Chapter 8
Or, après la conversation qu'elle avait eue avec M. William Andrew, Mrs. Branican avait pris la résolution de sortir, sans prévenir ses femmes, qui auraient tout fait pour l'en dissuader. Si cette sortie ne représentait aucun danger dans l'état actuel de sa santé, elle pouvait amener de déplorables résultats, dans le cas où un hasard quelconque lui ferait connaître la vérité, sans de préalables ménagements.
En quittant Prospect-House, Mrs. Branican se proposait de faire une démarche au sujet de Zach Fren.
Depuis qu'elle connaissait le nom de ce marin, une pensée n'avait cessé de l'obséder.
«On s'est occupé de lui, se répétait-elle. Oui!... Un peu d'argent lui aura été donné, et je n'ai pu intervenir moi-même... Puis Zach Fren est parti, il y a cinq ou six semaines... Mais peut-être a-t- il une famille, une femme, des enfants... de pauvres gens à coup sûr!... C'est mon devoir d'aller les visiter, de subvenir à leurs besoins, de leur assurer l'aisance!... Je les verrai, et je ferai pour eux ce que je dois faire!»
Et, si Mrs. Branican eut consulté M. William Andrew à ce propos, comment aurait-il pu la détourner d'accomplir cet acte de reconnaissance et de charité?
Le 21 juin, Dolly sortit de chez elle vers neuf heures du matin; personne ne l'avait aperçue. Elle était vêtue de deuil -- le deuil de son enfant, dont la mort, dans sa pensée, remontait à deux mois à peine. Ce ne fut pas sans une profonde émotion qu'elle franchit la porte du petit jardin -- seule, ce qui ne lui était pas encore arrivé.
Le temps était beau, et la chaleur déjà forte avec ces premières semaines de l'été californien, bien qu'elle fût atténuée par la brise de mer.
Mrs. Branican s'engagea entre les clôtures de la haute ville. Absorbée par l'idée de ce qu'elle allait faire, le regard distrait, elle n'observa pas certains changements survenus dans ce quartier, quelques constructions récentes qui auraient dû attirer son attention. Du moins n'en eut-elle qu'une perception très vague. D'ailleurs, ces modifications n'étaient pas assez importantes pour qu'elle fût embarrassée de retrouver son chemin, en traversant les rues qui descendent vers la baie. Elle ne remarqua pas non plus que deux ou trois personnes, qui la reconnaissaient, la regardaient avec un certain étonnement.
En passant devant une chapelle catholique, voisine de Prospect- House, et dont elle avait été l'une des plus assidues paroissiennes, Dolly éprouva un irrésistible désir d'y entrer. Le desservant de cette chapelle commençait à dire la messe, au moment où elle vint s'agenouiller sur une chaise basse dans un angle assez obscur. Là, son âme s'épancha en prières pour son enfant, pour son mari, pour tous ceux qu'elle aimait. Les quelques fidèles qui assistaient à cette messe ne l'avaient point entrevue, et, lorsqu'elle se retira, ils avaient déjà quitté la chapelle.
C'est alors que son esprit fut frappé d'un détail d'aménagement qui ne laissa pas que de la surprendre. Il lui sembla que l'autel n'était plus celui devant lequel elle avait l'habitude de prier. Cet autel plus riche, d'un style nouveau, était placé en avant d'un chevet, qui paraissait être de construction récente. Est-ce que la chapelle avait été récemment agrandie?...
Ce ne fut encore là qu'une fugitive impression, qui se dissipa dès que Mrs. Branican eut commencé à descendre les rues de ce quartier du commerce, où l'animation était grande alors. Mais, à chaque pas, la vérité pouvait éclater à ses yeux... une affiche avec une date... un horaire de railroads... un avis de départ des lignes du Pacifique... l'annonce d'une fête ou d'un spectacle portant le millésime de 1879... Et alors Dolly apprendrait brusquement que M. William Andrew et le docteur Brumley l'avaient trompée, que sa folie avait duré quatre ans et non quelques semaines... Et, de là, cette conséquence, c'est que ce n'était pas depuis deux mois, mais depuis quatre années que le _Franklin_ avait quitté San-Diégo... Et, si on le lui avait caché, c'est que John n'était pas revenu... c'est qu'il ne devait jamais revenir!...
Mrs. Branican se dirigeait rapidement vers les quais du port, lorsque l'idée lui vint de passer devant la maison de Len Burker. Cela ne lui occasionnait qu'un léger détour.
«Pauvre Jane!» murmurait-elle.
Arrivée en face de l'office de Fleet Street, elle eut quelque peine à le reconnaître -- ce qui lui causa plus qu'un mouvement de surprise, une vague et troublante inquiétude...
En effet, au lieu de la maison étroite et sombre qu'elle connaissait, il y avait là une bâtisse importante, d'architecture anglo-saxonne, comprenant plusieurs étages, avec de hautes fenêtres, grillées au rez-de-chaussée. Au-dessus du toit, s'élevait un lanterneau, sur lequel se déployait un pavillon dont l'étamine portait les initiales H. W. Près de la porte s'étalait un cadre, où l'on pouvait lire ces mots en lettres dorées:
HARRIS WADANTON AND CO.
Dolly crut d'abord s'être trompée. Elle regarda à droite, à gauche. Non! c'était bien ici, à l'angle de Fleet Street, la maison où elle venait voir Jane Burker...
Dolly mit la main sur ses yeux... Un inexplicable pressentiment lui serrait le coeur... Elle ne pouvait se rendre compte de ce qu'elle éprouvait...
La maison de commerce de M. William Andrew n'était pas éloignée. Dolly, ayant pressé le pas, l'aperçut au détour de la rue. Elle eut d'abord la pensée de s'y rendre. Non... elle s'y arrêterait en revenant... lorsqu'elle aurait vu la famille de Zach Fren... Elle comptait demander l'adresse du marin au bureau des steam-launches, près de l'embarcadère.
L'esprit égaré, l'oeil indécis, le coeur palpitant, Dolly continua sa route. Ses regards s'attachaient maintenant sur les personnes qu'elle rencontrait... Elle éprouvait comme un irrésistible besoin d'aller à ces personnes, afin de les interroger, de leur demander... quoi?... On l'aurait prise pour une folle... Mais était-elle sûre que sa raison ne l'abandonnait pas encore une fois?... Est-ce qu'il y avait des lacunes dans sa mémoire?...
Mrs. Branican arriva sur le quai. Au delà, la baie se montrait dans toute son étendue. Quelques navires roulaient sous la houle à leur poste de mouillage. D'autres faisaient leurs préparatifs pour appareiller. Quels souvenirs rappelait à Dolly ce mouvement du port!... Il y avait trois mois à peine, elle s'était placée à l'extrémité de ce wharf... C'est de cet endroit qu'elle avait vu le _Franklin_ évoluer une dernière fois pour se diriger sur le goulet... C'est là qu'elle avait reçu le dernier adieu de John!... Puis, le navire avait doublé la pointe Island; les hautes voiles s'étaient un instant découpées au-dessus du littoral, et le _Franklin_ avait disparu dans les lointains de la haute mer...
Quelques pas encore, et Dolly se trouva devant le bureau des steam-launches, près de l'appontement qui servait aux passagers. Une des embarcations s'en détachait en ce moment, poussant vers la pointe Loma.
Dolly la suivit du regard, écoutant le bruit de la vapeur qui haletait à l'extrémité du tuyau noir.
À quel triste souvenir son esprit se laissa entraîner alors -- le souvenir de son enfant, dont ces eaux n'avaient pas même rendu le petit corps, et qui l'attiraient... la fascinaient... Elle se sentait défaillir, comme si le sol lui eût manqué... La tête lui tournait... Elle fut sur le point de tomber...
Un instant après, Mrs. Branican entrait dans le bureau des steam- launches.
En voyant cette femme, les traits contractés, la figure blême, l'employé, qui était assis devant une table, se leva, approcha une chaise, et dit:
«Vous êtes souffrante, mistress?
-- Ce n'est rien, monsieur, répondit Dolly. Un moment de faiblesse... Je me sens mieux...
-- Veuillez vous asseoir en attendant le prochain départ. Dans dix minutes au plus...
-- Je vous remercie, monsieur, répondit Mrs. Branican. Je ne suis venue que pour demander un renseignement... Peut-être pouvez-vous me le donner?...
-- À quel propos, mistress?»
Dolly s'était assise, et, après avoir porté la main à son front, pour rassembler ses idées:
«Monsieur, dit-elle, vous avez eu à votre service un matelot nommé Zach Fren?...
-- Oui, mistress, répondit l'employé. Ce matelot n'est pas resté longtemps avec nous, mais je l'ai parfaitement connu.
-- C'est bien lui, n'est-ce pas, qui a risqué sa vie pour sauver une femme... une malheureuse mère...
-- En effet, je me rappelle... mistress Branican... Oui!... c'est bien lui.
-- Et maintenant, il est en mer?...
-- En mer.
-- Sur quel navire est-il embarqué?...
-- Sur le trois-mâts _Californian_.
-- De San-Diégo?...
-- Non, mistress, de San-Francisco.
-- À quelle destination?...
-- À destination des mers d'Europe.»
Mrs. Branican, plus fatiguée qu'elle n'aurait cru l'être, se tut pendant quelques instants, et l'employé attendit qu'elle lui adressât de nouvelles questions. Lorsqu'elle fut un peu remise:
«Zach Fren est-il de San-Diégo?... demanda-t-elle.
-- Oui, mistress.
-- Pouvez-vous m'apprendre où demeure sa famille?...
-- J'ai toujours entendu dire à Zach Fren qu'il était seul au monde. Je ne crois pas qu'il lui reste aucun parent, ni à San- Diégo ni ailleurs.
-- Il n'est pas marié?...
-- Non, mistress.»
Il n'y avait pas lieu de mettre en doute la réponse de cet employé, à qui Zach Fren était particulièrement connu.
Donc, en ce moment, rien à faire, puisque ce marin n'avait pas de famille, et il faudrait que Mrs. Branican attendît le retour du _Californian_ en Amérique.
«Sait-on combien doit durer le voyage de Zach Fren? demanda-t- elle.
-- Je ne saurais vous le dire, mistress, car le _Californian_ est parti pour une très longue campagne.
-- Je vous remercie, monsieur, dit Mrs. Branican. J'aurais eu grande satisfaction à rencontrer Zach Fren, mais bien du temps se passera, sans doute...
-- Oui, mistress!
-- Toutefois, il est possible qu'on ait des nouvelles du _Californian_ dans quelques mois... dans quelques semaines?...
-- Des nouvelles?... répondit l'employé. Mais la maison de San- Francisco à laquelle ce navire appartient a déjà dû en recevoir plusieurs fois...
-- Déjà?...
-- Oui... mistress!
-- Et plusieurs fois?...»
En répétant ces mots, Mrs. Branican, qui s'était levée, regardait l'employé, comme si elle n'eût rien compris à ses paroles.
«Tenez, mistress, reprit celui-ci, en tendant un journal. Voici la _Shipping-Gazette_... Elle annonce que le _Californian_ a quitté Liverpool il y a huit jours...
-- Il y a huit jours!» murmura Mrs. Branican, qui avait pris le journal en tremblant. Puis, d'une voix si profondément altérée que l'employé put à peine l'entendre:
«Depuis combien de temps Zach Fren est-il donc parti?... demanda- t-elle.
-- Depuis près de dix-huit mois...
-- Dix-huit mois!»
Dolly dut s'appuyer à l'angle du bureau... Son coeur avait cessé de battre pendant quelques instants. Soudain ses regards s'arrêtèrent sur une affiche appendue au mur, et qui indiquait les heures du service des steam-launches pour la saison d'été. En tête de l'affiche, il y avait ce mot et ces chiffres:
MARS 1879
Mars 1879!... On l'avait trompée!... Il y avait quatre ans que son enfant était mort... quatre ans que John avait quitté San- Diégo!... Elle avait donc été folle pendant ces quatre années!... Oui!... Et si M. William Andrew, si le docteur Brumley lui avaient laissé croire que sa folie n'avait duré que deux mois, c'est qu'ils avaient voulu lui cacher la vérité sur le _Franklin_... C'est que, depuis quatre ans, on était sans nouvelles de John et de son navire!
Au grand effroi de l'employé, Mrs. Branican fut saisie d'un spasme violent. Mais un suprême effort lui permit de se dominer, et s'élançant hors du bureau, elle marcha rapidement à travers les rues de la basse ville.
Ceux qui virent passer cette femme, la figure pâle, les yeux hagards, durent penser que c'était une folle.
Et si elle ne l'était pas, la malheureuse Dolly, n'allait-elle pas le redevenir?...
Où se dirigeait-elle? Ce fut vers la maison de M. William Andrew, où elle arriva presque inconsciemment en quelques minutes. Elle franchit les bureaux, elle passa au milieu des commis, qui n'eurent pas le temps de l'arrêter, elle poussa la porte du cabinet où se trouvait l'armateur.
Tout d'abord, M. William Andrew fut stupéfait de voir entrer Mrs. Branican, puis épouvanté en observant ses traits décomposés, son effroyable pâleur.
Et, avant qu'il eût pu lui adresser la parole:
«Je sais... je sais!... s'écria-t-elle. Vous m'avez trompée!... Pendant quatre ans, j'ai été folle!...
-- Ma chère Dolly... calmez-vous!
-- Répondez!... Le _Franklin_?... Voilà quatre ans qu'il est parti, n'est-ce pas?...»
M. William Andrew baissa la tête.
«Vous n'en avez plus de nouvelles... depuis quatre ans... depuis quatre ans?...»
M. William Andrew se taisait toujours.
«On considère le _Franklin_ comme perdu!... Il ne reviendra plus personne de son équipage... et je ne reverrai jamais John!»
Des larmes furent la seule réponse que put faire M. William Andrew.
Mrs. Branican tomba brusquement sur un fauteuil... Elle avait perdu connaissance.
M. William Andrew appela une des femmes de la maison qui s'empressa de porter secours à Dolly. L'un des commis fut aussitôt expédié chez le docteur Brumley, qui demeurait dans le quartier, et qui se hâta de venir.
M. William Andrew le mit au courant. Par une indiscrétion ou par un hasard, il ne savait, Mrs. Branican venait de tout apprendre. Était-ce à Prospect-House ou bien dans les rues de San-Diégo, peu importait! Elle savait, à présent! Elle savait que quatre ans s'étaient écoulés depuis la mort de son enfant, que pendant quatre ans elle avait été privée de raison, que quatre ans s'étaient passés sans qu'on eût reçu aucune nouvelle du _Franklin_...
Ce ne fut pas sans peine que le docteur Brumley parvint à ranimer la malheureuse Dolly, se demandant si son intelligence aurait résisté à ce dernier coup, le plus terrible de ceux qui l'eussent frappée.
Lorsque Mrs. Branican eut repris peu à peu ses sens, elle avait conscience de ce qui venait de lui être révélé!... Elle était revenue à la vie avec toute sa raison!... Et, à travers ses larmes, son regard interrogeait M. William Andrew, qui lui tenait les mains, agenouillé près d'elle.
«Parlez... parlez... monsieur Andrew!»
Et ce furent les seuls mots qui purent s'échapper de ses lèvres. Alors, d'une voix entrecoupée de sanglots, M. William Andrew lui apprit quelles inquiétudes avait d'abord causées le défaut de nouvelles relatives au _Franklin_... Lettres et dépêches avaient été envoyées à Singapore et aux Indes, où le bâtiment n'était jamais arrivé... une enquête avait été faite sur le parcours du navire de John!... Et aucun indice n'avait pu mettre sur la trace du naufrage! Immobile, Mrs. Branican écoutait, la bouche muette, le regard fixe. Et lorsque M. William Andrew eut achevé son récit:
«Mon enfant mort... mon mari mort... murmura-t-elle. Ah! pourquoi Zach Fren ne m'a-t-il pas laissée mourir!»
Mais sa figure se ranima soudain, et son énergie naturelle se manifesta avec tant de puissance, que le docteur Brumley en fut effrayé.
«Depuis les dernières recherches, dit-elle d'une voix résolue, on n'a rien su du _Franklin_?...
-- Rien, répondit M. William Andrew.
-- Et vous le considérez comme perdu?...
-- Oui... perdu!
-- Et de John, de son équipage, on n'a obtenu aucune nouvelle?...
-- Aucune, ma pauvre Dolly, et maintenant, nous n'avons plus d'espoir...
-- Plus d'espoir!» répondit Mrs. Branican d'un ton presque ironique.
Elle s'était relevée, elle tendait la main vers une des fenêtres par laquelle on apercevait l'horizon de mer.
M. William Andrew et le docteur Brumley la regardaient avec épouvante, craignant pour son état mental. Mais Dolly se possédait tout entière, et, le regard illuminé du feu de son âme:
«Plus d'espoir!... répéta-t-elle. Vous dites plus d'espoir!... Monsieur Andrew, si John est perdu pour vous, il ne l'est pas pour moi!... Cette fortune qui m'appartient, je n'en veux pas sans lui!... Je la consacrerai à rechercher John et ses compagnons du _Franklin_!... Et, Dieu aidant, je les retrouverai!... Oui!... je les retrouverai!»
X
Préparatifs
Une vie nouvelle allait commencer pour Mrs. Branican. S'il y avait eu certitude absolue de la mort de son enfant, il n'en était pas de même en ce qui concernait son mari. John et ses compagnons ne pouvaient-ils avoir survécu au naufrage de leur navire et s'être réfugiés sur l'une des nombreuses îles de ces mers des Philippines, des Célèbes ou de Java? Était-il donc impossible qu'ils fussent retenus chez quelque peuplade indigène, et sans nul moyen de s'enfuir? C'est à cette espérance que devait désormais se rattacher Mrs. Branican, et avec une ténacité si extraordinaire qu'elle ne tarda pas à provoquer un revirement dans l'opinion de San-Diégo au sujet du _Franklin_. Non! elle ne croyait pas, elle ne pouvait pas croire que John et son équipage eussent péri, et, peut-être, fut-ce la persistance de cette idée qui lui permit de garder sa raison intacte. À moins, comme quelques-uns inclinèrent à le penser, que ce fût là une espèce de monomanie, une sorte de folie qu'on aurait pu appeler la «folie de l'espoir à outrance». Mais il n'en était rien: on le verra par la suite. Mrs. Branican était rentrée en possession complète de son intelligence; elle avait recouvré cette sûreté de jugement qui l'avait toujours caractérisée. Un seul but: retrouver John, se dressait devant sa vie, et elle y marcherait avec une énergie que les circonstances ne manqueraient pas d'accroître.
Puisque Dieu avait permis que Zach Fren l'eût sauvée d'une première catastrophe, et que la raison lui fût rendue, puisqu'il avait mis à sa disposition tous les moyens d'action que donne la fortune, c'est que John était vivant, c'est qu'il serait sauvé par elle. Cette fortune, elle l'emploierait à d'incessantes recherches, elle la prodiguerait en récompenses, elle la dépenserait en armements. Il n'y aurait pas une île, pas un îlot des parages traversés par le jeune capitaine, qui ne serait reconnu, visité, fouillé. Ce que lady Franklin avait fait pour John Franklin, Mrs. Branican le ferait pour John Branican, et elle réussirait là où avait échoué la veuve de l'illustre amiral.
Depuis ce jour, ce que comprirent les amis de Dolly, c'était qu'il fallait l'aider dans cette nouvelle période de son existence, l'encourager à ses investigations, joindre leurs efforts aux siens. Et c'est ce que fit M. William Andrew, bien qu'il n'espérât guère un heureux résultat de tentatives qui auraient pour but de retrouver les survivants du naufrage. Aussi devint-il le conseiller le plus ardent de Mrs. Branican, appuyé en cela par le commandant du _Boundary_, dont le navire était alors à San-Diégo en état de désarmement. Le capitaine Ellis, homme résolu, sur lequel on pouvait compter, ami dévoué de John, reçut l'invitation de venir conférer avec Mrs. Branican et M. William Andrew.
Il y eut de fréquents entretiens à Prospect-House. Si riche qu'elle fût maintenant, Mrs. Branican n'avait pas voulu quitter ce modeste chalet. C'était là que John l'avait laissée en partant, c'est là qu'il la retrouverait à son retour. Rien ne devait être changé à sa manière de vivre, tant que son mari ne serait pas revenu à San-Diégo. Elle y mènerait la même existence avec la même simplicité, ne dépensant au delà de ses habitudes que pour subvenir aux frais de ses recherches et au budget de ses charités.
On le sut bientôt dans la ville. De là un redoublement de sympathie envers cette vaillante femme, qui ne voulait pas être veuve de John Branican. Sans qu'elle s'en doutât, on se passionnait à son égard, on l'admirait, on la vénérait même, car ses malheurs justifiaient qu'on allât pour elle jusqu'à la vénération. Non seulement nombre de gens faisaient des voeux pour la réussite de la campagne qu'elle se préparait à entreprendre, mais ils voulaient croire à son succès. Lorsque Dolly descendant des hauts quartiers se rendait soit à la maison Andrew, soit chez le capitaine Ellis, lorsqu'on l'apercevait, grave et sombre, serrée dans ses vêtements de deuil, vieillie de dix ans -- et elle en avait à peine vingt-cinq -- on se découvrait avec respect, on s'inclinait sur son passage. Mais elle ne voyait rien de ces déférences qui s'adressaient à sa personne.
Pendant les entretiens de Mrs. Branican, de M. William Andrew et du capitaine Ellis, le premier travail porta sur l'itinéraire que le _Franklin_ avait dû suivre. C'était ce qu'il importait d'établir avec une rigoureuse exactitude.
La maison Andrew avait expédié son navire, aux Indes après relâche à Singapore, et c'était dans ce port qu'il avait à livrer une partie de sa cargaison avant de se rendre aux Indes. Or, en gagnant le large dans l'ouest de la côte américaine, les probabilités étaient pour que le capitaine John fût allé prendre connaissance de l'archipel des Hawaï ou Sandwich. En quittant les zones de la Micronésie, le _Franklin_ avait dû rallier les Mariannes, les Philippines; puis, à travers la mer des Célèbes et le détroit de Mahkassar, gagner la mer de Java, limitée au sud par les îles de la Sonde, afin d'atteindre Singapore. À l'extrémité ouest du détroit de Malacca, formé par la presqu'île de ce nom et l'île de Java, se développe le golfe du Bengale, dans lequel, en dehors des îles Nicobar et des îles Andaman, des naufragés n'auraient pu trouver refuge. D'ailleurs, il était hors de doute que John Branican n'avait pas paru dans le golfe du Bengale. Or, du moment qu'il n'avait pas fait relâche à Singapore -- ce qui n'était que trop certain -- c'est qu'il n'avait pu dépasser la limite de la mer de Java et des îles de la Sonde.
Quant à supposer que le _Franklin_, au lieu de prendre les routes de la Malaisie, eût cherché à se rendre à Calcutta en suivant les difficiles passes du détroit de Torrès, le long de la côte septentrionale du continent australien, aucun marin ne l'eût admis. Le capitaine Ellis affirmait que jamais John Branican n'avait pu commettre cette inutile imprudence de se hasarder au milieu des dangers de ce détroit. Cette hypothèse fut absolument écartée: c'était uniquement sur les parages malaisiens que devaient se poursuivre les recherches.
En effet, dans les mers des Carolines, des Célèbes et de Java, les îles et les îlots se comptent par milliers, et c'était là seulement, s'il avait survécu à un accident de mer, que l'équipage du _Franklin_ pouvait être abandonné ou retenu par quelque tribu, sans aucun moyen de se rapatrier.
Ces divers points établis, il fut décidé qu'une expédition serait envoyée dans les mers de la Malaisie. Mrs. Branican fit une proposition à laquelle elle attachait une grande importance. Elle demanda au capitaine Ellis s'il lui conviendrait de prendre le commandement de cette expédition.
Le capitaine Ellis était libre alors, puisque le _Boundary_ avait été désarmé par la maison Andrew. Aussi, bien que surpris par l'inattendu de la proposition, il n'hésita pas à se mettre à la disposition de Mrs. Branican, avec l'acquiescement de M. William Andrew, qui l'en remercia vivement.
«Je ne fais que mon devoir, répondit-il, et, tout ce qui dépendra de moi pour retrouver les survivants du _Franklin_, je le ferai!... Si le capitaine est vivant...
-- John est vivant!» dit Mrs. Branican d'un ton si affirmatif que les plus incrédules n'auraient pas osé la contredire.
Le capitaine Ellis mit alors en discussion divers points qu'il était nécessaire de résoudre. Recruter un équipage digne de seconder ses efforts, cela se ferait sans difficultés. Mais restait la question du navire. Évidemment, il n'y avait pas à songer à utiliser le _Boundary_ pour une expédition de ce genre. Ce n'était pas un bâtiment à voiles qui pouvait entreprendre une telle campagne, il fallait un navire à vapeur.