Molière - Œuvres complètes, Tome 1
Part 12
Suffit.
MÉTAPHRASTE.
Dès à présent je suis muet.
ALBERT.
Fort bien.
MÉTAPHRASTE.
Parlez; courage! au moins je vous donne audience. Vous ne vous plaindrez pas de mon peu de silence; Je ne desserre pas la bouche seulement.
ALBERT, à part.
Le traître!
MÉTAPHRASTE.
Mais, de grâce, achevez vitement, Depuis longtemps j'écoute; il est bien raisonnable Que je parle à mon tour.
ALBERT.
Donc, bourreau détestable...
MÉTAPHRASTE.
Eh! bon Dieu! voulez-vous que j'écoute à jamais? Partageons le parler, au moins, ou je m'en vais.
ALBERT.
Ma patience est bien...
MÉTAPHRASTE.
Quoi! voulez-vous poursuivre? Ce n'est pas encor fait. _Per Jovem!_ je suis ivre!
ALBERT.
Je n'ai pas dit...
MÉTAPHRASTE.
Encor? Bon Dieu! que de discours! Rien n'est-il suffisant d'en arrêter le cours?
ALBERT.
J'enrage!
MÉTAPHRASTE.
Derechef! O l'étrange torture! Eh! laissez-moi parler un peu, je vous conjure. Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas D'un savant qui se tait.
ALBERT.
Parbleu, tu te tairas[192].
SCÈNE VIII.--MÉTAPHRASTE, seul.
D'où vient fort à propos cette sentence expresse D'un philosophe: Parle afin qu'on te connoisse. Doncque, si de parler le pouvoir m'est ôté, Pour moi, j'aime autant perdre aussi l'humanité, Et changer mon essence en celle d'une bête. Me voilà pour huit jours avec un mal de tête. Oh! que les grands parleurs sont par moi détestés! Mais quoi! si les savans ne sont point écoutés, Si l'on veut que toujours ils aient la bouche close, Il faut donc renverser l'ordre de chaque chose; Que les poules dans peu dévorent les renards; Que les jeunes enfans remontrent aux vieillards; Qu'à poursuivre les loups les agnelets s'ébattent; Qu'un fou fasse les lois; que les femmes combattent; Que par les criminels les juges soient jugés, Et par les écoliers les maîtres fustigés; Que le malade au sain présente le remède; Que le lièvre craintif...
SCÈNE IX.--ALBERT, MÉTAPHRASTE.
Albert sonne aux oreilles de Métaphraste une cloche de mulet, qui le fait fuir.
MÉTAPHRASTE, fuyant.
Miséricorde! à l'aide.
[177] Empruntée à l'_Interesse_, de Secchi. Mauvaise traduction d'un modèle détestable.
[178] Ces vers confus et vagues signifient: Je suis ici, déguisée, afin de ne pas perdre l'héritage du jeune Ascagne, dont j'ai pris le nom.
[179] Cette narration confuse et entortillée est très-mal écrite, et appartient à l'original italien.
[180] Pour: je quitte le discours. _Le_ est neutre.
[181] Ce vers est évidemment détestable, comme le sont, au surplus, la plupart des vers précédents et suivants.
[182] Dont, pour: avec laquelle. Licence et cheville condamnables.
[183] Ces deux mots rimaient encore ensemble.
[184] Prononciation que les curés de campagne avaient adoptée pour le mot _matrimonium_, qui veut dire mariage.
[185] Phrase très-mal faite. On ne souffre pas le supplice d'un enfant.
[186] Imitée d'une scène oubliée du _Déniaisé_, de la Tessonnerie.
[187] Je me hâte d'obéir à votre commandement.
[188] Étymologie burlesque empruntée à l'Italien Bruno Nolano, dans sa comédie du _Pédant_.
[189] A un fils on ne saurait préférer qu'un fils.
[190] Pour: que j'ai résolu d'avoir.
[191] Vers de Despautère, en usage dans les écoles.
[192] Quelques traits de cette scène sont empruntés à la traduction de Bruno Nolano, _Boniface et le Pédant_. (Trad. Paris, Pierre Ménard, 1633.)
ACTE III
SCÈNE I.--MASCARILLE.[193]
Le ciel parfois seconde un dessein téméraire, Et l'on sort comme on peut d'une méchante affaire. Pour moi, qu'une imprudence a trop fait discourir, Le remède plus prompt où j'ai su recourir, C'est de pousser ma pointe, et dire en diligence A notre vieux patron toute la manigance. Son fils, qui m'embarrasse, est un évaporé: L'autre, diable! disant ce que j'ai déclaré, Gare une irruption sur notre friperie! Au moins, avant qu'on puisse échauffer sa furie, Quelque chose de bon nous pourra succéder, Et les vieillards entre eux se pourront accorder. C'est ce qu'on va tenter; et, de la part du nôtre, Sans perdre un seul moment, je m'en vais trouver l'autre.
Il frappe à la porte d'Albert.
SCÈNE II.--ALBERT, MASCARILLE.
ALBERT.
Qui frappe?
MASCARILLE.
Amis[194].
ALBERT.
Oh! oh! qui te peut amener, Mascarille?
MASCARILLE.
Je viens, monsieur, pour vous donner Le bonjour.
ALBERT.
Ah! vraiment, tu prends beaucoup de peine: De tout mon cœur, bonjour.
Il s'en va.
MASCARILLE.
La réplique est soudaine. Quel homme brusque!
Il heurte.
ALBERT.
Encor?
MASCARILLE.
Vous n'avez pas ouï, Monsieur...
ALBERT.
Ne m'as-tu pas donné le bonjour?
MASCARILLE.
Oui.
ALBERT.
Eh bien, bonjour, te dis-je.
Il s'en va. Mascarille l'arrête.
MASCARILLE.
Oui; mais je viens encore Vous saluer au nom du seigneur Polidore.
ALBERT.
Ah! c'est un autre fait. Ton maître t'a chargé De me saluer?
MASCARILLE.
Oui.
ALBERT.
Je lui suis obligé, Va, que je lui souhaite une joie infinie[195].
Il s'en va.
MASCARILLE.
Cet homme est ennemi de la cérémonie.
Il heurte.
Je n'ai pas achevé, monsieur, son compliment; Il voudroit vous prier d'une chose instamment.
ALBERT.
Eh bien, quand il voudra, je suis à son service.
MASCARILLE, l'arrêtant.
Attendez, et souffrez qu'en deux mots je finisse. Il souhaite un moment, pour vous entretenir D'une affaire importante, et doit ici venir.
ALBERT.
Et quelle est-elle encor l'affaire qui l'oblige A me vouloir parler?
MASCARILLE.
Un grand secret, vous dis-je, Qu'il vient de découvrir en ce même moment, Et qui, sans doute, importe à tous deux grandement Voilà mon ambassade[196].
SCÈNE III.--ALBERT.
O juste ciel! je tremble: Car enfin nous avons peu de commerce ensemble. Quelque tempête va renverser mes desseins, Et ce secret, sans doute, est celui que je crains. L'espoir de l'intérêt m'a fait quelque infidèle[197], Et voilà sur ma vie une tache éternelle. Ma fourbe est découverte. Oh! que la vérité Se peut cacher longtemps avec difficulté! Et qu'il eût mieux valu pour moi, pour mon estime[198], Suivre les mouvemens d'une peur légitime, Par qui je me suis vu tenté plus de vingt fois De rendre à Polidore un bien que je lui dois, De prévenir l'éclat où ce coup-ci m'expose, Et faire qu'en douceur passât toute la chose! Mais, hélas! c'en est fait, il n'est plus de saison; Et ce bien, par la fraude entré dans ma maison, N'en sera point tiré, que dans cette sortie Il n'entraîne du mien la meilleure partie.
SCÈNE IV[199].--ALBERT, POLIDORE.
POLIDORE, les quatre premiers vers sans voir Albert.
S'être ainsi marié sans qu'on en ait su rien! Puisse cette action se terminer à bien! Je ne sais qu'en attendre, et je crains fort du père Et la grande richesse et la juste colère. Mais je l'aperçois seul.
ALBERT.
Dieu! Polidore vient!
POLIDORE.
Je tremble à l'aborder.
ALBERT.
La crainte me retient.
POLIDORE.
Par où lui débuter?
ALBERT.
Quel sera mon langage!
POLIDORE.
Son âme est tout émue.
ALBERT.
Il change de visage.
POLIDORE.
Je vois, seigneur Albert, au trouble de vos yeux, Que vous savez déjà qui m'amène en ces lieux.
ALBERT.
Hélas! oui.
POLIDORE.
La nouvelle a droit de vous surprendre, Et je n'eusse pas cru ce que je viens d'apprendre.
ALBERT.
J'en dois rougir de honte et de confusion.
POLIDORE.
Je trouve condamnable une telle action, Et je ne prétends point excuser le coupable.
ALBERT.
Dieu fait miséricorde au pécheur misérable.
POLIDORE.
C'est ce qui doit par vous être considéré.
ALBERT.
Il faut être chrétien.
POLIDORE.
Il est très-assuré.
ALBERT.
Grâce, au nom de Dieu! grâce, ô seigneur Polidore!
POLIDORE.
Eh! c'est moi qui de vous présentement l'implore.
ALBERT.
Afin de l'obtenir je me jette à genoux.
POLIDORE.
Je dois en cet état être plutôt que vous.
ALBERT.
Prenez quelque pitié de ma triste aventure.
POLIDORE.
Je suis le suppliant dans une telle injure.
ALBERT.
Vous me fendez le cœur avec cette bonté.
POLIDORE.
Vous me rendez confus de tant d'humilité.
ALBERT.
Pardon, encore un coup!
POLIDORE.
Hélas! pardon vous-même!
ALBERT.
J'ai de cette action une douleur extrême.
POLIDORE.
Et moi, j'en suis touché de même au dernier point.
ALBERT.
J'ose vous convier qu'elle n'éclate point.
POLIDORE.
Hélas! seigneur Albert, je ne veux autre chose.
ALBERT.
Conservons mon honneur.
POLIDORE.
Eh! oui, je m'y dispose.
ALBERT.
Quant au bien qu'il faudra, vous-même en résoudrez.
POLIDORE.
Je ne veux de vos biens que ce que vous voudrez: De tous ces intérêts je vous ferai le maître, Et je suis trop content si vous le pouvez être.
ALBERT.
Ah! quel homme de Dieu! quel excès de douceur!
POLIDORE.
Quelle douceur, vous-même, après un tel malheur!
ALBERT.
Que puissiez-vous avoir toutes choses prospères!
POLIDORE.
Le bon Dieu vous maintienne!
ALBERT.
Embrassons-nous en frères.
POLIDORE.
J'y consens de grand cœur, et me réjouis fort Que tout soit terminé par un heureux accord.
ALBERT.
J'en rends grâces au ciel.
POLIDORE.
Il ne vous faut rien feindre, Votre ressentiment me donnoit lieu de craindre; Et Lucile tombée en faute avec mon fils, Comme on vous voit puissant et de biens et d'amis...
ALBERT.
Eh! que parlez-vous là de faute et de Lucile?
POLIDORE.
Soit, ne commençons point un discours inutile. Je veux bien que mon fils y trempe grandement: Même, si cela fait à votre allégement[200], J'avouerai qu'à lui seul en est toute la faute; Que votre fille avoit une vertu trop haute Pour avoir jamais fait ce pas contre l'honneur, Sans l'incitation d'un méchant suborneur; Que le traître a séduit sa pudeur innocente, Et de votre conduite ainsi détruit l'attente. Puisque la chose est faite, et que, selon mes vœux, Un esprit de douceur nous met d'accord tous deux, Ne ramentevons rien[201], et réparons l'offense Par la solennité d'une heureuse alliance.
ALBERT, à part.
O Dieu! quelle méprise! et qu'est-ce qu'il m'apprend! Je rentre ici d'un trouble en un autre aussi grand. Dans ces divers transports je ne sais que répondre, Et, si je dis un mot, j'ai peur de me confondre.
POLIDORE.
A quoi pensez-vous là, seigneur Albert?
ALBERT.
A rien. Remettons, je vous prie, à tantôt l'entretien. Un mal subit me prend, qui veut que je vous laisse.
SCÈNE V.--POLIDORE.
Je lis dedans son âme, et vois ce qui le presse. A quoi que sa raison l'eût déjà disposé, Son déplaisir n'est pas encor tout apaisé. L'image de l'affront lui revient, et sa fuite Tâche à me déguiser le trouble qui l'agite. Je prends part à sa honte, et son deuil m'attendrit. Il faut qu'un peu de temps remette son esprit. La douleur trop contrainte aisément se redouble[202]. Voici mon jeune fou, d'où nous vient tout ce trouble.
SCÈNE VI.--POLIDORE, VALÈRE.
POLIDORE.
Enfin, le beau mignon, vos bons déportemens Troubleront les vieux jours d'un père à tous momens; Tous les jours vous ferez de nouvelles merveilles, Et nous n'aurons jamais autre chose aux oreilles.
VALÈRE.
Que fais-je tous les jours qui soit si criminel? En quoi mériter tant le courroux paternel?
POLIDORE.
Je suis un étrange homme, et d'une humeur terrible, D'accuser un enfant si sage et si paisible! Las! il vit comme un saint, et dedans la maison Du matin jusqu'au soir il est en oraison! Dire qu'il pervertit l'ordre de la nature, Et fait du jour la nuit, ô la grande imposture! Qu'il n'a considéré père ni parenté En vingt occasions: horrible fausseté! Que de fraîche mémoire un furtif hyménée A la fille d'Albert a joint sa destinée, Sans craindre de la suite un désordre puissant; On le prend pour un autre, et le pauvre innocent Ne sait pas seulement ce que je lui veux dire! Ah! chien, que j'ai reçu du ciel pour mon martyre, Te croiras-tu toujours? et ne pourrai-je pas Te voir être une fois sage avant mon trépas?
VALÈRE, seul et rêvant.
D'où peut venir ce coup? Mon âme embarrassée Ne voit que Mascarille où jeter sa pensée. Il ne sera pas homme à m'en faire un aveu. Il faut user d'adresse, et me contraindre un peu Dans ce juste courroux.
SCÈNE VII.--VALÈRE, MASCARILLE.
VALÈRE.
Mascarille, mon père, Que je viens de trouver, sait toute notre affaire.
MASCARILLE.
Il la sait?
VALÈRE.
Oui.
MASCARILLE.
D'où diantre a-t-il pu la savoir?
VALÈRE.
Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir; Mais enfin d'un succès[203] cette affaire est suivie, Dont j'ai tous les sujets d'avoir l'âme ravie. Il ne m'en a pas dit un mot qui fût fâcheux Il excuse ma faute, il approuve mes feux Et je voudrois savoir qui peut être capable D'avoir pu rendre ainsi son esprit si traitable. Je ne puis t'exprimer l'aise que j'en reçoi.
MASCARILLE.
Et que me diriez-vous, monsieur, si c'étoit moi Qui vous eût procuré cette heureuse fortune?
VALÈRE.
Bon! bon! tu voudrois bien ici m'en donner d'une.
MASCARILLE.
C'est moi, vous dis-je, moi dont le patron le sait, Et qui vous ai produit ce favorable effet.
VALÈRE.
Mais, là, sans te railler?
MASCARILLE.
Que le diable m'emporte Si je fais raillerie, et s'il n'est de la sorte!
VALÈRE, mettant l'épée à la main.
Et qu'il m'entraîne, moi, si tout présentement Tu n'en vas recevoir le juste payement!
MASCARILLE.
Ah! monsieur, qu'est ceci? Je défends la surprise[204].
VALÈRE.
C'est la fidélité que tu m'avais promise? Sans ma feinte, jamais tu n'eusses avoué Le trait que j'ai bien cru que tu m'avois joué. Traître, de qui la langue à causer trop habile D'un père contre moi vient d'échauffer la bile, Qui me perds tout à fait, il faut sans discourir, Que tu meures.
MASCARILLE.
Tout beau. Mon âme, pour mourir, N'est pas en bon état. Daignez, je vous conjure, Attendre le succès qu'aura cette aventure. J'ai de fortes raisons qui m'ont fait révéler Un hymen que vous-même aviez peine à celer. C'étoit un coup d'État, et vous verrez l'issue Condamner la fureur que vous avez conçue. De quoi vous fâchez-vous, pourvu que vos souhaits, Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits, Et voient mettre à fin la contrainte où vous êtes?
VALÈRE.
Et si tous ces discours ne sont que des sornettes?
MASCARILLE.
Toujours serez-vous lors à temps de me tuer. Mais enfin mes projets pourront s'effectuer. Dieu fera pour les siens, et, content dans la suite, Vous me remercierez de ma rare conduite.
VALÈRE.
Nous verrons. Mais Lucile...
MASCARILLE.
Alte! son père sort.
SCÈNE VIII.--ALBERT, VALÈRE, MASCARILLE.
ALBERT, les cinq premiers vers sans voir Valère.
Plus je reviens du trouble où j'ai donné d'abord, Plus je me sens piqué de ce discours étrange, Sur qui ma peur prenoit un si dangereux change: Car Lucile soutient que c'est une chanson, Et m'a parlé d'un air à m'ôter tout soupçon. Ah! monsieur, est-ce vous de qui l'audace insigne Met en jeu mon honneur et fait ce conte indigne?
MASCARILLE.
Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux, Et contre votre gendre ayez moins de courroux.
ALBERT.
Comment, gendre! Coquin! tu portes bien la mine De pousser les ressorts d'une telle machine Et d'en avoir été le premier inventeur.
MASCARILLE.
Je ne vois ici rien à vous mettre en fureur.
ALBERT.
Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille, Et faire un tel scandale à toute une famille?
MASCARILLE.
Le voilà prêt de faire en tout vos volontés.
ALBERT.
Que voudrois-je, sinon qu'il dît des vérités? Si quelque intention le pressoit pour Lucile, La recherche en pouvoit être honnête et civile; Il falloit l'attaquer du côté du devoir, Il falloit de son père implorer le pouvoir, Et non pas recourir à cette lâche feinte, Qui porte à la pudeur une sensible atteinte.
MASCARILLE.
Quoi! Lucile n'est pas, sous des liens secrets, A mon maître?
ALBERT.
Non, traître, et n'y sera jamais.
MASCARILLE.
Tout doux: et, s'il est vrai que ce soit chose faite, Voulez-vous l'approuver, cette chaîne secrète?
ALBERT.
Et, s'il est constant, toi, que cela ne soit pas, Veux-tu te voir casser les jambes et les bras?
VALÈRE.
Monsieur, il est aisé de vous faire paroître Qu'il dit vrai.
ALBERT.
Bon! voilà l'autre encor! digne maître D'un semblable valet! O les menteurs hardis!
MASCARILLE.
D'homme d'honneur, il est ainsi que je le dis.
VALÈRE.
Quel seroit notre but de vous en faire accroire?
ALBERT, à part.
Ils s'entendent tous deux comme larrons en foire.
MASCARILLE.
Mais venons à la preuve; et, sans nous quereller, Faites sortir Lucile, et la laissez parler.
ALBERT.
Et si le démenti par elle vous en reste?
MASCARILLE.
Elle n'en fera rien, monsieur, je vous proteste. Promettez à leurs vœux votre consentement, Et je veux m'exposer au plus dur châtiment, Si de sa propre bouche elle ne vous confesse Et la foi qui l'engage, et l'ardeur qui la presse.
ALBERT.
Il faut voir cette affaire.
Il va frapper à sa porte.
MASCARILLE, à Valère.
Allez, tout ira bien.
ALBERT.
Holà! Lucile, un mot.
VALÈRE, à Mascarille.
Je crains...
MASCARILLE.
Ne craignez rien.
SCÈNE IX.--LUCILE, ALBERT, VALÈRE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Seigneur Albert, au moins silence. Enfin, madame, Toute chose conspire au bonheur de votre âme; Et monsieur votre père, averti de vos feux, Vous laisse votre époux et confirme vos vœux. Pourvu que, bannissant toutes craintes frivoles, Deux mots de votre aveu confirment nos paroles.
LUCILE.
Que me vient donc conter ce coquin assuré?
MASCARILLE.
Bon! me voilà déjà d'un beau titre honoré.
LUCILE.
Sachons un peu, monsieur, quelle belle saillie Fait ce conte galant qu'aujourd'hui l'on publie?
VALÈRE.
Pardon, charmant objet! un valet a parlé, Et j'ai vu malgré moi, notre hymen révélé.
LUCILE.
Notre hymen?
VALÈRE.
On sait tout, adorable Lucile, Et vouloir déguiser est un soin inutile.
LUCILE.
Quoi! l'ardeur de mes feux vous a fait mon époux?
VALÈRE.
C'est un bien qui me doit faire mille jaloux; Mais j'impute bien moins ce bonheur de ma flamme A l'ardeur de vos feux qu'aux bontés de votre âme. Je sais que vous avez sujet de vous fâcher, Que c'étoit un secret que vous vouliez cacher, Et j'ai de mes transports forcé la violence A ne point violer votre expresse défense; Mais...
MASCARILLE.
Eh bien, oui, c'est moi; le grand mal que voilà!
LUCILE.
Est-il une imposture égale à celle-là? Vous l'osez soutenir en ma présence même, Et pensez m'obtenir par ce beau stratagème? O le plaisant amant, dont la galante ardeur Veut blesser mon honneur au défaut de mon cœur, Et que mon père, ému par l'éclat d'un sot conte, Paye avec mon hymen qui me couvre de honte! Quand tout contribueroit à votre passion, Mon père, les destins, mon inclination, On me verroit combattre, en ma juste colère, Mon inclination, les destins et mon père, Perdre même le jour avant que de m'unir A qui par ce moyen auroit cru m'obtenir. Allez; et, si mon sexe avecque bienséance Se pouvait emporter à quelque violence, Je vous apprendrois bien à me traiter ainsi!
VALÈRE, à Mascarille.
C'en est fait, son courroux ne peut être adouci.
MASCARILLE.
Laissez-moi lui parler. Eh! madame, de grâce, A quoi bon maintenant toute cette grimace? Quelle est votre pensée, et quel bourru[205] transport Contre vos propres vœux vous fait roidir si fort? Si monsieur votre père étoit homme farouche, Passe; mais il permet que la raison le touche; Et lui-même m'a dit qu'une confession Vous va tout obtenir de son affection. Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte A faire un libre aveu de l'amour qui vous dompte; Mais, s'il vous a fait prendre un peu de liberté, Par un bon mariage on voit tout rajusté; Et, quoi que l'on reproche au feu qui vous consomme[206], Le mal n'est pas si grand que de tuer un homme. On sait que la chair est fragile quelquefois, Et qu'une fille, enfin, n'est ni caillou ni bois. Vous n'avez pas été, sans doute, la première, Et vous ne serez pas, je le crois[207], la dernière.
LUCILE.
Quoi! vous pouvez ouïr ces discours effrontés, Et vous ne dites mot à ces indignités?
ALBERT.
Que veux-tu que je die? Une telle aventure Me met tout hors de moi.
MASCARILLE.
Madame, je vous jure Que déjà vous devriez avoir tout confessé.
LUCILE.
Et quoi donc confesser?
MASCARILLE.
Quoi? ce qui s'est passé Entre mon maître et vous. La belle raillerie!
LUCILE.
Et que s'est-il passé, monstre d'effronterie, Entre ton maître et moi?
MASCARILLE.
Vous devez, que je croi, En savoir un peu plus de nouvelles que moi; Et pour vous cette nuit fut trop douce pour croire Que vous puissiez si vite en perdre la mémoire.
LUCILE.
C'est trop souffrir, mon père, un impudent valet!
Elle lui donne un soufflet.
SCÈNE X[208].--ALBERT, VALÈRE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Je crois qu'elle me vient de donner un soufflet.
ALBERT.
Va, coquin, scélérat, sa main vient sur ta joue De faire une action dont son père la loue.
MASCARILLE.
Et nonobstant cela, qu'un diable en cet instant, M'emporte, si j'ai dit rien que de très-constant!
ALBERT.
Et, nonobstant cela, qu'on me coupe une oreille, Si tu portes fort loin une audace pareille!
MASCARILLE.
Voulez-vous deux témoins qui me justifieront?
ALBERT.
Veux-tu deux de mes gens qui te bâtonneront?
MASCARILLE.
Leur rapport doit au mien donner toute créance...
ALBERT.
Leurs bras peuvent du mien réparer l'impuissance.
MASCARILLE.
Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi.
ALBERT.
Je te dis que j'aurai raison de tout ceci.
MASCARILLE.
Connoissez-vous Ormin, ce gros notaire habile?
ALBERT.
Connois-tu bien Grimpant, le bourreau de la ville?
MASCARILLE.
Et Simon le tailleur, jadis si recherché?
ALBERT.
Et la potence mise au milieu du marché?
MASCARILLE.
Vous verrez confirmer par eux cet hyménée.
ALBERT.
Tu verras achever par eux ta destinée.
MASCARILLE.
Ce sont eux qu'ils ont pris pour témoins de leur foi.
ALBERT.
Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi.
MASCARILLE.
Et ces yeux les ont vus s'entre-donner parole.
ALBERT.
Et ces yeux te verront faire la capriole[209].
MASCARILLE.
Et, pour signe, Lucile avoit un voile noir.
ALBERT.
Et, pour signe, ton front nous le fait assez voir.
MASCARILLE.
O l'obstiné vieillard!
ALBERT.
O le fourbe damnable! Va, rends grâce à mes ans, qui me font incapable De punir sur-le-champ l'affront que tu me fais Tu n'en perds que l'attente, et je te le promets.
SCÈNE XI.--VALÈRE, MASCARILLE.
VALÈRE.
Eh bien, ce beau succès que tu devois produire...
MASCARILLE.
J'entends à demi-mot ce que vous voulez dire: Tout s'arme contre moi; pour moi de tous côtés, Je vois coups de bâton et gibets apprêtés. Aussi, pour être en paix dans ce désordre extrême, Je me vais d'un rocher précipiter moi-même, Si, dans le désespoir dont mon cœur est outré, Je puis en rencontrer d'assez haut à mon gré. Adieu, monsieur.
VALÈRE.
Non, non, ta fuite est superflue: Si tu meurs, je prétends que ce soit à ma vue.
MASCARILLE.
Je ne saurois mourir quand je suis regardé, Et mon trépas ainsi se verroit retardé.
VALÈRE.
Suis-moi, traître, suis-moi; mon amour en furie Te fera voir si c'est matière à raillerie.
MASCARILLE, seul.
Malheureux Mascarille, à quels maux aujourd'hui Te vois-tu condamné pour le péché d'autrui!
[193] Les trois scènes suivantes sont empruntées de l'_Interesse_, de Secchi.
[194] Le pluriel amis, _amici_, est un idiotisme italien encore en usage et que Molière traduit littéralement.
[195] Pour: dis-lui que je.
[196] La fin de cette scène est une imitation de l'_Innavertito_, de Barbieri, qui a servi à Molière pour son _Étourdi_.
[197] Albert veut dire: quelqu'un m'a trahi par l'espoir d'une récompense. Le style de Molière n'est pas encore formé.
[198] Au lieu de: pour ma réputation. Estime dans le sens passif. Archaïsme.
[199] Scène imitée, mais avec supériorité, de l'_Interesse_, de Secchi.