vous donc bien, et raisonnons sans bruit. Vous voulez, dites-vous, aller voir cette nuit Lucile? «Oui, Mascarille.» Et que pensez-vous faire? «Une action d'amant qui se veut satisfaire.» Une action d'un homme à fort petit cerveau, Que d'aller sans besoin risquer ainsi sa peau. «Mais tu sais quel motif à ce dessein m'appelle; «Lucile est irritée.» Eh bien, tant pis pour elle. «Mais l'amour veut que j'aille apaiser son esprit.» Mais l'amour est un sot qui ne sait ce qu'il dit. Nous garantira-t-il, cet amour, je vous prie, D'un rival, ou d'un père, ou d'un frère en furie? «Penses-tu qu'aucun d'eux songe à nous faire mal? Oui, vraiment, je le pense; et surtout ce rival. «Mascarille, en tous cas, l'espoir où je me fonde[222], «Nous irons bien armés; et si quelqu'un nous gronde «Nous nous chamaillerons[223].» Oui, voilà justement Ce que votre valet ne prétend nullement. Moi, chamailler, bon Dieu! Suis-je un Roland, mon maître, Ou quelque Ferragus[224]? C'est fort mal me connoître. Quand je viens à songer, moi qui me suis si cher, Qu'il ne faut que deux doigts d'un misérable fer Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bière, Je suis scandalisé d'une étrange manière. «Mais tu seras armé de pied en cap.» Tant pis: J'en serai moins léger à gagner le taillis[225]; Et, de plus, il n'est point d'armure si bien jointe Où ne puisse glisser une vilaine pointe. «Oh! tu seras ainsi tenu pour un poltron!» Soit, pourvu que toujours je branle le menton[226]. A table comptez-moi, si vous voulez, pour quatre, Mais comptez-moi pour rien s'il s'agit de se battre. Enfin, si l'autre monde a des charmes pour vous, Pour moi, je trouve l'air de celui-ci fort doux. Je n'ai pas grande faim de mort ni de blessure, Et vous ferez le sot tout seul, je vous assure.
SCÈNE II.--VALÈRE, MASCARILLE.
VALÈRE.
Je n'ai jamais trouvé de jour plus ennuyeux Le soleil semble s'être oublié dans les cieux; Et jusqu'au lit qui doit recevoir sa lumière Je vois rester encore une telle carrière, Que je crois que jamais il ne l'achèvera, Et que de sa lenteur mon âme enragera.
MASCARILLE.
Et cet empressement pour s'en aller dans l'ombre Pêcher vite à tâtons quelque sinistre encombre. Vous voyez que Lucile, entière en ses rebuts...
VALÈRE.
Ne me fais point ici de contes superflus. Quand je devrois trouver cent embûches mortelles, Je sens de son courroux des gênes trop cruelles; Et je veux l'adoucir ou terminer mon sort. C'est un point résolu.
MASCARILLE.
J'approuve ce transport: Mais le mal est, monsieur, qu'il faudra s'introduire En cachette.
VALÈRE.
Fort bien.
MASCARILLE.
Et j'ai peur de vous nuire.
VALÈRE.
Et comment?
MASCARILLE.
Une toux me tourmente à mourir, Dont le bruit importun vous fera découvrir:
Il tousse.
De moment en moment... Vous voyez le supplice.
VALÈRE.
Ce mal se passera; prends du jus de réglisse.
MASCARILLE.
Je ne crois pas, monsieur, qu'il se veuille passer. Je serois ravi, moi, de ne vous point laisser; Mais j'aurois un regret mortel, si j'étois cause Qu'il fût à mon cher maître arrivé quelque chose.
SCÈNE III.--VALÈRE, LA RAPIÈRE, MASCARILLE.
LA RAPIÈRE.
Monsieur, de bonne part je viens d'être informé Qu'Éraste est contre vous fortement animé, Et qu'Albert parle aussi de faire pour sa fille Rouer jambes et bras à votre Mascarille.
MASCARILLE.