Mistress Branican

Chapter 15

Chapter 153,666 wordsPublic domain

Et maintenant, Mrs. Branican était devant Harry Felton, qu'elle n'aurait pu reconnaître. Il n'était âgé que de quarante-six ans alors, et on lui en eût donné soixante. Et c'était le seul homme - - presque un cadavre -- qui fût à même de dire ce qu'il en était du capitaine John et de son équipage!

Jusqu'à ce jour, les soins les plus assidus n'avaient en rien amélioré l'état d'Harry Felton -- état évidemment dû aux épouvantables fatigues subies pendant les semaines, qui sait même? les mois qu'avait duré son voyage à travers l'Australie centrale. Ce souffle de vie qui lui restait, une syncope pouvait l'éteindre d'un instant à l'autre. Depuis qu'il était dans cet hospice, c'est à peine s'il avait ouvert les yeux, sans qu'on eût pu savoir s'il se rendait compte de ce qui se passait autour de lui. On le soutenait d'un peu de nourriture, et il ne semblait même pas s'en apercevoir. Il était à craindre que des souffrances excessives n'eussent annihilé ses facultés intellectuelles, détruit en lui le fonctionnement de sa mémoire, auquel se rattachait peut-être le salut des naufragés.

Mrs. Branican avait pris place au chevet d'Harry Felton, guettant son regard, lorsque ses paupières s'agitaient, les murmures de sa voix, le moindre indice qu'il serait possible de saisir, un mot échappé à ses lèvres. Zach Fren, debout près d'elle, cherchait à surprendre quelque lueur d'intelligence, comme un marin cherche un feu à travers les brumes de l'horizon.

Mais la lueur ne brilla ni ce jour-là ni les jours suivants. Les paupières d'Harry Felton demeuraient obstinément closes, et, lorsque Dolly les soulevait, elle n'y trouvait qu'un regard inconscient.

Elle ne désespérait pas, cependant, Zach Fren non plus, et il lui répondait:

«Si Harry Felton reconnaît la femme de son capitaine, il saura bien se faire comprendre, et cela sans parler!»

Oui! il était important qu'il reconnût Mrs. Branican, et possible qu'il en éprouvât une impression salutaire? On agirait alors avec une extrême prudence, tandis qu'il s'accoutumerait à la présence de Dolly. Peu à peu, les souvenirs du _Franklin_ se rétabliraient dans sa mémoire... Il saurait exprimer par signe ce qu'il ne pourrait dire...

Bien qu'on eût conseillé à Mrs. Branican de ne pas rester enfermée dans la chambre d'Harry Felton, elle refusa de prendre même une heure de repos pour aller respirer l'air du dehors. Elle ne voulut pas abandonner le chevet de ce lit.

«Harry Felton peut mourir, et, si le seul mot que j'attends de lui s'échappe avec son dernier souffle, il faut que je sois là pour l'entendre... Je ne le quitterai pas!»

Vers le soir, une légère amélioration sembla se manifester dans l'état d'Harry Felton. Ses yeux s'ouvrirent plusieurs fois; mais leur regard ne s'adressait pas à Mrs. Branican. Et pourtant, penchée sur lui, elle l'appelait par son nom, elle répétait le nom de John... le capitaine du _Franklin_... de San-Diégo!... Comment ces noms ne lui rappelaient-ils pas le souvenir de ses compagnons?... Un mot... on ne lui demandait qu'un mot: «Vivants?... Étaient-ils vivants?»

Et, tout ce qu'Harry Felton avait eu à souffrir pour en arriver là, Dolly se disait que John devait l'avoir souffert aussi... Puis la pensée lui venait que John était tombé sur la route... Mais non... John n'avait pu suivre Harry Felton... Il était resté là- bas... avec les autres... Où?... Était-ce chez une tribu du littoral australien?... Quelle était cette tribu?... Harry Felton pouvait seul le dire, et il semblait que son intelligence était anéantie, que ses lèvres avaient désappris de parler!

La nuit, la faiblesse d'Harry Felton augmenta. Ses yeux ne se rouvraient plus, sa main se refroidissait, comme si le peu de vie qui lui restait se fût retiré vers le coeur. Allait-il donc mourir sans avoir prononcé une parole?... Et il passait par l'esprit de Dolly qu'elle aussi avait perdu le souvenir et la raison pendant bien des années!... De même qu'on ne pouvait rien obtenir d'elle alors, elle ne pouvait rien obtenir de ce malheureux... rien de ce qu'il était seul à savoir!

Le jour venu, le médecin, très inquiet de l'état de prostration de Harry Felton, essaya des plus énergiques médications, qui ne produisirent aucun effet. Il ne tarderait pas à expirer...

Ainsi, Mrs. Branican allait voir rentrer dans le néant les espérances que le retour de Harry Felton avait permis de concevoir!... À la lumière qu'il aurait pu apporter succéderait une obscurité profonde, qu'on ne parviendrait plus à dissiper!... Et alors, tout serait fini, bien fini!...

Sur la demande de Dolly, les principaux médecins de la ville s'étaient réunis en consultation. Mais, après avoir examiné le malade, ils se déclarèrent impuissants.

«Vous ne pouvez quoi que ce soit pour ce malheureux? leur demanda Mrs. Branican.

-- Non, madame, répondit l'un des médecins.

-- Pas même lui redonner une minute d'intelligence... une minute de souvenir?...»

Et, cette minute, Mrs. Branican l'eût payée de sa fortune tout entière! Mais ce qui n'est plus au pouvoir des hommes est toujours au pouvoir de Dieu. C'est à lui que l'homme doit s'adresser, lorsque les ressources humaines font défaut.

Dès que les médecins se furent retirés, Dolly s'agenouilla, et, quand Zach Fren vint la rejoindre, il la trouva en prière près du mourant.

Soudain, Zach Fren, qui s'était rapproché pour s'assurer si un souffle s'échappait encore des lèvres de Harry Felton, s'écria:

«Mistress!... mistress!»

Dolly, croyant que le maître n'avait plus trouvé qu'un cadavre dans ce lit, se releva...

«Mort?... murmura-t-elle.

-- Non... mistress... non!... Voyez... Ses yeux sont ouverts... Il regarde...»

En effet, sous ses paupières soulevées, les yeux d'Harry Felton brillaient d'un éclat extraordinaire. Sa figure s'était colorée légèrement, et ses mains s'agitèrent à plusieurs reprises. Il parut sortir de cette torpeur dans laquelle il était depuis si longtemps plongé. Puis, son regard s'étant porté vers Mrs. Branican, une sorte de sourire anima ses lèvres.

«Il m'a reconnue! s'écria Dolly.

-- Oui!... répondit Zach Fren... C'est la femme de son capitaine qui est près de lui, il le sait... il va parler!...

-- Et, s'il ne le peut, que Dieu permette qu'il se fasse du moins comprendre!»

Alors, prenant la main de Harry Felton qui pressa faiblement la sienne, Dolly s'approcha près de lui.

«John?... John? ...» dit-elle.

Un mouvement des yeux indiqua que Harry Felton l'avait entendue et comprise.

«Vivant?... demanda-t-elle.

-- Oui!»

Et ce oui! si faiblement qu'il eût été prononcé, Dolly avait bien su l'entendre!

XVII

Par oui et par non

Mrs. Branican fit aussitôt appeler le médecin. Celui-ci, malgré le changement qui s'était produit dans l'état intellectuel de Harry Felton, comprit qu'il n'y avait là qu'une dernière manifestation de la vie, que la mort allait anéantir.

Le mourant, d'ailleurs, ne semblait voir que Mrs. Branican. Ni Zach Fren ni le médecin n'attiraient son attention. Ce qui lui restait de force intellectuelle se concentrait en entier sur la femme de son capitaine, de John Branican.

«Harry Felton, demanda Mrs. Branican, si John est vivant, où l'avez-vous laissé?... Où est-il?»

Harry Felton ne répondit pas.

«Il ne peut parler, dit le médecin, mais peut-être aurons-nous de lui une réponse par signes?...

-- Et rien qu'à son regard, je saurai interpréter! répondit Mrs. Branican.

-- Attendez, dit Zach Fren. Il importe que les questions lui soient posées d'une certaine manière, et, comme nous nous entendons entre marins, laissez-moi faire. Que mistress Branican tienne la main de Felton, que ses yeux ne quittent pas les siens. Je vais l'interroger... Il dira oui ou non du regard, et cela suffira!»

Mrs. Branican, penchée sur Harry Felton, lui prit la main.

Si Zach Fren eut, pour commencer, demandé où se trouvait le capitaine John, il aurait été impossible d'obtenir une indication satisfaisante, puisque c'eût été obliger Harry Felton à prononcer le nom d'une contrée, d'une province, ou d'une bourgade -- ce dont sans nul doute il était incapable. Mieux valait y arriver graduellement en reprenant l'histoire du _Franklin_ à partir du dernier jour où il avait été aperçu jusqu'à celui où Harry Felton s'était séparé de John Branican.

«Felton, dit Zach Fren d'une voix claire, vous avez près de vous mistress Branican, la femme de John Branican, le commandant du _Franklin_. Vous l'avez reconnue?...»

Les lèvres de Harry Felton ne remuèrent pas; mais un mouvement de ses paupières, une faible pression de sa main, répondirent affirmativement.

«Le _Franklin_, reprit Zach Fren, n'a plus été signalé nulle part après qu'on l'eut vu dans le sud de l'île Célèbes... Vous m'entendez... vous m'entendez, n'est-ce pas, Felton?»

Nouvelle affirmation du regard.

«Eh bien, reprit Zach Fren, écoutez-moi, et, selon que vous ouvrirez ou fermerez les yeux, je saurai si ce que j'exprime est exact ou ne l'est pas.»

Il n'était pas douteux que Harry Felton eût compris ce que venait de dire Zach Fren.

«En quittant la mer de Java, reprit celui-ci, le capitaine John a donc passé dans la mer de Timor?

-- Oui.

-- Par le détroit de la Sonde?...

-- Oui.

-- Volontairement?...»

Cette question fut suivie d'un signe négatif, auquel il n'y avait pas à se tromper.

«Non!» dit Zach Fren.

Et c'est bien ce que le capitaine Ellis et lui avaient toujours pensé. Pour que le _Franklin_ eût passé de la mer de Java dans la mer de Timor, il fallait qu'il y eût été contraint.

«C'était pendant une tempête?... demanda Zach Fren.

-- Oui.

-- Une violente tornade, qui vous a surpris dans la mer de Java, probablement?...

-- Oui.

-- Et qui vous a rejetés à travers le détroit de la Sonde?...

-- Oui.

-- Peut-être le _Franklin_ était-il désemparé, sa mâture en bas, son gouvernail démonté?...

-- Oui.»

Mrs. Branican, les yeux fixés sur Harry Felton, le regardait sans prononcer une parole. Zach Fren, voulant reconstituer les diverses phases de la catastrophe, continua en ces termes:

«Le capitaine John, n'ayant pu faire son point depuis quelques jours, ignorait sa position?...

-- Oui.

-- Et, après avoir été entraîné pendant un certain temps jusque dans l'ouest de la mer de Timor, il est venu se perdre sur les récifs de l'île Browse?...»

Un léger mouvement marqua la surprise de Harry Felton, qui ignorait évidemment le nom de l'île sur laquelle le _Franklin_ était allé se briser, et dont aucune observation n'avait permis de déterminer la position dans la mer de Timor.

Zach Fren reprit:

«Quand vous avez pris la mer à San-Diégo, il y avait à bord le capitaine John, vous, Harry Felton, douze hommes d'équipage, en tout quatorze... Étiez-vous quatorze, après le naufrage du _Franklin_?...

-- Non.

-- Quelques-uns des hommes avaient donc péri au moment où le navire se jetait sur les roches?...

-- Oui.

-- Un?... Deux?...»

Un signe affirmatif approuva ce dernier chiffre.

Ainsi deux matelots manquaient lorsque les naufragés avaient pris pied sur l'île Browse. En ce moment, à la recommandation du médecin, il convint de donner un peu de repos à Harry Felton, que cet interrogatoire fatiguait visiblement. Puis, les questions ayant été reprises quelques minutes après, Zach Fren obtint divers renseignements sur la manière dont le capitaine John, Harry Felton et leurs dix compagnons avaient pourvu aux besoins de leur existence. Sans une partie de la cargaison, consistant en conserves et farines, qui avait été recueillie à la côte, sans la pêche qui devint une de leurs principales ressources, les naufragés seraient morts de faim. Ils n'avaient vu que très rarement des navires passer au large de l'île. Leur pavillon, hissé au mât de signal, ne fût jamais aperçu. Et, cependant, ils n'avaient pas d'autre chance de salut que d'être rapatriés par un bâtiment.

Lorsque Zach Fren demanda:

«Combien de temps avez-vous habité l'île Browse?... Un an... deux ans... trois ans... six ans?...»

Ce fut sur ce dernier chiffre que Harry Felton répondit «oui» du regard.

Ainsi, de 1875 à 1881, le capitaine John et ses compagnons avaient vécu sur cette île!

Mais comment étaient-ils parvenus à la quitter? C'était là un des points les plus intéressants que Zach Fren aborda par cette question:

«Est-ce que vous avez pu construire une embarcation avec les débris du navire?...

-- Non.»

C'est bien ce qu'avaient admis le capitaine Ellis et le maître, alors qu'ils exploraient le lieu du naufrage: il n'eût pas été possible de tirer seulement un canot avec ces débris. Arrivé à ce point de l'interrogatoire, Zach Fren fut assez embarrassé pour les questions relatives à la manière dont les naufragés avaient réussi à abandonner l'île Browse.

«Vous dites, demanda-t-il, qu'aucun bâtiment n'a aperçu vos signaux...

-- Non.

-- Est-ce donc un prao des îles malaisiennes, une embarcation des indigènes de l'Australie, qui est venu aborder?...

-- Non.

-- Alors ce serait donc une chaloupe -- la chaloupe d'un navire -- qui a été entraînée sur l'île?...

-- Oui.

-- Une chaloupe en dérive?...

-- Oui.»

Ce point étant enfin éclairci, il fut facile à Zach Fren d'en déduire les conséquences naturelles.

«Cette chaloupe, vous avez pu la mettre en état de prendre la mer? demanda-t-il.

-- Oui.

-- Et le capitaine John s'en est servi pour gagner la côte la plus proche sous le vent?...

-- Oui.»

Mais pourquoi le capitaine John et ses compagnons ne s'étaient-ils pas tous embarqués dans cette chaloupe? C'est ce qu'il importait de savoir.

«Sans doute, cette chaloupe était trop petite pour prendre douze passagers?... demanda Zach Fren.

-- Oui.

-- Et vous êtes partis à sept, le capitaine John, vous et cinq hommes?...

-- Oui.»

Et alors on put lire clairement dans le regard du mourant qu'il y avait peut-être encore à sauver ceux qui étaient restés dans l'île Browse. Mais, sur un signe de Dolly, Zach Fren s'abstint de dire que les cinq matelots avaient succombé depuis le départ du capitaine. Quelques minutes de repos furent données à Harry Felton, dont les yeux s'étaient fermés, pendant que sa main continuait à presser la main de Mrs. Branican.

Maintenant, transportée par la pensée sur l'île Browse, Dolly assistait à toutes ces scènes... Elle voyait John tenter même l'impossible pour le salut de ses compagnons... Elle l'entendait, elle lui parlait, elle l'encourageait, elle prenait passage avec lui... Où avait-elle abordé, cette chaloupe?...

Les yeux de Harry Felton se rouvrirent, et Zach Fren recommença à l'interroger.

«C'est bien ainsi que le capitaine John, vous et cinq hommes, avez quitté l'île Browse?...

-- Oui.

-- Et la chaloupe a mis le cap à l'est, afin de gagner la terre la plus rapprochée de l'île?...

-- Oui.

-- C'était la terre australienne?...

-- Oui.

-- A-t-elle donc été jetée à la côte par quelque tempête au terme de sa traversée?...

-- Non.

-- Vous avez pu aborder dans une des criques du littoral australien?...

-- Oui.

-- Sans doute, aux environs du cap Lévêque?...

-- Oui.

-- Peut-être à York-Sund?...

-- Oui.

-- En débarquant, êtes-vous donc tombés aux mains des indigènes?...

-- Oui.

-- Et ils vous ont entraînés?...

-- Oui.

-- Tous?...

-- Non.

-- Quelques-uns de vous avaient-ils donc péri au moment où ils débarquaient à York-Sund?...

-- Oui.

-- Massacrés par les indigènes?...

-- Oui.

-- Un... deux... trois... quatre?...

-- Oui.

-- Vous n'étiez plus que trois, lorsque les Australiens vous ont emmenés à l'intérieur du continent?...

-- Oui.

-- Le capitaine John, vous et un des matelots?...

-- Oui.

-- Et ce matelot... est-il encore avec le capitaine John?...

-- Non.

-- Il était mort avant votre départ?...

-- Oui.

-- Il y a longtemps?...

-- Oui.»

Ainsi, le capitaine John et le second Harry Felton étaient actuellement les seuls survivants du _Franklin_, et encore l'un d'eux n'avait-il plus que quelques heures à vivre!

Il ne fut pas aisé d'obtenir de Harry Felton les éclaircissements qui concernaient le capitaine John -- éclaircissements qu'il convenait d'avoir avec une extrême précision. Plus d'une fois, Zach Fren dut suspendre l'interrogatoire; puis, quand il reprenait, Mrs. Branican lui faisait poser questions sur questions afin de savoir ce qui s'était passé depuis neuf ans, c'est-à-dire depuis le jour où le capitaine John et Harry Felton avaient été capturés par les indigènes du littoral. On apprit ainsi qu'il s'agissait d'Australiens nomades... Les prisonniers avaient dû les suivre pendant leurs incessantes pérégrinations à travers les territoires de la Terre de Tasman, en menant l'existence la plus misérable... Pourquoi avaient-ils été épargnés?... Était-ce pour tirer d'eux quelques services, ou, si l'occasion se présentait, pour en obtenir un haut prix des autorités anglaises? Oui -- et ce dernier fait, si important, put être formellement établi par les réponses d'Harry Felton. Ce ne serait qu'une question de rançon, si l'on parvenait à pénétrer jusqu'à ces indigènes. Quelques autres questions permirent de comprendre de plus que le capitaine John et Harry Felton avaient été si bien gardés que, pendant neuf ans, ils n'avaient pu trouver la moindre possibilité de s'enfuir.

Enfin, le moyen s'en était présenté. Un lieu de rendez-vous avait été choisi, où les deux prisonniers devaient se rejoindre pour s'échapper ensemble; mais quelque circonstance, inconnue de Harry Felton, avait empêché le capitaine John de venir à l'endroit indiqué. Harry Felton avait attendu plusieurs jours; ne voulant pas s'enfuir seul, il avait cherché à rejoindre la tribu; elle s'était déplacée... Alors, bien résolu à revenir délivrer son capitaine, s'il parvenait à atteindre un des villages de l'intérieur, il s'était jeté à travers les régions du centre, se cachant pour éviter de retomber aux mains des indigènes, épuisé par les chaleurs, mourant de faim et de fatigue... Pendant six mois, il avait ainsi erré jusqu'au moment où il était tombé inanimé près des rives du Parru, sur la frontière méridionale du Queensland.

C'est là, on le sait, qu'il fut reconnu, grâce aux papiers qu'il portait sur lui. C'est de là qu'il fut ramené à Sydney, où sa vie s'était prolongée comme par miracle, afin qu'il pût dire ce que depuis tant d'années on cherchait vainement à savoir.

Ainsi, seul de tous ses compagnons, le capitaine John était vivant, mais il était prisonnier d'une tribu nomade, qui parcourait les déserts de la Terre de Tasman.

Et, lorsque Zach Fren eut prononcé divers noms des tribus, qui fréquentent ordinairement ces territoires, ce fut le nom des Indas que Harry Felton accueillit d'un signe affirmatif. Zach Fren parvint même à comprendre que, pendant la saison d'hiver, cette tribu campait le plus habituellement sur les bords de la Fitz-Roy- river, un des cours d'eau qui se jettent dans le golfe Lévêque, au nord-ouest du continent australien.

«C'est là que nous irons chercher John! s'écria Mrs. Branican. C'est là que nous le retrouverons!»

Et Harry Felton la comprit, car son regard s'anima à la pensée que le capitaine John serait enfin sauvé... sauvé par elle.

Harry Felton avait maintenant accompli sa mission... Mrs. Branican, sa dernière confidente, savait en quelle partie du continent australien il fallait porter les investigations... Et il avait refermé les yeux, n'ayant plus rien à dire.

Ainsi, voilà à quel état avait été réduit cet homme si courageux et si robuste, par les fatigues, les privations, et surtout l'influence terrible du climat australien!... Et pour l'avoir affronté, il succombait, au moment où ses misères allaient finir! N'était-ce pas ce qui attendait le capitaine John, s'il tentait de s'enfuir à travers les solitudes de l'Australie centrale? Et les mêmes dangers ne menaçaient-ils pas ceux qui se jetteraient à la recherche de cette tribu des Indas?...

Mais une telle pensée ne vint pas même à l'esprit de Mrs. Branican. Tandis que l'_Orégon_ l'emportait vers le continent australien, elle avait conçu et combiné le projet d'une nouvelle campagne; il ne s'agissait plus que de le mettre à exécution.

Harry Felton mourut vers neuf heures du soir. Une fois encore, Dolly l'avait appelé par son nom... Une fois encore, il l'avait entendue... Ses paupières s'étaient relevées, et ce nom s'était enfin échappé de ses lèvres:

«John... John!»

Puis, les soupirs du râle gonflèrent sa poitrine, et son coeur cessa de battre...

Ce soir-là, au moment où Mrs. Branican sortait de l'hôpital, elle fut accostée par un jeune garçon, qui attendait sur le seuil de la porte.

C'était un novice de la marine marchande, en service sur le _Brisbane_, l'un des paquebots qui font les escales de la côte australienne entre Sydney et Adélaïde.

«Mistress Branican?... dit-il d'une voix émue.

-- Que voulez-vous, mon enfant? répondit Dolly.

-- Il est mort, Harry Felton?...

-- Il est mort.

-- Et le capitaine John?...

-- Il est vivant... lui!... Vivant!

-- Merci, mistress Branican», répondit le jeune novice. Dolly avait à peine entrevu les traits de ce garçon, qui se retira sans dire ni qui il était, ni pourquoi il avait fait ces questions. Le lendemain eurent lieu les obsèques de Harry Felton, auxquelles assistèrent les marins du port avec une partie de la population de Sydney. Mrs. Branican prit place derrière le cercueil, et suivit jusqu'au cimetière celui qui avait été le compagnon dévoué, le fidèle ami du capitaine John. Et, près d'elle, marchait ce jeune novice qu'elle ne reconnut pas au milieu de tous ceux qui étaient venus rendre les derniers devoirs au second du _Franklin_.

Deuxième partie

I

En naviguant

Du jour où M. de Lesseps a percé l'isthme de Suez, on a été en droit de dire que du continent africain il avait fait une île. Lorsque le canal de Panama sera achevé, il sera également permis de donner la qualification d'îles à l'Amérique du Sud et à l'Amérique du Nord. En effet, ces immenses territoires seront entourés d'eau de toutes parts. Mais, comme ils conserveront le nom de continent, en égard à leur étendue, il est logique d'appliquer ce nom à l'Australie ou Nouvelle-Hollande, qui se trouve dans les mêmes conditions.

En effet, l'Australie mesure trois mille neuf cents kilomètres dans sa plus grande longueur de l'est à l'ouest, et trois mille deux cents dans sa plus grande largeur du nord au sud. Or, le produit de ces deux dimensions constitue une superficie de quatre millions huit cent trente mille kilomètres carrés environ -- soit les sept neuvièmes de l'aire européenne.

Le continent australien est actuellement divisé, par les auteurs des atlas les plus récents, en sept provinces que séparent des lignes arbitraires, se coupant à angle droit, et qui ne tiennent aucun compte des accidents orographiques ou hydrographiques:

À l'est, dans la partie la plus peuplée, le Queensland, capitale Brisbane -- la Nouvelle-Galles du Sud, capitale Sydney -- Victoria, capitale Melbourne;

Au centre, l'Australie septentrionale et la Terre Alexandra, sans capitales -- l'Australie méridionale, capitale Adélaïde;

À l'ouest, l'Australie occidentale, qui s'étend du nord au sud, capitale Perth.

Il convient d'ajouter que les Australiens cherchent à constituer une confédération sous le nom de «Commonwealth of Australia». Le gouvernement anglais repousse cette qualification, mais, sans doute, elle sera acquise le jour où la séparation sera un fait accompli.

On verra bientôt en quelles provinces, les plus dangereuses et les moins connues de ce continent, Mrs. Branican allait s'aventurer avec cette espérance si vague, cette pensée presque irréalisable, de retrouver le capitaine John, de l'arracher à la tribu qui le retenait prisonnier depuis neuf ans. Et, d'ailleurs, n'y avait-il pas lieu de se demander si les Indas avaient respecté sa vie, après l'évasion de Harry Felton?