Chapter 23
Cependant il n'y avait aucun symptôme d'orage, et l'atmosphère ne décelait aucune saturation électrique. Quant à quelque déchaînement d'eaux furieuses, il n'aurait pu être produit que par une subite inondation, due au trop-plein des creeks. Mais lorsque Zach Fren voulut donner cette explication au phénomène:
«Une inondation dans cette partie du continent, à cette époque et après une telle sécheresse?... répondit Tom Marix. Soyez certain que c'est impossible!»
Et il avait raison. Qu'à la suite de violents orages, il survienne parfois des crues provoquées par l'excessive abondance des eaux pluviales, que les nappes liquides se répandent à la surface des terrains en contre-bas, cela se voit quelquefois pendant la mauvaise saison. Mais, à la fin d'octobre, l'explication était inadmissible. Tom Marix, Zach Fren et Godfrey, s'étaient hissés sur le rebord de l'épaulement et portaient un regard inquiet dans le sens du nord et de l'est. Rien en vue sur toute l'immense étendue des plaines mornes et désertes. Toutefois, au-dessus de l'horizon, se déroulait un nuage de forme bizarre qu'on ne pouvait confondre avec ces vapeurs que les longues chaleurs accumulent à la ligne périphérique de la terre et du ciel. Ce n'était point un amas de brumes à l'état vésiculaire; c'était plutôt une agglomération de ces volutes aux contours nets que produisent les décharges de l'artillerie. Quant au bruit qui s'échappait de cet amoncellement poussiéreux -- comment douter que ce fût un énorme rideau de poussière? -- il s'accroissait rapidement, semblable à quelque piétinement cadencé, une sorte de chevauchement colossal, répercuté par le sol élastique de l'immense prairie. D'où venait- il?
«Je sais... j'ai déjà été témoin... Ce sont des moutons! s'écria Tom Marix.
-- Des moutons?... répliqua Godfrey en riant. Si ce ne sont que des moutons...
-- Ne riez pas, Godfrey! répondit le chef de l'escorte. Il y a peut-être là des milliers et des milliers de moutons, qui auront été saisis de panique... Si je ne me suis pas trompé, ils vont passer comme une avalanche, détruisant tout sur leur passage!»
Tom Marix n'exagérait pas. Lorsque ces animaux sont affolés pour une cause ou pour une autre -- ce qui arrive quelquefois à l'intérieur des runs -- rien ne peut les retenir, ils renversent les barrières, et s'échappent. Un vieux dicton dit que «devant les moutons s'arrête la voiture du roi...» et il est vrai qu'un troupeau de ces stupides bêtes se laisse plutôt écraser que de céder la place; mais si elles se laissent écraser elles écrasent aussi, lorsqu'elles se précipitent en masse énorme. Et c'était bien le cas. À voir le nuage de poussière qui s'arrondissait sur un espace de deux à trois lieues, on ne pouvait estimer à moins de cent mille les moutons qu'une panique aveugle lançait sur le chemin de la caravane. Emportés du nord au sud, ils se déroulaient comme un mascaret à la surface de la plaine et ne s'arrêteraient qu'au moment où ils tomberaient, épuisés par cette course folle.
«Que faire? demanda Zach Fren.
-- S'abriter tant bien que mal au pied de l'épaulement», répondit Tom Marix.
Il n'y avait pas d'autre parti à prendre, et tous trois redescendirent. Si insuffisantes que pussent être les précautions indiquées par Tom Marix, elles furent aussitôt mises à exécution. L'avalanche des moutons n'était pas à deux milles du campement. Le nuage montait en grosses volutes dans l'air, et de ce nuage sourdait un tumulte formidable de bêlements.
Les chariots furent mis à l'abri contre le talus. Quant aux chevaux et aux boeufs, leurs cavaliers et leurs conducteurs les obligèrent à s'étendre sur le sol, afin de mieux résister à cet assaut qui passerait peut-être au-dessus d'eux sans les atteindre. Les hommes s'accotèrent contre le talus. Godfrey se plaça près de Dolly, afin de la protéger plus efficacement, et on attendit.
Cependant Tom Marix venait de remonter sur l'arête de l'épaulement. Il voulait observer une dernière fois la plaine, qui «moutonnait» comme fait la mer sous une violente brise. Le troupeau arrivait à grand fracas et à grande vitesse, s'étendant sur un tiers de l'horizon. Ainsi que l'avait dit Tom Marix, les moutons devaient s'y chiffrer par une centaine de mille. En moins de deux minutes, ils seraient sur le campement.
«Attention! Les voici!» cria Tom Marix. Et il se laissa rapidement glisser le long du talus jusqu'à l'endroit où Mrs. Branican, Jane, Godfrey et Zach Fren étaient blottis les uns contre les autres. Presque aussitôt, le premier rang de moutons apparut sur la crête. Il ne s'arrêta pas, il n'aurait pu s'arrêter. Les animaux de tête tombèrent -- quelques centaines qui s'empilèrent, lorsque le sol vint à leur manquer. Aux bêlements se mêlaient les hennissements des chevaux, les beuglements des boeufs, saisis d'épouvante. Tout s'était effacé, au milieu de l'épais nuage de poussière, tandis que l'avalanche se déchaînait au delà de l'épaulement dans une impulsion irrésistible -- un véritable torrent de bêtes.
Cela dura cinq minutes, et les premiers qui se relevèrent, Tom Marix, Godfrey, Zach Fren, aperçurent l'effrayante masse, dont les dernières lignes ondulaient vers le sud.
«Debout!... Debout!» cria le chef de l'escorte.
Tous se remirent sur pied. Quelques contusions, un peu de dégât dans les chariots, c'est à cela que se bornait le dommage subi par le personnel et le matériel, grâce à l'abri du talus.
Tom Marix, Godfrey, Zach Fren, remontèrent aussitôt sur sa partie supérieure.
Vers le sud, la troupe fuyante disparaissait derrière un rideau de poussière sableuse. Du côté nord s'étendait à perte de vue la plaine, profondément piétinée à sa surface.
Mais voici que Godfrey s'écrie:
«Là-bas... là-bas... regardez!»
À une cinquantaine de pas du talus, deux corps gisaient sur le sol -- deux indigènes, sans doute, entraînés, renversés et probablement écrasés par cette irruption de moutons...
Tom Marix et Godfrey coururent vers ces corps...
Quelle fut leur surprise! Jos Meritt et son serviteur Gîn-Ghi étaient là, immobiles, inanimés...
Ils respiraient pourtant, et des soins empressés les eurent bientôt remis de ce rude assaut. À peine eurent-ils ouvert les yeux que, si contusionnés qu'ils fussent, l'un et l'autre se redressèrent.
«Bien!... Oh!... Très bien!» fit Jos Meritt.
Puis se retournant:
«Et Gîn-Ghi?... demanda-t-il.
-- Gîn-Ghi est là... ou du moins ce qu'il en reste! répondit le Chinois en se frottant les reins. Décidément, trop de moutons, mon maître Jos, mille et dix mille fois trop!
-- Jamais trop de gigots, jamais trop de côtelettes, Gîn-Ghi, donc jamais trop de moutons! répondit le gentleman. Ce qui est fâcheux, c'est de n'avoir pu en attraper un seul au passage...
-- Consolez-vous, monsieur Meritt, répondit Zach Fren. Au bas du talus, il y en a des centaines à votre service.
-- Très bien!... Oh!... Très bien!» conclut gravement le flegmatique personnage. Puis, s'adressant à son serviteur, lequel, après s'être frotté les reins, se frottait les épaules:
«Gîn-Ghi?...
-- Mon maître Jos?...
-- Deux côtelettes pour ce soir, dit-il, deux côtelettes... saignantes!»
Jos Meritt et Gîn-Ghi racontèrent alors ce qui s'était passé. Ils cheminaient à trois milles en avant de la caravane, lorsqu'ils avaient été surpris par cette charge de bêtes ovines. Leurs chevaux avaient pris la fuite, en dépit de leurs efforts pour les retenir. Renversés, piétinés, ce fut miracle qu'ils n'eussent pas été écrasés, et bonne chance aussi que Mrs. Branican et ses compagnons fussent arrivés à temps pour les secourir.
Tout le monde avait échappé à ce très sérieux danger, on s'était remis en route, et vers six heures du soir la caravane atteignit la station d'Alice-Spring.
VIII
Au delà de la station d'Alice-Spring
Le lendemain, 24 octobre, Mrs. Branican s'occupa de réorganiser l'expédition en vue d'une campagne, qui serait probablement longue, pénible, périlleuse, puisqu'elle aurait pour théâtre ces régions à peu près inconnues de l'Australie centrale.
Alice-Spring n'est qu'une station de l'Overland-Telegraf-Line -- quelque vingtaine de maisons, dont l'ensemble mériterait à peine le nom de village.
En premier lieu, Mrs. Branican se rendit auprès du chef de cette station, M. Flint. Peut-être possédait-il des renseignements sur les Indas?... Est-ce que cette tribu, chez laquelle le capitaine John était retenu prisonnier, ne descendait pas parfois de l'Australie occidentale jusque dans les régions du centre?
M. Flint ne put rien dire de précis à cet égard, si ce n'est que ces Indas parcouraient de temps à autre la partie ouest de la Terre Alexandra. Jamais il n'avait entendu parler de John Branican. Quant à Harry Felton, ce qu'il en savait, c'est qu'il avait été recueilli à quatre-vingts milles dans l'est de la ligne télégraphique, sur la frontière du Queensland. Selon lui, le mieux était de s'en rapporter aux renseignements assez précis que l'infortuné avait fournis avant de mourir; il s'engageait à poursuivre cette campagne en coupant obliquement vers les districts de l'Australie occidentale. Il espérait d'ailleurs qu'elle aurait une heureuse issue, et que Mrs. Branican réussirait là où lui, Flint, avait échoué, lorsqu'il s'était lancé, six ans auparavant, à la recherche de Leichhardt -- projet que des guerres de tribus indigènes l'avaient bientôt contraint d'abandonner. Il se mettait à la disposition de Mrs. Branican pour lui procurer toutes les ressources qu'offrait la station. C'était, ajouta-t-il, ce qu'il avait fait pour David Lindsay, lorsque ce voyageur s'arrêta à Alice-Spring en 1886, avant de se diriger vers le lac Nash et le massif oriental des Mac-Donnell-Ranges.
Voici ce qu'était, à cette époque, la partie du continent australien que l'expédition se préparait à explorer en remontant vers le nord-ouest.
À deux cent soixante milles de la station d'Alice-Spring, sur le cent vingt-septième méridien, se développe la frontière rectiligne, qui, du sud au nord, sépare l'Australie méridionale, la Terre Alexandra et l'Australie septentrionale de cette province désignée sous le nom d'Australie occidentale, dont Perth est la capitale. Elle est la plus vaste, la moins connue et la moins peuplée des sept grandes divisions du continent. En réalité, elle n'est déterminée géographiquement que sur le périmètre de ses côtes, qui comprennent les Terres de Nuyts, de Lieuwin, de Wlaming, d'Endrack, de Witt et de Tasman.
Les cartographes modernes indiquent à l'intérieur de ce territoire, dont les indigènes nomades sont seuls à parcourir les lointaines solitudes, trois déserts distincts:
1° Au sud, le désert, compris entre les trentième et vingt- huitième degrés de latitude, qu'explora Forrest en 1869, depuis le littoral jusqu'au cent vingt-troisième méridien, et que Giles traversa, dans son entier en 1875.
2° Le Gibson-Desert, compris entre les vingt-huitième et vingt- troisième degrés, dont le même Giles parcourut les immenses plaines pendant l'année 1876.
3° Le Great-Sandy-Desert, compris entre le vingt-troisième degré et la côte septentrionale, que le colonel Warburton parvint à franchir de l'est au nord-ouest en 1873, et au prix de quels dangers, on le sait.
Or, c'était précisément sur ce territoire que l'expédition de Mrs. Branican allait opérer ses recherches. L'itinéraire du colonel Warburton, c'était celui auquel il convenait de se tenir, d'après les renseignements donnés par Harry Felton. De la station d'Alice- Spring jusqu'au littoral de l'océan Indien, le voyage de cet audacieux explorateur n'avait pas exigé moins de quatre mois, soit quinze mois de durée totale entre septembre 1872 et janvier 1874. Combien de temps coûterait celui que Mrs. Branican et ses compagnons se préparaient à entreprendre?...
Dolly recommanda à Zach Fren et à Tom Marix de ne pas perdre un jour, et, très activement secondés par M. Flint, ils purent se conformer à ses ordres.
Depuis une quinzaine de jours, trente chameaux, achetés à haut prix pour le compte de Mrs. Branican, avaient été réunis à la station d'Alice-Spring, sous la conduite de chameliers afghans.
L'introduction des chameaux en Australie ne datait que de trente ans. C'est en 1860 que M. Elder en fit importer de l'Inde une certaine quantité. Ces utiles animaux, sobres et robustes, de complexion très rustique, sont capables de porter une charge de cent cinquante kilogrammes et de faire quarante kilomètres par vingt-quatre heures, «en allant toujours leur pas», comme on dit vulgairement. En outre, ils peuvent rester une semaine sans manger, et, sans boire, six jours l'hiver et trois jours l'été. Aussi sont-ils appelés à rendre sur cet aride continent les mêmes services que dans les régions brûlantes de l'Afrique. Là comme ici ils subissent presque impunément les privations provenant du manque d'eau et des chaleurs excessives. Le désert du Sahara et le Great-Sandy-Desert ne sont-ils pas traversés par les méridiens correspondants des deux hémisphères?
Mrs. Branican disposait de trente chameaux, vingt de selle et dix de bât. Le nombre des mâles était plus considérable que celui des femelles. La plupart étaient jeunes, mais dans de bonnes conditions de force et de santé. De même que l'escorte avait pour chef Tom Marix, de même ces animaux avaient pour chef un chameau mâle, le plus âgé, auquel les autres obéissaient volontiers. Il les dirigeait, les rassemblait aux haltes, les empêchait de s'enfuir avec les chamelles. Lui mort ou malade, la troupe risquerait de se débander, et les conducteurs seraient impuissants à maintenir le bon ordre. Il allait de soi que ce précieux animal fût attribué à Tom Marix, et ces deux chefs -- l'un portant l'autre -- avaient leur place indiquée en tête de la caravane.
Il fut convenu que les chevaux et les boeufs, qui avaient transporté le personnel depuis la station de Farina-Town jusqu'à la station d'Alice-Spring, seraient laissés aux bons soins de M. Flint. On les retrouverait au retour avec les buggys et les chariots. Toutes les probabilités, en effet, étaient que l'expédition reprît en revenant vers Adélaïde la route jalonnée par les poteaux de l'Overland-Telegraf-Line.
Dolly et Jane occuperaient ensemble une «kibitka», sorte de tente à peu près identique à celle des Arabes, et que portait l'un des plus robustes chameaux de la troupe. Elles pourraient s'y abriter des rayons du soleil derrière d'épais rideaux et même se protéger contre ces pluies, que de violents orages déversent -- trop rarement, il est vrai -- sur les plaines centrales du continent.
Harriett, la femme au service de Mrs. Branican, habituée aux longues marches des nomades, préférait suivre à pied. Ces grandes bêtes à deux bosses lui paraissaient plutôt destinées à transporter des colis que des créatures humaines.
Trois chameaux de selle étaient réservés à Len Burker, à Godfrey et à Zach Fren, qui sauraient s'accoutumer à leur marche dure et cahotante. D'ailleurs, il n'était pas question de prendre une autre allure que le pas régulier de ces animaux, puisqu'une partie du personnel ne serait pas monté. Le trot ne deviendrait nécessaire que si l'obligation se présentait de devancer la caravane, afin de découvrir un puits ou une source pendant le parcours du Great-Sandy-Desert.
Quant aux blancs de l'escorte, c'était à eux qu'étaient destinés les quinze autres chameaux de selle. Les noirs préposés à la conduite des dix chameaux de bât, devaient faire à pied les douze à quatorze milles que comprendraient les deux étapes quotidiennes; cela ne serait pas excessif pour eux.
Ainsi fut réorganisée la caravane en vue des épreuves inhérentes à cette seconde période du voyage. Tout avait été combiné, avec approbation de Mrs. Branican, pour suffire aux exigences de la campagne, si longue qu'elle dût être, en ménageant les bêtes et les hommes. Mieux pourvue de moyens de transport, mieux fournie de vivres et d'effets de campement, fonctionnant dans des conditions plus favorables qu'aucun des précédents explorateurs du continent australien, il y avait lieu d'espérer qu'elle atteindrait son but.
Il reste à dire ce que deviendrait Jos Meritt. Ce gentleman et son domestique Gîn-Ghi allaient-ils demeurer à la station d'Alice- Spring? S'ils la quittaient, serait-ce pour continuer à suivre la ligne télégraphique dans la direction du nord? Ne se porteraient- ils pas plutôt soit vers l'est, soit vers l'ouest, à la recherche des tribus indigènes? C'était là, en effet, que le collectionneur aurait chance de découvrir l'introuvable couvre-chef dont il suivait depuis si longtemps la piste. Mais, à présent qu'il était privé de monture, dépossédé de bagages, démuni de vivres, comment parviendrait-il à continuer sa route?
À plusieurs reprises, depuis qu'ils étaient rentrés en relation, Zach Fren avait interrogé Gîn-Ghi à cet égard. Mais le Céleste avait répondu qu'il ne savait jamais ce que déciderait son maître, attendu que son maître ne le savait pas lui-même. Ce qu'il pouvait affirmer, pourtant, c'est que Jos Meritt ne consentirait point à revenir en arrière, tant que sa monomanie ne serait pas satisfaite, et que lui, Gîn-Ghi, originaire de Hong-Kong, n'était pas près de revoir le pays «où les jeunes Chinoises, vêtues de soie, cueillent de leurs doigts effilés la fleur du nénuphar».
Cependant, on était à la veille du départ, et Jos Meritt n'avait encore rien dit de ses projets, lorsque Mrs. Branican fut avisée par Gîn-Ghi que le gentleman sollicitait la faveur d'un entretien particulier.
Mrs. Branican, très désireuse de rendre service à cet original dans la mesure du possible, fit répondre qu'elle priait l'honorable Jos Meritt de vouloir bien se rendre à la maison de M. Flint, où elle demeurait depuis son arrivée à la station.
Jos Meritt s'y transporta aussitôt -- c'était dans l'après-midi du 25 octobre -- et dès qu'il fut assis en face de Dolly, il entra en matière en ces termes:
«Mistress Branican... Bien!... Oh!... Très bien! Je ne doute pas, non... je ne doute pas un instant que vous ne retrouviez le capitaine John... Et je voudrais être aussi certain de mettre la main sur ce chapeau à la découverte duquel tendent tous les efforts d'une existence déjà très mouvementée... Bien!... Oh!... Très bien! Vous devez savoir pourquoi je suis venu fouiller les plus secrètes régions de l'Australie?
-- Je le sais, monsieur Meritt, répondit Mrs. Branican, et, de mon côté, je ne doute pas que vous ne soyez un jour payé de tant de persévérance.
-- Persévérance... Bien!... Oh!... Très bien!... C'est que, voyez- vous, mistress, ce chapeau est unique au monde!
-- Il manque à votre collection?...
-- Regrettablement... et je donnerais ma tête pour pouvoir le mettre dessus!
-- C'est un chapeau d'homme? demanda Dolly, qui s'intéressait plutôt par bonté que par curiosité aux innocentes fantaisies de ce maniaque.
-- Non, mistress, non... Un chapeau de femme... Mais de quelle femme!... Vous m'excuserez si je tiens à garder le secret sur son nom et sa qualité... de crainte d'exciter la concurrence... Songez donc, mistress... si quelqu'autre...
-- Enfin avez-vous un indice?...
-- Un indice?... Bien!... Oh!... Très bien! Ce que j'ai appris à grand renfort de correspondances, d'enquêtes, de pérégrinations, c'est que ce chapeau a émigré en Australie, après d'émouvantes vicissitudes, et que, parti de haut... oui, de très haut!... il doit orner maintenant la tête d'un souverain de tribu indigène...
-- Mais cette tribu?...
-- C'est l'une de celles qui parcourent le nord ou l'ouest du continent. Bien!... Oh!... Très bien! S'il le faut, je les visiterai toutes... je les fouillerai toutes... Et, puisqu'il est indifférent que je commence par l'une ou par l'autre, je vous demande la permission de suivre votre caravane jusque chez les Indas.
-- Très volontiers, monsieur Meritt, répondit Dolly, et je vais donner l'ordre que l'on se procure, s'il est possible, deux chameaux supplémentaires...
-- Un seul suffira, mistress, un seul pour mon domestique et pour moi... d'autant mieux que je me propose de monter la bête et que Gîn-Ghi se contentera d'aller à pied.
-- Vous savez que nous devons partir demain matin, monsieur Meritt?
-- Demain?... Bien!... Oh!... Très bien! Ce n'est pas moi qui vous retarderai, mistress Branican. Mais il est entendu, n'est-il pas vrai, que je ne m'occupe aucunement de ce qui concerne le capitaine John... Cela, c'est votre affaire... Je ne m'occupe que de mon chapeau...
-- De votre chapeau, c'est convenu, monsieur Meritt!» répondit Dolly.
Là-dessus, Jos Meritt se retira en déclarant que cette intelligente, énergique et généreuse femme méritait de retrouver son mari autant, à tout le moins, qu'il méritait, lui, de mettre la main sur le joyau, dont la conquête compléterait sa collection de coiffures historiques.
Gîn-Ghi, avisé d'avoir à se tenir prêt pour le lendemain, dut s'occuper de mettre en ordre les quelques objets qui avaient été sauvés du désastre, après l'affaire des moutons. Quant à l'animal que le gentleman devait partager avec son serviteur -- de la manière qu'il a été dit ci-dessus -- M. Flint parvint à se le procurer. Cela lui valut un: «Bien!... Oh!... Très bien!» de la part de son très reconnaissant Jos Meritt.
Le lendemain, 26 octobre, le signal du départ fut donné, après que Mrs. Branican eut pris congé du chef de la station. Tom Marix et Godfrey précédaient les blancs de l'escorte qui étaient montés. Dolly et Jane s'installèrent dans la kibitka, ayant Len Burker d'un côté, Zach Fren de l'autre. Puis venait, majestueusement achevalé entre les deux bosses de sa monture, Jos Meritt, suivi de Gîn-Ghi. Arrivaient ensuite les chameaux de bât et les noirs formant la seconde moitié de l'escorte.
À six heures du matin, l'expédition, laissant à sa droite l'Overland-Telegraf-Line et la station d'Alice-Spring, disparaissait derrière un des contreforts des Mac-Donnell-Ranges.
Au mois d'octobre, en Australie, la chaleur est déjà excessive. Aussi Tom Marix avait-il conseillé de ne voyager que pendant les premières heures du jour -- de quatre à neuf heures -- et pendant l'après-midi -- de quatre à huit heures. Les nuits mêmes commençaient à être suffocantes, et de longues haltes étaient nécessaires pour acclimater la caravane aux fatigues des régions centrales.
Ce n'était pas encore le désert, avec l'aridité de ses interminables plaines, ses creeks entièrement à sec, ses puits qui ne contiennent plus qu'une eau saumâtre, lorsque la sécheresse du sol ne les a pas complètement taris. À la base des montagnes s'étendait cette région accidentée où s'enchevêtrent les ramifications des Mac-Donnell et des Strangways-Ranges, et que sillonne la ligne télégraphique en se courbant vers le nord-ouest. Cette direction, la caravane dut l'abandonner, afin de se porter plus décidément à l'ouest, presque sur le parallèle qui se confond avec le tropique du Capricorne. C'était à peu près la même route que Giles avait suivie en 1872, et qui coupait celle de Stuart à vingt-cinq milles au nord d'Alice-Spring.
Les chameaux ne marchaient qu'à petite allure sur ces terrains très accidentés. De rares filets de creeks les arrosaient çà et là. Les gens pouvaient y trouver à l'abri des arbres une eau courante, assez fraîche, et dont les bêtes faisaient provision pour plusieurs heures.
En longeant ces halliers clairsemés, les chasseurs de la caravane, chargés de l'approvisionner de venaison, purent abattre diverses pièces de gibier d'espèce comestibles -- entre autres des lapins.