Chapter 26
_29 janvier._ -- Nous sommes arrivés sur le bord d'un petit lac, une sorte de lagon, que Tom Marix croit être le White-Lake. Il justifie son nom de «lac blanc», car, à la place de l'eau qui s'est évaporée, c'est une couche de sel qui occupe le fond de ce bassin. Encore un reste de cette mer intérieure qui séparait autrefois l'Australie en deux grandes îles.
Zach Fren a renouvelé notre provision de sel; nous aurions préféré trouver de l'eau potable.
Il y a dans les environs une grande quantité de rats, plus petits que le rat ordinaire. Il faut se prémunir contre leurs attaques. Ce sont des animaux si voraces qu'ils rongent tout ce qu'on laisse à leur portée.
Du reste, les noirs n'ont point trouvé que ce fût là un gibier à dédaigner. Ayant réussi à attraper quelques douzaines de ces rats, ils les ont apprêtés, les ont fait cuire, et se sont régalés de cette chair assez répugnante. Il faudrait que nous fussions bien à court de vivres pour nous résigner à cette nourriture. Dieu veuille que nous n'en soyons jamais réduits là!
Nous voici maintenant à la limite du désert compris sous le nom de Great-Sandy-Desert.
Pendant les derniers vingt milles, le terrain s'est graduellement modifié. Les touffes de spinifex sont moins serrées, et cette maigre verdure tend à disparaître. Le sol est-il donc si aride qu'il ne puisse suffire à cette végétation si peu exigeante? Qui ne le croirait en voyant l'immense plaine, ondulée de monticules de sable rouge, et sans qu'il y ait trace d'un lit de creek. Cela donne à supposer qu'il ne pleut jamais sur ces territoires dévorés de soleil -- pas même dans la saison d'hiver.
Devant cette aridité lamentable, cette sécheresse inquiétante, il n'est pas un de nous qui ne se sente saisi des plus tristes pressentiments. Tom Marix me montre sur la carte ces solitudes désolées: c'est un espace laissé en blanc que sillonnent les itinéraires de Giles et de Gibson. Vers le nord, celui du colonel Warburton indique bien les incertitudes de sa marche par les multiples tours et détours que nécessite la recherche des puits. Ici ses gens malades, affamés, sont à bout de forces... Là ses bêtes sont décimées, son fils est mourant... Mieux vaudrait ne pas lire le récit de son voyage, si l'on veut le recommencer après lui... Les plus hardis reculeraient... Mais je l'ai lu, et je le relis... Je ne me laisserai pas effrayer... Ce que cet explorateur a bravé pour étudier les régions inconnues du continent australien, je le brave, moi, pour retrouver John... Le seul but de ma vie est là, et je l'atteindrai!
* * * * *
_3 février._ -- Depuis cinq jours, nous avons dû diminuer encore la moyenne de nos étapes. Autant de perdu sur la longueur du chemin à parcourir. Rien n'est plus regrettable. Notre caravane, retardée par les accidents de terrain, est incapable de suivre la droite ligne. Le sol est fortement accidenté, ce qui nous oblige à monter et à descendre des pentes parfois très raides. En maint endroit, il est coupé de dunes, entre lesquelles les chameaux sont contraints de circuler, puisqu'ils ne peuvent les franchir. Il y a aussi des collines sablonneuses qui s'élèvent jusqu'à cent pieds, et que séparent des intervalles de six à sept cents. Les piétons enfoncent dans ce sable, et la marche devient de plus en plus pénible.
La chaleur est accablante. On ne saurait se figurer avec quelle intensité le soleil darde ses rayons. Ce sont des flèches de feu, qui vous percent en mille places. Jane et moi, c'est à peine s'il nous est possible de demeurer sous l'abri de notre kibitka. Ce que doivent souffrir nos compagnons pendant les étapes du matin ou du soir! Zach Fren, si robuste qu'il soit, est très éprouvé par les fatigues; mais il ne se plaint pas, il n'a rien perdu de sa bonne humeur, cet ami dévoué, dont l'existence est liée à la mienne!
Jos Meritt supporte ces épreuves avec un courage tranquille, une résistance aux privations qu'on est tenté de lui envier. Gîn-Ghi, moins patient, se plaint, sans parvenir à émouvoir son maître. Et, quand on songe que cet original se soumet à de pareilles épreuves pour conquérir un chapeau!
«Bien!... Oh!... Très bien! répond-il lorsqu'on lui en fait l'observation. Mais aussi quel rarissime chapeau!...
-- Un vieux galurin de saltimbanque! murmure Zach Fren en haussant les épaules.
-- Une guenille, riposte Gîn-Ghi, une guenille qu'on ne voudrait même pas porter en savates!»
Au cours de la journée, entre huit heures et quatre heures, il serait impossible de faire un pas. On campe n'importe où, on dresse deux ou trois tentes. Les gens de l'escorte, blancs et noirs, s'étendent comme ils le peuvent à l'ombre des chameaux. Ce qui est effrayant, c'est que l'eau va bientôt manquer. Que devenir, si nous ne rencontrons que des puits à sec? Je sens que Tom Marix est extrêmement inquiet, quoiqu'il cherche à me dissimuler son anxiété. Il a tort, il ferait mieux de ne me rien cacher. Je puis tout entendre, et je ne faiblirai pas...
* * * * *
_14 février._ -- Onze jours se sont écoulés, pendant lesquels nous n'avons eu que deux heures de pluie. C'est à peine si nous avons pu remplir nos tonnelets, si les hommes ont recueilli de quoi apaiser leur soif, si les bêtes ont refait leur provision d'eau. Nous sommes arrivés à Emily-Spring, où la source est absolument tarie. Nos bêtes sont épuisées. Jos Meritt ne sait plus quel moyen employer pour faire avancer sa monture. Il ne la frappe pas, cependant, et cherche à la prendre par les sentiments. Je l'entends qui lui dit:
«Voyons, si tu as de la peine, du moins n'as-tu pas de chagrin, ma pauvre bête!»
La pauvre bête ne paraît point comprendre cette distinction.
Nous reprenons notre route, plus inquiets que nous ne l'avons jamais été.
Deux animaux sont malades. Ils se traînent, et ne pourront continuer le voyage. Les vivres que portait le chameau de bât ont dû être placés sur un chameau de selle, lequel a été repris à l'un des hommes de l'escorte.
Estimons-nous heureux que le chameau mâle monté par Tom Marix ait jusqu'à présent conservé toute sa vigueur. Sans lui, les autres, plus particulièrement les chamelles, se débanderaient, et rien ne pourrait les retenir.
Il y a nécessité d'achever les pauvres bêtes abattues par la maladie. Les laisser mourir de faim, de soif, en proie à une longue agonie, ce serait plus inhumain que de terminer d'un coup leurs misères.
La caravane s'éloigne et contourne une colline de sable... Deux détonations retentissent... Tom Marix revient nous rejoindre, et le voyage se poursuit.
Ce qui est plus alarmant, c'est que la santé de deux de nos gens me donne de vives inquiétudes. Ils sont pris de fièvre, et on ne leur épargne pas le sulfate de quinine, dont la pharmacie portative est abondamment fournie. Mais une soif ardente les dévore. Notre provision d'eau est tarie, et rien n'indique que nous soyons à proximité d'un puits.
Les malades sont étendus chacun sur le dos d'un chameau que leurs compagnons conduisent à la main. On ne peut abandonner des hommes comme on abandonne les bêtes. Nous leur donnerons nos soins, c'est notre devoir, et nous n'y faillirons pas... Mais cette impitoyable température les dévore peu à peu...
Tom Marix, si habitué qu'il soit à ces épreuves du désert, et bien qu'il ait souvent mis son expérience à profit pour soigner ses compagnons de la police provinciale, ne sait plus que faire... De l'eau... de l'eau!... C'est ce que nous demandons aux nuages, puisque le sol est incapable de nous en fournir.
Ceux qui résistent le mieux aux fatigues, qui supportent sans en trop souffrir ces excessives chaleurs, ce sont les noirs de l'escorte.
Cependant, s'ils sont moins éprouvés, leur mécontentement s'accroît de jour en jour. En vain Tom Marix s'emploie-t-il à les calmer. Les plus excités se tiennent à l'écart aux heures de halte, se concertent, se montent, et les symptômes d'une prochaine révolte sont manifestes.
Dans la journée du 21, tous, d'un commun accord, ont refusé de continuer le voyage dans la direction du nord-ouest, donnant pour raison qu'ils meurent de soif. La raison n'est, hélas! que trop sérieuse. Depuis douze heures, il n'y a plus une seule goutte d'eau dans nos tonnelets. Nous en sommes réduits aux boissons alcooliques, dont l'effet est déplorable, car elles portent à la tête.
J'ai dû intervenir en personne au milieu de ces indigènes butés dans leur idée. Il s'agissait de les amener à comprendre que s'arrêter en de telles circonstances, n'était pas le moyen de mettre un terme aux souffrances qu'ils subissaient.
«Aussi, me répond l'un d'eux, ce que nous voulons, c'est revenir en arrière.
-- En arrière?... Et jusqu'où?...
-- Jusqu'à Mary-Spring.
-- À Mary-Spring, il n'y a plus d'eau, ai-je répondu, et vous le savez bien.
-- S'il n'y a plus d'eau à Mary-Spring, réplique l'indigène, on en trouvera un peu au-dessus du côté du mont Wilson, dans la direction du Sturt-creek.
Je regarde Tom Marix. Il va chercher la carte spéciale où figure le Great-Sandy-Desert. Nous la consultons. En effet, dans le nord de Mary-Spring, il existe un cours d'eau assez important, qui n'est peut-être pas entièrement desséché. Mais comment l'indigène a-t-il pu connaître l'existence de ce cours d'eau? Je l'interroge à ce sujet. Il hésite d'abord et finit par me répondre que c'est M. Burker qui leur en a parlé. C'est même de lui qu'est venue la proposition de remonter vers le Sturt-creek.
Je suis on ne peut plus contrariée de ce que Len Burker ait eu l'imprudence -- n'est-ce que de l'imprudence? -- de provoquer une partie de l'escorte à retourner dans l'est. Il en résulterait non seulement des retards, mais une sérieuse modification à notre itinéraire, laquelle nous écarterait de la rivière Fitz-Roy.
Je m'en explique nettement avec lui.
«Que voulez-vous, Dolly? me répond-il. Mieux vaut s'exposer à des retards ou à des détours que de s'obstiner à suivre une route où les puits font défaut.
-- En tout cas, monsieur Burker, dit vivement Zach Fren, c'est à mistress Branican et non aux indigènes que vous auriez dû faire votre communication.
-- Vous agissez de telle façon avec nos noirs, ajoute Tom Marix, que je ne puis plus les tenir. Est-ce vous qui êtes leur chef, monsieur Burker, ou est-ce moi?...
-- Je trouve vos observations inconvenantes, Tom Marix! réplique Len Burker.
-- Inconvenantes ou non, elles sont justifiées par votre conduite, monsieur, et vous voudrez bien en tenir compte!
-- Je n'ai d'ordres à recevoir de personne ici, si ce n'est de mistress Branican...
-- Soit, Len Burker, ai-je répondu. Dorénavant, si vous avez quelques critiques à présenter, je vous prie de me les adresser et non à d'autres.
-- Mistress Dolly, dit alors Godfrey, voulez-vous que je me porte en avant de la caravane à la recherche d'un puits?... Je finirai par rencontrer...
-- Des puits sans eau!» murmure Len Burker, qui s'éloigne en haussant les épaules.
J'imagine aisément ce qu'a dû souffrir Jane, qui assistait à cette discussion. La façon d'agir de son mari, si dommageable pour le bon accord qui doit régner dans notre personnel, peut nous créer les plus graves difficultés. Il fallut que je me joignisse à Tom Marix pour obtenir des noirs de ne pas persévérer dans leur intention de revenir en arrière. Nous n'y réussîmes pas sans peine. Toutefois, ils déclarèrent que si nous n'avions pas trouvé un puits avant quarante-huit heures, ils retourneraient à Mary- Spring, afin de gagner le Sturtcreek.
* * * * *
_23 février._ -- Quelles indicibles souffrances pendant les deux jours qui suivirent! L'état de nos deux compagnons malades avait empiré. Trois chameaux tombèrent encore pour ne plus se relever, la tête allongée sur le sable, les reins gonflés, incapables de faire un mouvement. Il fut nécessaire de les abattre. C'étaient deux bêtes de selle et une bête de bât. Actuellement quatre blancs de l'escorte sont réduits à continuer en piétons ce voyage déjà si fatigant pour des gens montés.
Et pas une créature humaine dans ce Great-Sandy-Desert! Pas un Australien de ces régions de la Terre de Tasman, qui puisse nous renseigner sur la situation des puits! Évidemment, notre caravane s'est écartée de l'itinéraire du colonel Warburton, car le colonel n'a jamais franchi d'aussi longues étapes, sans avoir pu refaire sa provision d'eau. Trop souvent, il est vrai, les puits à demi taris ne contenaient qu'un liquide épais, échauffé, à peine potable. Mais nous nous en contenterions...
Aujourd'hui, enfin, au terme de la première étape, nous avons pu apaiser notre soif... C'est Godfrey qui a découvert un puits à une faible distance.
Dès le matin du 23, le brave enfant s'est porté à quelques milles en avant, et deux heures après, nous l'avons aperçu qui revenait en toute hâte.
«Un puits!... un puits!» s'est-il écrié du plus loin que nous avons pu l'entendre.
À ce cri, notre petit monde s'est ranimé. Les chameaux se sont remis sur leurs jambes. Il semble que celui que montait Godfrey leur ait dit en arrivant:
«De l'eau... de l'eau!»
Une heure après, la caravane s'arrêtait sous un bouquet d'arbres à la ramure desséchée, qui ombrageaient le puits. Heureusement, ce sont des gommiers et non de ces eucalyptus, qui l'auraient asséché jusqu'à la dernière goutte!
Mais les rares puits, creusés à la surface du continent australien, il faut bien reconnaître qu'une troupe d'hommes un peu nombreuse les viderait en un instant. L'eau n'y est point abondante, et encore faut-il aller la puiser sous les couches de sable. C'est que ces puits ne sont pas l'oeuvre de la main de l'homme; ce ne sont que des cavités naturelles, qui se forment à l'époque des pluies d'hiver. À peine dépassent-elles cinq à six pieds en profondeur -- ce qui suffit pour que l'eau, abritée des rayons solaires, échappe à l'évaporation et se conserve même pendant les longues chaleurs de l'été.
Quelquefois, ces réservoirs ne se signalent pas à la surface de la plaine par un groupe d'arbres, et il n'est que trop facile de passer à proximité sans les reconnaître. Il importe donc d'observer la contrée avec grand soin: c'est une recommandation qui est faite et très justement faite par le colonel Warburton. Aussi avons-nous soin d'en tenir compte.
Cette fois, Godfrey avait eu la main heureuse. Le puits, près duquel notre campement a été établi dès onze heures du matin, contenait plus d'eau qu'il n'en fallait pour abreuver nos chameaux et refaire complètement notre réserve. Cette eau restée limpide car elle était filtrée par les sables, avait gardé sa fraîcheur, la cavité, située au pied d'une haute dune, ne recevant pas directement les rayons du soleil.
C'est avec délices que chacun de nous s'est rafraîchi en puisant à cette sorte de citerne. Il fallut même engager nos compagnons à n'en boire que modérément; ils auraient fini par se rendre malades.
On ne saurait s'imaginer les effets bienfaisants de l'eau, à moins d'avoir été longtemps torturé par la soif. Le résultat est immédiat; les plus abattus se relèvent, les forces reviennent instantanément, le courage avec les forces. C'est plus qu'être ranimé; c'est renaître!
Le lendemain, dès quatre heures du matin, nous avons repris notre route en nous dirigeant vers le nord-ouest, afin d'atteindre par le plus court Joanna-Spring, à cent quatre-vingt-dix milles environ de Mary-Spring.
* * * * *
Ces quelques notes, extraites du journal de Mrs. Branican, suffiront à démontrer que son énergie ne l'a pas abandonnée un instant. Il convient, maintenant, de reprendre le récit de ce voyage, auquel l'avenir réservait encore tant d'éventualités, impossibles à prévoir et si graves par leurs conséquences.
XI
Indices et incidents
Ainsi que l'ont fait connaître les dernières lignes du journal de Mrs. Branican, le courage et la confiance étaient revenus au personnel de la caravane. Jamais la nourriture n'avait fait défaut, et elle était assurée pour plusieurs mois. L'eau seule avait manqué pendant quelques étapes; mais le puits, découvert par Godfrey, en avait fourni au delà des besoins, et l'on repartait délibérément.
Il est vrai, il s'agissait toujours d'affronter une chaleur accablante, de respirer un air embrasé à la surface de ces interminables plaines, sans arbres et sans ombre. Et ils sont bien peu nombreux, les voyageurs qui peuvent impunément supporter ces températures dévorantes, lorsqu'ils ne sont pas originaires du pays australien. Où l'indigène résiste, l'étranger succombe. Il faut être fait à ce climat meurtrier.
Toujours la région des dunes et des sables rouges avec leurs ondulations de longues rides symétriques. On dirait d'un sol incendié, dont la coloration intensive, accentuée par les rayons solaires, ne cesse de brûler les yeux. Le sol était chaud au point qu'il eût été impossible à des blancs d'y marcher pieds nus. Quant aux noirs, leur épiderme endurci le leur permettait impunément, et ils n'auraient pas dû voir là une occasion de se plaindre. Ils se plaignaient pourtant; leur mauvais vouloir se manifestait sans cesse d'une façon plus apparente. Si Tom Marix n'avait pas tenu à conserver son escorte au complet, pour le cas où il y aurait lieu de se défendre contre quelque tribu nomade, il eût assurément prié Mrs. Branican de congédier les Australiens engagés à son service.
Du reste, Tom Marix voyait s'accroître les difficultés inhérentes à une telle expédition, et, quand il se disait que ces fatigues étaient subies et ces dangers bravés en pure perte, il fallait qu'il fût bien maître de lui pour ne rien laisser paraître de ses pensées. Seul, Zach Fren l'avait deviné et lui en voulait de ce qu'il ne partageait pas sa confiance.
«Vraiment, Tom, lui dit-il un jour, je ne vous aurais pas cru homme à vous décourager!
-- Me décourager?... Vous vous trompez, Zach, en ce sens du moins, que le courage ne me manquera pas pour accomplir ma mission jusqu'au bout. Ce n'est pas de traverser ces déserts que j'appréhende, c'est, après les avoir traversés, d'être contraints de revenir sur nos pas sans avoir réussi.
-- Croyez-vous donc, Tom, que le capitaine John ait succombé depuis le départ de Harry Felton?
-- Je n'en sais rien, Zach, et vous ne le savez pas davantage.
-- Si, je le sais, comme je sais qu'un navire abat sur tribord quand on met sa barre à bâbord!
-- Vous parlez là, Zach, comme parle Mrs. Branican ou Godfrey, et vous prenez vos espérances pour des certitudes. Je souhaite que vous ayez raison. Mais le capitaine John, s'il est vivant, est au pouvoir des Indas, et ces Indas où sont-ils?
-- Ils sont où ils sont, Tom, et c'est là que la caravane ira, quand elle devrait bouliner pendant six mois encore. Que diable! lorsqu'on ne peut pas virer vent debout, on vire vent arrière, et on rattrape toujours sa route...
-- Sur mer, oui, Zach, lorsqu'on sait vers quel port on se dirige. Mais, à travers ces territoires, sait-on où l'on va?
-- Ce n'est pas en désespérant qu'on l'apprendra.
-- Je ne désespère pas, Zach!
-- Si, Tom, et, ce qui est plus grave, c'est que vous finirez par le laisser voir. Celui qui ne cache pas son inquiétude fait un mauvais capitaine et incite son équipage au mécontentement. Prenez garde à votre visage, Tom, non pour Mrs. Branican, que rien ne pourrait ébranler, mais pour les blancs de notre escorte! S'ils allaient faire cause commune avec les noirs...
-- Je réponds d'eux comme de moi...
-- Et comme moi, je réponds de vous, Tom! Aussi ne parlons pas d'amener notre pavillon tant que les mâts sont debout!
-- Qui en parle, Zach, si ce n'est Len Burker?...
-- Oh! celui-là, Tom, si j'étais le commandant, il y a longtemps qu'il serait à fond de cale, avec un boulet à chaque pied! Mais, qu'il y fasse attention, car je ne le perds pas de vue!»
Zach Fren avait raison de surveiller Len Burker. Si le désarroi se mettait dans l'expédition, ce serait à lui qu'on le devrait. Ces noirs, sur lesquels Tom Marix croyait pouvoir compter, il les excitait au désordre. C'était là une des causes qui risquaient d'empêcher le succès de la campagne. Mais n'eût-elle pas existé, que Tom Marix ne conservait guère d'illusion sur la possibilité de rencontrer les Indas et de délivrer le capitaine John.
Cependant, bien que la caravane n'allât pas tout à fait à l'aventure, en se dirigeant vers les environs de la Fitz-Roy, il se pouvait qu'une circonstance eût obligé les Indas à quitter la Terre de Tasman; peut-être des éventualités de guerre. Il est rare que la paix règne entre tribus, qui peuvent compter de deux cent cinquante à trois cents âmes. Il y a des haines invétérées, des rivalités qui exigent du sang, et elles s'exercent avec d'autant plus de passion que, chez ces cannibales, la guerre, c'est la chasse. À vrai dire, l'ennemi n'est pas seulement l'ennemi, il est le gibier, et le vainqueur mange le vaincu. De là des luttes, des poursuites, des déplacements, qui entraînent parfois les indigènes à de grandes distances. Il y aurait donc eu intérêt à savoir si les Indas n'avaient pas abandonné leurs territoires, et on ne le saurait qu'en s'emparant d'un Australien venu du nord-ouest.
C'est à cela que tendaient les efforts de Tom Marix, assidûment secondé par Godfrey, qui, malgré les recommandations et même les injonctions de Mrs. Branican, se laissait souvent emporter à une distance de plusieurs milles. Quand il n'allait pas à la recherche de quelque puits, il se lançait à la recherche de quelque indigène, mais, jusqu'alors sans résultat. La contrée était déserte. Et, en vérité, quel être humain, de telle rustique nature fût-il, aurait pu y subvenir aux plus strictes nécessités de l'existence? S'y aventurer aux abords de la ligne télégraphique, cela se pouvait faire à la rigueur, et encore voit-on à quelles épreuves on était exposé.
Enfin, le 9 mars, vers neuf heures et demie du matin, on entendit un cri retentir à courte distance -- un cri formé de ces deux mots: coo-eeh!
«Il y a des indigènes dans les environs, dit Tom Marix.
-- Des indigènes?... demanda Dolly.
-- Oui, mistress, c'est leur façon de s'appeler.
-- Tâchons de les rejoindre», répondit Zach Fren. La caravane avança d'une centaine de pas, et Godfrey signala deux noirs entre les dunes. S'emparer de leurs personnes ne devait pas être facile, car les Australiens fuient les blancs du plus loin qu'ils les entrevoient. Ceux-ci cherchaient à se dissimuler derrière une haute dune rougeâtre, entre des touffes de spinifex. Mais les gens de l'escorte parvinrent à les cerner, et ils furent amenés devant Mrs. Branican. L'un était âgé d'une cinquantaine d'années; l'autre, son fils, d'environ vingt ans. Tous deux se rendaient à la station du lac Woods, qui appartient au service du réseau télégraphique. Divers présents en étoffes, et principalement quelques livres de tabac, les eurent bientôt amadoués, et ils se montrèrent disposés à répondre aux questions qui leur furent faites par Tom Marix -- réponses que celui-ci traduisait immédiatement pour Mrs. Branican, Godfrey, Zach Fren et leurs compagnons. Les Australiens avaient d'abord dit où ils allaient -- ce qui n'intéressait que médiocrement. Mais Tom Marix leur demanda d'où ils venaient, ce qui méritait une sérieuse attention.
«Nous venons de par là... loin... très loin, répondit le père en montrant le nord-ouest.
-- De la côte?...
-- Non... de l'intérieur.
-- De la Terre de Tasman?
-- Oui... de la rivière Fitz-Roy.»
C'était précisément vers cette rivière, on le sait, que se dirigeait la caravane.
«De quelle tribu êtes-vous? dit Tom Marix.
-- De la tribu des Goursis.
-- Est-ce que ce sont des nomades?...»
L'indigène ne parut pas comprendre ce que voulait dire le chef de l'escorte.
«Est-ce une tribu qui va d'un campement à l'autre, reprit Tom Marix, une tribu qui n'habite pas un village?...
-- Elle habite le village de Goursi, répondit le fils, qui semblait être assez intelligent.
-- Et ce village est-il près de la Fitz-Roy?...
-- Oui, à dix grandes journées de l'endroit où elle va se jeter à la mer.»