Molière - Œuvres complètes, Tome 1

Part 11

Chapter 113,814 wordsPublic domain

Las! il ne l'est que trop, le bourreau détestable! Je vois trop d'apparence à tout ce qu'il a dit; Et ce qu'a fait Valère, en voyant cet écrit, Marque bien leur concert, et que c'est une baie[175] Qui sert sans doute aux feux dont l'ingrate le paye.

SCÈNE VI.--ÉRASTE, MARINETTE, GROS-RENÉ.

MARINETTE.

Je viens vous avertir que tantôt, sur le soir, Ma maîtresse au jardin vous permet de la voir.

ÉRASTE.

Oses-tu me parler, âme double et traîtresse! Va, sors de ma présence, et dis à ta maîtresse Qu'avecque ses écrits elle me laisse en paix, Et que voilà l'état, infâme! que j'en fais.

Il déchire la lettre et sort.

MARINETTE.

Gros-René, dis-moi donc quelle mouche le pique.

GROS-RENÉ.

M'oses-tu bien encor parler, femelle inique, Crocodile trompeur, de qui le cœur félon Est pire qu'un satrape, ou bien qu'un Lestrigon[176]! Va, va rendre réponse à ta bonne maîtresse, Et dis-lui bien et beau que, malgré sa souplesse, Nous ne sommes plus sots, ni mon maître ni moi, Et désormais qu'elle aille au diable avecque toi.

MARINETTE, seule.

Ma pauvre Marinette, es-tu bien éveillée? De quel démon est donc leur âme travaillée? Quoi! faire un tel accueil à nos soins obligeans! Oh! que ceci chez nous va surprendre les gens!

[157] C'est-à-dire: le traducteur, mot tiré du grec.

[158] Pour: je te dise. Apocope archaïque.

[159] Avoir de l'inquiétude, expression proverbiale, du latin _martulus_.

[160] Pour: sans sujet, ou sans la moitié d'un sujet. Archaïsme.

[161] Pour: même. C'est une faute de grammaire, et non un archaïsme.

[162] Traduction de la comédie italienne de Nicolo Secchi, l'_Interesse_.

[163] Pour: que je meure, si cela n'est pas. Archaïsme rapide et regrettable.

[164] Au temple, pour: à l'église. Le mot temple ne pouvait choquer ni les protestants, ni les catholiques.--Le cours était le Cours-la-Reine, planté par Marie de Médicis; et la grande place, la place Royale, qui venait d'être construite.

[165] Pour: niais. Sens que l'on trouve dans le _Dictionnaire de l'Académie_, édition de 1694.

[166] Pour: sortez de doute. Ce n'est pas un archaïsme, mais une faute.

[167] Pour: dissimulons. Archaïsme.

[168] Pour: où se dirige, du latin _quo tendit_.

[169] Archaïsme. Il nous est resté: tout de _suite_.

[170] Mot créé par Molière, et dont il a enrichi la langue.

[171] Mot également créé, mais que la langue a perdu.

[172] Pour: s'en aller. Archaïsme populaire.

[173] Locution populaire. Faute d'un homme inexpérimenté.

[174] Pour: vrai. Expression impropre.

[175] Pour: conte, tromperie. Voyez plus haut.

[176] Raillerie contre les grands mots et les invectives des poètes contemporains. Les Lestrigons, peuple de la Campanie, passaient pour anthropophages.

ACTE II

SCÈNE I[177].--ASCAGNE, FROSINE.

FROSINE.

Ascagne, je suis fille à secret, Dieu merci.

ASCAGNE.

Mais, pour un tel discours, sommes-nous bien ici! Prenons garde qu'aucun ne nous vienne surprendre, Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre.

FROSINE.

Nous serions au logis beaucoup moins sûrement: Ici de tous côtés on découvre aisément; Et nous pouvons parler avec toute assurance.

ASCAGNE.

Hélas! que j'ai de peine à rompre mon silence!

FROSINE.

Ouais! ceci doit donc être un important secret?

ASCAGNE.

Trop, puisque je le dis à vous-même à regret, Et que, si je pouvois le cacher davantage, Vous ne le sauriez point.

FROSINE.

Ah! c'est me faire outrage! Feindre à s'ouvrir à moi, dont vous avez connu Dans tous vos intérêts l'esprit si retenu! Moi, nourrie avec vous, et qui tiens sous silence Des choses qui vous sont de si grande importance; Qui sais...

ASCAGNE.

Oui, vous savez la secrète raison Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison; Vous savez que dans celle où passa mon bas âge Je suis pour y pouvoir retenir l'héritage Que relâchoit ailleurs le jeune Ascagne mort, Dont mon déguisement fait revivre le sort[178]; Et c'est aussi pourquoi ma bouche se dispense A vous ouvrir mon cœur avec plus d'assurance. Mais, avant que passer, Frosine, à ce discours, Éclaircissez un doute où je tombe toujours. Se pourroit-il qu'Albert ne sût rien du mystère Qui masque ainsi mon sexe, et l'a rendu mon père?

FROSINE.

En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez Est une affaire aussi qui m'embarrasse assez: Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close, Et ma mère ne put m'éclaircir mieux la chose. Quand il mourut, ce fils, l'objet de tant d'amour, Au destin de qui même avant qu'il vînt au jour Le testament d'un oncle abondant en richesses D'un soin particulier avoit fait des largesses, Et que sa mère fit un secret de sa mort, De son époux absent redoutant le transport, S'il voyoit chez un autre aller tout l'héritage Dont sa maison tiroit un si grand avantage; Quand, dis-je, pour cacher un tel événement, La supposition fut de son sentiment, Et qu'on vous prit chez nous, où vous étiez nourrie (Votre mère d'accord de cette tromperie Qui remplaçoit ce fils à sa garde commis), En faveur des présens le secret fut promis. Albert ne l'a point su de nous; et, pour sa femme, L'ayant plus de douze ans conservé dans son âme, Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir, Son trépas imprévu ne put rien découvrir; Mais cependant je vois qu'il garde intelligence Avec celle de qui vous tenez la naissance. J'ai su qu'en secret même il lui faisoit du bien, Et peut-être cela ne se fait pas pour rien. D'autre part, il vous veut porter au mariage; Et, comme il le prétend, c'est un mauvais langage. Je ne sais s'il sauroit la supposition Sans le déguisement. Mais la digression Tout insensiblement pourroit trop loin s'étendre: Revenons au secret que je brûle d'apprendre[179].

ASCAGNE.

Sachez donc que l'amour ne sait point s'abuser, Que mon sexe à ses yeux n'a pu se déguiser, Et que ses traits subtils, sous l'habit que je porte, Ont su trouver le cœur d'une fille peu forte: J'aime enfin.

FROSINE.

Vous aimez!

ASCAGNE.

Frosine, doucement. N'entrez pas tout à fait dedans l'étonnement; Il n'est pas temps encore; et ce cœur qui soupire A bien, pour vous surprendre, autre chose à vous dire.

FROSINE.

Et quoi?

ASCAGNE.

J'aime Valère.

FROSINE.

Ah! vous avez raison. L'objet de votre amour, lui, dont à la maison Votre imposture enlève un puissant héritage, Et qui, de votre sexe ayant le moindre ombrage, Verroit incontinent ce bien lui retourner! C'est encore un plus grand sujet de s'étonner.

ASCAGNE.

J'ai de quoi toutefois surprendre plus votre âme. Je suis sa femme.

FROSINE.

O dieux! sa femme!

ASCAGNE.

Oui, sa femme.

FROSINE.

Ah! certes, celui-là l'emporte, et vient à bout De toute ma raison.

ASCAGNE.

Ce n'est pas encor tout.

FROSINE.

Encor!

ASCAGNE.

Je la suis, dis-je, sans qu'il le pense, Ni qu'il ait de mon sort la moindre connoissance.

FROSINE.

Oh! poussez; je le[180] quitte, et ne raisonne plus, Tant mes sens coup sur coup se trouvent confondus. A ces énigmes-là je ne puis rien comprendre.

ASCAGNE.

Je vais vous l'expliquer, si vous voulez m'entendre. Valère, dans les fers de ma sœur arrêté, Me sembloit un amant digne d'être écouté; Et je ne pouvois voir qu'on rebutât sa flamme, Sans qu'un peu d'intérêt touchât pour lui mon âme. Je voulois que Lucile aimât son entretien; Je blâmois ses rigueurs; et les blâmai si bien, Que moi-même j'entrai, sans pouvoir m'en défendre, Dans tous les sentimens qu'elle ne pouvoit prendre. C'étoit, en lui parlant, moi qu'il persuadoit; Je me laissois gagner aux soupirs qu'il perdoit; Et ses vœux, rejetés de l'objet qui l'enflamme, Étoient, comme vainqueurs, reçus dedans mon âme. Ainsi mon cœur, Frosine, un peu trop foible, hélas! Se rendit à des soins qu'on ne lui rendoit pas, Par un coup réfléchi reçut une blessure, Et paya pour un autre avec beaucoup d'usure. Enfin, ma chère, enfin, l'amour que j'eus pour lui Se voulut expliquer, mais sous le nom d'autrui. Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable[181] Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable, Et je sus ménager si bien cet entretien, Que du déguisement il ne reconnut rien. Sous ce voile trompeur, qui flattoit sa pensée, Je lui dis que pour lui mon âme étoit blessée, Mais que, voyant mon père en d'autres sentimens, Je devois une feinte à ses commandemens; Qu'ainsi de notre amour nous ferions un mystère Dont la nuit seulement seroit dépositaire; Et qu'entre nous, de jour, de peur de rien gâter, Tout entretien secret se devoit éviter; Qu'il me verroit alors la même indifférence Qu'avant que nous eussions aucune intelligence, Et que, de son côté, de même que du mien, Geste, parole, écrit, ne m'en dît jamais rien. Enfin, sans m'arrêter sur toute l'industrie Dont j'ai conduit le fil de cette tromperie[182], J'ai poussé jusqu'au bout un projet si hardi, Et me suis assuré l'époux que je vous di.

FROSINE.

Peste! les grands talens que votre esprit possède! Diroit-on qu'elle y touche, avec sa mine froide[183]? Cependant vous avez été bien vite ici; Car je veux que la chose ait d'abord réussi, Ne jugez-vous pas bien, à regarder l'issue, Qu'elle ne peut longtemps éviter d'être sue?

ASCAGNE.

Quand l'amour est bien fort, rien ne peut l'arrêter, Ses projets seulement vont à se contenter; Et, pourvu qu'il arrive au but qu'il se propose, Il croit que tout le reste après est peu de chose. Mais enfin aujourd'hui je me découvre à vous, Afin que vos conseils... Mais voici cet époux.

SCÈNE II.--VALÈRE, ASCAGNE, FROSINE.

VALÈRE.

Si vous êtes tous deux en quelque conférence Où je vous fasse tort de mêler ma présence, Je me retirerai.

ASCAGNE.

Non, non, vous pouvez bien, Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien.

VALÈRE.

Moi?

ASCAGNE.

Vous-même.

VALÈRE.

Et comment?

ASCAGNE.

Je disois que Valère Auroit, si j'étois fille, un peu trop su me plaire; Et que, si je faisois tous les vœux de son cœur, Je ne tarderois guère à faire son bonheur.

VALÈRE.

Ces protestations ne coûtent pas grand'chose, Alors qu'à leur effet un pareil _si_ s'oppose; Mais vous seriez bien pris, si quelque événement Alloit mettre à l'épreuve un si doux compliment.

ASCAGNE.

Point du tout; je vous dis que, régnant dans votre âme, Je voudrois de bon cœur couronner votre flamme.

VALÈRE.

Et si c'étoit quelqu'une où par votre secours Vous pussiez être utile au bonheur de mes jours?

ASCAGNE.

Je pourrois assez mal répondre à votre attente.

VALÈRE.

Cette confession n'est pas fort obligeante.

ASCAGNE.

Eh quoi! vous voudriez, Valère, injustement, Qu'étant fille et mon cœur vous aimant tendrement, Je m'allasse engager avec une promesse De servir vos ardeurs pour quelque autre maîtresse! Un si pénible effort, pour moi, m'est interdit.

VALÈRE.

Mais cela n'étant pas?

ASCAGNE.

Ce que je vous ai dit, Je l'ai dit comme fille, et vous le devez prendre Tout de même.

VALÈRE.

Ainsi donc il ne faut rien prétendre, Ascagne, à des bontés que vous auriez pour nous, A moins que le ciel fasse un grand miracle en vous; Bref, si vous n'êtes fille, adieu votre tendresse, Il ne vous reste rien qui pour nous s'intéresse.

ASCAGNE.

J'ai l'esprit délicat plus qu'on ne peut penser, Et le moindre scrupule a de quoi m'offenser Quand il s'agit d'aimer. Enfin je suis sincère; Je ne m'engage point à vous servir, Valère, Si vous ne m'assurez, au moins absolument, Que vous gardez pour moi le même sentiment; Que pareille chaleur d'amitié vous transporte, Et que, si j'étois fille, une flamme plus forte N'outrageroit point celle où je vivrois pour vous.

VALÈRE.

Je n'avois jamais vu ce scrupule jaloux; Mais, tout nouveau qu'il est, ce mouvement m'oblige, Et je vous fais ici tout l'aveu qu'il exige.

ASCAGNE.

Mais sans fard?

VALÈRE.

Oui, sans fard.

ASCAGNE.

S'il est vrai, désormais Vos intérêts seront les miens, je vous promets.

VALÈRE.

J'ai bientôt à vous dire un important mystère, Où l'effet de ces mots me sera nécessaire.

ASCAGNE.

Et j'ai quelque secret de même à vous ouvrir, Où votre cœur pour moi se pourra découvrir.

VALÈRE.

Eh! de quelle façon cela pourroit-il être?

ASCAGNE.

C'est que j'ai de l'amour qui n'oseroit paroître, Et vous pourriez avoir sur l'objet de mes vœux Un empire à pouvoir rendre mon sort heureux.

VALÈRE.

Expliquez-vous, Ascagne; et croyez, par avance, Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance.

ASCAGNE.

Vous promettez ici plus que vous ne croyez.

VALÈRE.

Non, non; dites l'objet pour qui vous m'employez.

ASCAGNE.

Il n'est pas encor temps; mais c'est une personne Qui vous touche de près.

VALÈRE.

Votre discours m'étonne. Plût à Dieu que ma sœur!...

ASCAGNE.

Ce n'est pas la saison De m'expliquer, vous dis-je.

VALÈRE.

Et pourquoi?

ASCAGNE.

Pour raison. Vous saurez mon secret quand je saurai le vôtre.

VALÈRE.

J'ai besoin pour cela de l'aveu de quelque autre.

ASCAGNE.

Ayez-le donc; et lors, nous expliquant nos vœux, Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.

VALÈRE.

Adieu, j'en suis content.

ASCAGNE.

Et moi content, Valère.

Valère sort.

FROSINE.

Il croit trouver en vous l'assistance d'un frère.

SCÈNE III.--LUCILE, ASCAGNE, FROSINE, MARINETTE.

LUCILE, à Marinette, les trois premiers vers.

C'en est fait; c'est ainsi que je me puis venger; Et, si cette action a de quoi l'affliger, C'est toute la douceur que mon cœur s'y propose. Mon frère, vous voyez une métamorphose. Je veux chérir Valère après tant de fierté, Et mes vœux maintenant tournent de son côté.

ASCAGNE.

Que dites-vous, ma sœur? Comment! courir au change! Cette inégalité me semble trop étrange.

LUCILE.

La vôtre me surprend avec plus de sujet. De vos soins autrefois Valère étoit l'objet: Je vous ai vu pour lui m'accuser de caprice, D'aveugle cruauté, d'orgueil et d'injustice; Et, quand je veux l'aimer, mon dessein vous déplaît, Et je vous vois parler contre son intérêt!

ASCAGNE.

Je le quitte, ma sœur, pour embrasser le vôtre; Je sais qu'il est rangé dessous les lois d'un autre; Et ce seroit un trait honteux à vos appas, Si vous le rappeliez et qu'il ne revînt pas.

LUCILE.

Si ce n'est que cela, j'aurai soin de ma gloire, Et je sais, pour son cœur, tout ce que j'en dois croire; Il s'explique à mes yeux intelligiblement; Ainsi découvrez-lui, sans peur, mon sentiment, Ou, si vous refusez de le faire, ma bouche Lui va faire savoir que son ardeur me touche. Quoi! mon frère, à ces mots vous restez interdit?

ASCAGNE.

Ah! ma sœur, si sur vous je puis avoir crédit, Si vous êtes sensible aux prières d'un frère, Quittez un tel dessein, et n'ôtez point Valère Aux vœux d'un jeune objet dont l'intérêt m'est cher, Et qui, sur ma parole, a droit de vous toucher. La pauvre infortunée aime avec violence; A moi seul de ses feux elle fait confidence, Et je vois dans son cœur de tendres mouvemens A dompter la fierté des plus durs sentimens. Oui, vous auriez pitié de l'état de son âme, Connoissant de quel coup vous menacez sa flamme; Et je ressens si bien la douleur qu'elle aura, Que je suis assuré, ma sœur, qu'elle en mourra, Si vous lui dérobez l'amant qui peut lui plaire. Éraste est un parti qui doit vous satisfaire, Et des feux mutuels...

LUCILE.

Mon frère, c'est assez. Je ne sais point pour qui vous vous intéressez; Mais de grâce, cessons ce discours, je vous prie, Et me laissez un peu dans quelque rêverie.

ASCAGNE.

Allez, cruelle sœur, vous me désespérez, Si vous effectuez vos desseins déclarés.

SCÈNE IV.--LUCILE, MARINETTE.

MARINETTE.

La résolution, madame, est assez prompte.

LUCILE.

Un cœur ne pèse rien alors que l'on l'affronte, Il court à sa vengeance, et saisit promptement Tout ce qu'il croit servir à son ressentiment. Le traître! faire voir cette insolence extrême!

MARINETTE.

Vous me voyez encor toute hors de moi-même! Et, quoique là-dessus je rumine sans fin, L'aventure me passe, et j'y perds mon latin. Car enfin aux transports d'une bonne nouvelle Jamais cœur ne s'ouvrit d'une façon plus belle; De l'écrit obligeant le sien tout transporté Ne me donnoit pas moins que de la déité; Et cependant jamais, à cet autre message, Fille ne fut traitée avecque tant d'outrage. Je ne sais, pour causer de si grands changemens, Ce qui s'est pu passer entre ces courts momens.

LUCILE.

Rien ne s'est pu passer dont il faille être en peine, Puisque rien ne le doit défendre de ma haine. Quoi! tu voudrois chercher hors de sa lâcheté La secrète raison de cette indignité? Cet écrit malheureux, dont mon âme s'accuse, Peut-il à son transport souffrir la moindre excuse?

MARINETTE.

En effet, je comprends que vous avez raison, Et que cette querelle est pure trahison. Nous en tenons, madame: et puis prêtons l'oreille Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille, Qui, pour nous accrocher, feignent tant de langueur; Laissons à leurs beaux mots fondre notre rigueur; Rendons-nous à leurs vœux, trop foibles que nous sommes! Foin de notre sottise, et peste soit des hommes!

LUCILE.

Eh bien, bien, qu'il s'en vante et rie à nos dépens, Il n'aura pas sujet d'en triompher longtemps; Et je lui ferai voir qu'en une âme bien faite Le mépris suit de près la faveur qu'on rejette.

MARINETTE.

Au moins, en pareil cas, est-ce un bonheur bien doux, Quand on sait qu'on n'a point d'avantage sur vous. Marinette eut bon nez, quoi qu'on en puisse dire, De ne permettre rien un soir qu'on vouloit rire. Quelque autre, sous espoir du _matrimonion_[184], Auroit ouvert l'oreille à la tentation; Mais moi, _nescio vos_.

LUCILE.

Que tu dis de folies, Et choisis mal ton temps pour de telles saillies! Enfin je suis touchée au cœur sensiblement; Et, si jamais celui de ce perfide amant, Par un coup de bonheur, dont j'aurois tort, je pense, De vouloir à présent concevoir l'espérance (Car le ciel a trop pris plaisir à m'affliger, Pour me donner celui de me pouvoir venger); Quand, dis-je, par un sort à mes désirs propice, Il reviendroit m'offrir sa vie en sacrifice, Détester à mes pieds l'action d'aujourd'hui, Je te défends surtout de me parler pour lui. Au contraire, je veux que ton zèle s'exprime A me bien mettre aux yeux la grandeur de son crime; Et même, si mon cœur étoit pour lui tenté De descendre jamais à quelque lâcheté, Que ton affection me soit alors sévère, Et tienne comme il faut la main à ma colère.

MARINETTE.

Vraiment, n'ayez point peur, et laissez faire à nous; J'ai pour le moins autant de colère que vous; Et je serois plutôt fille toute ma vie Que mon gros traître aussi me redonnât envie. S'il vient...

SCÈNE V.--ALBERT, LUCILE, MARINETTE.

ALBERT.

Rentrez, Lucile, et me faites venir Le précepteur; je veux un peu l'entretenir, Et m'informer de lui, qui me gouverne Ascagne, S'il sait point quel ennui depuis peu l'accompagne.

SCÈNE VI.--ALBERT.

En quel gouffre de soins et de perplexité Nous jette une action faite sans équité! D'un enfant supposé par mon trop d'avarice Mon cœur depuis longtemps souffre bien le supplice[185]; Et, quand je vois les maux où je me suis plongé, Je voudrois à ce bien n'avoir jamais songé. Tantôt je crains de voir, par la fourbe éventée, Ma famille en opprobre et misère jetée; Tantôt pour ce fils-là, qu'il me faut conserver, Je crains cent accidens qui peuvent arriver. S'il advient que dehors quelque affaire m'appelle, J'appréhende au retour cette triste nouvelle: Las! vous ne savez pas? vous l'a-t-on annoncé? Votre fils a la fièvre, ou jambe, ou bras cassé. Enfin, à tous momens, sur quoi que je m'arrête, Cent sortes de chagrins me roulent par la tête. Ah!...

SCÈNE VII[186].--ALBERT, MÉTAPHRASTE.

MÉTAPHRASTE.

_Mandatum tuum curo diligenter_[187].

ALBERT.

Maître, j'ai voulu...

MÉTAPHRASTE.

Maître est dit _a magis ter_: C'est comme qui diroit trois fois plus grand[188].

ALBERT.

Je meure Si je savois cela. Mais, soit, à la bonne heure. Maître, donc...

MÉTAPHRASTE.

Poursuivez.

ALBERT.

Je veux poursuivre aussi; Mais ne poursuivez point, vous, d'interrompre ainsi. Donc, encore une fois, maître, c'est la troisième, Mon fils me rend chagrin: vous savez que je l'aime, Et que soigneusement je l'ai toujours nourri.

MÉTAPHRASTE.

Il est vrai: _Filio non potest præferri_ _Nisi filius_[189].

ALBERT.

Maître, en discourant ensemble, Ce jargon n'est pas fort nécessaire, me semble; Je vous crois grand latin et grand docteur juré; Je m'en rapporte à ceux qui m'en ont assuré: Mais, dans un entretien qu'avec vous je destine[190], N'allez point déployer toute votre doctrine, Faire le pédagogue, et cent mots me cracher, Comme si vous étiez en chaire pour prêcher. Mon père, quoiqu'il eût la tête des meilleures, Ne m'a jamais rien fait apprendre que mes heures, Qui, depuis cinquante ans, dites journellement, Ne sont encor pour moi que du haut allemand. Laissez donc en repos votre science auguste, Et que votre langage à mon foible s'ajuste.

MÉTAPHRASTE.

Soit.

ALBERT.

A mon fils l'hymen me paroît faire peur; Et, sur quelque parti que je sonde son cœur, Pour un pareil lien il est froid, et recule.

MÉTAPHRASTE.

Peut-être a-t-il l'humeur du frère de Marc-Tulle, Dont avec Atticus le même fait _sermon_; Et comme aussi les Grecs disent _Atanaton_...

ALBERT.

Mon Dieu! maître éternel, laissez là, je vous prie, Les Grecs, les Albanois, avec l'Esclavonie, Et tous ces autres gens dont vous voulez parler: Eux et mon fils n'ont rien ensemble à démêler.

MÉTAPHRASTE.

Eh bien donc, votre fils?

ALBERT.

Je ne sais si dans l'âme Il ne sentiroit point une secrète flamme: Quelque chose le trouble, ou je suis fort déçu; Et je l'aperçus hier, sans en être aperçu, Dans un recoin du bois où nul ne se retire.

MÉTAPHRASTE.

Dans un lieu reculé du bois, voulez-vous dire Un endroit écarté, _latine, secessus_; Virgile l'a dit: _Est in secessu... locus_.

ALBERT.

Comment auroit-il pu l'avoir dit, ce Virgile, Puisque je suis certain que, dans ce lieu tranquille, Ame du monde enfin n'étoit lors que nous deux?

MÉTAPHRASTE.

Virgile est nommé là comme un auteur fameux D'un terme plus choisi que le mot que vous dites, Et non comme témoin de ce qu'hier vous vîtes.

ALBERT.

Et moi, je vous dis, moi, que je n'ai pas besoin De terme plus choisi, d'auteur, ni de témoin, Et qu'il suffit ici de mon seul témoignage.

MÉTAPHRASTE.

Il faut choisir pourtant les mots mis en usage Par les meilleurs auteurs. _Tu vivendo bonos_, Comme on dit, _scribendo sequare peritos_[191].

ALBERT.

Homme ou démon, veux-tu m'entendre sans conteste?

MÉTAPHRASTE.

Quintilien en fait le précepte.

ALBERT.

La peste Soit du causeur!

MÉTAPHRASTE.

Et dit là-dessus doctement Un mot que vous serez bien aise assurément D'entendre.

ALBERT.

Je serai le diable qui t'emporte, Chien d'homme! Oh! que je suis tenté d'étrange sorte De faire sur ce mufle une application!

MÉTAPHRASTE.

Mais qui cause, seigneur, votre inflammation! Que voulez-vous de moi?

ALBERT.

Je veux que l'on m'écoute, Vous ai-je dit vingt fois, quand je parle.

MÉTAPHRASTE.

Ah! sans doute, Vous serez satisfait, s'il ne tient qu'à cela: Je me tais.

ALBERT.

Vous ferez sagement.

MÉTAPHRASTE.

Me voilà Tout prêt de vous ouïr.

ALBERT.

Tant mieux.

MÉTAPHRASTE.

Que je trépasse Si je dis plus mot.

ALBERT.

Dieu vous en fasse la grâce!

MÉTAPHRASTE.

Vous n'accuserez point mon caquet désormais.

ALBERT.

Ainsi soit-il.

MÉTAPHRASTE.

Parlez quand vous voudrez.

ALBERT.

J'y vais.

MÉTAPHRASTE.

Et n'appréhendez plus l'interruption nôtre.

ALBERT.

C'est assez dit.

MÉTAPHRASTE.

Je suis exact plus qu'aucun autre.

ALBERT.

Je le crois.

MÉTAPHRASTE.

J'ai promis que je ne dirois rien.

ALBERT.