Chapter 28
Aux premières lueurs de l'aube, Mrs. Branican rassembla son personnel. Cette vaillante femme n'avait rien perdu de son énergie, vraiment surhumaine, et, par ses paroles encourageantes, elle parvint à ranimer ses compagnons. Ce qu'elle leur fit voir, c'était le but si près d'être atteint.
Le voyage fut repris et dans des conditions tellement pénibles que le plus confiant des hommes n'aurait pu espérer de le mener à bonne fin. Des quatre chameaux qui restaient, deux avaient dû être réservés aux malades qu'on ne pouvait abandonner à Joanna-Spring, une de ces stations inhabitées comme le colonel Warburton en signale plusieurs sur son itinéraire. Mais ces pauvres gens auraient-ils la force de supporter le transport jusqu'à la Fitz- Roy, d'où il serait peut-être possible de les expédier à quelque établissement de la côte?... C'était douteux, et le coeur de Mrs. Branican se brisait à l'idée que deux nouvelles victimes s'ajouteraient à celles que comptait déjà la catastrophe du _Franklin_...
Et pourtant Dolly ne renoncerait pas à ses projets! Non! elle ne suspendrait pas ses recherches! Rien ne l'arrêterait dans l'accomplissement de son devoir -- dût-elle rester seule!
En quittant la rive droite de l'Okaover-creek, dont le lit avait été passé à gué un mille en amont de Joanna-Spring, la caravane se dirigea au nord-nord-est. À prendre cette direction, Tom Marix espérait rejoindre la Fitz-Roy, au point le plus rapproché de la courbe irrégulière qu'elle trace, avant de s'infléchir vers le Golfe du Roi.
La chaleur était plus supportable. Il avait fallu les plus vives instances -- presque des injonctions -- de la part de Tom Marix et de Zach Fren, pour que Dolly acceptât un des chameaux comme bête de selle. Godfrey et Zach Fren ne cessaient de marcher d'un bon pas. Pareillement Jos Meritt, dont les longues jambes avaient la rigidité d'une paire d'échasses. Et, lorsque Mrs. Branican lui offrait de prendre sa monture, il déclinait l'offre, disant:
«Bien!... Oh!... Très bien! Un Anglais est un Anglais, mistress, mais un Chinois n'est qu'un Chinois, et je ne vois aucun inconvénient à ce que vous fassiez cette proposition à Gîn-Ghi... Seulement, je lui défends d'accepter.»
Aussi Gîn-Ghi allait-il à pied, non sans récriminer en songeant aux lointaines délices de Sou-Tchéou, la cité des bateaux-fleurs, la ville adorée des Célestes.
Le quatrième chameau servait soit à Tom Marix, soit à Godfrey, quand il s'agissait de se porter en avant. La provision d'eau, puisée à l'Okaover-creek, ne tarderait pas à être consommée, et c'est alors que la question des puits redeviendrait des plus graves.
En quittant les rives du creek, on chemina vers le nord sur une plaine légèrement ondulée, à peine sillonnée de dunes sablonneuses, qui s'étendait jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon. Les touffes de spinifex y formaient des bouquets plus serrés, et divers arbrisseaux, jaunis par l'automne, donnaient à la région un aspect moins monotone. Peut-être une chance favorable permettrait-elle d'y rencontrer un peu de gibier. Tom Marix, Godfrey, Zach Fren, qui ne se séparaient jamais de leurs armes, avaient heureusement conservé fusils et revolvers, et ils sauraient en faire bon emploi, le cas échéant. Il est vrai, les munitions, fort restreintes, ne devaient être employées qu'avec ménagement.
On alla ainsi plusieurs jours, une étape le matin, une étape le soir. Le lit des creeks qui sillonnaient ce territoire, n'était semé que de cailloux calcinés entre les herbes décolorées par la sécheresse. Le sable ne décelait pas la moindre trace d'humidité. Il était donc nécessaire de découvrir des puits, d'en découvrir un par vingt-quatre heures, puisque Tom Marix n'avait plus de tonnelets à sa disposition.
Aussi Godfrey se lançait-il à droite ou à gauche de l'itinéraire, dès qu'il se croyait sur une piste.
«Mon enfant, lui recommandait Mrs. Branican, ne fais pas d'imprudence!... Ne t'expose pas...
-- Ne pas m'exposer, quand il s'agit de vous, mistress Dolly, de vous et du capitaine John!» répondait Godfrey.
Grâce à son dévouement, grâce aussi à une sorte d'instinct qui le guidait, divers puits furent découverts, en s'écartant parfois de plusieurs milles dans le nord ou dans le sud.
Donc, si les souffrances de la soif ne furent pas absolument épargnées, du moins ne furent-elles pas excessives sur cette portion de la Terre de Tasman, comprise entre l'Okaover-creek et la Fitz-Roy river. Maintenant, ce qui mettait le comble aux fatigues, c'était l'insuffisance des moyens de transport, le rationnement de la nourriture, réduite à de faibles restes de conserves, le manque de thé et de café, la privation de tabac, si pénible aux gens de l'escorte, l'impossibilité d'additionner une eau à demi saumâtre de la moindre goutte d'alcool. Après deux heures de marche, les plus énergiques tombaient de lassitude, d'épuisement, de misère.
Et puis, les bêtes trouvaient à peine de quoi manger au milieu de cette brousse, qui ne leur donnait ni une tige ni une feuille comestible. Plus de ces acacias nains, dont la résine, assez nutritive, est recherchée des indigènes aux époques de disette. Rien que les épines des maigres mimosas, mélangées aux touffes de spinifex. Les chameaux, la tête allongée, les reins ployants, traînaient les pieds, tombaient sur les genoux, et ce n'était pas sans grands efforts que l'on parvenait à les remettre debout.
Le 25, dans l'après-midi, Tom Marix, Godfrey et Zach Fren parvinrent à se procurer un peu de nourriture fraîche. Il y avait eu un passage de pigeons, d'allure sauvage, qui voletaient en troupes. Très fuyards, très rapides à s'échapper des touffes de mimosas, ils ne se laissaient pas approcher aisément. Toutefois, on finit par en abattre un certain nombre. Ils n'eussent pas été excellents -- et ils l'étaient en réalité -- que de malheureux affamés les auraient appréciés comme un gibier des plus savoureux. On se contentait de les faire griller devant un feu de racines sèches, et, pendant deux jours, Tom Marix put économiser les conserves.
Mais ce qui suffisait à nourrir les hommes ne suffisait pas à nourrir les animaux. Aussi, dans la matinée du 26, l'un des chameaux qui servait au transport des malades tomba-t-il lourdement sur le sol. Il fallut l'abandonner sur place, car il n'aurait pu se remettre en marche.
À Tom Marix revint la tâche de l'achever d'une balle dans la tête. Puis, ne voulant rien perdre de cette chair, qui représentait plusieurs jours de nourriture, bien que la bête fût extrêmement amaigrie par les privations, il s'occupa de la dépecer, suivant la méthode australienne.
Tom Marix n'ignorait pas que le chameau peut être utilisé dans son entier et servir à l'alimentation. Avec les os et une partie de la peau qu'il fit bouillir dans l'unique récipient qui lui restait, il obtint un bouillon, qui fut bien reçu de ces estomacs affamés. Quant à la cervelle, à la langue, aux joues de l'animal, ces morceaux, convenablement préparés, fournirent une nourriture plus solide. De même, la chair, coupée en lanières minces, et rapidement séchée au soleil, fut conservée, ainsi que les pieds, qui forment la meilleure partie de la bête. Ce qui était très regrettable, c'est que le sel faisait défaut, car cette chair salée se fût conservée plus facilement.
Le voyage se continuait dans ces conditions, à raison de quelques milles par jour. Par malheur, l'état des malades ne s'améliorait pas, faute de remèdes, sinon faute de soins. Tous n'arriveraient pas à ce but auquel tendaient les efforts de Mrs. Branican, à cette rivière Fitz-Roy, où les misères seraient peut-être atténuées dans une certaine mesure!
Et en effet, le 28 mars, puis le lendemain 29, les deux blancs succombèrent aux suites d'un épuisement trop prolongé. C'étaient des hommes originaires d'Adélaïde, l'un ayant à peine vingt-cinq ans, l'autre plus âgé d'une quinzaine d'années, et la mort vint les frapper l'un et l'autre sur cette route du désert australien.
Pauvres gens! c'étaient les premiers qui périssaient à la tâche, et leurs compagnons en furent très péniblement affectés. N'était- ce pas le sort qui les attendait tous, depuis la trahison de Len Burker, maintenant abandonnés au milieu de ces régions où les animaux eux-mêmes ne trouvent pas à vivre?
Et qu'aurait pu répondre Zach Fren, lorsque Tom Marix lui dit:
«Deux hommes morts pour en sauver un, sans compter ceux qui succomberont encore!...»
Mrs. Branican donna libre cours à sa douleur, à laquelle chacun prit part. Elle pria pour ces deux victimes, et leur tombe fut marquée d'une petite croix que les ardeurs du climat allaient bientôt faire tomber en poussière.
La caravane se remit en route.
Des trois chameaux qui restaient, les hommes les plus fatigués durent se servir à tour de rôle, afin de ne pas retarder leurs compagnons, et Mrs. Branican refusa d'affecter une de ces bêtes à son service. Pendant les haltes, ces animaux étaient employés à la recherche des puits, tantôt par Godfrey, tantôt par Tom Marix, car on ne rencontrait pas un seul indigène près duquel il eût été possible de se renseigner. Cela semblait indiquer que les tribus s'étaient reportées vers le nord-est de la Terre de Tasman. Dans ce cas, il faudrait suivre la trace des Indas jusqu'au fond de la vallée de la FitzRoy -- circonstance très fâcheuse, puisque ce serait accroître le voyage de plusieurs centaines de milles.
Dès le commencement d'avril, Tom Marix reconnut que la provision de conserves touchait à sa fin. Il y avait donc nécessité de sacrifier un des trois chameaux. Quelques jours de nourriture assurés, cela permettrait sans doute d'atteindre la Fitz-Roy river, dont la caravane ne devait plus être éloignée que d'une quinzaine d'étapes.
Ce sacrifice étant indispensable, il fallut s'y résigner. On choisit la bête qui paraissait le moins en état de faire son service. Elle fut abattue, dépecée, réduite en lanières qui, séchées au soleil, possédaient des qualités assez nutritives, après qu'elles avaient subi une longue cuisson. Quant aux autres portions de l'animal, sans oublier le coeur et le foie, elles furent soigneusement mises en réserve.
Entre temps, Godfrey parvint à tuer plusieurs couples de pigeons - - faible contingent, il est vrai, lorsqu'il s'agissait de pourvoir à l'alimentation de vingt personnes. Tom Marix reconnut aussi que les touffes d'acacias commençaient à reparaître sur la plaine, et il fut possible d'employer comme nourriture leurs graines préalablement grillées sur le feu.
Oui! il était temps d'atteindre la vallée de la Fitz-Roy, d'y trouver les ressources qu'on eût vainement demandées à cette contrée maudite. Un retard de quelques jours, et la plupart de ces pauvres gens n'auraient pas la force d'y arriver.
À la date du 5 avril, il ne restait plus rien des conserves, rien de la viande fournie par le dépeçage des chameaux. Une poignée de graines d'acacias, voilà à quoi Mrs. Branican et ses compagnons étaient réduits.
En effet, Tom Marix hésitait à sacrifier les deux dernières bêtes qui avaient survécu. En songeant au chemin qu'il fallait encore parcourir, il ne pouvait s'y résoudre. Il dut en venir là, pourtant, et dès le soir même, car personne n'avait mangé depuis quinze heures.
Mais au moment de la halte, un des hommes accourut en criant:
«Tom Marix... Tom Marix... les deux chameaux viennent de tomber.
-- Essayez de les relever...
-- C'est impossible.
-- Alors qu'on les tue sans attendre...
-- Les tuer?... répondit l'homme. Mais ils vont mourir, s'ils ne sont morts déjà!
-- Morts!» s'écria Tom Marix.
Et il ne put retenir un geste de désespoir, car, une fois morts, la chair de ces animaux ne serait plus mangeable. Suivi de Mrs. Branican, de Zach Fren, de Godfrey et de Jos Meritt, Tom Marix se rendit à l'endroit où les deux bêtes venaient de s'abattre. Là, couchées sur le sol, elles s'agitaient convulsivement, l'écume à la bouche, les membres contractés, la poitrine haletante. Elles allaient mourir, et non de mort naturelle.
«Que leur est-il donc arrivé? demanda Dolly. Ce n'est pas la fatigue... ce n'est pas l'épuisement...
-- Non, répondit Tom Marix, je crains que ce ne soit l'effet de quelque herbe malfaisante!
-- Bien!... Oh!... Très bien! Je sais ce que c'est! répondit Jos Meritt. J'ai déjà vu cela dans les provinces de l'est... dans le Queensland! Ces chameaux ont été empoisonnés...
-- Empoisonnés?... répéta Dolly.
-- Oui, dit Tom Marix, c'est le poison!
-- Eh bien, reprit Jos Meritt, puisque nous n'avons plus d'autres ressources, il n'y a plus qu'à prendre exemple sur les cannibales... à moins de mourir de faim!... Que voulez-vous?... Chaque pays a ses usages, et le mieux est de s'y conformer!»
Le gentleman disait ces choses avec un tel accent d'ironie que, les yeux agrandis par le jeûne, plus maigre qu'il ne l'avait jamais été, il faisait peur à voir.
Ainsi donc les deux chameaux venaient de mourir empoisonnés. Et cet empoisonnement -- Jos Meritt ne se trompait pas -- était dû à une espèce d'ortie vénéneuse, assez rare pourtant dans ces plaines du nord-ouest: c'est la «moroïdes laportea» qui produit une sorte de framboise et dont les feuilles sont garnies de piquants acérés. Rien que leur contact provoque des douleurs très vives et très durables. Quant au fruit, il est mortel, si on ne le combat avec le jus du «colocasia macrorhiza», autre plante qui pousse le plus souvent sur les mêmes terrains que l'ortie vénéneuse.
L'instinct, qui empêche les animaux de toucher aux substances nuisibles, avait été vaincu cette fois, et les pauvres bêtes, n'ayant pu résister au besoin de dévorer ces orties, venaient de succomber dans d'horribles souffrances.
Comment se passèrent les deux jours suivants, ni Mrs. Branican ni aucun de ses compagnons n'en ont gardé le souvenir. Il avait fallu abandonner les deux animaux morts, car, une heure après, ils étaient en état de complète décomposition, tant est rapide l'effet de ce poison végétal. Puis, la caravane, se traînant dans la direction de la Fitz-Roy, cherchait à découvrir les mouvements de terrains qui encadrent la vallée... Pourraient-ils l'atteindre tous?... Non, et quelques-uns demandaient déjà qu'on les tuât sur place, afin de leur épargner une plus effroyable agonie...
Mrs. Branican allait de l'un à l'autre... Elle essayait de les ranimer... Elle les suppliait de faire un dernier effort... Le but n'était plus éloigné... Quelques marches, les dernières... était le salut... Mais qu'aurait-elle pu obtenir là-bas de ces infortunés!
Le 8 avril au soir, personne n'eut la force d'établir le campement. Les malheureux rampaient au pied des spinifex pour en mâcher les feuilles poussiéreuses. Ils ne pouvaient plus parler... ils ne pouvaient plus aller au delà... Tous tombèrent à cette dernière halte.
Mrs. Branican résistait encore. Agenouillé près d'elle, Godfrey l'enveloppait d'un suprême regard... Il l'appelait «mère!... mère!...» comme un enfant qui supplie celle dont il est né de ne pas le laisser mourir...
Et Dolly, debout au milieu de ses compagnons, parcourait l'horizon du regard, en criant:
«John!... John!...»
Comme si c'était du capitaine John qu'un dernier secours eût pu lui venir!
XIII
Chez les Indas
La tribu des Indas, composée de plusieurs centaines d'indigènes, hommes, femmes, enfants, occupait à cette époque les bords de la Fitz-Roy, à cent quarante milles environ de son embouchure. Ces indigènes revenaient des régions de la Terre de Tasman, arrosées par le haut cours de la rivière. Depuis quelques jours, les hasards de leur vie nomade les avaient précisément ramenés à vingt-cinq milles de cette partie du Great-Sandy-Desert, où la caravane venait d'achever sa dernière halte, après un enchaînement de misères qui dépassaient la limite des forces humaines.
C'était chez ces Indas que le capitaine John et son second Harry Felton avaient vécu pendant neuf années. À la faveur des événements qui vont suivre, il a été possible de reconstituer leur histoire durant cette longue période, en complétant le récit fait par Harry Felton à son lit de mort.
Entre ces deux années 1875 et 1881 -- on ne l'a point oublié -- l'équipage du _Franklin_ avait eu pour refuge une île de l'océan Indien, l'île Browse, située à deux cent cinquante milles environ de York-Sund, le point le plus rapproché de ce littoral qui s'arrondit au nord-ouest du continent australien. Deux des matelots ayant péri pendant la tempête, les naufragés, au nombre de douze, avaient vécu six ans dans cette île, sans aucun moyen de pouvoir se rapatrier, lorsqu'une chaloupe en dérive vint atterrir sur la côte.
Le capitaine John, voulant employer cette chaloupe au salut commun, la fit mettre en état d'atteindre la terre australienne, et l'approvisionna pour une traversée de quelques semaines. Mais cette chaloupe ne pouvant contenir que sept passagers, le capitaine John et Harry Felton s'y embarquèrent avec cinq de leurs compagnons, laissant les cinq autres sur l'île Browse, où ils devaient attendre qu'un navire leur fût expédié. On sait comment ces infortunés succombèrent avant d'avoir été recueillis, et dans quelles conditions le capitaine Ellis retrouva leurs restes, lors de la deuxième campagne du _Dolly-Hope_ en 1883.
Après une traversée périlleuse au milieu de ces détestables parages de l'océan Indien, la chaloupe accosta le continent à la hauteur du cap Lévêque, et parvint à pénétrer dans le golfe même où se jette la rivière Fitz-Roy. Mais la mauvaise fortune voulut que le capitaine John fut attaqué par les indigènes -- attaque pendant laquelle quatre de ses hommes furent tués en se défendant.
Ces indigènes, appartenant à la tribu des Indas, entraînèrent vers l'intérieur le capitaine John, le second Harry Felton et le dernier matelot échappé au massacre. Ce matelot, qui avait été blessé, ne devait pas guérir de ses blessures. Quelques semaines plus tard, John Branican et Harry Felton étaient les seuls survivants de la catastrophe du _Franklin_.
Alors commença pour eux une existence qui, dans les premiers jours, fut sérieusement menacée. On l'a dit, ces Indas, ainsi que toutes les tribus errantes ou sédentaires de l'Australie septentrionale, sont farouches et sanguinaires. Les prisonniers qu'ils font dans leurs guerres incessantes de tribus à tribus, ils les tuent impitoyablement et les dévorent. Il n'existe pas de coutume plus profondément invétérée que le cannibalisme chez ces aborigènes, de véritables bêtes fauves.
Pourquoi le capitaine John et Harry Felton furent-ils épargnés? Cela tint aux circonstances.
On n'ignore pas que, parmi les indigènes de l'intérieur et du littoral, l'état de guerre se perpétue de générations en générations. Les sédentaires s'attaquent de village à village, se détruisent et se repaissent des prisonniers qu'ils ont faits. Mêmes coutumes chez les nomades: ils se poursuivent de campement en campement, et la victoire finit toujours par d'épouvantables scènes d'anthropophagie. Ces massacres amèneront inévitablement la destruction de la race australienne, et aussi sûrement que les procédés anglo-saxons, bien qu'en certaines circonstances, ces procédés aient été d'une barbarie inavouable. Comment qualifier autrement de pareils actes -- les noirs, chassés par les blancs comme un gibier, avec toutes les émotions raffinées que peut procurer ce genre de sport; les incendies propagés largement, afin que les habitants ne soient pas plus épargnés que les «gunyos» d'écorce, qui leur servent de demeures? Les conquérants ont même été jusqu'à se servir de l'empoisonnement en masse par la strychnine, ce qui permettait d'obtenir une destruction plus rapide. Aussi a-t-on pu citer cette phrase, échappée à la plume d'un colon australien:
«Tous les hommes que je rencontre sur mes pâturages, je les tue à coups de fusil, parce que ce sont des tueurs de bétail; toutes les femmes, parce qu'elles mettent au monde des tueurs de bétail, et tous les enfants, parce qu'ils deviendraient des tueurs de bétail!»
On comprend dès lors la haine que les Australiens ont vouée à leurs bourreaux -- haine conservée par voie d'atavisme. Il est rare que les blancs qui tombent entre leurs mains ne soient pas massacrés sans merci. Pourquoi donc les naufragés du _Franklin_ avaient-ils été épargnés par les Indas?
Très probablement, s'il ne fût mort peu de temps après avoir été fait prisonnier, le matelot aurait subi le sort commun. Mais le chef de la tribu, un indigène nommé Willi, ayant eu des relations avec les colons du littoral, les connaissait assez pour avoir remarqué que le capitaine John et Harry Felton étaient deux officiers, dont il aurait peut-être à tirer un double parti. En sa qualité de guerrier, Willi pourrait mettre leurs talents à profit dans ses luttes avec les tribus rivales; en sa qualité de négociant, qui s'entendait aux choses du négoce, il entrevoyait une lucrative affaire, c'est-à-dire une belle et bonne rançon, que lui vaudrait la délivrance des deux prisonniers. Ceux-ci eurent donc la vie sauve, mais durent se plier à cette existence des nomades qui leur fut d'autant plus pénible que les Indas les soumettaient à une surveillance incessante. Gardés à vue jour et nuit, ne pouvant s'éloigner des campements, ils avaient vainement tenté deux ou trois fois de s'évader, ce qui avait failli même leur coûter la vie.
Entre temps, lors de ces fréquentes rencontres de tribus à tribus, ils étaient mis en demeure d'intervenir au moins par leurs conseils -- conseils réellement précieux, et dont Willi tira grand avantage, puisque la victoire lui fut désormais assurée... Grâce à ses succès, cette tribu était actuellement l'une des plus puissantes de celles qui fréquentent les divers territoires de l'Australie occidentale.
Ces populations du nord-ouest appartiennent vraisemblablement aux races mélangées des Australiens et des indigènes de la Papouasie. À l'exemple de leurs congénères, les Indas portent les cheveux longs et bouclés; leur teint est moins foncé que celui des indigènes des provinces méridionales, qui semblent former une race plus vigoureuse; leur taille, de proportion plus modeste, se tient dans la moyenne d'un mètre trente. Les hommes sont physiquement mieux constitués que les femmes; si leur front est un peu fuyant, il domine des arcades sourcilières assez proéminentes -- ce qui est signe d'intelligence, à en croire les ethnologistes; leurs yeux, dont l'iris est foncé, ont la pupille enflammée d'un feu ardent; leurs cheveux, de couleur très brune, ne sont pas crépus comme ceux des nègres africains; toutefois leur crâne est peu volumineux, et la nature n'y a pas généreusement prodigué la matière cérébrale. On les appelle des «noirs», bien qu'ils ne soient point d'un noir de Nubiens: ils sont «chocolatés», s'il est permis de fabriquer ce mot, qui donne exactement la nuance de leur coloration générale.
Le nègre australien est doué d'un odorat extraordinaire, qui rivalise avec celui des meilleurs chiens de chasse. Il reconnaît les traces d'un être humain ou d'un animal rien qu'en humant le sol, en flairant les herbes et les broussailles. Son nerf auditif est également d'une extrême sensibilité, et il peut percevoir, paraît-il, le bruit des fourmis qui travaillent au fond d'une fourmilière. Quant à ranger ces indigènes dans l'ordre des grimpeurs, cette classification ne manquerait pas de justesse, car il n'est pas de gommier si haut et si lisse, dont ils ne puissent atteindre la cime en se servant d'un roseau de rotang flexible auquel ils donnent le nom de «kâmin» et grâce à la conformation légèrement préhensile de leurs orteils.