Mistress Branican

Chapter 4

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Quelques coups d'aviron suffirent, et le capitaine Ellis, ayant reconnu Mrs. Branican, vint à la coupée, tandis qu'elle montait l'échelle, suivie de Jane, non sans avoir recommandé à la nourrice de bien tenir l'enfant. Le capitaine les conduisit sur la dunette, pendant que le second commençait ses préparatifs pour conduire le _Boundary_ au quai de San-Diégo.

«Monsieur Ellis, demanda tout d'abord Mrs. Branican, j'ai appris que vous avez rencontré le _Franklin_...

-- Oui, mistress, répondit le capitaine, et je puis vous affirmer qu'il était en bonne allure, ainsi que je l'ai fait connaître à M. William Andrew.

-- Vous l'avez vu... John?...

-- Le _Franklin_ et le _Boundary_ sont passés assez près à contre- bord pour que le capitaine Branican et moi, nous ayons pu échanger quelques paroles.

-- Oui!... vous l'avez vu!...» répéta Mrs. Branican, comme si, se parlant plutôt à elle-même, elle eût cherché dans le regard du capitaine un reflet de la vision du _Franklin_.

Mrs. Burker posa alors plusieurs questions que Dolly écoutait attentivement, bien que ses yeux fussent tournés vers l'horizon de mer, au delà du goulet.

«Ce jour-là, le temps était très maniable, répondit le capitaine Ellis, et le _Franklin_ courait grand largue sous toute sa voilure. Le capitaine John était sur la dunette, sa longue-vue à la main. Il avait lofé d'un quart pour s'approcher du _Boundary_, car je n'avais pu modifier ma route, étant au plus près et serrant le vent presque à ralinguer.»

Ces termes qu'employait le capitaine Ellis, Mrs. Branican n'en comprenait sans doute pas la signification précise. Mais, ce qu'elle retenait, c'est que celui qui lui parlait avait vu John, qu'il avait pu converser un instant avec lui.

«Lorsque nous avons été par le travers, ajouta-t-il, votre mari, mistress Branican, m'envoya un salut de la main, criant: «Tout va bien, Ellis! Dès votre arrivée à San-Diégo, donnez de mes nouvelles à ma femme... à ma chère Dolly!» Puis, les deux bâtiments se sont séparés, et n'ont pas tardé à se perdre de vue.

-- Et quel jour avez-vous rencontré le _Franklin_? demanda Mrs. Branican.

-- Le 23 mars, répondit le capitaine Ellis, à onze heures vingt- cinq du matin!»

Il fallut encore appuyer sur les détails, et le capitaine dut indiquer sur la carte le point précis où s'était fait ce croisement. C'était par 148° de longitude et 20° de latitude que le _Boundary_ avait rencontré le _Franklin_, c'est-à-dire à dix- sept cents milles au large de San-Diégo. Si le temps continuait à être favorable, -- et il y avait des chances pour qu'il le fût avec la belle saison qui s'affermissait -- le capitaine John ferait une belle et rapide navigation à travers les parages du Nord-Pacifique. En outre, comme il trouverait à charger dès son arrivée à Calcutta, il ne séjournerait que fort peu de temps dans la capitale de l'Inde, et son retour en Amérique s'effectuerait très promptement. L'absence du _Franklin_ serait donc limitée à quelques mois, conformément aux prévisions de la maison Andrew.

Pendant que le capitaine Ellis répondait tantôt aux questions de Mrs. Burker, tantôt aux questions de Mrs. Branican, celle-ci, toujours entraînée par son imagination, se figurait qu'elle était à bord du _Franklin_!... Ce n'était pas Ellis... c'était John, qui lui disait ces choses... C'était sa voix qu'elle croyait entendre...

En ce moment, le second monta sur la dunette et prévint le capitaine que les préparatifs allaient prendre fin. Les matelots, placés sur le gaillard d'avant, n'attendaient plus qu'un ordre pour déhaler le navire.

Le capitaine Ellis offrit alors à Mrs. Branican de la faire remettre à terre, à moins qu'elle ne préférât rester à bord; Dans ce cas, elle pourrait traverser la baie sur le _Boundary_, et débarquerait, lorsqu'il aurait accosté le wharf. Ce serait l'affaire de deux heures au plus.

Mrs. Branican eût très volontiers accepté l'offre du capitaine. Mais elle était attendue à déjeuner pour midi. Elle comprit que Jane, après ce que lui avait dit la mulâtresse, serait très inquiète de ne pas être de retour chez elle, en même temps que son mari. Elle pria donc le capitaine Ellis de la faire reconduire à l'appontement, afin de ne pas manquer le premier départ de la steam-launch.

Des ordres furent donnés en conséquence. Mrs. Branican et Mrs. Burker prirent congé du capitaine, après que celui-ci eut baisé les bonnes joues du petit Wat. Puis, toutes deux, précédant la nourrice, s'embarquèrent dans le canot du bord, qui les ramena à l'appontement.

En attendant l'arrivée de la steam-launch, qui venait de quitter le quai de San-Diégo, Mrs. Branican regarda avec un vif intérêt les manoeuvres du _Boundary_. Au rude chant du maître d'équipage, les matelots viraient l'ancre, le trois-mâts gagnait sur sa chaîne, tandis que le second faisait hisser le grand foc, la trinquette et la brigantine. Sous cette voilure, il irait aisément à son poste avec le flot portant.

Bientôt l'embarcation à vapeur eut accosté. Puis elle envoya quelques coups de sifflet pour appeler les passagers, et deux ou trois retardataires pressèrent le pas, en remontant la pointe devant l'hôtel Coronado.

La steam-launch ne devait stationner que cinq minutes. Mrs. Branican, Jane Burker, la nourrice y prirent place et vinrent s'asseoir sur la banquette de tribord, tandis que les autres passagers -- une vingtaine environ -- allaient et venaient, en se promenant de l'avant à l'arrière du pont. Un dernier coup de sifflet fut lancé, l'hélice se mit en mouvement, et l'embarcation s'éloigna de la côte.

Il n'était que onze heures et demie, et Mrs. Branican serait donc rentrée à temps à la maison de Fleet Street, puisque la traversée de la baie s'accomplissait en un quart d'heure. À mesure que l'embarcation s'éloignait, les regards de Dolly restaient fixés sur le _Boundary_. L'ancre était à pic, les voiles éventées, et le bâtiment commençait à quitter son mouillage. Quand il serait amarré devant le wharf de San-Diégo, Dolly pourrait rendre visite aussi souvent qu'il lui plairait au capitaine Ellis.

La steam-launch filait avec rapidité. Les maisons de la ville grandissaient sur le pittoresque amphithéâtre dont elles occupent les divers étages. Il n'y avait plus qu'un quart de mille pour atteindre le débarcadère.

«Attention...» cria en ce moment un des marins, posté à l'avant de l'embarcation.

Et il se retourna vers l'homme de barre, qui se tenait debout sur une petite passerelle en avant de la cheminée.

Ayant entendu ce cri, Mrs. Branican regarda du côté du port, où se faisait alors une manoeuvre, qui attirait également l'attention des autres passagers. Aussi la plupart s'étaient-ils portés vers l'avant.

Un grand brick-goélette, qui venait de se dégager des navires rangés le long des quais, appareillait pour sortir de la baie, son avant dirigé vers la pointe Island. Il était aidé par un remorqueur qui devait le conduire en dehors du goulet, et il prenait déjà une certaine vitesse.

Ce brick-goélette se trouvait sur la route de l'embarcation à vapeur, et même assez près, pour qu'il fût urgent de l'éviter en passant à son arrière. C'est ce qui avait motivé le cri du matelot à l'homme de barre.

Un sentiment d'inquiétude saisit les passagers -- inquiétude d'autant plus justifiée que le port était encombré de navires, mouillés çà et là sur leurs ancres. Aussi, par un mouvement bien naturel, reculèrent-ils vers l'arrière.

La manoeuvre était tout indiquée: il fallait stopper, afin de faire place au remorqueur et au brick, et ne se remettre en marche que lorsque le passage serait libre. Quelques chaloupes de pêche, lancées dans le vent, rendaient encore le passage plus difficile, tandis qu'elles croisaient devant les quais de San-Diégo.

«Attention! répéta le matelot de l'avant.

-- Oui!... oui! répondit l'homme de barre. Il n'y a rien à craindre!... J'ai du large assez!»

Mais, gêné par la brusque apparition d'un grand steamer qui le suivait, le remorqueur fit un mouvement auquel on ne pouvait s'attendre, et revint en grand sur bâbord.

Des cris se firent entendre, auxquels se joignirent ceux de l'équipage du brick-goélette, qui cherchait à aider la manoeuvre du remorqueur en gouvernant dans la même direction.

C'est à peine si vingt pieds séparaient alors le remorqueur de la steam-launch.

Jane, très effrayée, s'était redressée. Mrs. Branican, par une impulsion instinctive, avait pris le petit Wat des bras de sa nourrice et le serrait contre elle.

«Sur tribord!... Sur tribord!» cria vivement le capitaine du remorqueur au timonier de l'embarcation, en lui indiquant du geste la direction à suivre.

Cet homme n'avait point perdu son sang-froid, et il donna un violent coup de barre, afin de se rejeter hors de la route du remorqueur, car celui-ci était dans l'impossibilité de stopper, le brick-goélette ayant déjà pris un peu d'erre et risquant de l'aborder par son flanc.

Sous le coup de barre qui lui avait été vigoureusement imprimé, la steam-launch donna brusquement la bande sur tribord, et, ce qui est presque inévitable, les passagers, perdant l'équilibre, se jetèrent tous de ce côté.

Nouveaux cris qui, cette fois, furent des cris d'épouvante, puisqu'on put croire que l'embarcation allait chavirer sous cette surcharge.

À cet instant, Mrs. Branican, qui se trouvait debout près de la lisse, ne pouvant reprendre son aplomb, fut projetée par-dessus le bord, avec son enfant.

Le brick-goélette rasait alors l'embarcation sans la toucher, et tout danger d'abordage était écarté définitivement.

«Dolly!... Dolly!» s'écria Jane, qu'un des passagers retint au moment où elle allait tomber.

Soudain, un matelot de la steam-launch s'élança sans hésiter par- dessus la lisse, au secours de Mrs. Branican et du bébé.

Dolly, soutenue par ses vêtements, flottait à la surface de l'eau; elle tenait son enfant entre ses bras, mais elle allait couler à fond lorsque le matelot arriva près d'elle.

L'embarcation ayant stoppé presque aussitôt, il ne serait pas difficile à ce matelot, vigoureux et bon nageur, de la rejoindre en ramenant Mrs. Branican. Par malheur, au moment où il venait de la saisir par la taille, les bras de la malheureuse femme s'étaient ouverts, tandis qu'elle se débattait à demi suffoquée, et l'enfant avait disparu.

Lorsque Dolly eut été hissée à bord et déposée sur le pont, elle avait entièrement perdu connaissance.

De nouveau, ce courageux matelot -- c'était un homme de trente ans, nommé Zach Fren -- se jeta à la mer, plongea à plusieurs reprises, fouilla les eaux autour de l'embarcation... Ce fut vainement... Il ne put retrouver l'enfant, qui avait été entraîné par un courant de dessous.

Pendant ce temps, les passagers donnaient à Mrs. Branican tous les soins que réclamait son état. Jane, éperdue, la nourrice, affolée, essayaient de la faire revenir à elle. La steam-launch, immobile, attendait que Zach Fren eût renoncé à tout espoir de sauver le petit Wat.

Enfin Dolly commença à reprendre ses sens. Elle balbutia le nom de Wat, ses yeux s'ouvrirent, et son premier cri fut:

«Mon enfant!»

Elle aperçut Zach Fren qui remontait à bord pour la dernière fois... Wat n'était pas dans ses bras.

«Mon enfant!» cria encore Dolly.

Puis, se redressant, elle repoussa ceux qui l'entouraient, et courut vers l'arrière.

Et, si on ne l'eût empêchée, elle se fût précipitée pardessus le bord...

Il fallut maintenir la malheureuse femme, tandis que la steam- launch reprenait sa marche vers le quai de San-Diégo.

Mrs. Branican, la figure convulsée, les mains crispées, était retombée sur le pont, sans mouvement.

Quelques minutes après, l'embarcation avait atteint le débarcadère, et Dolly était transportée dans la maison de Jane. Len Burker venait de rentrer. Sur son ordre, la mulâtresse courut chercher un médecin.

Celui-ci arriva bientôt, et ce ne fut pas sans des soins prolongés qu'il parvint à rappeler à la vie Mrs. Branican.

Dolly le regarda, l'oeil fixe, et dit:

«Qu'y a-t-il?... Que s'est-il passé?... Ah!... je sais!...»

Puis, souriant:

«C'est mon John... Il revient... il revient!... s'écria-t-elle. Il va retrouver sa femme et son enfant!... John!... voilà mon John!...»

Mrs. Branican avait perdu la raison.

V

Trois mois se passent

Comment peindre l'effet que produisit à San-Diégo cette double catastrophe, la mort de l'enfant... la folie de la mère! On sait de quelle sympathie la population entourait la famille Branican, quel intérêt inspirait le jeune capitaine du _Franklin_. Il était parti depuis quinze jours à peine et il n'était plus père... Sa malheureuse femme était folle!... À son retour, dans sa maison vide, il ne retrouverait plus ni les sourires de son petit Wat, ni les tendresses de Dolly, qui ne le reconnaîtrait même pas!... Le jour où le _Franklin_ rentrerait au port, il ne serait pas salué par les hurras de la ville!

Mais il ne fallait pas attendre son retour pour que John Branican fût instruit de l'horrible malheur qui venait de le frapper. M. William Andrew ne pouvait pas laisser le jeune capitaine dans l'ignorance de ce qui s'était passé, à la merci de quelque circonstance fortuite qui lui apprendrait cette effroyable catastrophe. Il fallait immédiatement expédier une dépêche à l'un des correspondants de Singapore. De cette façon, le capitaine John connaîtrait l'affreuse vérité avant d'arriver aux Indes.

Cependant M. William Andrew ne voulut pas envoyer tout de suite cette dépêche. Peut-être la raison de Dolly n'était-elle pas irrémédiablement perdue! Savait-on si les soins qui l'entoureraient ne lui rendraient pas la possession d'elle- même?... Pourquoi frapper John d'un double coup, en lui apprenant la mort de son enfant et la folie de sa femme, si cette folie devait guérir à court terme?

Après s'être entretenu avec Len et Jane Burker, M. William Andrew prit le parti de surseoir jusqu'au moment où les médecins se seraient définitivement prononcés sur l'état mental de Dolly. Ces cas d'aliénation subite ne laissent-ils pas plus d'espoir de guérison que ceux qui sont dus à une lente désorganisation de la vie intellectuelle? Oui!... et il convenait d'attendre quelques jours, ou même quelques semaines.

Cependant la ville était plongée dans la consternation. On ne cessait d'affluer à la maison de Fleet Street, afin d'avoir des nouvelles de Mrs. Branican. Entre temps, des recherches minutieuses avaient été opérées afin de retrouver le corps de l'enfant: elles n'avaient point abouti. Vraisemblablement, ce corps avait été entraîné par le flot, puis repris par la marée descendante. Le pauvre petit être n'aurait pas même une tombe sur laquelle sa mère viendrait prier, si elle recouvrait la raison!

D'abord, les médecins purent constater que la folie de Dolly affectait la forme d'une mélancolie douce. Nulle crise nerveuse, aucune de ces violences inconscientes, qui obligent à renfermer les malades et à leur rendre tout mouvement impossible. Il ne parut donc pas nécessaire de se précautionner contre ces excès auxquels se portent souvent les aliénés, soit contre autrui, soit contre eux-mêmes. Dolly n'était plus qu'un corps sans âme, une intelligence dans laquelle il ne restait aucun souvenir de cet horrible malheur. Ses yeux étaient secs, son regard éteint. Elle semblait ne plus voir, elle semblait ne plus entendre. Elle n'était plus de ce monde. Elle ne vivait que de la vie matérielle.

Tel fut l'état de Mrs. Branican pendant le premier mois qui suivit l'accident. On avait examiné la question de savoir s'il conviendrait de la mettre dans une maison de santé, où des soins spéciaux lui seraient donnés. C'était l'avis de M. William Andrew; et il eût été suivi sans une proposition de Len Burker qui modifia cette détermination.

Len Burker, étant venu trouver M. William Andrew à son bureau, lui dit:

«Nous en sommes certains maintenant, la folie de Dolly n'a point un caractère dangereux qui nécessite de l'enfermer, et puisqu'elle n'a pas d'autre famille que nous, nous demandons à la garder. Dolly aimait beaucoup ma femme, et qui sait si l'intervention de Jane ne sera pas plus efficace que celle des étrangers? Si des crises survenaient plus tard, il serait temps d'aviser et de prendre des mesures en conséquence. -- Qu'en pensez-vous, monsieur Andrew?»

L'honorable armateur ne répondit pas sans quelque hésitation, car il n'éprouvait que peu de sympathie pour Len Burker, bien qu'il ne sût rien de sa situation si compromise alors et n'eût point lieu de suspecter son honorabilité. Après tout, l'amitié que Dolly et Jane éprouvaient l'une pour l'autre était profonde, et, puisque Mrs. Burker était sa seule parente, mieux valait évidemment que Dolly fût confiée à sa garde. L'essentiel, c'était que la malheureuse femme pût être constamment et affectueusement entourée des soins qu'exigeait son état.

«Puisque vous voulez assumer cette tâche, répondit M. William Andrew, je ne vois aucun inconvénient, monsieur Burker, à ce que Dolly soit remise à sa cousine, dont le dévouement ne peut être mis en doute...

-- Dévouement qui ne lui manquera jamais!» ajouta Len Burker.

Mais il dit cela de ce ton froid, positif, déplaisant, dont il ne pouvait se défaire.

«Votre démarche est honorable, reprit alors M. William Andrew. Une simple observation, toutefois: je me demande si, dans votre maison de Fleet Street, au milieu de ce quartier bruyant du commerce, la pauvre Dolly sera placée dans des conditions favorables à son rétablissement. C'est du calme qu'il lui faut, du grand air...

-- Aussi, répondit Len Burker, notre intention est-elle de la ramener à Prospect-House et d'y demeurer avec elle. Ce chalet lui est familier, et la vue des objets auxquels elle était habituée pourra exercer une influence salutaire sur son esprit. Là, elle sera à l'abri des importunités... La campagne est à sa porte... Jane lui fera faire quelques promenades dans les environs qu'elle connaît, qu'elle parcourait avec son petit enfant... Ce que je propose, John ne l'approuverait-il pas, s'il était là?... Et que pensera-t-il à son retour, s'il trouve sa femme dans une maison de santé, confiée à des mains mercenaires?... Monsieur Andrew, il ne faut rien négliger de ce qui serait de nature à exercer quelque influence sur l'esprit de notre malheureuse parente.»

Cette réponse était évidemment dictée par de bons sentiments. Mais pourquoi les paroles de cet homme semblaient-elles toujours ne pouvoir inspirer de la confiance? Quoi qu'il en fût, sa proposition, dans les conditions où il la présentait, méritait d'être acceptée, et M. William Andrew ne put que l'en remercier, en ajoutant que le capitaine John lui en aurait une profonde reconnaissance.

Le 27 avril, Mrs. Branican fut transportée à Prospect-House, où Jane et Len Burker vinrent, dès le soir, s'installer. Cette détermination reçut l'approbation générale.

On devine à quel mobile obéissait Len Burker. Le jour même de la catastrophe, il avait eu, on ne l'a point oublié, l'intention d'entretenir Dolly d'une certaine affaire. Cette affaire consistait précisément en une certaine somme d'argent qu'il se proposait de lui emprunter. Mais, depuis cette époque, la situation avait changé. Il était probable que Len Burker serait chargé des intérêts de sa parente, peut-être en qualité de tuteur, et, dans ces fonctions, il se procurerait des ressources, illicites sans doute, mais qui lui permettraient de gagner du temps. C'était bien ce qu'avait pressenti Jane, et, si elle était heureuse de pouvoir se consacrer tout entière à sa Dolly, elle tremblait en soupçonnant les projets que son mari allait poursuivre sous le couvert d'un sentiment d'humanité.

L'existence fut donc organisée en ces conditions nouvelles à Prospect-House. On installa Dolly dans cette chambre, d'où elle n'était sortie que pour courir au-devant d'un épouvantable malheur. Ce n'était plus la mère qui y rentrait, c'était un être privé de raison. Ce chalet si aimé, ce salon, où quelques photographies conservaient le souvenir de l'absent, ce jardin où tous deux avaient vécu de si heureux jours, ne lui rappelèrent rien de l'existence passée. Jane occupait la chambre contiguë à celle de Mrs. Branican, et Len Burker avait fait la sienne de la salle du rez-de-chaussée, qui servait de cabinet au capitaine John.

À partir de ce jour, Len Burker reprit ses occupations habituelles. Chaque matin, il descendait à San-Diégo, à son office de Fleet Street, où se continuait son train d'affaires. Mais ce qu'on aurait pu observer, c'est qu'il ne manquait jamais de revenir chaque soir à Prospect-House, et bientôt il ne fit plus que de courtes absences en dehors de la ville.

Il va sans dire que la mulâtresse avait suivi son maître dans sa nouvelle demeure, où elle serait ce qu'elle avait été partout et toujours, une créature sur le dévouement de laquelle il pouvait absolument compter. La nourrice du petit Wat avait été congédiée, bien qu'elle eût offert de se consacrer au service de Mrs. Branican. Quant à la servante, elle était provisoirement conservée au chalet pour les besoins auxquels Nô seule n'aurait guère pu suffire.

D'ailleurs, personne n'aurait valu Jane pour les soins affectueux et assidus qu'exigeait l'état de Dolly. Son amitié s'était augmentée, s'il est possible, depuis la mort de l'enfant dont elle s'accusait d'avoir été la cause première. Si elle n'était pas venue trouver Dolly à Prospect-House, si elle ne lui avait pas suggéré l'idée d'aller rendre visite au capitaine du _Boundary_, cet enfant serait aujourd'hui près de sa mère, la consolant des longues heures de l'absence!... Dolly n'aurait pas perdu la raison!

Il entrait, sans doute, dans les intentions de Len Burker que les soins de Jane parussent suffisants à ceux qui s'intéressaient à la situation de Mrs. Branican. M. William Andrew dut même reconnaître que la pauvre femme ne pouvait être en de meilleures mains. Au cours de ses visites, il observait surtout si l'état de Dolly avait quelque tendance à s'améliorer. Il voulait encore espérer que la première dépêche, adressée au capitaine John à Singapore ou aux Indes, ne lui annoncerait pas un double malheur, son enfant mort... sa femme... N'était-ce pas comme si elle fût morte, elle aussi! Eh bien, non! Il ne pouvait croire que Dolly, dans la force de la jeunesse, dont l'esprit était si élevé, le caractère si énergique, eût été irrémédiablement frappée dans son intelligence! N'était-ce pas seulement un feu caché sous les cendres?... Quelque étincelle ne le rallumerait-il pas un jour?... Et pourtant, cinq semaines s'étaient déjà écoulées, et aucun éclair de raison n'avait dissipé les ténèbres. Devant une folie calme, réservée, languissante, que ne troublait aucune surexcitation physiologique, les médecins ne semblaient point garder le plus léger espoir, et ils ne tardèrent pas à cesser leurs visites. Bientôt même, M. William Andrew, désespérant une guérison, ne vint que plus rarement à Prospect-House, tant il lui était pénible de se trouver devant cette infortunée, si indifférente, et si inconsciente à la fois.

Lorsque Len Burker était obligé, pour un motif ou un autre, de passer une journée au dehors, la mulâtresse avait ordre de surveiller de très près Mrs. Branican. Sans chercher à gêner en rien les soins de Jane, elle ne la laissait presque jamais seule avec Dolly, et rapportait fidèlement à son maître tout ce qu'elle avait remarqué dans l'état de la malade. Elle s'ingéniait à éconduire les quelques personnes qui venaient encore prendre des nouvelles au chalet. C'était contraire aux recommandations des médecins, disait-elle... Il fallait un calme absolu... Ces dérangements pouvaient provoquer des crises... Et Mrs. Burker elle-même donnait raison à Nô, quand elle éloignait les visiteurs comme des importuns, qui n'avaient que faire à Prospect-House. Aussi l'isolement se faisait-il autour de Mrs. Branican.