Chapter 24
On n'ignore pas que le lapin est à l'Australie ce que la sauterelle est à l'Afrique. Ces trop prolifiques rongeurs finiront par tout ronger, si l'on n'y prend garde. Jusqu'alors, le personnel de la caravane les avait un peu dédaignés au point de vue alimentaire, parce que ce qui constitue le vrai gibier abondait dans les plaines et les forêts de l'Australie méridionale. Il serait toujours temps de se rassasier de cette chair un peu fade, lorsque les lièvres, les perdrix, les outardes, les canards, les pigeons et autres bêtes de poil et de plume feraient défaut. Mais, sur cette région riveraine des Mac-Donnell- Ranges, il fallait bien se contenter de ce que l'on trouvait, c'est-à-dire des lapins qui pullulaient à sa surface.
Et, à propos, dans la soirée du 31 octobre, Godfrey, Jos Meritt et Zach Fren étant réunis, la conversation tomba sur cette engeance qu'il est urgent de détruire. Et Godfrey ayant demandé s'il y avait toujours eu des lapins en Australie:
«Non, mon garçon, répondit Tom Marix. Leur importation ne remonte qu'à une trentaine d'années. Un joli cadeau qu'on nous a fait là! Ces animaux se sont tellement multipliés qu'ils dévastent nos campagnes. Certains districts en sont infestés à ce point qu'on ne peut plus y élever ni moutons ni bestiaux. Les champs sont troués par les terriers comme une écumoire, et l'herbe y est rongée jusqu'à la racine. C'est une ruine absolue, et je finis par croire que ce ne sont pas les colons qui mangeront les lapins, mais les lapins qui mangeront les colons.
-- N'a-t-on pas employé des moyens puissants pour s'en délivrer? fit observer Zach Fren.
-- Disons des moyens impuissants, répondit Tom Marix, puisque leur quantité augmente au lieu de diminuer. Je connais un propriétaire, qui a dû affecter quarante mille livres[14] à la destruction des lapins qui ravageaient son run. Le gouvernement a mis leur tête à prix, comme on fait pour les tigres et les serpents dans l'Inde anglaise. Bah! semblables à celles de l'hydre, les têtes repoussent à mesure qu'on les coupe et même en plus grand nombre. On a fait usage de la strychnine, qui en a empoisonné par centaines de mille, ce qui a failli donner la peste au pays. Rien n'a réussi.
-- N'ai-je pas entendu dire, demanda Godfrey, qu'un savant français, M. Pasteur, avait proposé de détruire ces rongeurs en leur donnant le choléra des poules?
-- Oui, et peut-être le moyen serait-il efficace? Mais il aurait fallu... l'employer, et il ne l'a pas été, bien qu'une prime de vingt mille livres ait été offerte dans ce but. Aussi le Queensland et la Nouvelle-Galles du Sud viennent-ils d'établir un grillage long de huit cents milles, afin de protéger l'est du continent contre l'invasion des lapins. C'est une véritable calamité.
-- Bien!... Oh!... Très bien! Véritable calamité... repartit Jos Meritt, de même que les types de la race jaune, qui finiront par envahir les cinq parties du monde. Les Chinois sont les lapins de l'avenir.»
Heureusement Gîn-Ghi n'était pas là, car il n'eût pas laissé passer sans protestation cette comparaison offensante à l'égard des Célestes. Ou, tout au moins, aurait-il haussé les épaules en riant de ce rire particulier à sa race et qui n'est qu'une longue et bruyante aspiration.
«Ainsi, dit Zach Fren, les Australiens renonceraient à continuer la lutte?...
-- Et de quelle façon pourraient-ils s'y prendre?... répondit Tom Marix.
-- Il me semble pourtant, dit Jos Meritt, qu'il y aurait un moyen sûr d'anéantir ces lapins.
-- Et lequel? demanda Godfrey.
-- Ce serait d'obtenir du Parlement britannique un décret ainsi conçu: «Il ne sera plus porté que des chapeaux de castor dans tout le Royaume-Uni et les colonies qui en dépendent. Or, comme le chapeau de castor n'est jamais fait qu'avec du poil de lapin... Bien!... Oh!... Très bien!»
Et c'est ainsi que Jos Meritt acheva sa phrase par son exclamation habituelle.
Quoi qu'il en soit, et en attendant que ledit décret fût rendu par le Parlement, le mieux était de se nourrir des lapins abattus en route. C'en serait autant de moins pour l'Australie, et on ne se fit pas faute de leur donner la chasse. Quant aux autres animaux, ils n'auraient pu servir à l'alimentation; mais on aperçut quelques mammifères d'une espèce particulière, et des plus intéressantes pour les naturalistes. L'un était un échidné de la famille des monotrèmes, au museau en forme de bec avec des lèvres cornées, au corps hérissé de piquants comme un hérisson, et dont la principale nourriture se compose des insectes qu'il happe avec sa langue filiforme, tendue hors de son terrier. L'autre était un ornithorynque, avec des mandibules de canard, des poils d'un brun roux, couvrant un corps déprimé qui mesure un pied de longueur. Les femelles de ces deux espèces possèdent cette particularité d'être ovovivipares; elles pondent des oeufs, mais les petits qui en sortent, elles les allaitent.
Un jour, Godfrey, qui se distinguait parmi les chasseurs de la caravane, fut assez heureux pour apercevoir et tirer un «iarri», sorte de kangourou d'allure très sauvage, qui, n'ayant été que blessé, parvint à s'enfuir sous les fourrés du voisinage. Le jeune novice n'en fut pas autrement chagriné, car à en croire Tom Marix, ce mammifère n'a de valeur que par la difficulté qu'on éprouve à l'atteindre, et non par ses propriétés comestibles. Il en fut de même d'un «bungari», animal de grande taille à pelage noirâtre, qui se faufile entre les hautes ramures à la façon des marsupiaux, s'accrochant avec ses griffes de chat, balançant sa longue queue. Cet être, essentiellement noctambule, se cache si adroitement entre les branches qu'il est malaisé de l'y reconnaître.
Par exemple, Tom Marix fit observer que le bungari fournit un gibier excellent, dont la chair est très supérieure à celle du kangourou, lorsqu'on la fait rôtir sur des braises. On eut d'autant plus de regret de n'en pouvoir juger, et il était probable que les bungaris cesseraient de se montrer aux approches du désert. Évidemment, en s'avançant à l'ouest, la caravane serait réduite à ne vivre que de ses propres ressources.
Cependant, malgré les difficultés du sol, Tom Marix parvenait à maintenir la moyenne réglementaire de douze à quatorze milles par vingt-quatre heures -- moyenne sur laquelle était basée la marche de l'expédition. Bien que la chaleur fût déjà très forte -- trente à trente-cinq degrés à l'ombre -- le personnel la supportait assez convenablement. Durant le jour, il est vrai, on trouvait encore quelques groupes d'arbres au pied desquels le campement pouvait être dressé dans des conditions acceptables. D'ailleurs, l'eau ne manquait pas, bien qu'il n'y eût plus que quelques filets dans le lit des creeks. Les haltes qui avaient régulièrement lieu de neuf heures à quatre heures de l'après-midi, dédommageaient suffisamment hommes et bêtes de la fatigue des marches.
La contrée était inhabitée. Les derniers runs avaient été laissés en arrière. Plus de paddocks, plus d'enclos, plus de ces nombreux moutons qu'une herbe courte et desséchée n'aurait pu nourrir. À peine rencontrait-on de rares indigènes, qui se dirigeaient vers les stations de l'Overland-Telegraf-Line.
Le 7 novembre, dans l'après-midi, Godfrey, qui s'était éloigné d'un demi-mille en avant, revint en signalant la présence d'un homme à cheval. Ce cavalier suivait une étroite sente au pied des Mac-Donnell-Ranges, dont la base est formée de quartz et de grès métamorphiques. Ayant aperçu la caravane, il piqua des deux et l'eut rejointe en un temps de galop.
Le personnel venait de s'installer sous de maigres eucalyptus, un bouquet de deux à trois arbres, qui donnaient à peine d'ombre. Là sinuait un petit creek, alimenté par les sources que renferme la chaîne centrale, et dont toute l'eau avait été bue par les racines de ces eucalyptus.
Godfrey amena l'homme en présence de Mrs. Branican. Elle lui fit d'abord donner une large rasade de wiskey, et il se montra très reconnaissant de cette aubaine.
C'était un blanc australien âgé de trente-cinq ans environ, un de ces excellents cavaliers, habitués à la pluie qui glisse sur leur peau luisante comme sur un taffetas ciré, habitués au soleil qui n'a plus rien à cuire sur leur teint absolument rissolé. Il était courrier de son état, et remplissait ses fonctions avec zèle et bonne humeur, parcourant les districts de la province, distribuant les lettres, colportant les nouvelles de station en station, et aussi dans les villages disséminés à l'est ou à l'ouest de la ligne télégraphique. Il revenait alors d'Emu-Spring, poste de la pente méridionale des Bluff-Ranges, après avoir traversé la région qui s'étend jusqu'au massif des Mac-Donnell.
Ce courrier, qui appartenait à la classe des «roughmen», on aurait pu le comparer au type bon garçon des anciens postillons de France. Il savait endurer la faim, endurer la soif. Certain d'être cordialement accueilli partout où il s'arrêtait, même quand il n'avait pas à tirer une lettre de sa sacoche, résolu, courageux, vigoureux, le revolver à la ceinture, le fusil en bandoulière, une monture rapide et vigoureuse entre les jambes, il allait jour et nuit, sans craindre les mauvaises rencontres.
Mrs. Branican eut plaisir à le faire causer, à lui demander des renseignements sur les tribus aborigènes avec lesquelles il s'était trouvé en rapport.
Ce brave courrier répondit obligeamment et simplement. Il avait entendu parler -- comme tout le monde -- de la catastrophe du _Franklin_; toutefois, il ignorait qu'une expédition, organisée par la femme de John Branican, eût quitté Adélaïde pour explorer les régions centrales du continent australien. Mrs. Branican lui apprit aussi que, d'après les révélations de Harry Felton, c'était parmi les peuplades de la tribu des Indas que le capitaine John était retenu depuis quatorze ans.
«Et, dans vos courses, demanda-t-elle, avez-vous eu des relations avec les indigènes de cette tribu?
-- Non, mistress, bien que ces Indas se soient parfois rapprochés de la Terre Alexandra, répondit le courrier, et que j'aie souvent entendu parler d'eux.
-- Peut-être pourriez-vous nous dire où ils se trouvent actuellement? demanda Zach Fren.
-- Avec ces nomades, ce serait difficile... Une saison, ils sont ici, une autre, ils sont là-bas...
-- Mais, en dernier lieu?... reprit Mrs. Branican, qui insista sur cette question.
-- Je crois pouvoir affirmer, mistress, répondit le courrier, que ces Indas étaient, il y a six mois, dans le nord-ouest de l'Australie orientale, du côté de la rivière Fitz-Roy. Ce sont les territoires que fréquentent volontiers les peuplades de la Terre de Tasman. Mille diables! vous savez que pour atteindre ces territoires, il faut traverser les déserts du centre et de l'ouest, et je n'ai pas à vous apprendre à quoi on s'expose!... Après tout, avec du courage et de l'énergie, on va loin... Donc, faites-en provision, et bon voyage, mistress Branican!»
Le courrier accepta encore un grand verre de wiskey, et même quelques boîtes de conserves qu'il glissa dans ses fontes. Puis, remontant à cheval, il disparut en contournant la dernière pointe des Mac-Donnell-Ranges.
Deux jours après, la caravane dépassait les extrêmes contreforts de cette chaîne que domine la cime du mont Liebig. Elle était enfin arrivée sur la limite du désert, à cent trente milles au nord-ouest d'Alice-Spring.
IX
Journal de mistress Branican
Ce que le mot «désert» évoque à l'esprit, c'est le Sahara, avec ses immenses plaines sablonneuses, coupées de fraîches et verdoyantes oasis. Toutefois les régions centrales du continent australien n'ont rien de commun avec les régions septentrionales de l'Afrique, si ce n'est la rareté de l'eau. «L'eau s'est mise à l'ombre», disent les indigènes, et le voyageur est réduit à errer de puits en puits, situés pour la plupart à des distances considérables. Cependant bien que le sable, soit qu'il s'étende en couches, soit qu'il se relève en dunes, recouvre en grande partie le sol australien, ce sol n'est pas absolument aride. Des arbrisseaux, agrémentés de fleurettes, quelques arbres de loin en loin, gommiers, acacias ou eucalyptus, cela est moins attristant que la nudité du Sahara. Mais ces arbres, ces arbrisseaux, ne fournissent ni fruits ni feuilles comestibles aux caravanes, qui sont obligées d'emporter leurs vivres, et c'est à peine si la vie animale est représentée au milieu de ces solitudes par le vol des oiseaux de passage.
Mrs. Branican tenait avec une régularité et une exactitude parfaite son journal de voyage. Quelques notes de ce journal feront connaître, plus nettement que les montrerait un simple récit, les incidents de ce cheminement si pénible. Elles diront mieux aussi ce qu'était l'âme ardente de Dolly, sa fermeté au milieu des épreuves, son inébranlable ténacité à ne point désespérer, même lorsque le moment arriva où la plupart de ses compagnons désespérèrent autour d'elle. On y verra enfin ce dont une femme est capable, quand elle se dévoue à l'accomplissement d'un devoir.
* * * * *
_10 novembre._ -- Nous avons quitté notre campement du mont Liebig à quatre heures du matin. Ce sont de précieux renseignements que nous a fournis ce courrier. Ils concordent avec ceux de ce pauvre Felton. Oui, c'est au nord-ouest et plus spécialement du côté de la rivière Fitz-Roy qu'il faut chercher la tribu des Indas. Près de huit cents milles à franchir!... Nous les franchirons. J'arriverai, dussé-je arriver seule, dussé-je devenir prisonnière de cette tribu. Du moins, je le serais avec John!
Nous remontons vers le nord-ouest, à peu près sur la route du colonel Warburton. Notre itinéraire se confondra sensiblement avec le sien jusqu'à la Fitz-Roy river. Puissions-nous ne pas subir les épreuves qu'il a subies, ni laisser en arrière quelques-uns de nos compagnons, morts d'épuisement! Par malheur, les circonstances sont moins favorables. C'est au mois d'avril que le colonel Warburton a quitté Alice-Spring -- ce que serait le mois d'octobre dans le Nord-Amérique, c'est-à-dire vers la fin de la saison chaude. Notre caravane, au contraire, n'est partie d'Alice-Spring qu'à la fin d'octobre, et nous sommes en novembre, c'est-à-dire au commencement de l'été australien. Aussi la chaleur est-elle déjà excessive, trente-cinq degrés centigrades à l'ombre, lorsqu'il y a de l'ombre. Et nous ne pouvons en attendre que d'un nuage qui passe sur le soleil, d'un abri que nous offre un bouquet d'arbres...
L'ordre de marche adopté par Tom Marix est très pratique. La durée et les heures des étapes sont également bien proportionnées. Entre quatre et huit heures du matin, première étape, puis halte jusqu'à quatre heures. Seconde étape de quatre heures à huit heures du soir, et repos toute la nuit. Nous évitons ainsi de cheminer pendant la brûlante méridienne. Mais que de temps perdu! que de retards! En admettant qu'il ne survienne aucun obstacle, c'est à peine si nous serons dans trois mois d'ici sur les bords de la Fitz-Roy river...
Je suis très satisfaite des services de Tom Marix. Zach Fren et lui sont deux hommes résolus, sur lesquels je puis compter en toutes circonstances.
Godfrey m'effraie par sa nature passionnée. Il est toujours en avant, et souvent nous le perdons de vue. J'ai de la peine à le retenir près de moi, et, pourtant, cet enfant m'aime autant que s'il était mon fils. Tom Marix lui a fait des observations sur sa témérité. J'espère qu'il en tiendra compte.
Len Burker presque toujours à l'arrière de la caravane semble plutôt rechercher la compagnie des noirs de l'escorte que celle des blancs. Il connaît de longue date leurs goûts, leurs instincts, leurs habitudes. Lorsque nous rencontrons des indigènes, il nous est très utile, car il parle leur langue assez pour les comprendre et en être compris. Puisse le mari de ma pauvre Jane s'être sérieusement amendé, mais je crains!... Son regard n'a pas changé -- un de ces regards sans franchise, qui se détournent...
* * * * *
_13 novembre._ -- Il n'y a rien eu de nouveau pendant ces trois jours. Quel soulagement et quelle consolation j'éprouve à voir Jane près de moi! Que de propos nous échangeons dans la kibitka, où nous sommes renfermées toutes les deux! J'ai fait partager ma conviction à Jane, elle ne met plus en doute que je retrouverai John. Mais la pauvre femme est toujours triste. Je ne la presse point de questions sur son passé depuis le jour où Len Burker l'a forcée de le suivre en Australie. Je comprends qu'elle ne puisse se livrer tout entière. Il me semble quelquefois qu'elle va dire des choses... On croirait que Len Burker la surveille... Quand elle l'aperçoit, quand il s'approche, son attitude change, son visage se décompose... Elle en a peur... Il est certain que cet homme la domine, et que, sur un geste de lui, elle l'accompagnerait au bout du monde.
Jane paraît avoir de l'affection pour Godfrey, et pourtant, lorsque ce cher enfant vient près de notre kibitka dans l'intention de causer, elle n'ose lui adresser la parole, ni même lui répondre... Ses yeux se détournent, elle baisse la tête... On dirait qu'elle souffre de sa présence.
Aujourd'hui, nous traversons une longue plaine marécageuse pendant l'étape du matin. Il s'y rencontre quelques flaques d'eau, une eau saumâtre, presque salée. Tom Marix nous dit que ces marais sont des restes d'anciens lacs, qui se reliaient autrefois au lac Eyre et au lac Torrens pour former une mer en dédoublant le continent. Par bonheur, nous avions pu faire une provision d'eau à notre halte de la veille, et nos chameaux se sont désaltérés abondamment.
On trouve, paraît-il, plusieurs de ces lagunes, non seulement dans les parties déprimées du sol, mais aussi au milieu des régions plus élevées.
Le terrain est humide; le pied des montures y fait apparaître une boue visqueuse, après avoir écrasé la couche saline qui recouvre les flaques. Quelquefois la croûte résiste davantage à la pression, et, lorsque le pied s'y enfonce brusquement, il jaillit une éclaboussure de vase liquide.
Nous avons eu grand-peine à franchir ces marécages, qui s'étendent sur une dizaine de milles vers le nord-ouest.
Rencontré déjà des serpents depuis notre départ d'Adélaïde. Ils sont assez répandus en Australie, et en plus grand nombre à la surface de ces lagunes, semées d'arbrisseaux et d'arbustes. Un de nos hommes de l'escorte a même été mordu par un de ces venimeux reptiles, longs d'au moins trois pieds, de couleur brune, et dont le nom scientifique est, m'a-t-on dit, le _Trimesurus ikaheca_. Tom Marix a aussitôt cautérisé la blessure avec une pincée de poudre versée sur le bras de cet homme, et qu'il a enflammée. L'homme -- c'était un blanc -- n'a pas même poussé un cri. Je lui tenais le bras pendant l'opération. Il m'a remerciée. Je lui ai fait donner un supplément de wiskey. Nous avons lieu de croire que la blessure n'aura pas de suite fâcheuse.
Il faut prendre garde où l'on met le pied. D'être hissé sur un chameau ne vous met pas complètement à l'abri de ces serpents. Je crains toujours que Godfrey ne commette quelque imprudence et je tremble, lorsque j'entends les noirs crier: «Vin'dohe!», mot qui veut dire «serpent» en langue indigène.
Le soir, au moment où l'on installait les tentes pour la nuit, deux de nos indigènes ont encore tué un reptile de grande taille. Tom Marix dit que, si les deux tiers de serpents qui fourmillent en Australie sont venimeux, il n'y a que cinq espèces dont le venin soit dangereux pour l'homme. Le serpent que l'on vient de tuer mesure une douzaine de pieds de long. C'est une sorte de boa. Nos Australiens ont voulu l'accommoder pour leur repas du soir. Il n'y avait qu'à les laisser faire.
Voici comment ils s'y prennent:
Un trou ayant été creusé dans le sable, un indigène y place des pierres préalablement chauffées au milieu d'un brasier, et sur lesquelles sont étendues des feuilles odorantes. Le serpent, dont la tête et la queue ont été coupées, est exposé au fond du trou et recouvert du même feuillage, qui est maintenu par des pierres chaudes. Le tout reçoit une couche de terre piétinée, assez épaisse pour que la vapeur de la cuisson ne puisse s'échapper au dehors.
Nous assistons à cette opération culinaire, non sans quelque dégoût; mais, lorsque le serpent, suffisamment cuit, a été retiré de ce four improvisé, il faut convenir que sa chair exhale un fumet délicieux. Ni Jane ni moi, n'en voulûmes goûter, bien que Tom Marix assurât que, si la chair blanchâtre de ces reptiles est assez insipide, leur foie est considéré comme un manger des plus savoureux.
«On peut le comparer, dit-il, à ce qu'il y a de plus fin en fait de gibier et particulièrement à la gélinotte.
-- Gélinotte!... Bien!... Oh!... Très bien! Délicieux, la gélinotte!» s'écria Jos Meritt.
Et après s'être fait servir un petit morceau du foie, il en redemanda un plus gros, et il eût fini par le dévorer tout entier. Que voulez-vous? Le sans-façon britannique.
Quant à Gîn-Ghi, il ne s'est pas fait prier. Une belle tranche fumante de la chair du serpent, qu'il a dégustée en gourmet, l'a mis de belle humeur.
«_Ay ya!_ s'est-il écrié non sans un long soupir de regret, avec quelques huîtres de Ning-Po et une fiole de vin de Tao-Ching, on se croirait au Tié-Coung-Yuan!»
Et Gîn-Ghi voulut bien m'apprendre que c'était là le fameux débit de thé de l'_Arc de fer_ à Pékin.
Godfrey et Zach Fren, surmontant leur répugnance, s'offrirent des bribes de serpent. C'était très mangeable à leur avis. J'ai préféré les en croire sur parole.
Il va sans dire que le reptile fut dévoré jusqu'à la dernière bouchée par les indigènes de l'escorte. Ils ne laissèrent même pas perdre le quelque peu de graisse que l'animal avait rendu pendant la cuisson.
Durant la nuit, notre sommeil a été troublé par de sinistres hurlements qui se sont fait entendre à une certaine distance. C'était une troupe de «dingos». Le dingo pourrait être appelé le chacal de l'Australie, car il tient du chien et du loup. Il possède une fourrure jaunâtre ou d'un rouge brun, et une longue queue très fournie. Fort heureusement, ces fauves se bornèrent à hurler et n'attaquèrent point le campement. En très grand nombre, ils auraient pu être redoutables.
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_19 novembre._
-- La chaleur est de plus en plus accablante, et les creeks que nous rencontrons encore sont presque entièrement desséchés. Il est nécessaire de creuser leur lit, si l'on veut recueillir de cette eau dont nous remplissons nos tonnelets. Avant peu, nous ne pourrons plus compter que sur les puits; les creeks auront disparu.
Je suis bien obligée de reconnaître qu'il existe une antipathie vraiment inexplicable, on la dirait même instinctive, entre Len Burker et Godfrey. Jamais l'un n'adresse la parole à l'autre. Il est certain qu'ils s'évitent le plus qu'ils peuvent.
Je m'en suis entretenue un jour avec Godfrey.
«Tu n'aimes pas Len Burker? lui ai-je dit.
-- Non, mistress Dolly, m'a-t-il répondu, et ne me demandez pas de l'aimer...
-- Mais il est allié à ma famille, ai-je repris. C'est mon parent, Godfrey, et puisque tu m'aimes...
-- Mistress Dolly, je vous aime, mais je ne l'aimerai jamais.»
Cher Godfrey, quel est donc le pressentiment, la raison secrète, qui le fait parler ainsi?
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_27 novembre._ -- Aujourd'hui s'étendent devant nos yeux de larges espaces, d'immenses steppes monotones, couverts de spinifex. C'est une herbe épineuse que l'on a justement nommée «herbe porc-épic». Il faut circuler entre des touffes qui s'élèvent quelquefois jusqu'à cinq pieds au-dessus du sol, et dont les pointes très aiguës risquent de blesser nos montures. Déjà les pousses de spinifex ont cette teinte particulière qui suffit à indiquer qu'elles sont impropres à l'alimentation des bêtes. Lorsque ces pousses sont encore jaunes ou vertes, les chameaux ne refusent point de s'en nourrir. Mais ce n'est plus le cas, et ils ne se préoccupent que de ne point s'y frôler en passant.