Mithridate

Chapter 4

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Quoi? vous me demandez que j'épouse un barbare Dont l'odieux amour pour jamais nous sépare?

XIPHARÈS

Songez que ce matin, soumise à ses souhaits, Vous deviez l'épouser et ne me voir jamais.

MONIME

Et connaissais-je alors toute sa barbarie? Ne voudriez-vous point qu'approuvant sa furie, Après vous avoir vu tout percé de ses coups, Je suivisse à l'autel un tyrannique époux, Et que dans une main de votre sang fumante J'allasse mettre, hélas! la main de votre amante? Allez, de ses fureurs songez à vous garder, Sans perdre ici le temps à me persuader: Le ciel m'inspirera quel parti je dois prendre. Que serait-ce, grands Dieux! s'il venait vous surprendre? Que dis-je? On vient. Allez. Courez. Vivez enfin, Et du moins attendez quel sera mon destin.

SCÈNE III

MONIME, PHOEDIME

PHOEDIME

Madame, à quels périls il exposait sa vie! C'est le Roi.

MONIME

Cours l'aider à cacher sa sortie. Va, ne le quitte point; et qu'il se garde bien D'ordonner de son sort, sans être instruit du mien.

SCÈNE IV

MITHRIDATE, MONIME

MITHRIDATE

Allons, Madame, allons. Une raison secrète Me fait quitter ces lieux et hâter ma retraite. Tandis que mes soldats, prêts à suivre leur roi, Rentrent dans mes vaisseaux pour partir avec moi Venez, et qu'à l'autel ma promesse accomplie Par des noeuds éternels l'un à l'autre nous lie.

MONIME

Nous, Seigneur?

MITHRIDATE

Quoi Madame! osez-vous balancer?

MONIME

Et ne m'avez-vous pas défendu d'y penser?

MITHRIDATE

J'eus mes raisons alors. Oublions-les, Madame. Ne songez maintenant qu'à répondre à ma flamme. Songez que votre coeur est un bien qui m'est dû.

MONIME

Hé! pourquoi donc, Seigneur, me l'avez-vous rendu?

MITHRIDATE

Quoi! pour un fils ingrat toujours préoccupée, Vous croiriez...

MONIME

Quoi Seigneur! vous m'auriez donc trompée?

MITHRIDATE

Perfide! Il vous sied bien de tenir ce discours, Vous, qui gardant au coeur d'infidèles amours, Quand je vous élevais au comble de la gloire, M'avez des trahisons préparé la plus noire. Ne vous souvient-il plus, coeur ingrat et sans foi, Plus que tous les Romains conjurés contre moi, De quel rang glorieux j'ai bien voulu descendre, Pour vous porter au trône où vous n'osiez prétendre? Ne me regardez point vaincu, persécuté: Revoyez-moi vainqueur, et partout redouté. Songez de quelle ardeur dans Éphèse adorée, Aux filles de cent rois je vous ai préférée, Et négligeant pour vous tant d'heureux alliés, Quelle foule d'États je mettais à vos pieds. Ah! si d'un autre amour le penchant invincible Dès lors à mes bontés vous rendait insensible, Pourquoi chercher si loin un odieux époux? Avant que de partir, pourquoi vous taisiez-vous? Attendiez-vous, pour faire un aveu si funeste, Que le sort ennemi m'eût ravi tout le reste, Et que, de toutes parts me voyant accabler, J'eusse en vous le seul bien qui me pût consoler? Cependant, quand je veux oublier cet outrage, Et cacher à mon coeur cette funeste image, Vous osez à mes yeux rappeler le passé, Vous m'accusez encor, quand je suis offensé. Je vois que pour un traître un fol espoir vous flatte. À quelle épreuve, ô Ciel, réduis-tu Mithridate! Par quel charme secret laissé-je retenir Ce courroux si sévère et si prompt à punir? Profitez du moment que mon amour vous donne: Pour la dernière fois, venez, je vous l'ordonne: N'attirez point sur vous des périls superflus, Pour un fils insolent que vous ne verrez plus. Sans vous parer pour lui d'une foi qui m'est due, Perdez-en la mémoire aussi bien que la vue; Et désormais sensible à ma seule bonté, Méritez le pardon qui vous est présenté.

MONIME

Je n'ai point oublié quelle reconnaissance, Seigneur, m'a dû ranger sous votre obéissance. Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux, Leur gloire de si loin n'éblouit point mes yeux. Je songe avec respect de combien je suis née Au-dessous des grandeurs d'un si noble hyménée; Et malgré mon penchant et mes premiers desseins Pour un fils, après vous le plus grand des humains, Du jour que sur mon front on mit ce diadème, Je renonçai, Seigneur, à ce prince, à moi-même. Tous deux d'intelligence à nous sacrifier, Loin de moi, par mon ordre, il courait m'oublier. Dans l'ombre du secret ce feu s'allait éteindre; Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre, Puisque enfin, aux dépens de mes voeux les plus doux, Je faisais le bonheur d'un héros tel que vous. Vous seul, Seigneur, vous seul, vous m'avez arrachée À cette obéissance où j'étais attachée; Et ce fatal amour dont j'avais triomphé, Ce feu que dans l'oubli je croyais étouffé, Dont la cause à jamais s'éloignait de ma vue, Vos détours l'ont surpris, et m en ont convaincue. Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir. En vain vous en pourriez perdre le souvenir, Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée, Demeurera toujours présent à ma pensée. Toujours je vous croirais incertain de ma foi; Et le tombeau, Seigneur, est moins triste pour moi Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage, Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage, Et qui, me préparant un éternel ennui, M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui.

MITHRIDATE

C'est donc votre réponse? Et sans plus me complaire, Vous refusez l'honneur que je voulais vous faire? Pensez-y bien. J'attends pour me déterminer.

MONIME

Non, Seigneur, vainement vous croyez m'étonner. Je vous connais: je sais tout ce que je m'apprête, Et je vois quels malheurs j'assemble sur ma tête. Mais le dessein est pris. Rien ne peut m'ébranler. Jugez-en, puisque ainsi je vous ose parler, Et m'emporte au-delà de cette modestie Dont jusqu'à ce moment je n'étais point sortie. Vous vous êtes servi de ma funeste main Pour mettre à votre fils un poignard dans le sein De ses feux innocents j'ai trahi le mystère; Et quand il n'en perdrait que l'amour de son père, Il en mourra, Seigneur. Ma foi ni mon amour Ne seront point le prix d'un si cruel détour. Après cela, jugez. Perdez une rebelle; Armez-vous du pouvoir qu'on vous donna sur elle: J'attendrai mon arrêt, vous pouvez commander. Tout ce qu'en vous quittant j'ose vous demander, Croyez (à la vertu je dois cette justice) Que je vous trahis seule, et n'ai point de complice, Et que d'un plein succès vos voeux seraient suivis Si j'en croyais, Seigneur, les voeux de votre fils.

SCÈNE V

MITHRIDATE

Elle me quitte! Et moi, dans un lâche silence, Je semble de sa fuite approuver l'insolence? Peu s'en faut que mon coeur, penchant de son côté, Ne me condamne encor de trop de cruauté! Qui suis-je? Est-ce Monime? Et suis-je Mithridate? Non, non, plus de pardon, plus d'amour pour l'ingrate. Ma colère revient, et je me reconnois. Immolons, en partant, trois ingrats à la fois. Je vais à Rome, et c'est par de tels sacrifices Qu'il faut à ma fureur rendre les Dieux propices. Je le dois, je le puis; ils n'ont plus de support: Les plus séditieux sont déjà loin du bord. Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime, Allons, et commençons par Xipharès lui-même. Mais quelle est ma fureur? et qu'est-ce que je dis? Tu vas sacrifier, qui? malheureux! Ton fils! Un fils que Rome craint? qui peut venger son père? Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire? Ah! dans l'état funeste où ma chute m'a mis, Est-ce que mon malheur m'a laissé trop d'amis? Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse: J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une maîtresse. Quoi! ne vaut-il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver, La céder à ce fils que je veux conserver? Cédons-la. Vains efforts, qui ne font que m'instruire Des faiblesses d'un coeur qui cherche à se séduire! Je brûle, je l'adore; et loin de la bannir... Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir. Quelle pitié retient mes sentiments timides? N'en ai-je pas déjà puni de moins perfides? Ô Monime! ô mon fils! inutile courroux! Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous, Si vous saviez ma honte, et qu'un avis fidèle De mes lâches combats vous portât la nouvelle! Quoi! des plus chères mains craignant les trahisons, J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons; J'ai su, par une longue et pénible industrie, Des plus mortels venins prévenir la furie. Ah! qu'il eût mieux valu, plus sage et plus heureux, Et repoussant les traits d'un amour dangereux, Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées Un coeur déjà glacé par le froid des années! De ce trouble fatal par où dois-je sortir?

SCÈNE VI

MITHRIDATE, ARBATE

ARBATE

Seigneur, tous vos soldats refusent de partir. Pharnace les retient, Pharnace leur révèle Que vous cherchez à Rome une guerre nouvelle.

MITHRIDATE

Pharnace?

ARBATE

Il a séduit ses gardes les premiers, Et le seul nom de Rome étonne les plus fiers. De mille affreux périls ils se forment l'image, Les uns avec transport embrassent le rivage, Les autres qui partaient s'élancent dans les flots, Ou présentent leurs dards aux yeux des matelots. Le désordre est partout; et loin de nous entendre, Ils demandent la paix, et parlent de se rendre. Pharnace est à leur tête; et flattant leurs souhaits, De la part des Romains il leur promet la paix.

MITHRIDATE

Ah le traître! Courez. Qu'on appelle son frère; Qu'il me suive, qu'il vienne au secours de son père.

ARBATE

J'ignore son dessein. Mais un soudain transport L'a déjà fait descendre et courir vers le port. Et l'on dit que, suivi d'un gros d'amis fidèles, On l'a vu se mêler au milieu des rebelles. C'est tout ce que j'en sais.

MITHRIDATE

Ah! qu'est-ce que j'entends? Perfides, ma vengeance a tardé trop longtemps. Mais je ne vous crains point. Malgré leur insolence, Les mutins n'oseraient soutenir ma présence. Je ne veux que les voir, je ne veux qu'à leurs yeux Immoler de ma main deux fils audacieux.

SCÈNE VII

MITHRIDATE, ARBATE, ARCAS

ARCAS

Seigneur, tout est perdu. Les rebelles, Pharnace, Les Romains sont en foule autour de cette place.

MITHRIDATE

Les Romains!

ARCAS

De Romains le rivage est chargé, Et bientôt dans ces murs vous êtes assiégé.

MITHRIDATE, à Arcas.

Ciel! Courons. Écoutez... Du malheur qui me presse Tu ne jouiras pas, infidèle princesse.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE

MONIME, PHOEDIME

PHOEDIME

Madame, où courez-vous? Quels aveugles transports Vous font tenter sur vous de criminels efforts? Hé quoi! vous avez pu, trop cruelle à vous-même, Faire un affreux lien d'un sacré diadème? Ah! ne voyez-vous pas que les Dieux, plus humains, Ont eux-mêmes rompu ce bandeau dans vos mains?

MONIME

Hé! par quelle fureur obstinée à me suivre, Toi-même, malgré moi, veux-tu me faire vivre? Xipharès ne vit plus. Le Roi désespéré Lui-même n'attend plus qu'un trépas assuré. Quel fruit te promets-tu de ta coupable audace? Perfide, prétends-tu me livrer à Pharnace?

PHOEDIME

Ah! du moins attendez qu'un fidèle rapport De son malheureux frère ait confirmé la mort. Dans la confusion que nous venons d'entendre, Les yeux peuvent-ils pas aisément se méprendre? D'abord, vous le savez, un bruit injurieux Le rangeait du parti d'un camp séditieux; Maintenant on vous dit que ces mêmes rebelles Ont tourné contre lui leurs armes criminelles. Jugez de l'un par l'autre. Et daignez écouter...

MONIME

Xipharès ne vit plus, il n'en faut point douter. L'événement n'a point démenti mon attente. Quand je n'en aurais pas la nouvelle sanglante, Il est mort, et j'en ai pour garants trop certains Son courage et son nom trop suspects aux Romains. Ah! que d'un si beau sang dès longtemps altérée Rome tient maintenant sa victoire assurée! Quel ennemi son bras leur allait opposer! Mais sur qui, malheureuse, oses-tu t'excuser? Quoi? tu ne veux pas voir que c'est toi qui l'opprimes, Et dans tous ses malheurs reconnaître tes crimes? De combien d'assassins l'avais-je enveloppé! Comment à tant de coups serait-il échappé? Il évitait en vain les Romains et son frère: Ne le livrais-je pas aux fureurs de son père? C'est moi qui les rendant l'un de l'autre jaloux, Vins allumer le feu qui les embrase tous, Tison de la discorde, et fatale furie, Que le démon de Rome a formée et nourrie. Et je vis? Et j'attends que de leur sang baigné, Pharnace des Romains revienne accompagné! Qu'il étale à mes yeux sa parricide joie! La mort au désespoir ouvre plus d'une voie. Oui, cruelles, en vain vos injustes secours Me ferment du tombeau les chemins les plus courts, Je trouverai la mort jusque dans vos bras même. Et toi, fatal tissu, malheureux diadème, Instrument et témoin de toutes mes douleurs, Bandeau que mille fois j'ai trempé de mes pleurs, Au moins, en terminant ma vie et mon supplice, Ne pouvais-tu me rendre un funeste service? À mes tristes regards, va, cesse de t'offrir: D'autres armes sans toi sauront me secourir; Et périsse le jour et la main meurtrière Qui jadis sur mon front t'attacha la première.

PHOEDIME

On vient, Madame, on vient; et j'espère qu'Arcas Pour bannir vos frayeurs porte vers vous ses pas.

SCÈNE II

MONIME, PHOEDIME, ARCAS

MONIME

En est-ce fait, Arcas? et le cruel Pharnace

ARCAS

Ne me demandez rien de tout ce qui se passe, Madame: on m'a chargé d'un plus funeste emploi, Et ce poison vous dit la volonté du Roi.

PHOEDIME

Malheureuse princesse!

MONIME

Ah! quel comble de joie! Donnez. Dites, Arcas, au Roi qui me l'envoie, Que de tous les présents que m'a faits sa bonté, Je reçois le plus cher et le plus souhaité. À la fin je respire; et le ciel me délivre Des secours importuns qui me forçaient de vivre Maîtresse de moi-même, il veut bien qu'une fois Je puisse de mon sort disposer à mon choix.

PHOEDIME

Hélas!

MONIME

Retiens tes cris, et par d'indignes larmes De cet heureux moment ne trouble point les charmes. Si tu m'aimais, Phoedime, il fallait me pleurer Quand d'un titre funeste on me vint honorer, Et lorsque m'arrachant du doux sein de la Grèce, Dans ce climat barbare on traîna ta maîtresse. Retourne maintenant chez ces peuples heureux; Et si mon nom encor s'est conservé chez eux, Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire, Phoedime, conte-leur la malheureuse histoire. Et toi, qui de ce coeur, dont tu fus adoré, Par un jaloux destin fus toujours séparé, Héros, avec qui même en terminant ma vie, Je n'ose en un tombeau demander d'être unie, Reçois ce sacrifice, et puisse en ce moment Ce poison expier le sang de mon amant!

SCÈNE III

MONIME, ARBATE, PHOEDIME, ARCAS

ARBATE

Arrêtez! arrêtez!

ARCAS

Que faites-vous, Arbate?

ARBATE

Arrêtez! J'accomplis l'ordre de Mithridate.

MONIME

Ah! laissez-moi..

ARBATE, jetant le poison

Cessez, vous dis-je, et laissez-moi, Madame, exécuter les volontés du Roi. Vivez. Et vous, Arcas, du succès de mon zèle Courez à Mithridate apprendre la nouvelle.

SCÈNE IV

MONIME, ARBATE, PHOEDIME

MONIME

Ah! trop cruel Arbate, à quoi m'exposez-vous? Est-ce qu'on croit encor mon supplice trop doux? Et le Roi m'enviant une mort si soudaine, Veut-il plus d'un trépas pour contenter sa haine?

ARBATE

Vous l'allez voir paraître, et j'ose m'assurer Que vous-même avec moi vous allez le pleurer.

MONIME

Quoi! le Roi...

ARBATE

Le Roi touche à son heure dernière, Madame, et ne voit plus qu'un reste de lumière. Je l'ai laissé sanglant, porté par des soldats, Et Xipharès en pleurs accompagne leurs pas.

MONIME

Xipharès? Ah! grands Dieux! Je doute si je veille, Et n'ose qu'en tremblant en croire mon oreille. Xipharès vit encor? Xipharès, que mes pleurs...

ARBATE

Il vit chargé de gloire, accablé de douleurs. De sa mort en ces lieux la nouvelle semée Ne vous a pas vous seule et sans cause alarmée. Les Romains, qui partout l'appuyaient par des cris, Ont par ce bruit fatal glacé tous les esprits. Le Roi, trompé lui-même, en a versé des larmes; Et désormais certain du malheur de ses armes, Par un rebelle fils de toutes parts pressé, Sans espoir de secours tout prêt d'être forcé, Et voyant pour surcroît de douleur et de haine, Parmi ses étendards porter l'aigle romaine, Il n'a plus aspiré qu'à s'ouvrir des chemins Pour éviter l'affront de tomber dans leurs mains. D'abord il a tenté les atteintes mortelles Des poisons que lui-même a cru les plus fidèles. Il les a trouvés tous sans force et sans vertu. Vain secours, a-t-il dit, que j'ai trop combattu! Contre tous les poisons soigneux de me défendre, J'ai perdu tout le fruit que j'en pouvais attendre. Essayons maintenant des secours plus certains, Et cherchons un trépas plus funeste aux Romains. Il parle: et défiant leurs nombreuses cohortes, Du palais, à ces mots, il fait ouvrir les portes. À l'aspect de ce front dont la noble fureur Tant de fois dans leurs rangs répandit la terreur, Vous les eussiez vus tous, retournant en arrière, Laisser entre eux et nous une large carrière; Et déjà quelques-uns couraient épouvantés Jusque dans les vaisseaux qui les ont apportés. Mais, le dirai-je? ô ciel! rassurés par Pharnace, Et la honte en leurs coeurs réveillant leur audace, Ils reprennent courage, ils attaquent le Roi, Qu'un reste de soldats défendait avec moi. Qui pourrait exprimer par quels faits incroyables, Quels coups, accompagnés de regards effroyables, Son bras, se signalant pour la dernière fois, A de ce grand héros terminé les exploits? Enfin las, et couvert de sang et de poussière, Il s'était fait de morts une noble barrière. Un autre bataillon s'est avancé vers nous; Les Romains, pour le joindre, ont suspendu leurs coups. Ils voulaient tous ensemble accabler Mithridate. Mais lui: C'en est assez, m'a-t-il dit, cher Arbate; Le sang et la fureur m'emportent trop avant. Ne livrons pas surtout Mithridate vivant. Aussitôt dans son sein il plonge son épée. Mais la mort fuit encor sa grande âme trompée. Ce héros dans mes bras est tombé tout sanglant, Faible, et qui s'irritait contre un trépas si lent; Et se plaignant à moi de ce reste de vie, Il soulevait encor sa main appesantie, Et marquant à mon bras la place de son coeur, Semblait d'un coup plus sûr implorer la faveur. Tandis que possédé de ma douleur extrême, Je songe bien plutôt à me percer moi-même, De grands cris ont soudain attiré mes regards. J'ai vu, qui l'aurait cru? j'ai vu de toutes parts Vaincus et renversés les Romains et Pharnace, Fuyant vers leurs vaisseaux, abandonner la place; Et le vainqueur vers nous s'avançant de plus près, À mes yeux éperdus a montré Xipharès.

MONIME

Juste ciel!

ARBATE

Xipharès, toujours resté fidèle, Et qu'au fort du combat une troupe rebelle Par ordre de son frère avait enveloppé, Mais qui d'entre leurs bras à la fin échappé, Forçant les plus mutins, et regagnant le reste, Heureux et plein de joie en ce moment funeste, À travers mille morts, ardent, victorieux, S'était fait vers son père un chemin glorieux. Jugez de quelle horreur cette joie est suivie. Son bras aux pieds du Roi l'allait jeter sans vie; Mais on court, on s'oppose à son emportement. Le Roi m'a regardé dans ce triste moment, Et m'a dit d'une voix qu'il poussait avec peine: S'il en est temps encor, cours, et sauve la Reine. Ces mots m'ont fait trembler pour vous, pour Xipharès: J'ai craint, j'ai soupçonné quelques ordres secrets Tout lassé que j'étais, ma frayeur et mon zèle M'ont donné pour courir une force nouvelle; Et malgré nos malheurs, je me tiens trop heureux D'avoir paré le coup qui vous perdait tous deux.

MONIME

Ah! que de tant d'horreurs justement étonnée, Je plains de ce grand roi la triste destinée! Hélas! Et plût aux Dieux qu'à son sort inhumain Moi-même j'eusse pu ne point prêter la main, Et que simple témoin du malheur qui l'accable, Je le pusse pleurer sans en être coupable! Il vient. Quel nouveau trouble excite en mes esprits Le sang du père, ô ciel, et les larmes du fils!

SCÈNE DERNIÈRE

MITHRIDATE, MONIME, XIPHARÈS, ARBATE, ARCAS, GARDES, qui soutiennent Mithridate.

MONIME

Ah! que vois-je, Seigneur, et quel sort est le vôtre!

MITHRIDATE

Cessez et retenez vos larmes l'un et l'autre.

En montrant Xipharès.

Mon sort de sa tendresse et de votre amitié Veut d'autres sentiments que ceux de la pitié; Et ma gloire, plutôt digne d'être admirée, Ne doit point par des pleurs être déshonorée. J'ai vengé l'univers autant que je l'ai pu: La mort dans ce projet m'a seule interrompu. Ennemi des Romains et de la tyrannie, Je n'ai point de leur joug subi l'ignominie; Et j'ose me flatter qu'entre les noms fameux Qu'une pareille haine a signalés contre eux, Nul ne leur a plus fait acheter la victoire, Ni de jours malheureux plus rempli leur histoire. Le ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein, Rome en cendre me vît expirer dans son sein. Mais au moins quelque joie en mourant me console: J'expire environné d'ennemis que j'immole; Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains, Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains. À mon fils Xipharès je dois cette fortune: Il épargne à ma mort leur présence importune. Que ne puis-je payer ce service important De tout ce que mon trône eut de plus éclatant! Mais vous me tenez lieu d'Empire, de couronne; Vous seule me restez; souffrez que je vous donne, Madame; et tous ces voeux que j'exigeais de vous, Mon coeur pour Xipharès vous les demande tous.

MONIME

Vivez, Seigneur, vivez, pour le bonheur du monde, Et pour sa liberté qui sur vous seul se fonde; Vivez, pour triompher d'un ennemi vaincu, Pour venger...

MITHRIDATE

C'en est fait, Madame, et j'ai vécu. Mon fils, songez à vous. Gardez-vous de prétendre Que de tant d'ennemis vous puissiez vous défendre Bientôt tous les Romains, de leur honte irrités, Viendront ici sur vous fondre de tous côtés Ne perdez point le temps que vous laisse leur fuite À rendre à mon tombeau des soins dont je vous quitte. Tant de Romains sans vie, en cent lieux dispersés, Suffisent à ma cendre et l'honorent assez. Cachez-leur pour un temps vos noms et votre vie. Allez, réservez-vous...

XIPHARÈS

Moi, Seigneur, que je fuie! Que Pharnace impuni, les Romains triomphants N'éprouvent pas bientôt...

MITHRIDATE

Non, je vous le défends. Tôt ou tard il faudra que Pharnace périsse. Fiez-vous aux Romains du soin de son supplice. Mais je sens affaiblir ma force et mes esprits. Je sens que je me meurs. Approchez-vous, mon fils. Dans cet embrassement dont la douceur me flatte, Venez, et recevez l'âme de Mithridate.

MONIME

Il expire.

XIPHARÈS

Ah! Madame, unissons nos douleurs, Et par tout l'univers cherchons-lui des vengeurs.