Molière et Shakespeare

part d'un valet et une rigueur pareille de la part d'un mari.

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Shakespeare abuse. Petruchio tend la corde jusqu'à la rompre, ou, puisque c'est à un dompteur que nous l'avons comparé, on peut dire que le succès le rend téméraire et qu'en le voyant irriter inutilement la bête fauve que son pied presse et foule, nous sommes à la gêne et lui crions: _Assez!_ Une scène, trop semblable pour le fond à celles qui précèdent, mais où le poète montre au moins sa verve de virtuose à multiplier les variations sur un même thème, fait passer sous nos yeux successivement un marchand de modes el un tailleur auxquels Petruchio a commandé divers objets de toilette pour Catherine.

«Fi! dit Petruchio au marchand de modes, ce chapeau ressemble à une soupière. C'est ridicule! c'est indécent! enlevez ça.

CATHERINE.--Je n'en veux pas d'autre; il est à la mode. Toutes les dames comme il faut les portent ainsi... Je ne suis pas une enfant et on ne me mène pas comme un singe.

PETRUCHIO.--Tu dis vrai, ma Catherine; ce chapeau te ferait une tête de singe. On dirait une omelette soufflée, un flan monumental en soie jaune... La robe, à présent. Allons, tailleur, montre-nous la robe. O mon Dieu! miséricorde! qu'est-ce que cette mascarade? Ça, une manche! ... Au nom du diable, tailleur, comment appelles-tu ça?

LE TAILLEUR.--Vous m'avez commandé de la faire à la mode du jour.

PETRUCHIO.--Oui, morbleu! mais je ne vous ai pas dit de la gâter à la mode du jour. Allons! enjambez-moi tous les ruisseaux jusque chez vous, et vivement; car vous n'aurez point ma pratique.

CATHERINE.--Je n'ai jamais vu de robe mieux faite, plus gracieuse, plus élégante, plus noble. Il paraît que vous voudriez faire de moi une poupée?

PETRUCHIO.--Bien tapé! ma foi! cet homme voudrait faire de toi une poupée.

LE TAILLEUR.--Pardon, monsieur, madame dit que c'est votre seigneurie qui voudrait faire d'elle une poupée.

PETRUCHIO.--O monstrueuse arrogance! tu mens, fil; tu mens, dé à coudre; tu mens, aune, trois quarts d'aune, demi-aune, quart et pouce d'aune! tu mens, puce, œuf de pou, pointe d'aiguille cassée! Je me verrai bravé chez moi par un écheveau de fil! Hors d'ici, loque, chiffe, bout, reste, rognure, ou je m'en vais si bien te mesurer avec ton aune, que tu te souviendras toute ta vie des inconvénients du bavardage!»

La scène dernière du quatrième acte nous montre Catherine et son mari en route pour Padoue où ils se rendent pour faire leur visite de noce à la maison paternelle.

A ce moment, la victoire de Petruchio est complète. Non seulement sa femme n'a plus sur ses lèvres une seule parole de révolte ou de murmure, mais elle n'a plus dans son cœur un seul sentiment amer, et c'est avec un bonheur intime qu'elle accepte sa défaite. La fille aînée de Baptista qui, après tout, n'est pas un animal sauvage, mais une personne bien née, douée par la nature de sensibilité et de raison, n'était devenue si méchante que par la faute d'une éducation maladroite ou faible: un éducateur nouveau a paru, le mari a refait l'ouvrage des parents, Catherine a trouve son véritable maître, et chose admirable, mais conforme à l'observation de tous les moralistes, elle _aime_ l'homme qui a su la prendre, la plier, la soumettre à l'empire de sa volonté despotique. Ce n'est point d'ailleurs à la force qu'elle cède ainsi d'un cœur joyeux: le triomphe de la force brutale n'a rien que d'affligeant: c'est devant la supériorité reconnue de l'homme dont elle porte le nom qu'elle est heureuse, et si j'ose le dire, _fière de s'incliner._ Très intelligente, elle a parfaitement compris la raison des violences fantasques de Petruchio, et elle s'amuse désormais à entrer d'elle-même dans les plus extravagantes lubies de son cher seigneur, en renchérissant sur elles avec tant de bonne grâce, qu'il faudra bien que celui-ci y mette un terme, plus que satisfait du succès de sa leçon, émerveillé, ravi, amoureux de son élève.

Les dernières exigences de ce tyran d'époux ont un caractère de haute fantaisie. C'est comme le bouquet de son feu d'artifice.

Il veut qu'à l'avenir il soit l'heure qu'il lui plaît: Catherine consent à n'avoir plus d'autre horloge que le bon plaisir de sa majesté maritale. Regardant le soleil, il s'écrie: «Grands dieux! comme la lune est brillante et sereine!--Soit, c'est la lune, répond Catherine après une très courte protestation où elle a d'abord essayé de rappeler les sens de son compagnon de route à une notion plus juste de la réalité, c'est la lune, ce n'est plus le soleil, du moment que vous dites que ce n'est pas lui; et s'il vous plaît de déclarer que c'est une chandelle, désormais, je vous le jure, ce sera une chandelle pour moi.»

Les deux voyageurs rencontrent un vieillard: «Charmante demoiselle, dit Petruchio au vieux bonhomme, bonjour. Où allez-vous de ce pas?» Et s'adressant à Catherine: «Dis-moi, ma chère Catherine, as-tu jamais vu une jeune fille plus fraîche? quelle rivalité de lys et de roses sur ses joues! Où trouver dans tout le firmament deux diamants comparables aux yeux qui illuminent cette figure céleste? Aimable et jolie fille, encore une fois, bonjour! Douce Catherine, embrasse-la pour l'amour de sa beauté.» Et la spirituelle Catherine fait chorus; elle ne veut pas rester en arrière de ce lyrisme, et ce sont des vers mêmes d'Homère qu'elle récite à son tour au vieillard mystifié et stupéfait: «Jeune vierge, frais bouton de rose, où vas-tu? Quelle est ta demeure? Heureux les parents d'une si belle enfant! plus heureux l'homme auquel un astre favorable te donnera pour aimable compagne de sa couche!» Brusquement, Petruchio fait cesser le jeu. «Eh bien, Cateau, qu'est-ce que cela signifie? Tu n'es pas folle, j'espère. C'est un vieillard ridé, fané, flétri, que tu vois, et non une vierge, comme tu dis.--Vénérable vieillard, reprend Catherine sans se déconcerter, pardonnez à mes yeux leur absurde méprise; ils ont été _tellement éblouis par l'éclat du jour_, que tout ce que je vois me paraît vert.» Appréciez-vous la fine et agréable raillerie contenue dans cette allusion au soleil nié tout à l'heure par Petruchio?

Maintenant le mari et la femme se connaissent, ils se comprennent, ils s'aiment, et nous pouvons arriver à l'édifiante conclusion de cette comédie morale.

Une autre noce vient d'avoir lieu dans la maison de Baptista; la douce Bianca a épousé Lucentio. On est à table. Les convives sont, entre les nouveaux mariés, Baptista, Petruchio, Catherine, Hortensio, qui vient de prendre femme, lui aussi, et qui, à défaut de Bianca, s'est contenté d'une veuve; enfin, plusieurs autres joyeux invités. Selon l'usage anglais, les dames se sont retirées au dessert, laissant les messieurs en face des bouteilles. Les maris causent de leurs femmes. «Çà, mon gendre, dit Baptista à Petruchio, pour parler sérieusement, je crois que c'est vous qui avez la plus méchante femme de toutes.

PETRUCHIO.--Eh bien, moi, je dis que non, et je le prouve. Que chacun de nous fasse chercher sa femme. Celui qui aura l'épouse la plus obéissante, la plus empressée à se rendre à son appel, gagnera un prix dont nous allons convenir.

HORTENSIO.--D'accord. Quelle est la gageure?

LUCENTIO.--Vingt ducats.

PETRUCHIO.--Vingt ducats! Je risquerais cela sur mon faucon ou sur mon chien; mais sur ma femme je veux risquer vingt fois plus.

LUCENTIO.--Eh bien! cent ducats.

HORTENSIO.--Accepté.

PETRUCHIO.--Marché fait.

HORTENSIO.--Qui commencera?

LUCENTIO.--Ce sera moi. Va, Biondello, dis à ta maîtresse de venir me parler.»

Biondello sort et revient un instant après en disant:

«Monsieur, ma maîtresse vous fait dire qu'elle est occupée en ce moment et qu'elle ne peut venir.»

C'est le tour d'Hortensio. «Va, dit-il à Biondello, et prie ma femme de venir me parler tout de suite.

--Oh! oh! _prie ma femme_... Comment pourrait-elle résister?» dit ironiquement Petruchio.

Mais Biondello rentre avec la réponse suivante: «Elle dit que vous devez avoir quelque bonne farce en tête; elle ne veut pas venir, elle vous fait dire d'aller la trouver.»

Petruchio montre enfin aux autres comment il faut s'y prendre: «Maraud, dit-il à son valet, va dire à ta maîtresse que je lui ordonne de venir.

HORTENSIO.--Je sais sa réponse.

PETRUCHIO.--Quoi?

HORTENSIO.--Qu'elle ne veut pas.»

Catherine paraît. «Par notre dame! s'écrie le vieux Baptista qui n'en croit pas ses yeux, voilà Catherine qui vient.

CATHERINE.--Que voulez-vous, monsieur? vous m'avez fait appeler.

PETRUCHIO.--Où sont votre sœur et la femme d'Hortensio?

CATHERINE.--Elles causent dans le salon, assises près du feu.

PETRUCHIO.--Allez les chercher. Si elles refusent de venir, houspillez-les-moi vigoureusement jusque entre les mains de leurs maris. Allez, vous dis-je, et ramenez-les ici sur-le champ.»

Catherine sort. «Voilà un prodige, dit Lucentio, si jamais il en fut.

HORTENSIO.--Oui, en vérité, et je me demande ce qu'il présage.

PETRUCHIO.--Ce qu'il présage? Mais la paix, le bonheur, l'amour, une vie tranquille, la légitime suprématie du mari, enfin tout ce qu'il y a de doux et d'heureux.

BAPTISTA.--Gloire à vous, brave Petruchio! vous avez gagné la gageure. Ils vous doivent deux cents ducats; j'y en ajoute vingt mille, c'est une autre dot que je donne à une autre fille, car elle est changée comme si elle commençait une seconde existence.

PETRUCHIO.--Je vous donnerai de plus grandes preuves de son obéissance et de sa patience nouvelles. Tenez! la voilà qui revient et qui vous amène prisonnières vos rebelles épouses. Catherine, le chapeau que vous avez ne vous va pas. Otez-moi ce colifichet, mettez-le sous vos pieds.»

Catherine ôte son chapeau et le jette à terre.

«Fi donc! s'écrie la douce Bianca révoltée. Quelle folie est-ce d'obéir à des ordres pareils!

LUCENTIO.--Je voudrais, Bianca, que votre obéissance pour moi fut aussi folle. Car votre sage conduite, ma belle amie, m'a coûté cent ducats depuis le souper.

BIANCA.--Vous êtes un grand fou de risquer cent ducats sur mon obéissance.

PETRUCHIO.--Catherine, je te charge d'expliquer à ces deux mauvaises têtes le respect qu'elles doivent à leurs époux, leurs seigneurs et leurs maîtres.

LA FEMME D'HORTENSIO.--Vous vous moquez de nous. Nous n'avons pas besoin de leçon.

PETRUCHIO A CATHERINE.--Allons, fais ce que je te dis, et commence par elle.

CATHERINE.--Fi! fi! madame! déridez ce visage sombre et menaçant; ne lancez plus ces regards courroucés à l'adresse de votre maître, de votre seigneur, de votre roi. Ce front plissé vous défigure, comme la gelée flétrit les prairies; il vous ôte toute grâce et vous perd dans l'opinion du monde, comme un tourbillon de vent d'hiver détruit les bourgeons délicats. Une femme en colère est semblable à une source troublée et fangeuse; jusqu'à ce qu'elle ait repris sa transparence, personne, dans l'excès même de la soif, ne daignera en boire une seule goutte ni seulement y mouiller ses lèvres. Votre mari est votre seigneur, votre protecteur, votre guide, votre chef, votre souverain; celui qui a souci de vous et de votre subsistance, qui livre son corps à de pénibles travaux et sur mer et sur terre, qui veille nuit et jour par la tempête et par le froid, tandis que vous reposez chaudement au logis eu paix et en sécurité; et en retour de pareils services, il n'exige d'autre tribut que l'amour, d'affectueux regards et une cordiale obéissance: faible rétribution pour une dette aussi grande! Le respect et la soumission qu'un sujet doit à son prince, la femme les doit à son mari; et quand elle est indocile, revêche, acariâtre et morose, quand elle n'obéit pas à ses ordres honnêtes, qu'est-elle sinon une rebelle coupable, une traîtresse indigne de pardon envers son tendre époux? Je rougis de voir des femmes assez folles pour déclarer la guerre, lorsqu'elles devraient demander la paix à genoux; assez insensées pour s'arroger le sceptre et le commandement, quand leur destinée est de servir, d aimer et d'obéir. Pourquoi la nature nous a-t-elle donné une constitution faible, sensible et délicate, incapable de soutenir les fatigues et les agitations du monde, sinon pour que nos qualités morales, conservant leur douceur aimable, restassent en harmonie avec notre condition physique? Allons, allons, vermisseaux révoltés et impuissants, mon caractère était naturellement aussi impérieux que le vôtre, mon cœur aussi altier, et peut-être avais-je plus de raison que vous pour riposter à l'injure par l'injure, à la menace par la menace; mais je vois aujourd'hui que nos lances ne sont que des fétus de paille, que notre force n'est que faiblesse, que notre faiblesse passe toute comparaison, et que, lorsque nous paraissons être le plus, nous sommes le moins en réalité. Allons, fléchissez votre orgueil, car il ne vous sert à rien, et placez vos mains sous les pieds de vos maris, en signe de l'obéissance qui leur est due; si le mien l'ordonne, si c'est son bon plaisir, voici mes mains, elles sont prêtes.

--Ah! s'écrie Petruchio transporté de joie et d'amour, voilà ce qui s'appelle une femme! Viens m'embrasser, Catherine.»

Telle est la comédie de _la Méchante Femme mise à la raison._

Il est clair qu'elle appartient au genre de la farce par ses exagérations, ses excentricités, par l'absence totale de la notion des droits, des travaux, des douleurs et de la dignité de la femme, comme aussi par une lacune grave dans la représentation du caractère de l'homme à qui revient l'honneur d'une guérison si merveilleuse. Pour rendre entièrement vraisemblable le changement moral de Catherine et le tendre amour qu'elle conçoit pour Petruchio, vainqueur de sa mauvaise nature, il aurait fallu que cet homme habile, cet homme fort nous fût expressément donné aussi pour un homme _excellent_, non moins supérieur par les qualités du cœur que par celles de l'esprit et de la tête. C'est ce qu'a très bien compris de nos jours l'auteur du _Maître de forges_, drame romanesque qui n'est point sans rapport avec la comédie de Shakespeare, puisqu'il a de même pour sujet un cœur de femme orgueilleux et rebelle ramené par le talent du mari au joug de l'amour et de la raison. Mais il n'était pas dans les habitudes des poètes du XVIe et du XVIIe siècle d'introduire dans leurs comédies un élément sérieux; ils aimaient mieux pencher du côté de la farce que du côté du drame, et Shakespeare se proposant d'abord d'amuser les spectateurs, il suffisait à son dessein de faire briller chez Petruchio les qualités purement intellectuelles des héros ordinaires de comédie: la clairvoyance, la raison pratique, l'adresse, le sang-froid, la possession de soi-même.

Les extravagances et les bouffonneries de la pièce de Shakespeare ne l'empêchent pas d'être pleine de sens pour qui sait, selon le conseil de Rabelais, «rompre l'os et sucer la substantifique moelle». Le système original suivi par Petruchio, faisant le diable et le fou furieux afin de guérir Catherine de sa méchanceté diabolique, est celui même que plus tard un célèbre médecin, le docteur Hahnemann, devait appliquer scientifiquement à la cure des maladies du corps. L'_homéopathie_, quelle que soit sa valeur en médecine, est, pour le redressement de certains travers intellectuels ou moraux, une méthode d'une efficacité non douteuse, que les gens habiles, de toute antiquité, ont pratiquée d'instinct, puisque déjà le vieux Lycurgue, législateur de Sparte, savait utiliser l'ivresse pour la guérison de l'ivrognerie.

Dans la fable intitulée _le Dépositaire infidèle_, La Fontaine nous offre divers exemples de traitement homéopathique de cette maladie d'esprit si commune qui consiste à tout exagérer:

/$ J'ai vu (dit Paul) un chou plus grand qu'une maison. Et moi (dit Pierre) un pot aussi grand qu'une église. Le premier se moquant, l'autre reprit: Tout doux; On le fit pour cuire vos choux.

Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur De vouloir par raison combattre son erreur: Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile. $/

Il y a des gens dont l'âme est si basse, l'esprit si vulgaire, la conversation si plate, que ce serait en vérité jeter ses perles aux pourceaux que de prendre la peine de causer sérieusement avec eux. Ne prenez point cette peine inutile; durant les heures maussades qu'une destinée cruelle vous oblige à passer dans la compagnie des _philistins_, proposez-vous comme un exercice amusant de vous mettre à leur niveau, et si possible, de descendre encore plus bas, en rivalisant de sottise avec toutes les idées, de platitude avec tous les sentiments dont l'expression vous choque et vous irrite. Ce sera le seul moyen de changer votre supplice en divertissement salutaire pour vous d'abord, qui pourrez y tremper votre esprit et votre caractère, salutaire aussi pour vos interlocuteurs s'ils sont capables d'un reste de pudeur et de réflexion. On raconte qu'un homme d'esprit, fatigué des propos indécents qu'il entendait tenir dans un salon, les fit brusquement cesser en lâchant une indécence tellement forte que tous les amateurs de gravelures restèrent bouche close: il avait éteint leur feu d'un seul coup.

L'avarice comme la prodigalité de certaines femmes ou de certains maris (car je ne voudrais pas avoir l'air de donner à entendre que dans tous les ménages ce soit la femme seule qui ait besoin d'être mise à la raison) peut quelquefois être guérie par l'excès affecté ou réel de l'avarice ou de la prodigalité de l'autre conjoint.

L'homéopathie s'emploie avec succès dans toutes sortes de circonstances de la vie domestique, moins cependant pour l'éducation des enfants que pour celle des parents, car c'est une méthode médicale spécialement destinée à l'usage des adultes et qu'il ne serait peut-être pas très prudent d'essayer avant l'âge de raison, je veux dire avant l'âge où l'on devrait être raisonnable.

Je suppose, pour borner avec Shakespeare mes exemples au cercle de la vie conjugale, que vous ayez projeté avec votre femme une partie de plaisir, un voyage, dont l'attente la rend toute joyeuse. Par un de ces cas de force majeure auxquels on ne peut rien, le départ est devenu impossible et il vous faut annoncer à votre femme ce fâcheux contre-temps. Madame votre épouse est nerveuse (c'est une simple supposition que je fais), nerveuse, c'est-à-dire que chez elle la sensibilité est beaucoup plus vive que la raison n'est ferme; vous savez qu'elle prendra la chose en véritable enfant, qu'elle se répandra en lamentations assommantes, que sa mauvaise humeur la rendra insupportable, finira par aigrir la vôtre, lui fera du mal à elle-même, et vous entrevoyez avec effroi, au bout d'une journée perdue par elle à gémir, par vous à prêcher, à consoler, à gronder, une nuit blanche et deux migraines pour le lendemain. Allez-vous pour la soixante-dix-huitième fois faire une belle morale à madame? mais vous savez bien que c'est inutile; et puis, c'est si ennuyeux! Essayez donc de l'homéopathie. Prenez hardiment les devants: feignez un violent désespoir, maudissez avec un emportement puéril cette fatalité contre laquelle il est si vain de se fâcher, puisque, comme le dit Euripide, cela ne lui fait rien du tout; étonnez votre femme par l'excès de votre absurdité et rendez-vous enfin tellement ridicule, tellement digne de pitié et de risée, qu'elle sente tout ce qu'il y a de raison en elle s'éveiller glorieusement au spéciale de cette folie; alors, fière d'avoir le beau rôle, c'est elle qui vous sermonnera et vous fera de la morale, pendant que vous rirez dans votre barbe de médecin et de comédien.

Madame aime-t-elle le monde un peu trop pour son repos et pour le vôtre? aimez-le plus qu'elle pendant une semaine; menez-la tous les soirs au bal, au théâtre: elle criera grâce avant le huitième jour, et cette héroïque vaillance vous vaudra, pour une semaine perdue, un hiver de travail paisible et tranquille.

Vos femmes, enfin, ont la tête près du bonnet (c'est toujours une simple supposition); elles s'emportent avec une facilité extrême contre les domestiques; vous êtes, vous, messieurs, la douceur et la patience mêmes, et vous vous figurez que le spectacle de cette patience, de cette douceur est fait pour édifier et calmer à la longue mesdames vos épouses: quelle naïveté! que cela est pauvre! c'est la vieille médecine allopathique; elle n'est bonne, en contrariant les humeurs, qu'à les exaspérer, comme tous les homéopathes le démontrent.

Les tempêtes de femmes s'évanouissent subitement, semblables à une bougie qu'on souffle, dès que s'élève le vent impétueux de l'ouragan du mari. Quand donc l'omelette ne sera pas cuite à point ou que les pommes de terre seront brûlées, prenez feu comme la poudre; devancez l'impatiente vivacité de vos femmes et rendez les muettes par l'explosion de la vôtre. L'esprit de contradiction leur fera trouver l'omelette bonne et les pommes de terre délicieuses. Que si, contre toute attente, elles faisaient avec vous chorus, ayez seulement soin de donner toujours dans ce concert les notes les plus hautes: si elles parlent fort, criez; si elles crient, frappez sur la table, et si elles trépignent rageusement, faites voler le plat à la tête de la cuisinière. Mais je serais bien surpris qu'elles attendissent cette dernière extrémité pour vous dire, comme Catherine à Petruchio: «Patience, cher mari, c'est une faute involontaire.» Elles commenceront par là si vous savez vous y prendre.

* * * * *

Tel est l'enseignement pratique, aussi juste qu'originel, qui ressort de la comédie de Shakespeare. En ce temps de pédagogie où les questions d'éducation sont à l'ordre du jour, il m'a semblé qu'il y aurait peut-être quelque intérêt et quelque nouveauté à montrer comment la méthode homéopathique peut s'employer avec succès pour la cure morale des adultes, et notamment dans certains cas difficiles de l'existence à deux.

Comme on met à la raison les méchantes femmes, il y a un art aussi de soumettre et de dompter les hommes; mais c'est de tous les arts le moins utile à enseigner au sexe qu'on appelle à tort sexe faible. Car il règne généralement sur nous par le double ascendant de la beauté et de l'esprit. Les maris maîtres dans leur ménage comme Petruchio sont une exception dés plus rares. La plupart des femmes dominent et ne sont point dominées. L'empire que nous leur cédons d'abord par galanterie, elles s'entendent merveilleusement à le saisir d'une main habile et ferme, à le consolider de jour en jour et à l'étendre par un progrès constant jusqu'à la fin. Comptons sur leur adresse naturelle pour rester nos maîtresses; elles n'ont pas besoin de nos leçons.

[1] Voy. Notre chapitre d'introduction p. 10.

[2] Jeu de mots heureusement imaginé par M. François-Victor Hugo comme équivalent de celui du texte: _Leave shall you have to court her...--To cart her rather!_

[3] L'Avare, V, 1.

[4] _Mélicerte_, I, 3.

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION

Un apologiste allemand de Molière.--Des comédies de Shakespeare en général.--Universalité de Molière.--Les disputes de goût.--Shakespeare et Aristophane.--Shakespeare et Plante.--Shakespeare et Molière.

CHAPITRE PREMIER

PARADOXES ALLEMANDS SUR MOLIÈRE

Guillaume Schlegel.--Point de départ de son argumentation.--Sa théorie de la gaieté.--Prétendue incompatibilité du comique et du sérieux.--Perfection d'Aristophane, prosaïsme de Ménandre et de Molière selon Schlegel.--_Le Roi de Cocagne_ de Legrand.--Étrange paradoxe de Hegel.--_L'Avare_--_Le Médecin malgré lui._--_Peines d'Amour perdues._

CHAPITRE II

CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE

_La Critique de l'École des femmes_ de Molière et la _Critique du jugement_ de Kant.--L'ancien et le nouveau dogmatisme.--Critique de l'idée _a priori_ ou rationnelle de la comédie.--Critique de l'idée du beau.--Critique de l'idée _a posteriori_ ou empirique de la comédie.--Critique de l'idée de la poésie.--Vanité de la méthode dogmatique.

CHAPITRE III

ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT

Comment Molière définit le goût dans _la Critique de l'École des femmes._--Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.--Comment se fait la culture du goût.--Les classiques.--Que le goût ne peut rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner; fausseté de la maxime _De gustibus non disputendum._--Double sens de ce mot, _perfectionnement_ du goût: 1° élargissement; 2° épuration.--Impossibilité de concilier théoriquement ces deux choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.--Antinomie de l'intelligence et de la sensibilité.--Que la sensibilité est l'âme de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut la supprimer.--Services immenses rendus d'ailleurs à la critique littéraire par la connaissance de l'histoire.

CHAPITRE IV

LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE

L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par Molière.--Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte dans ses comédies.--Comment Molière est supérieur à tous les autres poètes comiques par la vérité de ses traits.--Rareté des jeux d'esprit dans son théâtre.--Sérieux de Molière et de l'esprit français.--Que néanmoins la raison de Molière et du XVIIe siècle n'est pas la plus haute qui se puisse concevoir.--La poésie de Molière.--Différence entre la fantaisie et la poésie.--La pastorale dans Shakespeare et dans Molière.--Jugements de Victor Hugo et de Sainte-Beuve sur le style de Molière.--Poésie du _Misanthrope._

CHAPITRE V

LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE

Brusque révélation des caractères comiques de Molière.--Leur exagération.--Leur généralité.--Critique du personnage d'Harpagon.--Individualité de Tartuffe.--Mélange du tragique et du comique dans Molière comme dans Shakespeare.--Caractères d'Orgon et de Chrysale.--Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle de Molière est complète aussi.

CHAPITRE VI

DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'_HUMOUR_

Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans Sainte-Beuve.--Une colère inutile de Voltaire et de M. Genin.--Montaigne.--Les digressions de Sterne.--Définitions données par M. Hillebrand et par M. Montégut.--Le docteur Samuel Johnson.--Le bon ton, selon Duclos.--Une scène du _Voyage sentimental._--Antipathie de l'esprit français et de l'esprit humoristique.--Exemples particuliers d'_humour._--L'esprit dans la bêtise.--L'esprit dans le sentiment.--Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M. Taine.--Le style de l'_humour._

CHAPITRE VII

PHILOSOPHIE DE L'_HUMOUR_ AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE D'ESPRIT

L'_humour_ considéré comme le contraire de la gravité.--Idée du néant universel.--Différence entre l'humoriste et l'auteur comique ordinaire.--Explication de l'amour de l'humoriste pour ses personnages grotesques.--Rapprochement insolent de tous les contrastes.--Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de l'art.--L'_humour_ chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la décadence romaine; au moyen Age.--La fête des fous.--La danse des morts.--_L'Ecclésiaste._--L'_humour_ des Espagnols.--L'_humour_ des Anglais.--Rabelais.--Villon.--Pascal.--Voltaire.--Humoristes divers du XIXe siècle.

CHAPITRE VIII

L'_HUMOUR_ DANS SHAKESPEARE ARISTOPHANE ET MOLIÈRE

_Les Oiseaux_ d'Aristophane.--La raison moyenne dans le théâtre de Molière.--_Humour_ du _Malade imaginaire et du Misanthrope._--Les clowns et les philosophes de Shakespeare.--Falstaff.--Les sept âges de la vie humaine.--Le banquet de la lin.--Conclusion générale.

APPENDICE

UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE

_La Méchante Femme mise à la raison_