Molière - Œuvres complètes, Tome 1

Part 10

Chapter 103,765 wordsPublic domain

Il faut que je t'embrasse et mille et mille fois, Dans cette joie...

MASCARILLE.

Aï! aï! doucement, je vous prie. Il m'a presque étouffé. Je crains fort pour Célie, Si vous la caressez avec tant de transport: De vos embrassemens on se passeroit fort.

TRUFFALDIN, à Lélie.

Vous savez le bonheur que le ciel me renvoie; Mais, puisqu'un même jour nous met tous dans la joie, Ne nous séparons point qu'il ne soit terminé, Et que son père aussi nous soit vite amené.

MASCARILLE.

Vous voilà tous pourvus. N'est-il point quelque fille Qui pût accommoder le pauvre Mascarille? A voir chacun se joindre à sa chacune ici, J'ai des démangeaisons de mariage aussi.

ANSELME.

J'ai ton fait.

MASCARILLE.

Allons donc; et que les cieux prospères Nous donnent des enfans dont nous soyons les pères!

[141] Un écriteau, suspendu à une des maisons de la place, doit annoncer une maison meublée.

[142] Imitation malheureuse de la nouvelle de Cervantès intitulée _la Bohémienne_, et dont Molière a fait son dénoûment en le gâtant.

[143] Pour: n'ont de but que. Archaïsme populaire.

[144] Archaïsme populaire remontant aux Romains: fatalité qu'on ne peut écarter. Altération du mot _bissexte_, de _bis sextus_, l'année bissextile ayant toujours été regardée comme vouée aux plus grands malheurs. De là _faire un bissêtre_, faire un malheur.

[145] Mot composé comme Molière en fait beaucoup: désosier, tartuffier.

[146] Pour: éluder, avoir peine à. Archaïsme perdu aujourd'hui.

[147] Amphigouri. Probablement l'auteur veut dire: Ce qui se passe n'est pas de nature à faire croire que Lélie et Andrès soient prêts à s'accorder.

[148] Pour: les plus puissants. Licence archaïque.

[149] Se connaissent trop bien? O Molière!

[150] Mot provençal et napolitain. Le plus célèbre poëme qui existe en patois napolitain est la _Vaiasseïde_.

[151] _Escoffions_, nom ancien d'une coiffe de femme. On disait également _escoffions_ ou _scoffions_. On dit encore, dans le patois languedocien, _coïfa_, pour désigner les coiffures des femmes du peuple.

[152] Pour: forcer deux personnes qui s'écharpent de se lâcher. Archaïsme populaire.

[153] Pour: si bien que.

[154] Galimatias. Célie veut exprimer un combat secret qu'elle éprouvait en présence d'Andrès.

FIN DE L'ÉTOURDI.

LE DÉPIT AMOUREUX

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A MONTPELLIER AU MOIS DE DÉCEMBRE 1654 ET A PARIS SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON AU MOIS DE DÉCEMBRE 1658.

«N'est-il point, disait Molière (parlant sous le masque à la fin de son brillant rôle de Mascarille),

...... N'est-il point quelque fille Qui pût accommoder le pauvre Mascarille?»

C'était aux habitants de Lyon qu'il se plaignait ainsi; et ce fut après le succès éclatant de l'_Étourdi_ que commença la vie amoureuse de Molière, vie si sérieuse et si folle, si vive et si désespérée. Tendre et passionné comme Shakspeare, sensuel et méditatif comme lui; placé au milieu de femmes de théâtre belles ou coquettes, souvent l'un et l'autre; indépendant, grâce aux licences de son odyssée comique, des entraves que la convenance sociale impose; il éprouva et reproduisit sur la scène, tant que dura sa vie d'artiste, les douleurs, les caprices et les ivresses de sa passion favorite.

Cette empreinte nouvelle s'annonce dans le _Dépit amoureux_, dont elle constitue la valeur. Le décousu de scènes mal enchaînées, le calque maladroit de l'une des plus faibles intrigues du théâtre italien (l'_Interesse_ de Nicolo Secchi), l'impropriété du langage, la folle complication des narrations romanesques et la mauvaise entente du théâtre, s'y joignent à l'emploi des vieux ressorts espagnols, remis en œuvre par les Italiens; on y trouve encore ces frères qui deviennent des sœurs, ces sœurs qui se changent en frères;--enfants perdus et retrouvés,--toute la défroque de Rotrou, Garnier et Hardy. Sous cette mosaïque d'emprunt, l'ardente et immortelle peinture de deux jeunes cœurs épris l'un de l'autre trahit le génie de Molière et le fond d'une âme involontairement attendrie. D'autres signes indicateurs annoncent le développement de son génie; tels sont le bon sens populaire de Gros-René, espèce de Sancho en livrée; quelques vives parodies de l'emphase et du raffinement espagnol; enfin les deux personnages du traducteur pédant et du spadassin méridional, l'un Métaphraste, emprunté sans cérémonie à un prédécesseur peu connu[155]; l'autre, ce charmant la Rapière, matamore du Midi, le poing sur la hanche, l'épée toujours au vent et dont les spectateurs languedociens durent reconnaître les originaux. On sait avec quelle peine le prince de Conti venait d'obtenir de la noblesse languedocienne la promesse signée d'observer les édits contre les duels.

[155] La Tessonnerie.

_La Rapière_, costumé en bretteur de Callot; _Métaphraste_, en rabat et en longue robe de docteur; _Mascarille_, en valet sicilien, c'est-à-dire le demi-masque sur la face, le feutre sur l'oreille et la plume sur le feutre;--la jeune fille _Ascagne_, vêtue en brillant cavalier de Louis XIII, jouèrent cette œuvre aimable et incomplète devant les États présidés par le prince de Conti; on ne sait si ce fut à Montpellier en décembre 1654, ou à Béziers en décembre 1655.

Paris et la cour devaient, en 1658, ratifier le jugement favorable des spectateurs méridionaux. Lope de Vega dans le _Chien du jardinier_, Horace dans sa charmante idylle lyrique[156], ont sans doute inspiré Molière; la complication et l'obscurité romanesque du sujet appartiennent en propre à l'auteur italien.

[156] _Donec gratus eram tibi._

Il faut à ce jeune esprit cinq années de nouvelles aventures, de douleurs et d'études, enfin Paris, le centre du mouvement civilisé, pour qu'il abdique ses prétendus maîtres et prenne conscience de lui-même.

PERSONNAGES ACTEURS

ÉRASTE, amant de Lucile. BÉJART aîné. ALBERT, père de Lucile et d'Ascagne. MOLIÈRE. GROS-RENÉ, valet d'Éraste. DUPARC. VALÈRE, fils de Polidore. BÉJART jeune. LUCILE, fille d'Albert. Mlle DEBRIE. MARINETTE, suivante de Lucile. Madel. BÉJART. POLIDORE, père de Valère. FROSINE, confidente d'Ascagne. ASCAGNE, fille d'Albert, déguisée en homme. MASCARILLE, valet de Valère. MÉTAPHRASTE[157], pédant. DU CROISY. LA RAPIÈRE, bretteur. DEBRIE.

La scène est à Paris.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--ÉRASTE, GROS-RENÉ.

ÉRASTE.

Veux-tu que je te die[158]? une atteinte secrète Ne laisse point mon âme en une bonne assiette; Oui, quoi qu'à mon amour tu puisses repartir, Il craint d'être la dupe, à ne te point mentir; Qu'en faveur d'un rival ta foi ne se corrompe, Ou du moins qu'avec moi toi-même on ne te trompe.

GROS-RENÉ.

Pour moi, me soupçonner de quelque mauvais tour, Je dirai (n'en déplaise à monsieur votre amour) Que c'est injustement blesser ma prud'homie, Et se connoître mal en physionomie. Les gens de mon minois ne sont point accusés D'être, grâces à Dieu, ni fourbes, ni rusés. Cet honneur qu'on nous fait, je ne le démens guères Et suis homme fort rond de toutes les manières. Pour que l'on me trompât, cela se pourroit bien, Le doute est mieux fondé; pourtant je n'en crois rien. Je ne vois point encore, ou je suis une bête, Sur quoi vous avez pu prendre martel en tête[159]. Lucile, à mon avis, vous montre assez d'amour; Elle vous voit, vous parle à toute heure du jour; Et Valère, après tout, qui cause votre crainte, Semble n'être à présent souffert que par contrainte.

ÉRASTE.

Souvent d'un faux espoir un amant est nourri: Le mieux reçu toujours n'est pas le plus chéri; Et tout ce que d'ardeur font paroître les femmes Parfois n'est qu'un beau voile à couvrir d'autres flammes. Valère enfin, pour être un amant rebuté, Montre depuis un temps trop de tranquillité; Et ce qu'à ces faveurs, dont tu crois l'apparence, Il témoigne de joie ou bien d'indifférence, M'empoisonne à tous coups leurs plus charmans appas, Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas, Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile Une entière croyance aux propos de Lucile. Je voudrois, pour trouver un tel destin plus doux, Y voir entrer un peu de son transport jaloux, Et, sur ses déplaisirs et son impatience, Mon âme prendroit lors une pleine assurance. Toi-même penses-tu qu'on puisse, comme il fait, Voir chérir un rival d'un esprit satisfait? Et, si tu n'en crois rien, dis-moi, je t'en conjure, Si j'ai lieu de rêver dessus cette aventure?

GROS-RENÉ.

Peut-être que son cœur a changé de désirs, Connoissant qu'il poussoit d'inutiles soupirs.

ÉRASTE.

Lorsque par les rebuts une âme est détachée, Elle veut fuir l'objet dont elle fut touchée, Et ne rompt point sa chaîne avec si peu d'éclat Qu'elle puisse rester en un paisible état. De ce qu'on a chéri la fatale présence Ne nous laisse jamais dedans l'indifférence; Et, si de cette vue on n'accroît son dédain, Notre amour est bien près de nous rentrer au sein: Enfin, crois-moi, si bien qu'on éteigne une flamme, Un peu de jalousie occupe encore une âme, Et l'on ne sauroit voir, sans en être piqué, Posséder par un autre un cœur qu'on a manqué.

GROS-RENÉ.

Pour moi, je ne sais point tant de philosophie: Ce que voient mes yeux, franchement je m'y fie; Et ne suis point de moi si mortel ennemi, Que je m'aille affliger sans sujet ni demi[160]. Pourquoi subtiliser, et faire le capable A chercher des raisons pour être misérable? Sur des soupçons en l'air je m'irois alarmer! Laissons venir la fête avant que la chômer. Le chagrin me paroît une incommode chose; Je n'en prends point pour moi sans bonne et juste cause; Et mêmes[161] à mes yeux cent sujets d'en avoir S'offrent le plus souvent que je ne veux pas voir. Avec vous en amour je cours même fortune, Celle que vous aurez me doit être commune; La maîtresse ne peut abuser votre foi, A moins que la suivante en fasse autant pour moi: Mais j'en fuis la pensée avec un soin extrême, Je veux croire les gens quand on me dit: Je t'aime; Et ne vais point chercher, pour m'estimer heureux, Si Mascarille ou non s'arrache les cheveux. Que tantôt Marinette endure qu'à son aise Jodelet par plaisir la caresse et la baise, Et que ce beau rival en rie ainsi qu'un fou, A son exemple aussi j'en rirai tout mon soûl: Et l'on verra qui rit avec meilleure grâce.

ÉRASTE.

Voilà de tes discours.

GROS-RENÉ.

Mais je la vois qui passe.

SCÈNE II[162].--ÉRASTE, MARINETTE, GROS-RENÉ.

GROS-RENÉ.

St, Marinette!

MARINETTE.

Oh! oh! que fais-tu là?

GROS-RENÉ.

Ma foi! Demande, nous étions tout à l'heure sur toi.

MARINETTE.

Vous êtes aussi là, monsieur! Depuis une heure Vous m'avez fait trotter comme un Basque, je meure[163].

ÉRASTE.

Comment?

MARINETTE.

Pour vous chercher j'ai fait dix mille pas, Et vous promets, ma foi...

ÉRASTE.

Quoi?

MARINETTE.

Que vous n'êtes pas Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place[164].

GROS-RENÉ.

Il falloit en jurer.

ÉRASTE.

Apprends-moi donc, de grâce, Qui te fait me chercher.

MARINETTE.

Quelqu'un, en vérité, Qui pour vous n'a pas trop mauvaise volonté; Ma maîtresse, en un mot.

ÉRASTE.

Ah! chère Marinette, Ton discours de son cœur est-il bien l'interprète? Ne me déguise point un mystère fatal; Je ne t'en voudrois pas pour cela plus de mal: Au nom des dieux, dis-moi si ta belle maîtresse N'abuse point mes vœux d'une fausse tendresse.

MARINETTE.

Eh, eh! d'où vous vient donc ce plaisant mouvement? Elle ne fait pas voir assez son sentiment? Quel garant est-ce encor que votre amour demande? Que lui faut-il?

GROS-RENÉ.

A moins que Valère se pende, Bagatelle, son cœur ne s'assurera point.

MARINETTE.

Comment?

GROS-RENÉ.

Il est jaloux jusques en un tel point.

MARINETTE.

De Valère? Ah! vraiment la pensée est bien belle! Elle peut seulement naître en votre cervelle. Je vous croyois du sens, et jusqu'à ce moment J'avois de votre esprit quelque bon sentiment, Mais, à ce que je vois, je m'étois fort trompée. Ta tête de ce mal est-elle aussi frappée?

GROS-RENÉ.

Moi, jaloux! Dieu m'en garde, et d'être assez badin[165] Pour m'aller emmaigrir avec un tel chagrin! Outre que de ton cœur ta foi me cautionne, L'opinion que j'ai de moi-même est trop bonne Pour croire auprès de moi que quelque autre te plût. Où diantre pourrois-tu trouver qui me valût?

MARINETTE.

En effet, tu dis bien: voilà comme il faut être: Jamais de ces soupçons qu'un jaloux fait paroître! Tout le fruit qu'on en cueille est de se mettre mal, Et d'avancer par là les desseins d'un rival. Au mérite souvent de qui l'éclat vous blesse, Vos chagrins font ouvrir les yeux d'une maîtresse; Et j'en sais tel qui doit son destin le plus doux Aux soins trop inquiets de son rival jaloux. Enfin, quoi qu'il en soit, témoigner de l'ombrage, C'est jouer en amour un mauvais personnage, Et se rendre, après tout, misérable à crédit. Cela, seigneur Éraste, en passant vous soit dit.

ÉRASTE.

Eh bien, n'en parlons plus. Que venois-tu m'apprendre?

MARINETTE.

Vous mériteriez bien que l'on vous fît attendre; Qu'afin de vous punir je vous tinsse caché Le grand secret pourquoi je vous ai tant cherché. Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute[166]. Lisez-le donc tout haut, personne ici n'écoute.

ÉRASTE lit.

«Vous m'avez dit que votre amour «Étoit capable de tout faire; «Il se couronnera lui-même dans ce jour, «S'il peut avoir l'aveu d'un père. «Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur, «Je vous en donne la licence; «Et, si c'est en votre faveur, «Je vous réponds de mon obéissance.»

Ah! quel bonheur! O toi, qui me l'as apporté, Je te dois regarder comme une déité!

GROS-RENÉ.

Je vous le disois bien: contre votre croyance, Je ne me trompe guère aux choses que je pense.

ÉRASTE relit.

«Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur, «Je vous en donne la licence; «Et, si c'est en votre faveur, «Je vous réponds de mon obéissance.»

MARINETTE.

Si je lui rapportois vos foiblesses d'esprit, Elle désavoueroit bientôt un tel écrit.

ÉRASTE.

Ah! cache-lui, de grâce, une peur passagère, Où mon âme a cru voir quelque peu de lumière, Ou, si tu la lui dis, ajoute que ma mort Est prête d'expier l'erreur de ce transport; Que je vais à ses pieds, si j'ai pu lui déplaire, Sacrifier ma vie à sa juste colère.

MARINETTE.

Ne parlons point de mort, ce n'en est pas le temps.

ÉRASTE.

Au reste, je te dois beaucoup, et je prétends Reconnoître dans peu, de la bonne manière, Les soins d'une si noble et si belle courrière.

MARINETTE.

A propos, savez-vous où je vous ai cherché, Tantôt encore?

ÉRASTE.

Eh bien?

MARINETTE.

Tout proche du marché, Où vous savez.

ÉRASTE.

Où donc?

MARINETTE.

Là... dans cette boutique Où, dès le mois passé, votre cœur magnifique Me promit, de sa grâce, une bague.

ÉRASTE.

Ah! j'entends.

GROS-RENÉ.

La matoise!

ÉRASTE.

Il est vrai, j'ai tardé trop longtemps A m'acquitter vers toi d'une telle promesse: Mais...

MARINETTE.

Ce que j'en ai dit n'est pas que je vous presse.

GROS-RENÉ.

Oh! que non!

ÉRASTE lui donne sa bague.

Celle-ci peut-être aura de quoi Te plaire; accepte-la pour celle que je doi.

MARINETTE.

Monsieur, vous vous moquez; j'aurois honte à la prendre.

GROS-RENÉ.

Pauvre honteuse, prends sans davantage attendre: Refuser ce qu'on donne est bon à faire aux fous.

MARINETTE.

Ce sera pour garder quelque chose de vous.

ÉRASTE.

Quand puis-je rendre grâce à cet ange adorable?

MARINETTE.

Travaillez à vous rendre un père favorable.

ÉRASTE.

Mais, s'il me rebutoit, dois-je?...

MARINETTE.

Alors comme alors, Pour vous on emploiera toutes sortes d'efforts. D'une façon ou d'autre il faut qu'elle soit vôtre: Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre.

ÉRASTE.

Adieu; nous en saurons le succès dans ce jour.

Éraste relit la lettre tout bas.

MARINETTE, à Gros-René.

Et nous, que dirons-nous aussi de notre amour? Tu ne m'en parles point.

GROS-RENÉ.

Un hymen qu'on souhaite, Entre gens comme nous, est chose bientôt faite. Je te veux; me veux-tu de même?

MARINETTE.

Avec plaisir.

GROS-RENÉ.

Touche, il suffit.

MARINETTE.

Adieu, Gros-René, mon désir.

GROS-RENÉ.

Adieu, mon astre.

MARINETTE.

Adieu, beau tison de ma flamme.

GROS-RENÉ.

Adieu, chère comète, arc-en-ciel de mon âme.

Marinette sort.

Le bon Dieu soit loué, nos affaires vont bien; Albert n'est pas un homme à vous refuser rien.

ÉRASTE.

Valère vient à nous.

GROS-RENÉ.

Je plains le pauvre hère, Sachant ce qui se passe.

SCÈNE III.--VALÈRE, ÉRASTE, GROS-RENÉ.

ÉRASTE.

Eh bien, seigneur Valère?

VALÈRE.

Eh bien, seigneur Éraste?

ÉRASTE.

En quel état l'amour?

VALÈRE.

En quel état vos feux?

ÉRASTE.

Plus forts de jour en jour.

VALÈRE.

Et mon amour plus fort.

ÉRASTE.

Pour Lucile?

VALÈRE.

Pour elle.

ÉRASTE.

Certes, je l'avouerai, vous êtes le modèle D'une rare constance.

VALÈRE.

Et votre fermeté Doit être un rare exemple à la postérité.

ÉRASTE.

Pour moi, je suis peu fait à cet amour austère, Qui dans les seuls regards trouve à se satisfaire; Et je ne forme point d'assez beaux sentimens Pour souffrir constamment les mauvais traitemens; Enfin, quand j'aime bien, j'aime fort que l'on m'aime.

VALÈRE.

Il est très-naturel, et j'en suis bien de même. Le plus parfait objet dont je serois charmé N'auroit pas mes tributs, n'en étant point aimé.

ÉRASTE.

Lucile cependant...

VALÈRE.

Lucile, dans son âme, Rend tout ce que je veux qu'elle rende à ma flamme.

ÉRASTE.

Vous êtes donc facile à contenter?

VALÈRE.

Pas tant Que vous pourriez penser.

ÉRASTE.

Je puis croire pourtant, Sans trop de vanité, que je suis en sa grâce.

VALÈRE.

Moi, je sais que j'y tiens une assez bonne place.

ÉRASTE.

Ne vous abusez point, croyez-moi.

VALÈRE.

Croyez-moi, Ne laissez point duper vos yeux à trop de foi.

ÉRASTE.

Si j'osois vous montrer une preuve assurée Que son cœur... Non, votre âme en seroit altérée.

VALÈRE.

Si je vous osois, moi, découvrir en secret... Mais je vous fâcherois, et veux être discret.

ÉRASTE.

Vraiment, vous me poussez, et, contre mon envie, Votre présomption veut que je l'humilie. Lisez.

VALÈRE, après avoir lu.

Ces mots sont doux.

ÉRASTE.

Vous connoissez la main?

VALÈRE.

Oui, de Lucile.

ÉRASTE.

Eh bien, cet espoir si certain...

VALÈRE, riant et s'en allant.

Adieu, seigneur Éraste.

GROS-RENÉ.

Il est fou, le bon sire, Où vient-il donc pour lui de voir le mot pour rire?

ÉRASTE.

Certes, il me surprend; et j'ignore, entre nous, Quel diable de mystère est caché là-dessous.

GROS-RENÉ.

Son valet vient, je pense.

ÉRASTE.

Oui, je le vois paroître; Feignons[167], pour le jeter sur l'amour de son maître.

SCÈNE IV.--ÉRASTE, MASCARILLE, GROS-RENÉ.

MASCARILLE, à part.

Non, je ne trouve point d'état plus malheureux Que d'avoir un patron jeune et fort amoureux!

GROS-RENÉ.

Bonjour.

MASCARILLE.

Bonjour.

GROS-RENÉ.

Où tend Mascarille à cette heure[168]? Que fait-il? revient-il? va-t-il? ou s'il demeure?

MASCARILLE.

Non, je ne reviens pas, car je n'ai pas été; Je ne vais pas aussi, car je suis arrêté; Et ne demeure point, car, tout de ce pas même[169], Je prétends m'en aller.

ÉRASTE.

La rigueur est extrême; Doucement, Mascarille.

MASCARILLE.

Ah! monsieur, serviteur.

ÉRASTE.

Vous nous fuyez bien vite! eh quoi! vous fais-je peur?

MASCARILLE.

Je ne crois pas cela de votre courtoisie.

ÉRASTE.

Touche; nous n'avons plus sujet de jalousie, Nous devenons amis, et mes feux que j'éteins Laissent la place libre à vos heureux desseins.

MASCARILLE.

Plût à Dieu!

ÉRASTE.

Gros-René sait qu'ailleurs je me jette.

GROS-RENÉ.

Sans doute; et je te cède aussi la Marinette.

MASCARILLE.

Passons sur ce point-là; notre rivalité[170] N'est pas pour en venir à grande extrémité; Mais est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie Soit désenamourée[171], ou si c'est raillerie?

ÉRASTE.

J'ai su qu'en ses amours ton maître étoit trop bien Et je serois un fou de prétendre plus rien Aux étroites faveurs qu'il a de cette belle.

MASCARILLE.

Certes, vous me plaisez avec cette nouvelle. Outre qu'en nos projets je vous craignois un peu, Vous tirez sagement votre épingle du jeu. Oui, vous avez bien fait de quitter une place Où l'on vous caressoit pour la seule grimace; Et mille fois, sachant tout ce qui se passoit, J'ai plaint le faux espoir dont on vous repaissoit. On offense un brave homme alors que l'on l'abuse. Mais d'où diantre, après tout, avez-vous su la ruse? Car cet engagement mutuel de leur foi N'eut pour témoins, la nuit, que deux autres et moi; Et l'on croit jusqu'ici la chaîne fort secrète Qui rend de nos amans la flamme satisfaite.

ÉRASTE.

Eh! que dis-tu?

MASCARILLE.

Je dis que je suis interdit, Et ne sais pas, monsieur, qui peut vous avoir dit Que sous ce faux semblant, qui trompe tout le monde En vous trompant aussi, leur ardeur sans seconde D'un secret mariage a serré le lien.

ÉRASTE.

Vous en avez menti!

MASCARILLE.

Monsieur, je le veux bien.

ÉRASTE.

Vous êtes un coquin.

MASCARILLE.

D'accord.

ÉRASTE.

Et cette audace Mériteroit cent coups de bâton sur la place.

MASCARILLE.

Vous avez tout pouvoir.

ÉRASTE.

Ah! Gros-René!

GROS-RENÉ.

Monsieur?

ÉRASTE.

Je démens un discours dont je n'ai que trop peur.

A Mascarille.

Tu penses fuir?

MASCARILLE.

Nenni.

ÉRASTE.

Quoi! Lucile est la femme...

MASCARILLE.

Non, monsieur, je raillois.

ÉRASTE.

Ah! vous railliez, infâme.

MASCARILLE.

Non, je ne raillois point.

ÉRASTE.

Il est donc vrai?

MASCARILLE.

Non pas. Je ne dis pas cela.

ÉRASTE.

Que dis-tu donc?

MASCARILLE.

Hélas! Je ne dis rien, de peur de mal parler.

ÉRASTE.

Assure Ou si c'est chose vraie, ou si c'est imposture.

MASCARILLE.

C'est ce qu'il vous plaira: je ne suis pas ici Pour vous rien contester.

ÉRASTE, tirant son épée.

Veux-tu dire? Voici, Sans marchander, de quoi te délier la langue.

MASCARILLE.

Elle ira faire encor quelque sotte harangue. Eh! de grâce, plutôt, si vous le trouvez bon, Donnez-moi vitement quelques coups de bâton, Et me laissez tirer mes chausses[172] sans murmure.

ÉRASTE.

Tu mourras, ou je veux que la vérité pure S'exprime par ta bouche.

MASCARILLE.

Hélas! je la dirai; Mais peut-être, monsieur, que je vous fâcherai.

ÉRASTE.

Parle; mais prends bien garde à ce que tu vas faire. A ma juste fureur rien ne te peut soustraire, Si tu mens d'un seul mot en ce que tu diras.

MASCARILLE.

J'y consens, rompez-moi les jambes et les bras, Faites-moi pis encor, tuez-moi si j'impose, En tout ce que j'ai dit ici, la moindre chose.

ÉRASTE.

Ce mariage est vrai?

MASCARILLE.

Ma langue, en cet endroit, A fait un pas de clerc[173] dont elle s'aperçoit; Mais enfin cette affaire est comme vous la dites, Et c'est après cinq jours de nocturnes visites, Tandis que vous serviez à mieux couvrir leur jeu, Que depuis avant-hier ils sont joints de ce nœud; Et Lucile depuis fait encor moins paroître La violente amour qu'elle porte à mon maître, Et veut absolument que tout ce qu'il verra, Et qu'en votre faveur son cœur témoignera, Il l'impute à l'effet d'une haute prudence Qui veut de leurs secrets ôter la connoissance. Si, malgré mes sermens, vous doutez de ma foi, Gros-René peut venir une nuit avec moi, Et je lui ferai voir, étant en sentinelle, Que nous avons dans l'ombre un libre accès chez elle.

ÉRASTE.

Ote-toi de mes yeux, maraud!

MASCARILLE.

Et de grand cœur. C'est ce que je demande.

SCÈNE V.--ÉRASTE, GROS-RENÉ.

ÉRASTE.

Eh bien?

GROS-RENÉ.

Eh bien, monsieur, Nous en tenons tous deux, si l'autre est véritable[174].

ÉRASTE.