Chapter 29
Ainsi que cela a été noté déjà à propos des indigènes de la Finke- river, la femme australienne vieillit vite et n'atteint guère la quarantaine, que les hommes dépassent communément d'une dizaine d'années en certaine partie du Queensland. Ces malheureuses créatures ont pour fonction d'accomplir les plus rudes travaux du ménage; ce sont des esclaves, courbées sous le joug de maîtres d'une impitoyable dureté, contraintes de porter les fardeaux, les ustensiles, les armes, de chercher les racines comestibles, les lézards, les vers, les serpents, qui servent à la subsistance de la tribu. Mais, s'il en est reparlé ici, c'est pour dire qu'elles soignent avec affection leurs enfants, dont les pères se soucient médiocrement, car un enfant est une charge pour sa mère, qui ne peut plus s'adonner exclusivement aux soins de cette existence nomade, dont la responsabilité repose sur elle. Aussi, chez certaines peuplades, a-t-on vu les nègres obliger leurs femmes à se couper les seins, afin de se mettre dans l'impossibilité de nourrir. Et, cependant -- coutume horrible et qui semble en désaccord avec cette précaution prise pour en diminuer le nombre - - ces petits êtres, en temps de disette, sont mangés dans diverses tribus indigènes, où le cannibalisme est encore porté aux derniers excès.
C'est que, chez ces nègres australiens -- à peine dignes d'appartenir à l'humanité -- la vie est concentrée sur un acte unique. «Ammeri!... Ammeri!» ce mot revient incessamment dans la langue indigène, et il signifie: faim. Le geste le plus fréquent de ces sauvages consiste à se frapper le ventre, car leur ventre n'est que trop souvent vide.
Dans ces pays sans gibier et sans culture, on mange à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, lorsque l'occasion se présente, avec cette préoccupation constante d'un jeûne prochain et prolongé. Et, en effet, de quoi peuvent se nourrir ces indigènes -- les plus misérables indubitablement de tous ceux que la nature a dispersés à la surface des continents? D'une sorte de grossière galette, nommée «damper», faite d'un peu de blé sans levain, cuite non pas au four, mais sous des cendres brûlantes -- du miel, qu'ils récoltent parfois, à la condition d'abattre l'arbre au sommet duquel les abeilles ont établi leur ruche -- de ce «kadjerah», espèce de bouillie blanche, obtenue par l'écrasement des fruits du palmier vénéneux, dont le poison a été extrait à la suite d'une délicate manipulation -- de ces oeufs de poules de jungle, enfouis dans le sol et que la chaleur fait éclore artificiellement -- de ces pigeons particuliers à l'Australie, qui suspendent leurs nids à l'extrémité des branches d'arbres. Enfin, ils utilisent encore certaines sortes de larves coléoptères, les unes recueillies entre la ramure des acacias, les autres déterrées au milieu des pourritures ligneuses, qui encombrent le dessous des fourrés... Et, c'est tout.
Voilà pourquoi, dans cette lutte de chaque heure pour l'existence, le cannibalisme s'explique avec toutes ses horribles monstruosités. Ce n'est pas même l'indice d'une férocité innée, ce sont les conséquences d'un besoin impérieux que la nature pousse le noir australien à satisfaire, car il meurt de faim. Aussi, dans ces conditions, que se passe-t-il?
Sur le cours inférieur du Murray et chez les peuples de la région du nord, la coutume est de tuer les enfants pour s'en repaître, et même on coupe aux mères une phalange du doigt à chaque enfant qu'elle est contrainte de livrer à ces festins d'anthropophages. Détail épouvantable: lorsqu'elle n'a plus rien à manger, la mère va jusqu'à dévorer le petit être sorti de ses entrailles, et des voyageurs ont entendu ces malheureuses parler de cette abomination comme de l'acte le plus simple!
Toutefois, ce n'est pas uniquement la faim qui pousse les Australiens au cannibalisme: ils ont un goût très prononcé pour la chair humaine -- cette chair qu'ils appellent «talgoro», «la viande qui parle», suivant une de leurs expressions d'un effrayant réalisme. S'ils ne s'abandonnent pas à ce désir entre gens de la même tribu, ils n'en font pas moins la chasse à l'homme. Grâce à ces guerres incessantes, ces expéditions n'ont d'autre but que de se procurer le talgoro, aussi bien celui que l'on mange fraîchement tué que celui qui est mis en réserve. Et, voici ce qu'affirme le docteur Carl Lumholtz: pendant son audacieux voyage à travers les provinces du nord-est, les noirs de son escorte ne cessaient de traiter cette question de nourriture, disant: «Pour les Australiens, rien ne vaut la chair humaine.» Et encore faut-il que ce ne soit pas la chair des blancs, car ils lui trouvent un arrière-goût de sel fort désagréable.
Il y a d'ailleurs un autre motif qui prédispose ces tribus à s'entre-détruire. Les Australiens sont extraordinairement crédules. Ils s'effraient de la voix du «kvin'gan'», du mauvais esprit, qui court les campagnes et fréquente les gorges des contrées montagneuses, bien que cette voix ne soit que le chant mélancolique d'un charmant oiseau, l'un des plus curieux de l'ornithologie australienne. Cependant, s'ils admettent l'existence d'un être supérieur et méchant, d'après les voyageurs les plus autorisés, jamais un indigène ne fait une prière et nulle part on ne trouve des vestiges de pratiques religieuses.
En réalité, ils sont très superstitieux, et, comme ils ont cette ferme croyance que leurs ennemis peuvent les faire périr par sortilèges, ils se hâtent de les tuer -- ce qui, joint aux habitudes de cannibalisme, soumet ces contrées à un régime de destruction sans limites.
On notera, en passant, que les Australiens ont le respect des morts. Ils ne les mettent point en contact avec la terre; ils entourent les corps de bandelettes de feuillage ou d'écorce, et les déposent dans des fosses peu profondes, les pieds tournés vers le levant, à moins qu'ils ne les enterrent debout, ainsi que cela se pratique chez certaines tribus. La tombe d'un chef est alors recouverte d'une hutte, dont l'entrée est orientée vers l'est. Il faut aussi ajouter que, parmi les moins sauvages, on relève cette croyance bizarre: c'est que les morts doivent renaître sous la forme d'hommes blancs, et, suivant l'observation de Carl Lumholtz, la langue du pays emploie le même mot pour désigner «l'esprit et l'homme de couleur blanche». Selon une autre superstition indigène, les animaux auraient été antérieurement des créatures humaines -- ce qui est de la métempsycose à rebours.
Telles sont ces tribus du continent australien, destinées sans doute à disparaître un jour comme ont disparu les habitants de la Tasmanie. Tels étaient ces Indas, entre les mains desquels étaient tombés John Branican et Harry Felton.
Après la mort du matelot, John Branican et Harry Felton avaient dû suivre les Indas dans leurs pérégrinations continues au milieu des régions du centre et du nord-ouest. Tantôt attaquant les tribus hostiles, tantôt attaqués par elles, ils obtenaient une incontestable supériorité sur leurs ennemis, grâce à ces conseils de leurs prisonniers dont Willi tenait bon compte. Des centaines de milles furent franchis depuis le Golfe du Roi jusqu'au golfe de Van Diémen, entre la vallée de la Fitz-Roy river et la vallée de la Victoria, et jusqu'aux plaines de la Terre Alexandra. C'est ainsi que le capitaine John et son second traversèrent ces contrées inconnues des géographes, restées en blanc sur les cartes modernes, dans l'est de la Terre de Tasman, de la Terre d'Arnheim et des territoires du Great-Sandy-Desert.
Si ces interminables voyages leur paraissaient extrêmement pénibles, les Indas ne s'en préoccupaient même pas. Leur habitude est de vivre ainsi, sans souci des distances ni même du temps, dont ils ont à peine une notion exacte. En effet, sur tel événement qui ne doit s'accomplir que dans cinq ou six mois par exemple, l'indigène répond de très bonne foi qu'il arrivera dans deux, dans trois jours... ou la semaine prochaine. L'âge qu'il a, il l'ignore; l'heure qu'il est, il ne le sait pas davantage. Il semble que l'Australien soit d'une espèce spéciale dans l'échelle des êtres -- comme le sont plusieurs animaux de son pays.
C'est à de telles moeurs que John Branican et Harry Felton furent contraints de se conformer. Ces fatigues, provoquées par des déplacements quotidiens, ils durent les subir. Cette nourriture, si insuffisante quelquefois, si répugnante toujours, ils durent s'en contenter. Et cela, sans parler des épouvantables scènes de cannibalisme dont ils ne purent jamais empêcher les horreurs, après ces batailles où les ennemis étaient tombés par centaines.
En se soumettant ainsi, l'intention bien arrêtée du capitaine John et de Harry Felton était d'endormir la vigilance de la tribu, afin de s'enfuir dès que l'occasion s'en présenterait. Et pourtant, ce qu'une évasion au milieu des déserts du nord-ouest présente de mauvaises chances, on l'a vu en ce qui concerne le second du _Franklin_. Mais les deux prisonniers étaient surveillés de si près que les occasions de fuir furent extrêmement rares, et c'est à peine si, dans le cours de neuf ans, John et son compagnon purent essayer de les mettre à profit. Une seule fois -- c'était l'année même qui avait précédé l'expédition de Mrs. Branican en Australie -- une seule fois, l'évasion aurait pu réussir. Voici dans quelles circonstances.
À la suite de combats avec des tribus de l'intérieur, les Indas occupaient alors un campement sur les bords du lac Amédée, au sud- ouest de la Terre Alexandra. Il était rare qu'ils se fussent aussi profondément engagés dans le centre du continent. Le capitaine John et Harry Felton, sachant qu'ils n'étaient qu'à trois cents milles de l'Overland-Telegraf-Line, crurent l'occasion favorable et résolurent d'en profiter. Après réflexion, il leur parut convenable de s'évader séparément, quitte à se rejoindre quelques milles au delà du campement. Après avoir déjoué la surveillance des indigènes, Harry Felton fut assez heureux pour gagner l'endroit où il devait attendre son compagnon. Par malheur, John venait d'être mandé près de Willi, qui réclamait ses soins à propos d'une blessure, reçue dans la dernière rencontre. John ne put donc s'éloigner, et Harry Felton l'attendit vainement pendant quelques jours... Alors, dans la pensée que s'il parvenait à gagner une des bourgades de l'intérieur ou du littoral, il pourrait organiser une expédition en vue de délivrer son capitaine, Harry Felton prit la direction du sud-est. Mais ce qu'il eut à supporter de fatigues, de privations, de misères, fut tel que, quatre mois après son départ, il vint tomber mourant sur le bord du Parru, dans le district d'Ulakarara de la Nouvelle- Galles du Sud. Ramené à l'hôpital de Sydney, il y avait langui pendant plusieurs semaines, puis il était mort, après avoir pu dire à Mrs. Branican tout ce qui concernait le capitaine John.
Terrible épreuve pour John de n'avoir plus son compagnon près de lui, et il fallait que son énergie morale fût à la hauteur de son énergie physique pour qu'il ne s'abandonnât pas au désespoir. À qui parlerait-il désormais de ce qui lui était si cher, de son pays, de San-Diégo, des êtres adorés qu'il avait laissés là-bas, de sa courageuse femme, de son fils Wat qui grandissait loin de lui et qu'il ne connaîtrait jamais peut-être, de M. William Andrew, de tous ses amis enfin?... Depuis neuf ans déjà, John était prisonnier des Indas, et combien d'années s'écouleraient, avant que la liberté lui fût rendue? Cependant, il ne perdit pas espoir, étant soutenu par cette pensée que s'il réussissait à gagner une des villes du littoral australien, Harry Felton ferait tout ce qu'il est humainement possible de faire pour délivrer son capitaine...
Pendant les premiers temps de sa captivité, John avait appris à parler la langue indigène, qui, par la logique de sa grammaire, la précision de ses termes, la délicatesse de ses expressions, semble témoigner que l'indigénat australien aurait joui autrefois d'une réelle civilisation. Aussi avait-il souvent entretenu Willi des avantages qu'il aurait à laisser ses prisonniers libres de retourner au Queensland ou dans l'Australie méridionale, d'où ils seraient en mesure de lui faire parvenir telle rançon qu'il exigerait. Mais, de nature très défiante, Willi n'avait rien voulu entendre à ce propos. Si la rançon arrivait, il rendrait la liberté au capitaine John et à son second. Quant à s'en rapporter à leurs promesses, jugeant probablement les autres d'après lui- même, jamais il n'avait voulu y consentir.
Il s'ensuit donc que l'évasion de Harry Felton, qui lui causa une violente irritation, rendit Willi plus sévère encore envers le capitaine John. On lui interdit d'aller et de venir pendant les haltes ou pendant les marches, et il dut subir la garde d'un indigène qui en répondait sur sa tête.
De longs mois s'écoulèrent sans que le prisonnier eût reçu aucune nouvelle de son compagnon. Et n'était-il pas fondé à croire que Harry Felton avait succombé en route? Si le fugitif eût réussi à gagner le Queensland ou la province d'Adélaïde, est-ce qu'il n'aurait pas déjà fait une tentative pour l'arracher aux mains des Indas?
Pendant le premier trimestre de l'année 1891 -- c'est-à-dire au début de l'été australien -- la tribu était revenue vers la vallée de la Fitz-Roy, où Willi passait habituellement la partie la plus chaude de la saison, et dans laquelle il trouvait les ressources nécessaires à sa tribu.
C'est là que les Indas se trouvaient encore dans les premiers jours d'avril, et leur campement occupait un coude de la rivière, à un endroit où venait se jeter un petit affluent, qui descendait des plaines du nord.
Depuis que la tribu était fixée en cet endroit, le capitaine John, n'ignorant pas qu'il devait être assez rapproché du littoral, avait songé à l'atteindre. S'il y parvenait, il ne lui serait peut-être pas impossible de se réfugier dans les établissements situés plus au sud, là où le colonel Warburton avait pu terminer son voyage.
John était décidé à tout risquer pour en finir avec cette odieuse existence, fût-ce par la mort.
Malheureusement, une modification, apportée aux projets des Indas, vint mettre à néant les espérances que le prisonnier avait pu concevoir. En effet, dans la seconde quinzaine d'avril, il fut manifeste que Willi se préparait à partir, afin de reporter son campement d'hiver sur le haut cours du fleuve.
Que s'était-il passé, et à quelles causes fallait-il attribuer ce changement des habitudes de la tribu?
Le capitaine John parvint à le savoir, mais ce ne fut pas sans peine: si la tribu cherchait à remonter le cours d'eau plus à l'est, c'est que la police noire venait d'être signalée sur le cours inférieur de la Fitz-Roy.
On n'a pas oublié ce que Tom Marix avait dit de cette police noire, qui, depuis les révélations fournies par Harry Felton sur le capitaine John, avait reçu ordre de se transporter sur les territoires du nord-ouest.
Cette police, très redoutée des indigènes, déploie un acharnement dont on ne peut se faire idée, quand elle a lieu de les poursuivre. Elle est commandée par un capitaine, appelé «mani», ayant sous ses ordres un sergent, une trentaine d'agents de race blanche et quatre-vingts agents de race noire, montés sur de bons chevaux, armés de fusils, de sabres et de pistolets. Cette institution, connue sous le nom de «native police», suffit à garantir la sécurité des habitants dans les régions qu'elle visite à diverses époques. Impitoyable dans les répressions qu'elle exerce sur les indigènes, si elle est blâmée par les uns au nom de l'humanité, elle est approuvée par les autres au nom de la sécurité publique. Le service qu'elle fait est très actif, et son personnel se transporte avec une rapidité incroyable d'un point du territoire à l'autre. Aussi les tribus nomades redoutent-elles de la rencontrer, et voilà pourquoi Willi, ayant appris qu'elle se trouvait dans le voisinage, se disposait à remonter le cours de la Fitz-Roy.
Mais ce qui était un danger pour les Indas, pouvait être le salut pour le capitaine John. S'il parvenait à rejoindre un détachement de cette police, c'était sa délivrance assurée, son rapatriement infaillible. Or, pendant la levée du campement, peut-être ne lui serait-il pas impossible de tromper la surveillance des indigènes?
Willi se douta-t-il des projets de son prisonnier, on pourrait le croire, puisque le matin du 20 avril, la porte de la hutte où John était enfermé ne s'ouvrit pas à l'heure habituelle. Un indigène était de garde près de cette hutte. Aux questions que John adressa, on ne fit aucune réponse. Lorsqu'il demanda à être conduit près de Willi, on refusa d'accéder à sa demande, et le chef ne vint même pas lui rendre visite.
Qu'était-il donc arrivé? Les Indas faisaient-ils en hâte leurs préparatifs pour quitter le campement? C'était probable, et John entendait les allées et venues tumultueuses autour de sa hutte, où Willi s'était contenté de lui envoyer quelques aliments.
Un jour entier s'écoula, puis un autre. Nul changement ne se produisit dans la situation. Le prisonnier était toujours étroitement surveillé. Mais, pendant la nuit du 22 au 23 avril, il put constater que les rumeurs du dehors avaient cessé, et il se demanda si les Indas ne venaient pas d'abandonner définitivement le campement de la Fitz-Roy river.
Le lendemain, dès l'aube, la porte de la hutte s'ouvrit brusquement.
Un homme -- un blanc -- parut devant le capitaine John. C'était Len Burker.
XIV
Le jeu de Len Burker
Il y avait trente-deux jours -- depuis la nuit du 22 au 23 mars -- que Len Burker s'était séparé de Mrs. Branican et de ses compagnons. Ce simoun, si fatal à la caravane, lui avait fourni l'occasion d'exécuter ses projets. Entraînant Jane, et suivi des noirs de l'escorte, il avait poussé devant lui les chameaux valides et entre autres ceux qui portaient la rançon du capitaine John.
Len Burker se trouvait dans des conditions plus favorables que Dolly pour rejoindre les Indas dans la vallée arrosée par la Fitz- Roy. Déjà, pendant sa vie errante, il avait eu de fréquents rapports avec les Australiens nomades, dont il connaissait la langue et les habitudes. La rançon volée lui assurait bon accueil de Willi. Le capitaine John, une fois délivré, serait en son pouvoir, et, cette fois...
Après avoir abandonné la caravane, Len Burker s'était hâté de prendre la direction du nord-ouest, et au lever du jour, ses compagnons et lui étaient à une distance de plusieurs milles.
Jane voulut alors implorer son mari, le supplier de ne point abandonner Dolly et les siens au milieu de ce désert, lui rappeler que c'était un crime ajouté au crime commis à la naissance de Godfrey, le prier de racheter son abominable conduite en rendant cet enfant à sa mère, en joignant ses efforts à ceux qu'elle faisait pour retrouver le capitaine John...
Jane n'obtint rien. Ce fut en vain. Empêcher Len Burker de marcher à son but, cela n'était au pouvoir de personne. Encore quelques jours, et il l'aurait atteint. Dolly et Godfrey morts de privations et de misères, John Branican disparu, l'héritage d'Edward Starter passerait entre les mains de Jane, c'est-à-dire entre les siennes, et, de ces millions, il saurait faire bon usage!
Il n'y avait rien à attendre de ce misérable. Il imposa silence à sa femme, qui dut se courber sous ses menaces, sachant bien que, s'il n'avait eu besoin d'elle pour entrer en possession de la fortune de Dolly, il l'aurait abandonnée depuis longtemps, et peut-être pis encore. Quant à s'enfuir, à tenter de rejoindre la caravane, comment aurait-elle pu y songer? Seule, que serait-elle devenue? D'ailleurs, deux des noirs ne devaient pas la quitter d'un instant.
Il n'y a pas lieu d'insister sur les incidents qui marquèrent le voyage de Len Burker. Ni les bêtes de somme ni les vivres ne lui faisaient défaut. Dans ces conditions, il put fournir de longues étapes en se rapprochant de la Fitz-Roy, avec des gens habitués à cette existence et qui avaient été moins éprouvés que les blancs depuis le départ d'Adélaïde.
En dix-sept jours, à la date du 8 avril, Len Burker eut atteint la rive gauche de la rivière, précisément le jour où Mrs. Branican et ses compagnons tombaient à leur dernière halte.
En cet endroit, Len Burker fit la rencontre de quelques indigènes, et il obtint d'eux des renseignements sur la situation actuelle des Indas. Ayant appris que la tribu avait suivi la vallée plus à l'ouest, il résolut de la redescendre, afin de se mettre en rapport avec Willi.
Le cheminement n'offrait plus aucune difficulté. Pendant ce mois d'avril, dans la province de l'Australie septentrionale, le climat de ces régions est moins excessif, quelque bas qu'elle soit située en latitude. Il était évident que si la caravane de Mrs. Branican avait pu atteindre la Fitz-Roy, elle eût été au terme de ses misères. Quelques jours après, elle serait entrée en communication avec les Indas, car c'est à peine si quatre-vingt-cinq milles séparaient alors John et Dolly l'un de l'autre.
Lorsque Len Burker eut la certitude qu'il n'était plus qu'à deux ou trois journées de marche, il prit le parti de s'arrêter. Emmener Jane avec lui chez les Indas, la mettre en présence du capitaine John, courir le risque d'être dénoncé par elle, cela ne pouvait lui convenir. Par ses ordres, une halte fut organisée sur la rive gauche, et malgré ses supplications, c'est là que la malheureuse femme fut abandonnée à la garde des deux noirs.
Cela fait, Len Burker, suivi de ses compagnons, continua de se diriger vers l'ouest, avec les chameaux de selle et les deux bêtes chargées des objets d'échange.
Ce fut le 20 avril que Len Burker rencontra la tribu, alors que les Indas se montraient si inquiets du voisinage de la police noire, dont la présence avait été signalée à une dizaine de milles en aval. Déjà même Willi se préparait à quitter son campement, afin de chercher refuge dans les hautes régions de cette Terre d'Arnheim, qui appartient à la province de l'Australie septentrionale.
En ce moment, sur les injonctions de Willi, et dans le but de prévenir toute tentative d'évasion de sa part, John était enfermé dans une hutte. Aussi ne devait-il rien apprendre des négociations qui allaient s'établir préalablement entre Len Burker et le chef des Indas.
Ces négociations ne donnèrent lieu à aucune difficulté. Antérieurement, Len Burker avait été en rapport avec ces indigènes. Il connaissait leur chef, et n'eut qu'à traiter la question de rachat du capitaine John.
Willi se montra très disposé à rendre son prisonnier contre rançon. L'étalage que lui fit Len Burker des étoffes, des bimbeloteries, et surtout la provision de tabac qui lui était offerte, l'impressionnèrent favorablement. Toutefois, en négociant avisé, il fit valoir qu'il ne se séparerait pas sans regret d'un homme aussi important que le capitaine John qui depuis tant d'années vivait au milieu de la tribu et lui rendait de réels services, etc., etc. D'ailleurs, il savait que le capitaine était Américain, et n'ignorait même pas qu'une expédition avait été formée en vue d'opérer sa délivrance -- ce que Len Burker confirma en disant qu'il était précisément le chef de cette expédition. Puis, lorsque celui-ci apprit que Willi s'inquiétait de la présence de la police noire sur le cours inférieur de la Fitz-Roy river, il profita de cette circonstance pour l'engager à traiter sans retard. En effet, dans son intérêt à lui, Burker, il importait que la délivrance du capitaine demeurât secrète, et, en éloignant les Indas, il y avait toute probabilité que ses agissements resteraient ignorés. La disparition définitive de John Branican ne pourrait jamais lui être imputée, si les gens de son escorte se taisaient à cet égard, et il saurait s'assurer leur silence.
Il suit de là que la rançon ayant été acceptée par Willi, ce marché fut terminé dans la journée du 22 avril. Le soir même, les Indas abandonnèrent leur campement et remontaient le cours de la Fitz-Roy river.