Chapter 3
Que l'on ajoute à ces avantages les institutions diverses où s'élabore le mouvement vital des grandes agglomérations, une douane dans laquelle l'importance des transactions s'accroît chaque jour, deux banques, une chambre de commerce, une société d'émigration, de vastes offices, de nombreux comptoirs, où se traitent des affaires énormes en bois et en farines, des églises affectées aux différents cultes, trois marchés, un théâtre, un gymnase, trois grandes écoles, _Russ County, Court House, Maronic and old fellows_, destinées aux enfants pauvres, enfin nombre d'établissements où les études sont poussées jusqu'à l'obtention des diplômes universitaires -- et l'on pourra préjuger l'avenir d'une cité jeune encore, opiniâtrement soigneuse de ses intérêts moraux et matériels, au sein de laquelle s'accumulent tant d'éléments de prospérité. Les journaux lui manquent-ils? Non! Elle possède trois feuilles quotidiennes, entre autres le _Hérald_, et ces feuilles publient chacune une édition hebdomadaire. Les touristes peuvent-ils craindre de ne pas trouver à se loger dans des conditions de confort suffisant? Mais, sans compter les hôtels d'un ordre inférieur, n'ont-ils pas à leur disposition trois magnifiques établissements, le _Horton-House, Florence-Hôtel, Gérard-Hôtel_ avec ses cent chambres, et sur le rivage opposé de la baie, dominant les grèves de la pointe Coronado, dans un site admirable, au milieu de villas charmantes, un nouvel hôtel, qui n'a pas coûté moins de cinq millions de dollars?
De tous les pays du vieux continent, comme de tous les points du nouveau, que les touristes partent pour visiter cette jeune et vivace capitale de la Californie méridionale, ils y seront hospitalièrement accueillis par ses généreux habitants, et ils ne regretteront rien de leur voyage -- si ce n'est qu'il leur aura probablement paru trop court!
San-Diégo est une ville pleine d'animation, très agissante, et aussi très réglementée dans le pêle-mêle de ses affaires, comme la plupart des cités d'Amérique. Si la vie s'exprime par le mouvement, on peut dire qu'on y vit dans le sens le plus intensif du mot. À peine le temps suffit-il aux transactions commerciales. Mais, s'il en est ainsi pour les gens que leurs instincts, leurs habitudes, lancent à travers ce tourbillon, ce n'est plus vrai, lorsqu'il s'agit de ceux dont l'existence se traîne dans d'interminables loisirs. Quand le mouvement s'arrête, les heures ne s'écoulent que trop lentement!
Ce fut ce qu'éprouva Mrs. Branican, après le départ du _Franklin_. Depuis son mariage, elle avait été mêlée aux travaux de son mari. Lors même qu'il ne naviguait pas, ses rapports avec la maison Andrew créaient au capitaine John de nombreuses occupations. En outre des opérations de commerce auxquelles il prenait part, il avait eu à suivre la construction du trois-mâts dont il devait prendre le commandement. Avec quel zèle, on peut dire quel amour, il en surveillait les moindres détails! Il y apportait les soins incessants du propriétaire, qui fait bâtir la maison où se passera toute sa vie. Et mieux encore, car le navire n'est pas seulement la maison, ce n'est pas seulement un instrument de la fortune, c'est l'assemblage de bois et de fer auquel va être confiée l'existence de tant d'hommes. N'est-ce pas, d'ailleurs, comme un fragment détaché du sol natal, qui y revient pour le quitter encore, et dont, malheureusement, la destinée n'est pas toujours d'achever sa carrière maritime au port où il est né!
Très souvent, Dolly accompagnait le capitaine John au chantier. Cette membrure qui se dressait sur la quille inclinée, ces courbes qui offraient l'aspect de l'ossature d'un gigantesque mammifère marin, ces bordages qui venaient s'ajuster, cette coque aux formes complexes, ce pont où se découpaient les larges panneaux destinés à l'embarquement et au débarquement de la cargaison, ces mâts, couchés à terre en attendant qu'ils fussent mis en place, les aménagements intérieurs, le poste de l'équipage, la dunette et ses cabines, tout cela n'était-il pas pour l'intéresser? C'était la vie de John et de ses compagnons que le _Franklin_ aurait à défendre contre les houles de l'océan Pacifique. Aussi n'y avait- il pas une planche à laquelle Dolly n'attachât quelque chance de salut par sa pensée, pas un coup de marteau, au milieu des fracas du chantier, qui ne retentît dans son coeur. John l'initiait à tout ce travail, lui disait la destination de chaque pièce de bois ou de métal, lui expliquait la marche du plan de construction. Elle l'aimait ce navire, dont son mari allait être l'âme, le maître après Dieu!... Et, parfois, elle se demandait pourquoi elle ne partait pas avec le capitaine, pourquoi il ne l'emmenait pas, pourquoi elle ne partageait pas les périls de sa campagne, pourquoi le _Franklin_ ne la ramènerait pas en même temps que lui au port de San-Diégo? Oui! elle eût voulu ne point se séparer de son mari!... Et l'existence de ces ménages de marins, qui naviguent ensemble pendant de longues années, n'est-elle point depuis longtemps entrée dans les coutumes des populations du Nord, sur l'ancien comme sur le nouveau continent?...
Mais il y avait Wat, le bébé, et Dolly pouvait-elle l'abandonner aux soins d'une nourrice, loin des caresses maternelles?... Non!... Pouvait-elle l'emmener en mer, l'exposer aux éventualités d'un voyage si dangereux pour de petits êtres?... Pas davantage!... Elle serait restée près de cet enfant, afin de lui assurer la vie après la lui avoir donnée, sans le quitter d'un instant, l'entourant d'affection et de tendresses, afin que, dans un épanouissement de santé, il pût sourire au retour de son père! D'ailleurs, l'absence du capitaine John ne devait durer que six mois. Dès qu'il aurait rechargé à Calcutta, le _Franklin_ reviendrait à son port d'attache. Et, d'ailleurs, ne convenait-il pas que la femme d'un marin prît l'habitude de ces séparations indispensables, dût son coeur ne s'y accoutumer jamais!
Il fallut donc se résigner, et Dolly se résigna. Mais, après le départ de John, aussitôt que le mouvement, qui faisait sa vie, eut cessé autour d'elle, combien l'existence lui eût paru vide, monotone, désolée, si elle ne se fût absorbée dans cet enfant, si elle n'eût concentré sur lui tout son amour.
La maison de John Branican occupait un des derniers plans de ces hauteurs, qui encadrent le littoral au nord de la baie. C'était une sorte de chalet, au milieu d'un petit jardin, planté d'orangers et d'oliviers, fermé d'une simple barrière de bois. Un rez-de-chaussée, précédé d'une galerie en retrait, sur laquelle s'ouvraient la porte et les fenêtres du salon et de la salle à manger, un étage avec balcon desservant la façade sur toute sa largeur, au-dessus le pignon que les arêtes du toit ornaient de leur élégant découpage, telle était cette habitation très simple et très attrayante. Au rez-de-chaussée, le salon et la salle à manger, meublés modestement; au premier, deux chambres, celle de Mrs. Branican et celle de l'enfant; derrière la maison, une petite annexe pour la cuisine et le service formaient la disposition intérieure du chalet. Prospect-House jouissait d'une situation exceptionnellement belle, grâce à son exposition au midi. La vue s'étendait sur la ville entière et à travers la baie jusqu'aux établissements de la pointe Loma. C'était un peu loin du quartier des affaires, sans doute; mais ce léger désavantage était amplement racheté par l'emplacement de ce chalet, sa situation en bon air, que caressaient les brises du sud, chargées des senteurs salines du Pacifique.
C'est dans cette demeure que les longues heures de l'absence allaient s'écouler pour Dolly. La nourrice du bébé et une domestique suffisaient au service de la maison. Les seules personnes qui la fréquentaient étaient M. et Mrs. Burker -- rarement Len, souvent Jane. M. William Andrew, comme il l'avait promis, rendait de fréquentes visites à la jeune femme, désireux de lui communiquer toutes les nouvelles du _Franklin_, qui arriveraient par voie directe ou indirecte. Avant que des lettres aient pu parvenir à destination, les journaux maritimes relatent les rencontres des navires, leurs relâches dans les ports, les faits de mer quelconques, qui intéressent les armateurs. Dolly serait donc tenue au courant. Quant aux relations du monde, aux rapports du voisinage, habituée à l'isolement de Prospect-House, elle ne les avait jamais recherchés. Une seule pensée remplissait sa vie, et, lors même que les visiteurs eussent afflué au chalet, il lui aurait paru vide, puisque John n'y était plus, et il resterait vide jusqu'à son retour.
Les premiers jours furent très pénibles. Dolly ne quittait pas Prospect-House, où Jane Burker venait quotidiennement la voir. Toutes deux s'occupaient du petit Wat et parlaient du capitaine John. Le plus ordinairement, lorsqu'elle était seule, Dolly passait une partie de la journée sur le balcon du chalet. Son regard allait se perdre au delà de la baie, par-dessus la pointe Island, plus loin que les îles Coronado... Il dépassait la ligne de mer, circonscrite à l'horizon... Le _Franklin_ en était loin déjà... Mais elle le rejoignait par la pensée, elle s'y embarquait, elle était près de son mari... Et, lorsqu'un bâtiment, venu du large, cherchait à atterrir, elle se disait qu'un jour le _Franklin_ apparaîtrait aussi, qu'il grandirait en ralliant la terre, que John serait à bord...
Cependant la santé du petit Wat ne se fût pas accommodée d'une réclusion absolue dans l'enclos de Prospect-House. Avec la seconde semaine qui suivit le départ, le temps était devenu très beau, et la brise tempérait les chaleurs naissantes. Aussi Mrs. Branican s'imposa-t-elle de faire quelques excursions au dehors. Elle emmenait la nourrice, qui portait le bébé. On allait à pied, lorsque la promenade se bornait aux alentours de San-Diégo, jusqu'aux maisons d'Old-Town, la vieille ville. Cela profitait à cet enfant, frais et rose, et lorsque sa nourrice s'arrêtait, il battait de ses petites mains en souriant à sa mère. Une ou deux fois, à l'occasion d'excursions plus longues, une jolie carriole, louée dans le voisinage, les emportait tous trois, et même tous quatre, car Mrs. Burker se mettait quelquefois de la partie. Un jour, on se rendit ainsi à la colline de Knob-Hill, semée de villas, qui domine l'hôtel Florence, et d'où la vue s'étend vers l'ouest jusqu'au delà des îles. Un autre jour, ce fut du côté des grèves de Coronado-Beach, sur lesquelles de furieux coups de mer se brisent avec des retentissements de foudre. Puis, on visita les «Lits de Mussel», où la marée haute couvre d'embruns les roches superbes du littoral. Dolly touchait du pied cet océan, qui lui apportait comme un écho des parages lointains, où John naviguait alors -- cet océan dont les lames assaillaient peut-être le _Franklin_, emporté à des milliers de milles au large. Elle restait là, immobile, voyant le navire du jeune capitaine dans les envolées de son imagination, murmurant le nom de John!
Le 30 mars, vers dix heures du matin, Mrs. Branican était sur le balcon, lorsqu'elle aperçut Mrs. Burker, qui se dirigeait vers Prospect-House. Jane pressait le pas, en faisant un joyeux signe de la main, preuve qu'elle n'apportait point aucune fâcheuse nouvelle. Dolly descendit aussitôt, et se trouva à la porte du chalet, au moment où elle allait s'ouvrir.
«Qu'y a-t-il, Jane?... demanda-t-elle.
-- Chère Dolly, répondit Mrs. Burker, tu vas apprendre quelque chose qui te fera plaisir! Je viens de la part de M. William Andrew te dire que le _Boundary_, qui est entré ce matin à San- Diégo, a communiqué avec le _Franklin_...
-- Avec le _Franklin_?...
-- Oui! M. William Andrew venait d'en être avisé, et lorsqu'il m'a rencontrée dans Fleet Street; il ne pouvait se rendre au chalet que dans l'après-midi, aussi me suis-je hâtée d'accourir pour t'en instruire...
-- Et on a eu des nouvelles de John?...
-- Oui, Dolly.
-- Lesquelles?... Parle donc!
-- Il y a huit jours, le _Franklin_ et le _Boundary_ se sont croisés en mer, et une correspondance a pu être échangée entre les deux navires.
-- Tout allait bien à bord?...
-- Oui, chère Dolly. Les deux capitaines étaient assez rapprochés pour se parler, et le dernier mot qu'on a pu entendre du _Boundary_, c'était ton nom!
-- Mon pauvre John! s'écria Mrs. Branican, dont les yeux laissèrent échapper une larme d'attendrissement.
-- Que je suis contente, Dolly, reprit Mrs. Burker, d'avoir été la première à t'annoncer cette nouvelle!
-- Et je te remercie bien! répondit Mrs. Branican. Si tu savais combien cela me rend heureuse!... Ah! si, chaque jour, j'apprenais... Mon John... mon cher John!... Le capitaine du _Boundary_ l'a vu... John lui a parlé... C'est comme un autre adieu qu'il lui a envoyé pour moi!
-- Oui, chère Dolly, et, je te le répète, tout allait bien à bord du _Franklin_.
-- Jane, dit Mrs. Branican, il faut que je voie le capitaine du _Boundary_... Il me racontera tout en détail... Où la rencontre a- t-elle eu lieu?...
-- Cela, je ne le sais pas, répondit Jane; mais le livre de bord nous l'apprendra, et le capitaine du _Boundary_ te donnera les renseignements les plus complets.
-- Eh bien, Jane, le temps de m'habiller, et nous irons ensemble... à l'instant...
-- Non... pas aujourd'hui, Dolly, répondit Mrs. Burker. Nous ne pourrions monter à bord du _Boundary_.
-- Et pourquoi?
-- Parce qu'il n'est arrivé que de ce matin, et qu'il est en quarantaine.
-- Pour combien de temps?
-- Oh! vingt-quatre heures seulement... Ce n'est qu'une formalité, mais personne ne peut y être reçu.
-- Et comment M. William Andrew a-t-il eu connaissance de cette rencontre?
-- Par un mot que la douane lui a apporté de la part du capitaine. Chère Dolly, tranquillise-toi!... Il ne peut y avoir aucun doute sur ce que je viens de te rapporter, et tu en auras la confirmation demain... Je ne te demande qu'un jour de patience.
-- Eh bien, Jane, à demain, répondit Mrs. Branican. Demain, je serai chez toi dans la matinée, vers neuf heures. Tu voudras bien m'accompagner à bord du _Boundary_?...
-- Très volontiers, chère Dolly. Je t'attendrai demain, et, comme la quarantaine sera levée, nous pourrons être reçues par le capitaine...
-- N'est-ce pas le capitaine Ellis, un ami de John?... demanda Mrs. Branican.
-- Lui-même, Dolly, et le _Boundary_ appartient à la maison Andrew.
-- Bien, c'est convenu, Jane... Je serai chez toi à l'heure dite... Mais que cette journée va me paraître longue!...
-- Restes-tu à déjeuner avec moi?...
-- Si tu le veux, ma chère Dolly. M. Burker est absent jusqu'à ce soir, et je puis te donner mon après-midi...
-- Merci, chère Jane, et nous parlerons de John... de lui toujours... toujours!
-- Et le petit Wat?... Comment va-t-il, notre bébé?... demanda Mrs. Burker
-- Il va très bien!... répondit Dolly. Il est gai comme un oiseau!... Quelle joie ce sera pour son père de le revoir!... Jane, j'ai envie de l'emmener demain avec sa nourrice!... Tu le sais, je n'aime pas à me séparer de mon enfant, même pour quelques heures!... Je ne serais pas tranquille, si je le perdais de vue... si je ne l'avais pas avec moi!
-- Tu as raison, Dolly, dit Mrs. Burker. C'est une bonne idée que tu as de faire profiter ton petit Wat de cette promenade... Il fait beau temps... la baie est calme... Ce sera son premier voyage en mer, à ce cher enfant!... Ainsi, c'est convenu?...
-- C'est convenu!» répondit Mrs. Branican.
Jane resta à Prospect-House jusqu'à cinq heures du soir. Puis, en quittant sa cousine, elle lui répéta qu'elle l'attendrait le lendemain chez elle vers neuf heures du matin, afin d'aller faire visite au _Boundary_.
IV
À bord du «Boundary»
Le lendemain, on se leva de bonne heure à Prospect-House. Il faisait un temps superbe. La brise, qui venait de terre, chassait au large les dernières brumes de la nuit. La nourrice habilla le petit Wat, pendant que Mrs. Branican s'occupait de sa toilette. Il avait été convenu qu'elle déjeunerait chez Mrs. Burker. Aussi se contenta-t-elle d'un léger repas, ce qui devait lui permettre d'attendre jusqu'à midi, car, très probablement, la visite au capitaine Ellis prendrait deux bonnes heures. Ce serait si intéressant tout ce que raconterait ce brave capitaine!
Mrs. Branican et la nourrice, qui tenait l'enfant dans ses bras, quittèrent le chalet, au moment où la demie de huit heures sonnait aux horloges de San-Diégo. Les larges voies de la haute ville, bordées de villas et de jardins entre leurs enclos de barrières, furent descendues d'un bon pas, et Dolly s'engagea bientôt entre les rues plus étroites, plus serrées de maisons, qui constituent le quartier du commerce.
C'était dans Fleet Street que demeurait Len Burker, non loin du wharf appartenant à la compagnie du _Pacific Coast Steamship_. En somme, cela faisait une bonne course, puisqu'il avait fallu traverser toute la cité, et il était neuf heures, lorsque Jane ouvrit à Mrs. Branican la porte de sa maison.
C'était une demeure simple, et même d'un aspect triste, avec ses fenêtres aux persiennes fermées la plupart du temps. Len Burker, ne recevant chez lui que quelques gens d'affaires, n'avait aucune relation de voisinage. On le connaissait peu, même dans Fleet Street, ses occupations l'obligeant fréquemment à s'absenter du matin au soir. Il voyageait beaucoup, et se rendait le plus souvent à San-Francisco pour des opérations dont il ne parlait point à sa femme. Ce matin-là, il ne se trouvait pas au comptoir lorsque Mrs. Branican y arriva. Jane Burker excusa donc son mari de ce qu'il ne pourrait les accompagner toutes deux dans leur visite à bord du _Boundary_, en ajoutant qu'il serait certainement de retour pour le déjeuner.
«Je suis prête, ma chère Dolly, dit-elle, après avoir embrassé l'enfant. Tu ne veux pas te reposer un instant?...
-- Je ne suis pas fatiguée, répondit Mrs. Branican.
-- Tu n'as besoin de rien?...
-- Non, Jane!... Il me tarde d'être en présence du capitaine Ellis!... Partons à l'instant, je t'en prie!»
Mrs. Burker n'avait qu'une vieille femme pour domestique, une mulâtresse que son mari avait amenée de New York, lorsqu'il était venu s'établir à San-Diégo. Cette mulâtresse, nommée Nô, avait été la nourrice de Len Burker. Ayant toujours été au service de sa famille, elle lui était entièrement dévouée et le tutoyait encore, comme elle faisait lorsqu'il était enfant. Cette créature, rude et impérieuse, était la seule qui eût jamais exercé quelque influence sur Len Burker, lequel lui abandonnait absolument la conduite de sa maison. Que de fois Jane avait eu à souffrir d'une domination qui allait jusqu'au manque d'égards. Mais elle subissait cette domination de la mulâtresse, comme elle subissait celle de son mari. Dans sa résignation, qui n'était que faiblesse, elle laissait aller les choses, et Nô ne la consultait en rien pour la direction du ménage.
Au moment où Jane allait partir, la mulâtresse lui recommanda expressément d'être rentrée avant midi, parce que Len Burker ne tarderait pas à revenir et qu'il ne fallait pas le faire attendre. Il avait, d'ailleurs, à entretenir Mrs. Branican d'une affaire importante.:
«De quoi s'agit-il? demanda Dolly à sa cousine.
-- Et comment le saurais-je? répondit Mrs. Burker. Viens, Dolly, viens!»
Il n'y avait pas de temps à perdre. Mrs. Branican et Jane Burker, accompagnées de la nourrice et de l'enfant, se dirigèrent vers le quai, où elles arrivèrent en moins de dix minutes.
Le _Boundary_, dont la quarantaine venait d'être levée, n'avait pas encore pris son poste de déchargement le long du wharf réservé à la maison Andrew. Il était mouillé au fond de la baie, à une encablure en dedans de la pointe Loma. Il fallait donc traverser la baie pour se rendre à bord du navire, qui ne devait se déhaler qu'un peu plus tard. C'était un trajet de deux milles environ, que les steam-launches, sortes de barques à vapeur employées à ce service, faisaient deux fois par heure.
Dolly et Jane Burker prirent place dans la steam-launch, au milieu d'une douzaine de passagers. La plupart étaient des amis ou des parents de l'équipage du _Boundary_, qui voulaient profiter des premiers instants où l'accès du navire était libre. L'embarcation largua son amarre, déborda le quai et, sous l'action de son hélice, se dirigea obliquement à travers la baie, en haletant à chaque coup de vapeur.
Par ce temps d'une limpide clarté, la baie apparaissait dans toute son étendue, avec l'amphithéâtre des maisons de San-Diégo, la colline dominant la vieille ville, le goulet ouvert entre la pointe Island et la pointe Loma, l'immense hôtel de Coronado, d'une architecture de palais, et le phare, qui projette largement ses éclats sur la mer après le coucher du soleil.
Il y avait divers navires, mouillés çà et là, dont la steam-launch évitait adroitement la rencontre, ainsi que les barques, venant en sens contraire, ou les chaloupes de pêche, qui serraient le vent pour enlever la pointe à la bordée.
Mrs. Branican était assise près de Jane sur un des bancs de l'arrière. La nourrice, placée près d'elle, tenait l'enfant entre ses bras. Le bébé ne dormait pas, et ses yeux s'emplissaient de cette bonne lumière que la brise semblait aviver de son souffle. Il s'agitait, lorsqu'un couple de mouettes passait au-dessus de l'embarcation en jetant leur cri aigu. Il était florissant de santé avec ses joues fraîches et ses lèvres roses, encore humides du lait qu'il avait puisé au sein de sa nourrice, avant de quitter la maison des Burker. Sa mère le regardait attendrie, se penchant parfois pour l'embrasser; et il souriait en se renversant.
Mais l'attention de Dolly fut bientôt attirée par la vue du _Boundary_. Dégagé maintenant des autres navires, le trois-mâts, qui se dessinait nettement au fond de la baie, développait ses pavillons sur le ciel ensoleillé. Il était évité de flot, l'avant tourné vers l'ouest, à l'extrémité de sa chaîne fortement tendue, et sur lequel venaient se briser les dernières ondulations de la houle.
Toute la vie de Dolly était dans son regard. Elle songeait à John, emporté sur un navire qu'on eût dit le frère de celui-ci, tant ils étaient semblables! Et n'étaient-ils pas les enfants de la même maison Andrew? N'avaient-ils pas le même port d'attache? N'étaient-ils pas sortis du même chantier?
Dolly, enveloppée par le charme de l'illusion, l'imagination aiguillonnée par le souvenir, s'abandonnait à cette pensée que John était là... à bord... qu'il l'attendait... qu'il agitait la main en l'apercevant... qu'elle allait pouvoir se précipiter dans ses bras... Son nom lui venait aux lèvres... Elle l'appelait... et il lui répondait en prononçant le sien...
Puis un léger cri de son enfant la rappelait au sentiment de la réalité. C'était le _Boundary_ vers lequel elle se dirigeait, ce n'était pas le _Franklin_, loin, bien loin alors, et que des milliers de lieues séparaient de la côte américaine!
«Il sera là... un jour... à cette place! murmura-t-elle, en regardant Mrs. Burker.
-- Oui, chère Dolly, répondit Jane, et ce sera John qui nous recevra à son bord!»
Elle comprenait qu'une vague inquiétude serrait le coeur de la jeune femme, lorsqu'elle interrogeait l'avenir.
Cependant la steam-launch avait franchi en un quart d'heure les deux milles qui séparent le quai de San-Diégo de la pointe Loma. Les passagers débarquèrent sur l'appontement de la grève, où Mrs. Branican prit pied avec Jane, la nourrice et l'enfant. Il ne s'agissait plus que de revenir vers le _Boundary_, distant au plus d'une encablure.
Il y avait précisément, au pied de l'appontement, sous la garde de deux matelots, une embarcation, qui faisait le service du trois- mâts; Mrs. Branican se nomma, et ces hommes se mirent à sa disposition pour la mener à bord du _Boundary_, après qu'elle se fut assurée que le capitaine Ellis s'y trouvait en ce moment.