Chapter 30
Voilà ce qu'avait fait Len Burker, voilà comment il était arrivé à son but, et, maintenant, on va voir quel parti il allait tirer de cette situation.
C'était vers huit heures du matin, le 23, que la porte de la hutte s'était ouverte. John Branican venait de se trouver en présence de Len Burker.
Quinze ans s'étaient écoulés depuis le jour où le capitaine lui avait serré une dernière fois la main au départ du _Franklin_ du port de San-Diégo. Il ne le reconnut pas, mais Len Burker fut frappé de ce que John eût si peu changé relativement. Vieilli, sans doute -- il avait quarante-trois ans alors -- mais moins qu'on aurait pu le croire après un si long séjour chez les indigènes, il avait toujours ses traits accentués, ce regard résolu dont le feu ne s'était point éteint, son épaisse chevelure, blanchie il est vrai. Resté solide et robuste, John, mieux que Harry Felton peut-être, eût supporté les fatigues d'une évasion à travers les déserts australiens -- fatigues auxquelles son compagnon avait succombé.
En apercevant Len Burker, le capitaine John recula tout d'abord. C'était la première fois qu'il se trouvait en face d'un blanc depuis qu'il était prisonnier des Indas. C'était la première fois qu'un étranger allait lui adresser la parole.
«Qui êtes-vous? demanda-t-il.
-- Un Américain de San-Diégo.
-- De San-Diégo?...
-- Je suis Len Burker...
-- Vous!»
Le capitaine John s'élança vers Len Burker, il lui prit les mains, il l'entoura de ses bras... Quoi?... Cet homme était Len Burker... Non!... c'était impossible... Il n'y avait là qu'une apparence... John avait mal entendu... Il était sous l'influence d'une hallucination... Len Burker... le mari de Jane... Et, en ce moment, le capitaine John ne songeait guère à l'antipathie que Len Burker lui inspirait autrefois, à l'homme qu'il avait si justement suspecté!
«Len Burker! répéta-t-il.
-- Moi-même, John.
-- Ici... dans cette région!... Ah!... vous aussi, Len... vous avez été fait prisonnier...»
Comment John aurait-il pu s'expliquer autrement la présence de Len Burker au campement des Indas?
«Non, se hâta de répondre Len Burker, non, John, et je ne suis venu que pour vous racheter au chef de cette tribu... pour vous délivrer...
-- Me délivrer!»
Le capitaine John ne parvint à se dominer qu'au prix d'un violent effort. Il lui semblait qu'il allait devenir fou, que sa raison était sur le point de l'abandonner...
Enfin, lorsqu'il fut redevenu maître de lui, il eut la pensée de se jeter hors de la hutte... Il n'osa pas... Len Burker lui avait parlé de sa délivrance!... Mais était-il libre?... Et Willi!... Et les Indas?...
«Parlez, Len, parlez!» dit-il, après s'être croisé les bras, comme s'il eût voulu empêcher sa poitrine d'éclater.
Alors Len Burker, fidèle au plan qu'il avait formé de ne dire qu'une partie des choses et de s'attribuer tout le mérite de cette campagne, allait raconter les faits à sa façon, lorsque John, d'une voix étranglée par l'émotion, s'écria:
«Et Dolly?... Dolly?...
-- Elle est vivante, John.
-- Et Wat... mon enfant?...
-- Vivants... tous deux... et tous deux... à San-Diégo.
-- Ma femme... mon fils!...» murmura John, dont les yeux se noyèrent de larmes.
Puis il ajouta:
«Maintenant, parlez... Len... parlez!... J'ai la force de vous entendre!»
Et Len Burker, poussant l'effronterie jusqu'à le regarder en face, lui dit:
«John, il y a quelques années, lorsque personne ne pouvait plus mettre en doute la perte du _Franklin_, ma femme et moi nous dûmes quitter San-Diégo et l'Amérique. De graves intérêts m'appelaient en Australie, et je me rendis à Sydney, où j'avais fondé un comptoir. Depuis notre départ, Jane et Dolly ne cessèrent jamais de rester en correspondance, car vous savez quelle affection les unissait l'une à l'autre, affection que ni le temps ni la distance ne pouvaient affaiblir.
-- Oui... je sais! répondit John. Dolly et Jane étaient deux amies, et la séparation a dû être cruelle!
-- Très cruelle, John, reprit Len Burker, mais, après quelques années, le jour était arrivé où cette séparation allait prendre fin. Il y a onze mois environ, nous nous préparions à quitter l'Australie pour retourner à San-Diégo, lorsqu'une nouvelle inattendue suspendit nos projets de départ. On venait d'apprendre ce qu'était devenu le _Franklin_, en quels parages il s'était perdu, et, en même temps, le bruit se répandait que le seul survivant du naufrage était prisonnier d'une tribu australienne, que c'était vous, John...
-- Mais comment a-t-on pu savoir, Len?... Est-ce que Harry Felton?...
-- Oui, cette nouvelle avait été rapportée par Harry Felton. Presque au terme de son voyage, votre compagnon avait été recueilli sur les bords du Parru, dans le sud du Queensland, et transporté à Sydney...
-- Harry... mon brave Harry!... s'écria le capitaine John. Ah! je savais bien qu'il ne m'oublierait pas!... Dès qu'il a été rendu à Sydney, il a organisé une expédition...
-- Il est mort, répondit Len Burker, mort des fatigues qu'il avait éprouvées!
-- Mort!... répéta John. Mon Dieu... mort!... Harry Felton... Harry!»
Et des larmes coulèrent de ses yeux.
«Mais, avant de mourir, reprit Len Burker, Harry Felton avait pu raconter les événements qui suivirent la catastrophe du _Franklin_, le naufrage sur les récifs de l'île Browse, dire comment vous aviez atteint l'ouest du continent... C'est à son chevet que moi... j'ai tout appris de sa bouche... tout!... Puis, ses yeux se sont fermés, John, tandis qu'il prononçait votre nom...
-- Harry!... mon pauvre Harry!...» murmurait John, à la pensée de ces effroyables misères auxquelles avait succombé ce fidèle compagnon qu'il ne devait plus revoir.
«John, reprit Len Burker, la perte du _Franklin_, dont on était sans nouvelles depuis quatorze ans, avait eu un retentissement considérable. Vous jugez de l'effet qui se produisit, lorsque le bruit se répandit que vous étiez vivant... Harry Felton vous avait laissé, quelques mois auparavant, prisonnier d'une tribu du nord... Je fis immédiatement passer un télégramme à Dolly, en la prévenant que j'allais me mettre en route pour vous retirer des mains des Indas, car ce ne devait être qu'une question de rançon, d'après ce qu'avait dit Harry Felton. Puis, ayant organisé une caravane dont j'ai pris la direction, Jane et moi nous avons quitté Sydney. Voilà de cela sept mois... Il ne nous a pas fallu moins que ce temps pour atteindre la Fitz-Roy... Enfin, Dieu aidant, nous sommes arrivés au campement des Indas...
-- Merci, Len, merci!... s'écria le capitaine John. Ce que vous avez fait pour moi...
-- Vous l'auriez fait pour moi en pareilles circonstances, répondit Len Burker.
-- Certes!... Et votre femme, Len, cette courageuse Jane, qui n'a pas craint de braver tant de fatigues, où est-elle?...
-- À trois jours de marche en amont, avec deux de mes hommes, répondit Len Burker.
-- Je vais donc la voir...
-- Oui, John, et si elle n'est pas ici, c'est que je n'ai pas voulu qu'elle m'accompagnât, ne sachant trop quel accueil les indigènes feraient à notre petite caravane...
-- Mais vous n'êtes pas venu seul? demanda le capitaine John.
-- Non, j'ai là mon escorte, composée d'une douzaine de noirs. Il y a deux jours que je suis arrivé dans cette vallée...
-- Deux jours?...
-- Oui, et je les ai employés à conclure mon marché. Ce Willi tenait à vous, mon cher John... Il connaissait votre importance... ou plutôt votre valeur. Il a fallu longuement discuter pour obtenir qu'il vous rendît la liberté contre rançon...
-- Alors je suis libre?...
-- Aussi libre que je le suis moi-même.
-- Mais les indigènes?...
-- Ils sont partis avec leur chef, et il n'y a plus que nous au campement.
-- Partis?... s'écria John.
-- Voyez!»
Le capitaine John s'élança d'un bond hors de la hutte.
En ce moment, sur le bord de la rivière, il n'y avait que les noirs de l'escorte de Len Burker: les Indas n'étaient plus là.
On voit ce qu'il y avait de vrai et de mensonger dans le récit de Len Burker. De la folie de mistress Branican, il n'avait rien dit. De la fortune qui était échue à Dolly par la mort d'Edward Starter, il n'avait pas parlé. Rien, non plus, des tentatives faites par le _Dolly-Hope_ à travers les parages de la mer des Philippines et le détroit de Torrès pendant les années 1879 et 1882. Rien de ce qui s'était passé entre Mrs. Branican et Harry Felton à son lit de mort. Rien enfin de l'expédition organisée par cette intrépide femme, maintenant abandonnée au milieu du Great- Sandy-Desert, et dont lui, l'indigne Burker, s'attribuait le mérite. C'était lui qui avait tout fait, c'était, lui qui, au risque de sa vie, avait délivré le capitaine John!
Et comment John aurait-il pu mettre en doute la véracité de ce récit? Comment n'aurait-il pas remercié avec effusion celui qui, après tant de périls, venait de l'arracher aux Indas, celui qui allait le rendre à sa femme et à son enfant?
C'est ce qu'il fit, et en termes qui auraient touché un être moins dénaturé. Mais le remords n'avait plus prise sur la conscience de Len Burker, et rien ne l'empêcherait d'aller jusqu'à l'accomplissement de ses criminels projets. Maintenant John Branican se hâterait de le suivre jusqu'au campement où Jane l'attendait... Pourquoi eût-il hésité?... Et, pendant ce trajet, Len Burker trouverait l'occasion de le faire disparaître, sans être soupçonné des noirs de son escorte, qui ne pourraient témoigner ultérieurement contre lui...
Le capitaine John étant impatient de partir, il fut convenu que le départ s'effectuerait le jour même. Son plus vif désir était de revoir Jane, l'amie dévouée de sa femme, de lui parler de Dolly et de leur enfant, de M. William Andrew, de tous ceux qu'il retrouverait à San-Diégo...
On se mit en route dans l'après-midi du 23 avril. Len Burker avait des vivres pour quelques jours. Pendant le voyage, la Fitz-Roy devait fournir l'eau nécessaire à la petite caravane. Les chameaux, qui servaient de montures à John et à Len Burker, leur permettraient au besoin de devancer leur escorte de quelques étapes. Cela faciliterait les desseins de Len Burker... Il ne fallait pas que le capitaine John arrivât au campement... et il n'y arriverait pas.
À huit heures du soir, Len Burker s'établit sur la rive gauche de la rivière pour y passer la nuit. Il était encore trop éloigné, pour mettre à exécution son projet de devancer l'escorte, au milieu de ces régions où quelques mauvaises rencontres étaient toujours à craindre.
Aussi, le lendemain, dès l'aube, reprit-il sa marche avec ses compagnons.
La journée suivante se partagea en deux étapes, qui ne furent interrompues que par une halte de deux heures. Il n'était pas toujours facile de suivre le cours de la Fitz-Roy, dont les berges étaient tantôt coupées de profondes entailles, tantôt barrées par des massifs inextricables de gommiers et d'eucalyptus, ce qui obligeait à faire de longs détours.
La journée avait été très dure, et, après leur repas, les noirs s'endormirent.
Quelques instants plus tard, le capitaine John était plongé dans un profond sommeil.
Il y avait peut-être là une occasion dont Len Burker aurait pu profiter, car il ne dormait pas, lui. Frapper John, traîner son cadavre à une vingtaine de pas, le précipiter dans la rivière, il semblait même que les circonstances se réunissaient pour faciliter la perpétration de ce crime. Puis, le lendemain, au moment du départ, on aurait vainement cherché le capitaine John...
Vers les deux heures du matin, Len Burker, se relevant sans bruit, rampa vers sa victime, un poignard à la main, et il allait le frapper, lorsque John se réveilla.
«J'avais cru vous entendre m'appeler? dit Len Burker.
-- Non, mon cher Len, répondit John. Au moment où je me suis réveillé, je rêvais de ma chère Dolly et de notre enfant!»
À six heures, le capitaine John et Len Burker reprirent leur route le long de la Fitz-Roy.
Pendant la halte de midi, Len Burker, décidé à en finir puisqu'il devait arriver le soir même au campement, proposa à John de devancer leur escorte.
John accepta, car il lui tardait d'être près de Jane, de pouvoir lui parler plus intimement qu'il n'avait pu le faire avec Len Burker.
Tous deux allaient donc partir, lorsqu'un des noirs signala, à quelques centaines de pas, un blanc qui s'avançait, non sans prendre certaines précautions.
Un cri échappa à Len Burker...
Il avait reconnu Godfrey.
XV
Le dernier campement
Poussé par une sorte d'instinct, sans presque avoir conscience de ce qu'il faisait, le capitaine John venait de se précipiter au- devant du jeune garçon.
Len Burker était resté immobile, comme si ses pieds eussent été cloués au sol.
Godfrey en face de lui... Godfrey, le fils de Dolly et de John! Mais la caravane de Mrs. Branican n'avait donc pas succombé?... Elle était donc là... à quelques milles... à quelques centaines de pas... à moins que Godfrey fût le seul survivant de ceux que le misérable avait abandonnés?
Quoi qu'il en soit, cette rencontre si inattendue pouvait anéantir tout le plan de Len Burker. Si le jeune novice parlait, il dirait que Mrs. Branican était à la tête de cette expédition... Il dirait que Dolly avait affronté mille fatigues, mille dangers au milieu des déserts australiens pour porter secours à son mari... Il dirait qu'elle était là... qu'elle le suivait en remontant le cours de la Fitz-Roy...
Et cela était, en effet.
Le matin du 22 mars, après l'abandon de Len Burker, la petite caravane s'était remise en marche dans la direction du nord-ouest. Le 8 avril, on le sait, ces pauvres gens, épuisés par la faim, torturés par la soif, étaient tombés à demi morts.
Soutenue par une force supérieure, Mrs. Branican avait essayé de ranimer ses compagnons, les suppliant de se remettre en marche, de faire un dernier effort pour atteindre cette rivière où ils pourraient trouver quelques ressources... C'était comme si elle se fût adressée à des cadavres, et Godfrey lui-même avait perdu connaissance.
Mais l'âme de l'expédition survivait en Dolly, et Dolly fit ce que ses compagnons ne pouvaient plus faire. C'était vers le nord-ouest qu'ils se dirigeaient, c'était de ce côté que Tom Marix et Zach Fren avaient tendu leurs bras défaillants... Dolly s'élança dans cette direction.
À travers la plaine qui se développait à perte de vue vers le couchant, sans vivres, sans moyens de transport, qu'espérait cette énergique femme?... Son but était-il de gagner la Fitz-Roy, d'aller chercher assistance soit chez les blancs du littoral, soit chez les indigènes nomades?... Elle ne savait, mais elle fit ainsi quelques milles -- une vingtaine en trois jours. Pourtant, ses forces la trahirent, elle tomba à son tour, et elle serait morte, si un secours ne lui fût arrivé -- providentiellement, on peut le dire.
Vers cette époque, la police noire battait l'estrade sur la limite du Great-Sandy-Desert. Après avoir laissé une escouade près de la Fitz-Roy, son chef, le mani, était venu opérer une reconnaissance dans cette partie de la province avec une soixantaine d'hommes.
Ce fut lui qui rencontra Mrs. Branican. Dès qu'elle eut repris connaissance, elle put dire où étaient ses compagnons, et on la ramena vers eux. Le mani et ses hommes parvinrent à ranimer ces pauvres gens, dont pas un n'eût été retrouvé vivant vingt-quatre heures plus tard.
Tom Marix, qui avait autrefois connu le mani dans la province du Queensland, lui fit le récit de ce qui s'était passé depuis le départ d'Adélaïde. Cet officier n'ignorait pas dans quel but une caravane, dirigée par Mrs. Branican, était engagée à travers les lointaines régions du nord-ouest, et, puisque la Providence voulait qu'il pût la secourir, il lui offrit de se joindre à elle. Et, quand Tom Marix eut parlé des Indas, le mani répondit que cette tribu occupait en ce moment les bords de la Fitz-Roy, à moins de soixante milles.
Il n'y avait pas de temps à perdre, si l'on voulait déjouer les projets de Len Burker, que le mani avait déjà eu mission de poursuivre, lorsqu'il courait avec une bande de bushrangers la province du Queensland. Il n'était pas douteux que si Len Burker parvenait à délivrer le capitaine John, qui n'avait aucune raison de se défier de lui, il serait impossible de retrouver leurs traces?
Mrs. Branican pouvait compter sur le mani et sur ses hommes, qui partagèrent leurs vivres avec ses compagnons et leur prêtèrent leurs chevaux. La troupe partit le soir même, et dans l'après-midi du 21 avril, les hauteurs de la vallée se montraient à peu près sur la limite du dix-septième parallèle.
En cet endroit, le mani retrouva ceux de ses agents qui étaient restés en surveillance le long de la Fitz-Roy. Ils lui apprirent que les Indas étaient alors campés à une centaine de milles sur le cours supérieur de la rivière. Ce qui importait, c'était de les rejoindre au plus tôt, bien que Mrs. Branican n'eût plus rien des objets d'échange destinés à la rançon du capitaine. D'ailleurs, le mani, renforcé de toute sa brigade, aidé de Tom Marix, de Zach Fren, de Godfrey, de Jos Meritt et de leurs compagnons, n'hésiterait pas à employer la force pour arracher John aux Indas. Mais, lorsqu'on eut remonté la vallée jusqu'au campement des indigènes, ceux-ci l'avaient déjà abandonné. Le mani les suivit d'étape en étape, et c'est ainsi que, dans l'après-midi du 25 avril, Godfrey, qui s'était porté d'un demi-mille en avant, se trouva soudain en présence du capitaine John.
Cependant Len Burker était parvenu à se remettre, regardant Godfrey, sans prononcer un mot, attendant ce que le jeune novice allait faire, ce qu'il allait dire.
Godfrey ne l'avait pas même aperçu. Ses regards ne pouvaient se détacher du capitaine. Bien qu'il ne l'eût jamais vu, il connaissait ses traits d'après le portrait photographique que Mrs. Branican lui avait donné. Nul doute possible... Cet homme était le capitaine John.
De son côté, John regardait Godfrey avec une émotion non moins extraordinaire. Bien qu'il ne pût deviner quel était ce jeune garçon, il le dévorait des yeux... il lui tendait ses mains... il l'appelait d'une voix tremblante... oui! il l'appelait comme si c'eût été son fils.
Godfrey se précipita dans ses bras, en s'écriant:
«Capitaine John!
-- Oui... moi... c'est moi! répondit le capitaine John. Mais... toi... mon enfant... qui es-tu?... D'où viens-tu?... Comment sais- tu mon nom?...»
Godfrey ne put répondre. Il était devenu effroyablement pâle en apercevant Len Burker, et, ne pouvant maîtriser l'horreur qu'il éprouvait à la vue de ce misérable:
«Len Burker!» s'écria-t-il.
Len Burker, après avoir réfléchi aux suites de cette rencontre, ne pouvait que s'en féliciter. N'était-ce pas le plus heureux des hasards, qui lui livrait à la fois Godfrey et John? N'était-ce pas une incroyable chance que d'avoir à sa merci le père et l'enfant? Aussi, s'étant retourné vers les noirs, leur fit-il signe de séparer Godfrey et John, de les saisir...
«Len Burker!... répéta Godfrey!
-- Oui, mon enfant, répondit John, c'est Len Burker... celui qui m'a sauvé...
-- Sauvé! s'écria Godfrey. Non, capitaine John, non, Len Burker ne vous a pas sauvé!... Il a voulu vous perdre, il nous a abandonnés, il a volé votre rançon à mistress Branican...»
À ce nom, John répondit par un cri, et, saisissant la main de Godfrey:
«Dolly?... Dolly?... répétait-il.
-- Oui... mistress Branican, capitaine John, votre femme... qui est près d'ici!...
-- Dolly?... s'écria John.
-- Ce garçon est fou!... dit Len Burker, en s'approchant de Godfrey...
-- Oui!... fou!... murmura le capitaine John. Le pauvre enfant est fou!
-- Len Burker, reprit Godfrey, qui tremblait de colère, vous êtes un traître... vous êtes un assassin!... Et si cet assassin est ici, capitaine John, c'est qu'il veut se défaire de vous, après avoir abandonné mistress Branican et ses compagnons...
-- Dolly!... Dolly!... s'écria le capitaine John. Non... Tu n'es pas un fou, mon enfant!... Je te crois... je te crois!... Viens!... viens!»
Len Burker et ses hommes se précipitèrent sur John et sur Godfrey, qui, prenant un revolver à sa ceinture, frappa un des noirs en pleine poitrine. Mais John et lui furent saisis, et les noirs les entraînèrent vers la rivière.
Heureusement, la détonation avait été entendue. Des cris lui répondirent à quelques centaines de pas en aval, et presque aussitôt, le mani et ses agents, Tom Marix et ses compagnons, Mrs. Branican, Zach Fren, Jos Meritt, Gîn-Ghi, se précipitaient de ce côté.
Len Burker et les noirs n'étaient pas en force pour résister, et, un instant après, John était entre les bras de Dolly.
La partie était perdue pour Len Burker. Si l'on s'emparait de lui, il n'avait aucune grâce à attendre, et, suivi de ses noirs, il prit la fuite en remontant le cours d'eau.
Le mani, Zach Fren, Tom Marix, Jos Meritt et une douzaine d'agents se lancèrent à sa poursuite.
Comment peindre les sentiments, comment rendre l'émotion qui débordait du coeur de Dolly et de John? Ils pleuraient, et Godfrey se mêlait à leurs étreintes, à leurs baisers, à leurs larmes.
Tant de joie fit alors sur Dolly ce que tant d'épreuves n'avaient pu faire. Ses forces l'abandonnèrent, et elle tomba sans connaissance.
Godfrey, agenouillé près d'elle, aidait Harriett à la ranimer. John l'ignorait, mais ils savaient, eux, qu'une première fois Dolly avait perdu la raison sous l'excès de la douleur... Allait- elle donc la perdre une seconde fois sous l'excès contraire?
«Dolly... Dolly!» répétait John.
Et Godfrey, prenant les mains de Mrs. Branican, s'écriait:
«Ma mère... ma mère!»
Les yeux de Dolly se rouvrirent, sa main serra la main de John, dont la joie débordait et qui tendit ses bras à Godfrey, en disant:
«Viens... Wat!... Viens, mon fils!»
Mais Dolly ne pouvait le laisser dans cette erreur, lui laisser croire que Godfrey fût son enfant...
«Non, John, dit-elle, non... Godfrey n'est pas notre fils!... Notre pauvre petit Wat est mort... mort peu de temps après ton départ!...
-- Mort!» s'écria John, qui, cependant, ne cessait de regarder Godfrey.
Dolly allait lui dire quel malheur l'avait frappée quinze années auparavant, lorsqu'une détonation retentit du côté où le mani et ses compagnons s'étaient mis à la poursuite de Len Burker.
Est-ce que justice avait été faite du misérable, ou était-ce un nouveau crime que Len Burker avait eu le temps de commettre?
Presque aussitôt, tous reparurent en groupe sur la rive de la Fitz-Roy. Deux des agents rapportaient une femme, dont le sang s'échappait d'une large blessure et rougissait le sol.
C'était Jane.
Voici ce qui s'était passé.
Malgré la rapidité de sa fuite, ceux qui poursuivaient Len Burker ne l'avaient point perdu de vue, et quelques centaines de pas les séparaient encore de lui, lorsqu'il s'arrêta en apercevant Jane.
Depuis la veille, cette infortunée, étant parvenue à s'échapper, descendait le long de la Fitz-Roy. Elle allait comme au hasard et quand les premières détonations se firent entendre, elle n'était pas à un quart de mille de l'endroit où John et Godfrey venaient de se retrouver. Elle hâta sa course, et se vit bientôt en présence de son mari qui fuyait de ce côté.
Len Burker, l'ayant saisie par le bras, voulut l'emmener.
À la pensée que Jane rejoindrait Dolly, qu'elle lui dévoilerait le secret de la naissance de Godfrey, sa fureur fut portée au comble. Et, comme Jane résistait, il la renversa d'un coup de poignard.
À ce moment, éclata un coup de fusil, qui fut accompagné de ces mots -- tout à fait en situation, cette fois:
«Bien!... Oh!... Très bien!»
C'était Jos Meritt qui, après avoir tranquillement ajusté Len Burker, venait de le faire rouler dans les eaux de la Fitz-Roy.
Telle fut la fin de ce misérable, frappé d'une balle au coeur par la main du gentleman.
Tom Marix s'élança vers Jane qui respirait encore, mais bien faiblement. Deux agents prirent la malheureuse femme entre leurs bras, et la rapportèrent près de Mrs. Branican.