Mithridate

Chapter 2

Chapter 23,215 wordsPublic domain

Je sais quel est mon crime, et je connais mon père; Et j'ai par-dessus vous le crime de ma mère; Mais quelque amour encor qui me pût éblouir, Quand mon père paraît, je ne sais qu'obéir.

PHARNACE

Soyons-nous donc au moins fidèles l'un à l'autre. Vous savez mon secret, j'ai pénétré le vôtre Le Roi, toujours fertile en dangereux détours, S'armera contre nous de nos moindres discours. Vous savez sa coutume, et sous quelles tendresses Sa haine sait cacher ses trompeuses adresses. Allons. Puisqu'il le faut, je marche sur vos pas. Mais en obéissant ne nous trahissons pas.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

MONIME, PHOEDIME

PHOEDIME

Quoi? vous êtes ici quand Mithridate arrive, Quand, pour le recevoir, chacun court sur la rive? Que faites-vous, Madame? et quel ressouvenir Tout à coup vous arrête, et vous fait revenir? N'offenserez-vous point un roi qui vous adore, Qui presque votre époux...

MONIME

Il ne l'est pas encore, Phoedime; et jusque-là je crois que mon devoir Est de l'attendre ici, sans l'aller recevoir.

PHOEDIME

Mais ce n'est point, Madame, un amant ordinaire. Songez qu'à ce grand roi promise par un père, Vous avez de ses feux un gage solennel, Qu'il peut, quand il voudra, confirmer à l'autel. Croyez-moi, montrez-vous, venez à sa rencontre.

MONIME

Regarde en quel état tu veux que je me montre. Vois ce visage en pleurs; et loin de le chercher, Dis-moi plutôt, dis-moi que je m'aille cacher.

PHOEDIME

Que dites-vous? Ô Dieux!

MONIME

Ah! retour qui me tue! Malheureuse! Comment paraîtrai-je à sa vue, Son diadème au front, et dans le fond du coeur, Phoedime... Tu m'entends, et tu vois ma rougeur.

PHOEDIME

Ainsi vous retombez dans les mêmes alarmes Qui vous ont dans la Grèce arraché tant de larmes? Et toujours Xipharès revient vous traverser?

MONIME

Mon malheur est plus grand que tu ne peux penser. Xipharès ne s'offrait alors à ma mémoire Que tout plein de vertus, que tout brillant de gloire; Et je ne savais pas que pour moi plein de feux, Xipharès des mortels est le plus amoureux.

PHOEDIME

Il vous aime, Madame! Et ce héros aimable...

MONIME

Est aussi malheureux que je suis misérable. Il m'adore, Phoedime; et les mêmes douleurs Qui m'affligeaient ici le tourmentaient ailleurs.

PHOEDIME

Sait-il en sa faveur jusqu'où va votre estime? Sait-il que vous l'aimez?

MONIME

Il l'ignore, Phoedime. Les Dieux m'ont secourue; et mon coeur affermi N'a rien dit, ou du moins n'a parlé qu'à demi. Hélas! si tu savais, pour garder le silence, Combien ce triste coeur s'est fait de violence! Quels assauts, quels combats j'ai tantôt soutenus! Phoedime, si je puis je ne le verrai plus. Malgré tous les efforts que je pourrais me faire, Je verrais ses douleurs, je ne pourrais me taire. Il viendra, malgré moi, m'arracher cet aveu. Mais n'importe, s'il m'aime il en jouira peu; Je lui vendrai si cher ce bonheur qu'il ignore, Qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il l'ignorât encore.

PHOEDIME

On vient. Que faites-vous, Madame?

MONIME

Je ne puis. Je ne paraîtrai point dans le trouble où je suis.

SCÈNE II

MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS, ARBATE, GARDES

MITHRIDATE

Princes, quelques raisons que vous me puissiez dire, Votre devoir ici n'a point dû vous conduire, Ni vous faire quitter, en de si grands besoins, Vous le Pont, vous Colchos, confiés à vos soins. Mais vous avez pour juge un père qui vous aime. Vous avez cru des bruits que j'ai semés moi-même; Je vous crois innocents, puisque vous le voulez, Et je rends grâce au ciel qui nous a rassemblés. Tout vaincu que je suis, et voisin du naufrage, Je médite un dessein digne de mon courage. Vous en serez tantôt instruits plus amplement. Allez, et laissez-moi reposer un moment.

SCÈNE III

MITHRIDATE, ARBATE

MITHRIDATE

Enfin, après un an, tu me revois, Arbate, Non plus comme autrefois cet heureux Mithridate Qui de Rome toujours balançant le destin, Tenait entre elle et moi l'univers incertain. Je suis vaincu. Pompée a saisi l'avantage D'une nuit qui laissait peu de place au courage. Mes soldats presque nus, dans l'ombre intimidés, Les rangs de toutes parts mal pris et mal gardés, Le désordre partout redoublant les alarmes, Nous-mêmes contre nous tournant nos propres armes, Les cris que les rochers renvoyaient plus affreux, Enfin toute l'horreur d'un combat ténébreux: Que pouvait la valeur dans ce trouble funeste? Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste; Et je ne dois la vie, en ce commun effroi, Qu'au bruit de mon trépas que je laisse après moi. Quelque temps inconnu, j'ai traversé le Phase; Et de là, pénétrant jusqu'au pied du Caucase, Bientôt dans des vaisseaux sur l'Euxin préparés, J'ai rejoint de mon camp les restes séparés. Voilà par quels malheurs poussé dans le Bosphore, J'y trouve des malheurs qui m'attendaient encore. Toujours du même amour tu me vois enflammé: Ce coeur nourri de sang, et de guerre affamé, Malgré le faix des ans et du sort qui m'opprime, Traîne partout l'amour qui l'attache à Monime, Et n'a point d'ennemis qui lui soient odieux Plus que deux fils ingrats que je trouve en ces lieux.

ARBATE

Deux fils, Seigneur?

MITHRIDATE

Écoute. À travers ma colère, Je veux bien distinguer Xipharès de son frère. Je sais que de tout temps à mes ordres soumis, Il hait autant que moi nos communs ennemis; Et j'ai vu sa valeur, à me plaire attachée, Justifier pour lui ma tendresse cachée. Je sais même, je sais avec quel désespoir À tout autre intérêt préférant son devoir, Il courut démentir une mère infidèle, Et tira de son crime une gloire nouvelle; Et je ne puis encor ni n'oserais penser Que ce fils si fidèle ait voulu m'offenser. Mais tous deux en ces lieux que pouvaient-ils attendre? L'un et l'autre à la Reine ont-ils osé prétendre? Avec qui semble-t-elle en secret s'accorder? Moi-même de quel oeil dois-je ici l'aborder? Parle. Quelque désir qui m'entraîne auprès d'elle, Il me faut de leurs coeurs rendre un compte fidèle. Qu'est-ce qui s'est passé? Qu'as-tu vu? Que sais-tu? Depuis quel temps, pourquoi, comment t'es-tu rendu?

ARBATE

Seigneur, depuis huit jours l'impatient Pharnace Aborda le premier au pied de cette place, Et de votre trépas autorisant le bruit Dans ces murs aussitôt voulut être introduit. Je ne m'arrêtai point à ce bruit téméraire; Et je n'écoutais rien, si le prince son frère, Bien moins par ses discours, Seigneur, que par ses pleurs, Ne m'eût en arrivant confirmé vos malheurs.

MITHRIDATE

Enfin que firent-ils?

ARBATE

Pharnace entrait à peine Qu'il courut de ses feux entretenir la Reine, Et s'offrir d'assurer par un hymen prochain Le bandeau qu'elle avait reçu de votre main.

MITHRIDATE

Traître! sans lui donner le loisir de répandre Les pleurs que son amour aurait dus à ma cendre! Et son frère?

ARBATE

Son frère, au moins jusqu'à ce jour, Seigneur, dans ses desseins n'a point marque d'amour, Et toujours avec vous son coeur d'intelligence N'a semblé respirer que guerre et que vengeance.

MITHRIDATE

Mais encor quel dessein le conduisait ici?

ARBATE

Seigneur, vous en serez tôt ou tard éclairci.

MITHRIDATE

Parle, je te l'ordonne, et je veux tout apprendre.

ARBATE

Seigneur, jusqu'à ce jour, ce que j'ai pu comprendre, Ce prince a cru pouvoir, après votre trépas, Compter cette province au rang de ses États: Et sans connaître ici de lois que son courage, Il venait par la force appuyer son partage.

MITHRIDATE

Ah! c'est le moindre prix qu'il se doit proposer, Si le ciel de mon sort me laisse disposer. Oui, je respire, Arbate, et ma joie est extrême. Je tremblais, je l'avoue, et pour un fils que j'aime, Et pour moi, qui craignais de perdre un tel appui, Et d'avoir à combattre un rival tel que lui. Que Pharnace m'offense, il offre à ma colère Un rival dès longtemps soigneux de me déplaire, Qui toujours des Romains admirateur secret, Ne s'est jamais contre eux déclaré qu'à regret. Et s'il faut que pour lui Monime prévenue Ait pu porter ailleurs une amour qui m'est due, Malheur au criminel qui vient me la ravir, Et qui m'ose offenser et n'ose me servir! L'aime-t-elle?

ARBATE

Seigneur, je vois venir la Reine.

MITHRIDATE

Dieux, qui voyez ici mon amour et ma haine, Épargnez mes malheurs, et daignez empêcher Que je ne trouve encor ceux que je vais chercher. Arbate, c'est assez: qu'on me laisse avec elle.

SCÈNE IV

MITHRIDATE, MONIME

MITHRIDATE

Madame, enfin le ciel près de vous me rappelle, Et secondant du moins mes plus tendres souhaits, Vous rend à mon amour plus belle que jamais. Je ne m'attendais pas que de notre hyménée Je dusse voir si tard arriver la journée, Ni qu'en vous retrouvant, mon funeste retour Fît voir mon infortune, et non pas mon amour. C'est pourtant cet amour, qui de tant de retraites Ne me laisse choisir que les lieux où vous êtes; Et les plus grands malheurs pourront me sembler doux, Si ma présence ici n'en est point un pour vous. C'est vous en dire assez, si vous voulez m'entendre. Vous devez à ce jour dès longtemps vous attendre, Et vous portez, Madame, un gage de ma foi Qui vous dit tous les jours que vous êtes à moi. Allons donc assurer cette foi mutuelle. Ma gloire loin d'ici vous et moi nous appelle, Et sans perdre un moment pour ce noble dessein, Aujourd'hui votre époux, il faut partir demain.

MONIME

Seigneur, vous pouvez tout. Ceux par qui je respire Vous ont cédé sur moi leur souverain empire; Et quand vous userez de ce droit tout-puissant, Je ne vous répondrai qu'en vous obéissant.

MITHRIDATE

Ainsi, prête à subir un joug qui vous opprime, Vous n'allez à l'autel que comme une victime; Et moi, tyran d'un coeur qui se refuse au mien, Même en vous possédant je ne vous devrai rien. Ah! Madame, est-ce là de quoi me satisfaire? Faut-il que désormais, renonçant à vous plaire, Je ne prétende plus qu'à vous tyranniser? Mes malheurs, en un mot, me font-ils mépriser? Ah! pour tenter encor de nouvelles conquêtes, Quand je ne verrais pas des routes toutes prêtes, Quand le sort ennemi m'aurait jeté plus bas, Vaincu, persécuté, sans secours, sans États, Errant de mers en mers, et moins roi que pirate, Conservant pour tous biens le nom de Mithridate, Apprenez que suivi d'un nom si glorieux, Partout de l'univers j'attacherais les yeux, Et qu'il n'est point de rois, s'ils sont dignes de l'être, Qui, sur le trône assis, n'enviassent peut-être Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé, Que Rome et quarante ans ont à peine achevé. Vous-même, d'un autre oeil me verriez-vous, Madame, Si ces Grecs vos aïeux revivaient dans votre âme? Et puisqu'il faut enfin que je sois votre époux, N'était-il pas plus noble, et plus digne de vous, De joindre à ce devoir votre propre suffrage, D'opposer votre estime au destin qui m'outrage, Et de me rassurer, en flattant ma douleur, Contre la défiance attachée au malheur? Hé quoi? n'avez-vous rien, Madame, à me répondre? Tout mon empressement ne sert qu'à vous confondre. Vous demeurez muette; et loin de me parler, Je vois, malgré vos soins, vos pleurs prêts à couler.

MONIME

Moi, Seigneur? Je n'ai point de larmes à répandre. J'obéis. N'est-ce pas assez me faire entendre? Et ne suffit-il pas...

MITHRIDATE

Non, ce n'est pas assez. Je vous entends ici mieux que vous ne pensez. Je vois qu'on m'a dit vrai. Ma juste jalousie Par vos propres discours est trop bien éclaircie. Je vois qu'un fils perfide, épris de vos beautés, Vous a parlé d'amour, et que vous l'écoutez. Je vous jette pour lui dans des craintes nouvelles. Mais il jouira peu de vos pleurs infidèles, Madame, et désormais tout est sourd à mes lois, Ou bien vous l'avez vu pour la dernière fois. Appelez Xipharès.

MONIME

Ah! que voulez-vous faire? Xipharès...

MITHRIDATE

Xipharès n'a point trahi son père. Vous vous pressez en vain de le désavouer, Et ma tendre amitié ne peut que s'en louer. Ma honte en serait moindre, ainsi que votre crime, Si ce fils en effet digne de votre estime À quelque amour encore avait pu vous forcer. Mais qu'un traître, qui n'est hardi qu'à m'offenser, De qui nulle vertu n'accompagne l'audace, Que Pharnace, en un mot, ait pu prendre ma place? Qu'il soit aimé, Madame, et que je sois haï?

SCÈNE V

MITHRIDATE, MONIME, XIPHARÈS

MITHRIDATE

Venez, mon fils, venez, votre père est trahi. Un fils audacieux insulte à ma ruine, Traverse mes desseins, m'outrage, m'assassine, Aime la Reine enfin, lui plaît, et me ravit Un coeur que son devoir à moi seul asservit. Heureux pourtant, heureux que dans cette disgrâce Je ne puisse accuser que la main de Pharnace; Qu'une mère infidèle, un frère audacieux Vous présentent en vain leur exemple odieux! Oui, mon fils, c'est vous seul sur qui je me repose, Vous seul qu'aux grands desseins que mon coeur se propose J'ai choisi dès longtemps pour digne compagnon, L'héritier de mon sceptre, et surtout de mon nom. Pharnace, en ce moment, et ma flamme offensée Ne peuvent pas tout seuls occuper ma pensée. D'un voyage important les soins et les apprêts, Mes vaisseaux qu'à partir il faut tenir tout prêts, Mes soldats dont je veux tenter la complaisance, Dans ce même moment demandent ma présence. Vous cependant ici veillez pour mon repos. D'un rival insolent arrêtez les complots. Ne quittez point la Reine, et s'il se peut, vous-même Rendez-la moins contraire aux voeux d'un roi qui l'aime. Détournez-la mon fils, d'un choix injurieux. Juge sans intérêt, vous la convaincrez mieux. En un mot, c'est assez éprouver ma faiblesse: Qu'elle ne pousse point cette même tendresse, Que sais-je? à des fureurs dont mon coeur outragé Ne se repentirait qu'après s'être vengé.

SCÈNE VI

MONIME, XIPHARÈS

XIPHARÈS

Que dirai-je, Madame? Et comment dois-je entendre Cet ordre, ce discours que je ne puis comprendre? Serait-il vrai, grands Dieux! que trop aimé de vous, Pharnace eût en effet mérité ce courroux? Pharnace aurait-il part à ce désordre extrême?

MONIME

Pharnace? ô ciel! Pharnace? Ah! qu'entends-je moi-même? Ce n'est donc pas assez que ce funeste jour À tout ce que j'aimais m'arrache sans retour, Et que, de mon devoir esclave infortunée, À d'éternels ennuis je me voie enchaînée? Il faut qu'on joigne encor l'outrage à mes douleurs. À l'amour de Pharnace on impute mes pleurs. Malgré toute ma haine, on veut qu'il m'ait su plaire. Je le pardonne au Roi, qu'aveugle sa colère, Et qui de mes secrets ne peut être éclairci. Mais vous, Seigneur, mais vous, me traitez-vous ainsi?

XIPHARÈS

Ah! Madame, excusez un amant qui s'égare, Qui lui-même, lié par un devoir barbare, Se voit prêt de tout perdre, et n'ose se venger. Mais des fureurs du Roi que puis-je enfin juger? Il se plaint qu'à ses voeux un autre amour s'oppose. Quel heureux criminel en peut être la cause? Qui? Parlez.

MONIME

Vous cherchez, Prince, à vous tourmenter. Plaignez votre malheur sans vouloir l'augmenter.

XIPHARÈS

Je sais trop quel tourment je m'apprête moi-même. C'est peu de voir un père épouser ce que j'aime: Voir encore un rival honoré de vos pleurs, Sans doute c'est pour moi le comble des malheurs; Mais dans mon désespoir je cherche à les accroître. Madame, par pitié, faites-le-moi connaître. Quel est-il, cet amant? Qui dois-je soupçonner?

MONIME

Avez-vous tant de peine à vous l'imaginer? Tantôt, quand je fuyais une injuste contrainte, À qui contre Pharnace ai-je adressé ma plainte? Sous quel appui tantôt mon coeur s'est-il jeté? Quel amour ai-je enfin sans colère écouté?

XIPHARÈS

Ô ciel! Quoi? je serais ce bienheureux coupable Que vous avez pu voir d'un regard favorable? Vos pleurs pour Xipharès auraient daigné couler?

MONIME

Oui, Prince, il n'est plus temps de le dissimuler. Ma douleur pour se taire a trop de violence. Un rigoureux devoir me condamne au silence; Mais il faut bien enfin, malgré ses dures lois, Parler pour la première et la dernière fois. Vous m'aimez dès longtemps. Une égale tendresse Pour vous depuis longtemps m'afflige et m'intéresse, Songez depuis quel jour ces funestes appas Firent naître un amour qu'ils ne méritaient pas; Rappelez un espoir qui ne vous dura guère, Le trouble où vous jeta l'amour de votre père, Le tourment de me perdre et de le voir heureux, Les rigueurs d'un devoir contraire à tous vos voeux: Vous n'en sauriez, Seigneur, retracer la mémoire, Ni conter vos malheurs, sans conter mon histoire, Et lorsque ce matin j'en écoutais le cours, Mon coeur vous répondait tous vos mêmes discours. Inutile, ou plutôt funeste sympathie! Trop parfaite union par le sort démentie! Ah! par quel soin cruel le ciel avait-il joint Deux coeurs que l'un pour l'autre il ne destinait point? Car quel que soit vers vous le penchant qui m'attire, Je vous le dis, Seigneur, pour ne plus vous le dire, Ma gloire me rappelle et m'entraîne à l'autel Où je vais vous jurer un silence éternel. J'entends, vous gémissez. Mais telle est ma misère. Je ne suis point à vous, je suis à votre père. Dans ce dessein, vous-même, il faut me soutenir, Et de mon faible coeur m'aider à vous bannir. J'attends du moins, j'attends de votre complaisance Que désormais partout vous fuirez ma présence. J'en viens de dire assez pour vous persuader Que j'ai trop de raisons de vous le commander. Mais après ce moment, si ce coeur magnanime D'un véritable amour a brûlé pour Monime, Je ne reconnais plus la foi de vos discours Qu'au soin que vous prendrez de m'éviter toujours.

XIPHARÈS

Quelle marque, grands Dieux, d'un amour déplorable! Combien en un moment heureux et misérable! De quel comble de gloire et de félicités, Dans quel abîme affreux vous me précipitez! Quoi! j'aurai pu toucher un coeur comme le vôtre? Vous aurez pu m'aimer? et cependant un autre Possédera ce coeur dont j'attirais les voeux? Père injuste, cruel, mais d'ailleurs malheureux! Vous voulez que je fuie et que je vous évite? Et cependant le Roi m'attache à votre suite. Que dira-t-il?

MONIME

N'importe, il me faut obéir. Inventez des raisons qui puissent l'éblouir. D'un héros tel que vous c'est là l'effort suprême: Cherchez, Prince, cherchez, pour vous trahir vous-même, Tout ce que, pour jouir de leurs contentements, L'amour fait inventer aux vulgaires amants. Enfin je me connais, il y va de ma vie. De mes faibles efforts ma vertu se défie. Je sais qu'en vous voyant, un tendre souvenir Peut m'arracher du coeur quelque indigne soupir; Que je verrai mon âme, en secret déchirée, Revoler vers le bien dont elle est séparée. Mais je sais bien aussi que s'il dépend de vous De me faire chérir un souvenir si doux, Vous n'empêcherez pas que ma gloire offensée N'en punisse aussitôt la coupable pensée; Que ma main dans mon coeur ne vous aille chercher, Pour y laver ma honte, et vous en arracher. Que dis-je? En ce moment, le dernier qui nous reste, Je me sens arrêter par un plaisir funeste. Plus je vous parle, et plus, trop faible que je suis, Je cherche à prolonger le péril que je fuis. Il faut pourtant, il faut se faire violence, Et sans perdre en adieux un reste de constance, Je fuis. Souvenez-vous, Prince, de m'éviter, Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter.

XIPHARÈS

Ah! Madame... Elle fuit, et ne veut plus m'entendre. Malheureux Xipharès, quel parti dois-tu prendre? On t'aime, on te bannit; toi-même tu vois bien Que ton propre devoir s'accorde avec le sien. Cours par un prompt trépas abréger ton supplice. Toutefois attendons que son sort s'éclaircisse, Et s'il faut qu'un rival la ravisse à ma foi, Du moins, en expirant, ne la cédons qu'au Roi.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE

MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS

MITHRIDATE