Molière - Œuvres complètes, Tome 1

Part 1

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OEUVRES COMPLÈTES DE J.-B. POQUELIN

MOLIÈRE

E. COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

OEUVRES COMPLÈTES DE J.-B. POQUELIN

MOLIÈRE

NOUVELLE ÉDITION

PAR

M. PHILARÈTE CHASLES PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE

«Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour Molière».

SAINTE-BEUVE.

TOME PREMIER

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3

1888 Droits de reproduction et de traduction réservés

JEAN-BAPTISTE POQUELIN MOLIÈRE NÉ LE 15 JANVIER 1622, MORT LE 17 FÉVRIER 1673

«Quel est le plus grand des écrivains de mon règne? demandait Louis XIV à Boileau.--Sire, c'est Molière.»

Non-seulement Despréaux ne se trompait pas, mais de tous les écrivains que la France a produits, sans excepter Voltaire lui-même, imprégné de l'esprit anglais par son séjour à Londres, c'est incontestablement Molière ou Poquelin qui reproduit avec l'exactitude la plus vive et la plus complète le fond du génie français.

En raison de cette identité de son génie avec le nôtre, il exerça sur l'époque subséquente, sur le dix-huitième siècle, sur l'époque même où nous écrivons, la plus active, la plus redoutable influence. Tout ce qu'il a voulu détruire est en ruine. Les types qu'il a créés ne peuvent mourir. Le sens de la vie pratique, qu'il a recommandé d'après Gassendi, a fini par l'emporter sur les idées qui imposaient à la société française. Il n'y a pas de superstition qu'il n'ait attaquée, pas de crédulité qu'il n'ait saisie corps à corps pour la terrasser, pas de formule qu'il ne se soit efforcé de détruire. A-t-il, comme l'exprime si bien Swift, _déchiré l'étoffe avec la doublure_? l'histoire le dira. Ce qui est certain, c'est que l'élève de Lucrèce, le protégé de Louis XIV, poursuivait un but déterminé vers lequel il a marché d'un pas ferme, obstiné, tantôt foulant aux pieds les obstacles, tantôt les tournant avec adresse. Le sujet de _Tartuffe_ est dans Lucrèce; à Lucrèce appartient ce vers, véritable devise de Molière:

_Et religionis..... nodos solvere curo[1]._

La puissance de Molière sur les esprits a été telle, qu'une légende inexacte, calomnieuse de son vivant, romanesque après sa mort, s'est formée autour de cette gloire populaire. Il est un mythe comme Jules César et Apollon.

[1] Ce que je veux, c'est rompre les entraves qui nous enchaînent (_religionis.... quod religat_).

Dates, événements, réalités, souvenirs, sont venus se confondre dans un inextricable chaos où la figure de Molière a disparu. Tous les vices jusqu'à l'ivrognerie, jusqu'à l'inceste et au vol, lui furent imputés de son vivant. Les vertus les plus éthérées lui furent attribuées par les prêtres de son culte. Homme d'action, sans cesse en face du public, du roi ou de sa troupe, occupé de son gouvernement et de la création de ses œuvres, il n'a laissé aucune trace de sa propre vie, aucun document biographique, à peine une lettre. Les pamphlets pour et contre lui composaient déjà une bibliothèque, lorsqu'un écouteur aux portes, nommé Grimarest, collecteur d'anas, aimant l'exagération des récits et incapable de critique, prétendit, trente-deux ans après la mort du comédien populaire, raconter et expliquer sa vie. Vers la même époque, une comédienne, à ce que l'on croit du moins, forcée de se réfugier en Hollande, jetait dans un libelle les souvenirs de coulisse qu'elle avait pu recueillir sur l'intérieur du ménage de Molière et de sa femme. Enfin quelques détails authentiques, semés dans l'édition de ses œuvres publiée par Lagrange en 1682, complètent l'ensemble des documents comtemporains qui ont servi de base à cette légende de Molière, excellente à consulter, mais qu'il est bon de soumettre à l'examen le plus scrupuleux.

Essayons d'en extraire le petit nombre de faits dont la biographie de Molière doit se composer désormais et qui, grâce au zèle et à la curiosité infatigable d'une armée de scoliastes et de critiques, ne peuvent plus être contestés.

Les ancêtres de Molière étaient Écossais. Ses auteurs remontaient à des _Pawklyn_ d'Écosse, soldats ou archers de Charles VIII, et dont les descendants étaient devenus bourgeois de Paris, puis tapissiers du roi de père en fils. Ce nom, _Pawklyn_, qui se retrouve intégralement dans une pièce authentique citée par M. Taschereau, répugnant à l'orthographe française et latine, se transforma tour à tour et par une métamorphose naturelle en Pauquelin, Poclain, Poclin, Pocguelin, Poguelin, Pocquelin et Poquelin. C'est sous cette dernière forme que nous apparaissent le père et le grand-père de Molière. Ajoutons, sans vouloir attacher aucune superstition philologique à ce fait singulier, que des racines teutoniques du mot _Pawklyn_ ou Poquelin, l'une, _lyn_, ou _lein_, indique la grâce ou l'élégance au moyen du diminutif: l'autre, _Pawky_, la sagacité populaire et la pénétration ingénieuse. Dans ce sens, Allan Ramsay et Robert Burns l'emploient souvent.

Au coin de la rue des Vieilles-Étuves et de la rue Saint-Honoré, près le cimetière des Saints-Innocents, non loin des piliers des Halles on voyait, au commencement du dix-huitième siècle, une maison à pignons antiques, habitée de père en fils par de riches tapissiers du roi et remarquable par son enseigne, par les sculptures qui l'ornaient autant que par son achalandage. Une troupe de singes grimpant à un pommier et se jetant des pommes avait été taillée dans la pierre; de là les mots brodés sur une espèce de tente ou de pavillon suspendu au-dessus de la boutique, mots dont l'orthographe inexacte ne choquait alors personne:

AV PAVILLON DES CINGES.

C'était la demeure des Poquelin, qui tenaient rang honorable dans la bourgeoisie; car la charge de tapissier du roi était déjà dans la famille, et l'enfant Poquelin, né et baptisé le 15 janvier 1622, sous les noms de Jean-Baptiste, avait neuf ans lorsque la même charge fut transmise à son père Jean Poquelin, et quinze ans lorsqu'on lui en fit obtenir la survivance.

Jean-Baptiste fit ses classes comme externe à Paris au collége de Clermont, chez les jésuites, qui, depuis la fin du seizième siècle, dirigeaient l'éducation française; admirables humanistes, habiles à aiguiser les facultés de l'esprit, mais qui, s'écartant du sens chrétien de la grâce tel que la sévérité des jansénistes l'enseignait, favorisèrent les belles-lettres et les formules brillantes de l'intelligence, et pétrirent de leurs propres mains Molière, Fontenelle, Voltaire. Ses condisciples, Bernier, Hesnault, Cyrano de Bergerac, Chapelle, le prince de Conti, allèrent, de l'aveu de leurs parents, leur cours d'humanités terminé, écouter les leçons de ce savant et prudent Gassend, surnommé Gassendi, qui transmettait la libre pensée de la Renaissance au monde nouveau du dix-septième siècle. Gassend eût été brûlé ou tout au moins exilé, s'il n'avait pas écrit en latin et prévenu les dangers par l'aménité de son commerce et la réserve de sa conduite. Nul n'avait plus grande horreur de la routine que cet observateur à la fois sagace et hardi, qui complétait la découverte de Harvey, apercevait dans le ciel cinq nouveaux satellites de Jupiter, riait des scolastiques et de leurs raisonnements sur le vide, et poursuivait de son ironie ceux qui ne voyaient aucun salut hors de la formule aristotélique. Sous la direction de Gassendi, le fils du tapissier se mit à traduire en vers français, comme premier essai de son talent énergique, le beau poëme matérialiste du romain Lucrèce. Gassendi lui communiqua sa persévérante haine pour le mensonge et pour la servilité de la pensée toujours séduite par la tradition ou la mode. Les causeries de Gassendi, qui n'ont pas laissé de trace, ont déterminé la voie philosophique suivie par Molière: «L'heureux temps, écrit le malin et doux philosophe à l'un de ses amis (toujours en latin), que celui où, les envieux étant absents, ne craignant pas les espions, nous livrant sans crainte à la recherche du vrai, nous pouvions philosopher à notre gré et rire à notre aise de la _comédie_ que joue le monde entier!» Pour ce chef d'école si modéré et si habile, rire et philosopher, c'était même chose. Molière prit au sérieux les enseignements de Gassendi; son théâtre n'en est que le développement.

Sa famille avait fondé sur lui de grandes espérances; il alla étudier le droit à Orléans, et il paraît prouvé qu'il se fit recevoir avocat. En 1645, date précise (comme le dit très-bien M. Louandre), le brillant élève du collége de Clermont se détacha tout à coup de sa famille; pourquoi? aucun fait et aucun renseignement positif ne l'attestent. Le goût de la comédie et des représentations scéniques, émané de l'Italie, s'était emparé des esprits. La folie des théâtres succédait à la manie des Académies. Le _noble métier_ d'acteur et d'auteur,--et les deux professions se confondaient,--attirait les jeunes âmes, enivrées du succès du _Cid_, joué en 1632. «A présent, dit Corneille dans _l'Illusion_:

..... Le théâtre Est dans un lieu si haut, que chacun l'idolâtre.»

Pas de jeune gentilhomme qui ne fût fier de jouer la comédie et de bien «pousser une passion. Le roi, en 1641, venait de déclarer par ordonnance que l'_état de comédien ne peut être désormais imputé à blâme et préjudiciable à la réputation des comédiens dans le commerce public_. De nombreuses colonies dramatiques se répandaient à travers la France et l'Europe. Ravis de divertir les autres pour s'amuser eux-mêmes, fils de familles, jeunes artistes, poëtes en herbe, accompagnés de leurs belles, allaient chercher fortune. Le même phénomène s'était manifesté en Espagne du temps de Lope, en Angleterre à l'époque de Shakespeare, surtout en Italie à la fondation des académies, qui créèrent chacune leur théâtre; autant de troupes de théâtre que d'académies, autant d'académies que de hameaux. Les _Mémoires_ de Tristan, ceux de Cosnac, surtout le _Roman comique_ de Scarron et le _Viage entretenido_ (Voyage amusant) de Rojas décrivent plaisamment cette vie nomade, celle de Molière comme de Salvator Rosa, qui peignait pour son théâtre ses propres décorations, récitait des odes et des satires habillé en Scaramouche et soutenait en Italie la dernière gloire de la «Comédie de l'art.»

Emporté par le mouvement général, Molière ne fut pas plus bohémien que son époque; mais il fut bohémien de génie; réunissant un petit nombre d'enfants de famille qu'il qualifia d'_Illustre théâtre_, il planta ses tréteaux d'abord à la porte de Nesle, où se trouve maintenant un des pavillons du palais de l'Institut, puis au port Saint-Paul, c'est-à-dire en plein vent, en face de l'Hôtel de Ville, enfin au Jeu de Paume de la Croix-Blanche, au carrefour de Buci, dans un lieu couvert.

Pourquoi donner ce titre d'_illustre_ au petit groupe nomade dont il était directeur? Et quel est le sens de ce baptême nouveau (Molière) qu'il imposa à son génie et qu'il a rendu glorieux? C'était le théâtre éclatant par excellence qu'il voulait créer (_illustris_). Un écrivain étranger, non sans quelque apparence de raison, veut trouver dans _moliri_ (faire effort, tendre vers un but) l'origine du mot Molière qu'il prit en quittant celui de Poquelin et qui avait déjà appartenu à deux romanciers obscurs. Une ambition soutenue caractérise en effet Molière; rien de flottant, rien de livré au hasard; il sait où il va; pas de moyen qu'il n'emploie, pas de labeur qui l'effraye; profondément déterminé et résolu, jamais il ne s'écarte de sa route. Gaieté, érudition, passion, tout est sacrifié à l'œuvre unique; jamais âme plus ardente et plus passionnée ne fut servie par un plus infatigable esprit.

Entre 1645 et 1660, les soins de Molière sont consacrés à la création de sa troupe, dont il fit quelque chose de tellement accompli, que «jamais, dit Segrais, on n'avoit rien vu de tel et on ne le verra jamais. Il en étoit l'âme; elle étoit formée de sa main; il n'y en a jamais eu, il ne pourra jamais y en avoir de pareille[2].» Costumes, personnages, diction, Molière soignait tout, surveillait tout, gouvernait sa petite république avec une extrême vigilance, communiquait à chacun son activité et son énergie, et marchait à travers la France d'un pas libre et déjà triomphant. On croit que Scarron, dans le charmant personnage du comédien «le Destin,» n'a fait que reproduire l'image affaiblie du généreux Molière, favori du peuple et des siens. Sa trace se perd dans cette Odyssée lointaine et vagabonde, école de la vie dont il a tiré si grand profit! En 1648, il apparaît à Nantes, puis à Bordeaux, où, dit-on, une médiocre tragédie de sa composition, _la Thébaïde_, fut jouée sans succès; à Lyon, en 1653, où sa première œuvre sérieuse, _l'Étourdi_, fut représentée et bien accueillie; puis à Avignon, à Pézénas, à Narbonne; enfin, en 1654, pendant la tenue des États présidés par le prince de Conti, à Montpellier, selon les uns; à Béziers, selon les autres. Son ancien condisciple, le prince de Conti, personnage libre dans ses mœurs et violent dans son austérité, l'ayant invité à se rendre auprès de lui pour jouer devant les États _le Dépit amoureux_, qui eut beaucoup de succès, lui offrit, dit-on, de l'attacher à sa personne en qualité de secrétaire. Tout était intrigue et débauche autour de ce bizarre protecteur de Molière, qui n'accepta pas sa proposition et continua de courir la province. Il ne quitta le Languedoc qu'en 1657, passa le carnaval de 1658 à Grenoble, vint s'établir à Rouen, et, pendant son séjour dans cette ville, obtint, par l'entremise soit du prince de Conti, soit du duc d'Orléans, la permission de venir jouer devant la cour.

[2] _Segraisiana_, p. 173.

Il avait trente-six ans, un rare talent de comédien, une habileté consommée à distribuer les emplois, à pénétrer le caractère de ses acteurs, à user même de leurs défauts, à incarner leurs caractères dans ses rôles, à gouverner leurs passions et à profiter de leurs rivalités et de leurs travers; d'ailleurs créé, pour ainsi dire, pour être le modèle et le type de l'artiste méridional, «le teint brun, les sourcils noirs et forts, dit mademoiselle Poisson, qui l'a connu, les lèvres épaisses, la bouche grande et le nez gros; marchant gravement, l'air sérieux; ni trop gras ni trop maigre, la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle.» Il ne connaissait ni la ville ni la cour, mais seulement la province et le monde, beaucoup les anciens et les Italiens; l'étude, l'art, l'observation, l'amour, avaient absorbé treize années de son errante jeunesse. Comme Shakespeare, il avait connu les faiblesses et les ivresses de la passion. De là ces arabesques et ces enjolivements de sa légende, surchargée d'amours légères ou sérieuses qui se croisent et se mêlent comme dans un dédale, et qui sembleraient à peine avoir dû lui laisser le temps de créer une de ses œuvres.

Qu'il ait été forcé à Pézénas de sauter dans la rue par une fenêtre pour échapper à un mari mécontent, cela n'est pas prouvé. Mais on ne peut douter de l'étrange et dramatique situation qu'il occupait dans sa troupe nomade entre Madeleine Béjart, mademoiselle Debrie et mademoiselle Duparc; trois déesses qui le gênaient, disait son ami Chapelle, autant que Junon, Pallas et Vénus embarrassaient Jupiter au siége d'Ilion. Madeleine, impérieuse créature, fille d'un procureur au Châtelet, mariée à un sieur de Modène et devenue veuve, avait deux ans de plus que Molière; c'était elle sans doute qui l'avait entraîné dans la vie nomade. Elle ne cessa pas, malgré les inconstances du poëte, d'exercer sur lui une influence redoutable.

Soit que le caractère peu indulgent de Madeleine eût porté Molière à chercher des distractions ailleurs ou que l'âge eût altéré la beauté de l'ancienne soubrette, Molière avait arrêté ses regards sur mademoiselle Duparc, habile danseuse, d'une beauté majestueuse et classique et qui repoussa ses hommages. Mademoiselle Debrie (tel était le nom de théâtre de Catherine Leclerc, femme d'Elme Wilquin), douée d'un grand talent pour la scène et d'une beauté accomplie, se montra plus indulgente; l'amour, chez elle, était moins une affection violente qu'une indulgente et charitable sympathie; étrange caractère, moins rare que l'on ne pense. Auprès de mademoiselle Debrie, Molière venait se consoler de ses échecs et pleurer ses faiblesses. Une enfant destinée à punir Molière de ses légèretés ou de la fougue de ses passions s'élevait à côté de ces trois femmes; c'était la jeune sœur de Madeleine, que Molière lui-même avait instruite et presque vue naître et qui va tenir une place importante dans la vie du poëte.

Cette troupe, qui passait pour la meilleure de France, arrive à Paris en 1658, conduite par son directeur Molière. Elle joue _Nicomède_, le 24 octobre de la même année, au vieux Louvre, dans la salle des Gardes, devant le roi. Il y remplissait le premier rôle, et comme, de l'aveu de tous les contemporains, ce grand homme était un acteur tragique détestable, il est probable que la conscience du peu de succès qu'il avait obtenu lui fit adresser au roi la prière de représenter devant lui «un de ces petits divertissements qui lui avaient acquis quelque réputation et dont il régalait les provinces.» Le roi _le tint pour agréable_; satisfait du _Docteur amoureux_, il permit à la troupe de prendre le titre de TROUPE DE MONSIEUR et de jouer sur le théâtre du Petit-Bourbon, alternativement avec les comédiens italiens.

Ici s'arrête le long apprentissage de Molière et commence pour lui une vie nouvelle composée de trois sillons qui s'entre-croisent:--sa vie passionnée et intérieure, la plus douloureuse qui se puisse imaginer;--sa vie d'études et de travaux, série de triomphes entremêlée de rares échecs et soutenue par la constante sympathie et l'inébranlable protection du roi;--sa vie sociale et politique, lutte ardente et habile contre les difficultés de sa direction ou plutôt de son gouvernement, surtout contre les crédulités et les sottises humaines, qu'il aborda et terrassa sans pitié, sans ménagements, non sans adresse; ne craignant pas de frayer sa voie et de conquérir son succès même à travers les plus légitimes appuis et les plus fortes bases de la société humaine.

Chacune de ses œuvres est un combat; c'est sur le champ de bataille, en relisant successivement les drames de Molière, en les replaçant au milieu des faits et des passions qui les ont produits ou vus naître, que l'on peut apprécier la stratégie du maître, la portée de ses attaques et la valeur de sa conquête. Aussi renvoyons-nous le lecteur à chacune des introductions qui, dans l'édition présente, sont destinées à éclairer la marche qu'il a suivie. C'est là que l'on verra s'établir par degrés et se développer, depuis l'arrivée de Molière à Paris jusqu'à sa mort, ce que M. Bazin appelle si bien l'association tacite du monarque et du poëte. _Les Précieuses ridicules_ frappent l'hôtel de Rambouillet; _les Fâcheux_, _l'École des Femmes_, _le Mariage forcé_, continuent, comme nous le montrerons, à démanteler, si l'on peut le dire, les forteresses de la vieille tradition et à ployer les esprits à cette convenance, à cette décence élégante qui devaient être les caractères de la société nouvelle. Bientôt la troupe de Molière obtient de passer au théâtre du Palais-Royal. A la fin de 1661, du vivant de son père, il prend le titre de valet de chambre du roi, «sans y ajouter celui de tapissier.» Après _l'École des Femmes_ il reçoit une pension de mille livres; en août 1665, sa troupe est nommée TROUPE DU ROI et attachée au service du monarque, avec une subvention de sept mille livres. Enfin Molière devient l'âme de toutes les fêtes données à Versailles, et sa faveur ne peut être un moment ébranlée, ni par les médecins qui soignent le roi, ni par les scolastiques encore estimés, ni par les courtisans du petit lever, ni par les ministres.

La source de ses maux était en lui-même. A ces trois déesses, au milieu desquelles, comme dit encore Chapelle, «il cheminait si péniblement,» il avait trouvé bon de joindre un fléau plus terrible pour un homme sérieux et passionné,--une jeune épouse coquette et adorée.

«Son âme, il le dit lui-même, était née avec les dernières dispositions à la tendresse.» Cette jeune fille de dix-sept ans, élevée sur ses genoux, coquette indomptable, admirable cantatrice, «un peu maigre,» disent les contemporains, mais remplie de grâces et de talents qui furent le désespoir et l'unique amour de Molière jusqu'à la fin de sa vie,--Armande-Gresinde Béjart, sœur cadette de Madeleine, devint sa femme le 20 février 1662. Ses ennemis s'écrièrent qu'il épousait sa fille. Il y avait, en effet, vingt-trois ans de différence entre Molière et sa femme. Le roi, pour désarmer la calomnie, tint sur les fonts de baptême le premier enfant de Molière, Louis, né le 28 février 1664. Bientôt le drame que le grand poëte avait préparé de ses propres mains suivit son cours nécessaire. La femme du comédien, en butte aux galanteries et aux assiduités de tout ce que la cour avait de brillant, passa pour s'être laissée séduire par celui que ne dédaignaient pas les princesses, le hardi et brillant Lauzun. Jaloux à la fois comme don Garcie et Sganarelle, Molière exigea de sa femme des explications et reçut d'elle l'aveu très-équivoque d'une inclination «pure, disait-elle, pour M. de Guiche,» le plus jeune et le plus beau des seigneurs. S'il faut ajouter foi à la chronique, d'ailleurs peu digne de crédit quant à ces annales secrètes du boudoir, on peut joindre le nom de l'abbé de Richelieu à celui des deux héros, l'un le don Juan, l'autre le Lovelace de leur époque. Lié avec Chapelle, qui recevait ses tristes confidences, devenu l'ami du peintre Mignard, du physicien Rohault, de Jean de La Fontaine, de Boileau Despréaux, Molière retrouvait auprès de mademoiselle Debrie, toujours patiente et sympathique, les consolations de cette amitié mêlée de tendresse qui donnent à ce personnage un caractère touchant et singulier. Les liens du mariage étaient rompus; il ne voyait sa femme qu'au théâtre et allait à Auteuil, dans une solitude champêtre et opulente, pleurer en liberté sa faiblesse et sa douleur, dont les grâces charitables de mademoiselle Debrie ne pouvaient tarir la source.

Au milieu de ces angoisses et parmi les tracas de son métier, s'acquittant avec la plus active exactitude des tâches pénibles et des improvisations nombreuses que le roi lui commandait, il créa _Tartuffe_ et le _Misanthrope_.