Chapter 12
Le 11 juillet, arrivé sur le cent trentième degré de longitude, le capitaine Ellis commença à opérer la reconnaissance de l'île Melville et de l'île Bathurst, qui ne sont séparées l'une de l'autre que par une passe assez étroite. C'était à dix milles dans le nord de ce groupe que l'épave du _Franklin_ avait été recueillie. Pour qu'elle n'eût pas été entraînée plus loin vers l'ouest, il fallait que les courants ne l'eussent détachée des récifs que peu de temps avant l'arrivée du _Californian_. Il était donc possible que le théâtre de la catastrophe ne fût pas très éloigné.
Cette exploration dura près de quatre mois, car elle engloba non seulement le périple des deux îles, mais aussi les lignes côtières de la Terre d'Arnheim jusqu'au canal de la Reine et même jusqu'à l'embouchure de la Victoria River.
Il était très difficile de pousser les investigations vers l'intérieur. C'eût été se risquer sans aucune chance d'obtenir des renseignements. Elles sont extrêmement redoutables, ces tribus qui fréquentent les territoires au nord du continent australien. Récemment -- et le capitaine Ellis venait de l'apprendre pendant une des relâches de sa campagne -- de nouveaux faits de cannibalisme s'étaient accomplis dans ces parages. L'équipage d'un navire hollandais, le _Groningue_, attiré par de fausses démonstrations des indigènes de l'île Bathurst, avait été massacré et dévoré par ces bêtes fauves -- n'est-ce pas le seul nom qui leur convienne? Quiconque devient leur prisonnier peut être considéré comme destiné à la plus épouvantable des morts!
Cependant, si le capitaine Ellis devait renoncer à savoir où et quand l'équipage du _Franklin_ était tombé entre les mains de ces naturels, peut-être parviendrait-on à retrouver quelque indice du naufrage. Et il y avait d'autant plus lieu de l'espérer que huit mois ne s'étaient pas écoulés depuis que le _Californian_ avait ramassé ce fragment de guibre au nord de l'île Melville.
Le capitaine Ellis et son équipage s'appliquèrent dès lors à fouiller les anses, les criques, les récifs de la côte, sans souci ni des fatigues ni des dangers auxquels ils s'exposaient. C'est ce qui explique la durée de cette exploration. Elle fut très longue parce qu'il importait qu'elle fût très minutieuse.
Plusieurs fois, le _Dolly-Hope_ faillit s'anéantir sur les brisants encore mal reconnus de ces mers. Plusieurs fois aussi, il fut sur le point d'être envahi par les indigènes, dont on eut à repousser les praos, à coups de fusil lorsqu'ils étaient à distance, à coups de hache lorsqu'ils tentaient l'abordage.
Mais, ni sur les îles Melville et Bathurst, pas plus sur la Terre d'Arnheim jusqu'à l'embouchure de la Victoria, que dans le détroit de Torrès, les recherches ne donnèrent satisfaction. On ne découvrit nulle part les restes d'un naufrage, et aucune épave ne fut rencontrée.
Voilà où en était l'expédition à la date du 3 novembre. Quel parti allait prendre le capitaine Ellis? Considérait-il sa mission comme terminée -- du moins en ce qui concernait le littoral australien, les îles et îlots qui en dépendent? Devait-il songer au retour, après avoir exploré les petites îles de la Sonde, dans la partie septentrionale de la mer de Timor? En un mot, avait-il conscience d'avoir fait tout ce qu'il était humainement possible de faire?
Ce brave marin hésitait, on le comprend, à se tenir quitte de sa tâche même en l'ayant poursuivie jusqu'aux rivages de l'Australie.
Un incident vint mettre un terme à ses hésitations.
Dans la matinée du 4 novembre, il se promenait avec Zach Fren à l'arrière du steamer, lorsque le maître lui montra quelques objets qui flottaient à un demi-mille du _Dolly-Hope_. Ce n'étaient point des morceaux de bois, des fragments de bordages ou des troncs d'arbres, mais d'énormes paquets d'herbes, sortes de sargasses jaunâtres arrachées des profondeurs sous-marines, et qui suivaient les contours de la haute terre.
«Voilà qui est singulier, fit observer Zach Fren. Que je perde mon nom, si ces herbes ne remontent pas de l'ouest et même du sud- ouest! Il y a certainement un courant qui les porte du côté du détroit?
-- Oui, répondit le capitaine Ellis, et ce doit être un courant local, qui se dirige à l'est, à moins qu'il n'y ait là qu'un déplacement de marée.
-- Je ne crois pas, capitaine, répondit Zach Fren, car, au petit jour -- cela me revient en ce moment -- j'ai déjà vu quantité de ces sargasses dérivant vers l'amont.
-- Maître, vous êtes certain du fait?...
-- Comme je suis certain que nous finirons par retrouver le capitaine John!
-- Eh bien, si ce courant existe, reprit le capitaine Ellis, il pourrait se faire que l'épave du _Franklin_ fût venue de l'ouest, en longeant la côte australienne.
-- C'est absolument ma manière de voir, répondit Zach Fren.
-- Alors nous n'avons pas à hésiter, maître. Il faut prolonger la reconnaissance de ces côtes à travers la mer de Timor jusqu'à l'extrémité de l'Australie occidentale?
-- Jamais je n'en ai été plus convaincu, capitaine Ellis, puisqu'il est hors de doute qu'il y ait un courant de côte, dont la direction, très sensible, va toucher l'île Melville. À supposer que le capitaine Branican se soit perdu dans les parages de l'ouest, cela expliquerait qu'un débris de son navire ait pu être ramené dans les parages où nous l'avons repêché à bord du _Californian_.»
Le capitaine Ellis fit venir son second, et le consulta sur la convenance qu'il y aurait de continuer la navigation plus avant dans l'ouest.
Le second fut d'avis que l'existence de ce courant local exigeait qu'elle fût au moins poussée jusqu'à l'endroit où il prenait naissance.
«Poursuivons notre route à l'ouest, répondit le capitaine Ellis. Ce ne sont pas des doutes, c'est une certitude que nous devons rapporter à San-Diégo. La certitude qu'il ne reste plus rien du _Franklin_, s'il a péri sur la côte australienne!»
En conséquence de cette détermination, très justifiée d'ailleurs, le _Dolly-Hope_ remonta jusqu'à l'île Timor, afin de renouveler son approvisionnement de combustible.
Après une relâche de quarante-huit heures, il redescendit vers ce promontoire de Londonderry, qui se projette à l'angle de l'Australie occidentale.
En quittant Queen's Channel, le capitaine Ellis s'appliqua à suivre d'aussi près que possible les contours du continent à partir de Turtle-Point. En cet endroit, le courant manifestait très nettement sa direction de l'ouest à l'est.
Ce n'était pas un de ces effets de marée, qui changent avec le flux et le reflux, mais un transport permanent des eaux d'aval en amont dans cette partie méridionale de la mer de Timor. Il y avait donc lieu de le remonter, en fouillant les criques et les récifs, tant que le _Dolly-Hope_ ne se trouverait pas en face de la haute mer, sur la limite de l'océan Indien.
Arrivé à l'entrée du golfe de Cambridge, qui baigne la base du mont Cockburn, le capitaine Ellis jugea qu'il serait imprudent d'aventurer son navire au sein de ce long entonnoir, hérissé d'écueils, et dont les rives sont fréquentées par de redoutables tribus. Aussi la chaloupe à vapeur, montée par une demi-douzaine d'hommes bien armés, fut-elle mise sous les ordres de Zach Fren, afin de visiter l'intérieur de ce golfe.
«Évidemment, lui fit observer le capitaine Ellis, si John Branican est tombé au pouvoir des indigènes de cette partie du continent, il n'est pas supposable que son équipage et lui aient survécu. Mais, ce qui nous importe, c'est de savoir s'il existe encore quelques débris du _Franklin_, au cas où les Australiens l'auraient fait échouer dans le golfe de Cambridge...
-- Ce qui ne m'étonnerait pas de la part de ces coquins!» répondit Zach Fren.
La tâche du maître étant bien justifiée, il la remplit consciencieusement, en se tenant toujours sur le qui-vive. Il conduisit sa chaloupe jusqu'à l'île Adolphus, presque au fond du golfe; il en fit le tour, et ne découvrit rien qui l'engageât à porter plus loin ses investigations.
Le _Dolly-Hope_ reprit alors sa route au delà du golfe de Cambridge, contourna le cap Dusséjour, et remonta vers le nord- ouest, en longeant la côte qui appartient à l'une de ces grandes divisions de l'Australie, connue sous le nom d'Australie Occidentale. Les îlots y sont nombreux, les anses s'y découpent très capricieusement. Mais, ni au cap Rhuliers, ni au promontoire de Londonderry, un résultat quelconque ne vint payer l'équipage de tant de fatigues, si courageusement acceptées.
Les fatigues et les dangers de cette navigation furent bien autrement graves, lorsque le _Dolly-Hope_ eut doublé le promontoire de Londonderry. Sur cette côte, directement assaillie par les grandes houles de l'océan Indien, il existe peu de refuges praticables, dans lesquels un bâtiment désemparé puisse se mettre à l'abri. Or un steamer est toujours à la merci de sa machine, qui peut lui manquer, lorsque les secousses du tangage et du roulis sont dues à de violents coups de mer. À partir de ce promontoire jusqu'à la baie Collier, dans le York-Sund et dans la baie Brunswick, on ne voit qu'un entremêlement d'îlots, un labyrinthe de bas-fonds et de récifs, comparables à ceux qui fourmillent dans le détroit de Torrès. Aux caps Talbot et Bougainville, la côte se défend par un si monstrueux ressac que ses abords ne sont possibles qu'aux embarcations des indigènes, rendues presque inchavirables par le contrepoids de leurs balanciers. La baie Admiralty, ouverte entre le cap Bougainville et le cap Voltaire[7], est tellement enchevêtrée de roches, que la chaloupe à vapeur risqua plus d'une fois de se perdre. Mais rien n'arrêta l'ardeur de l'équipage, et, parmi ces hardis marins, c'était à qui se disputerait la redoutable tâche de coopérer à une si périlleuse opération.
Au delà de la baie Collier, le capitaine Ellis se lança à travers l'archipel Buccaneer. Son intention n'était pas, d'ailleurs, de dépasser le cap Lévêque, dont la pointe termine le King-Sund au nord-ouest.
Ce n'est pas qu'il y eût lieu de se préoccuper de l'état atmosphérique, lequel tendait à s'améliorer chaque jour. Pour cette partie de l'océan Indien, située dans l'hémisphère austral, les mois d'octobre et de novembre correspondent aux mois d'avril et de mai de l'hémisphère boréal. La belle saison commençait ainsi à s'établir graduellement, et la campagne aurait pu se poursuivre dans des conditions assez favorables. Mais il n'y avait pas à la prolonger indéfiniment; son point extrême serait atteint dès que ce courant littoral, qui remontait vers l'est en charriant des épaves jusqu'à l'île Melville, aurait cessé de se faire sentir.
C'est ce qui fut enfin reconnu vers la fin du mois de janvier 1883, lorsque le _Dolly-Hope_ eut achevé -- infructueusement du reste -- la reconnaissance du large estuaire du King-Sund, au fond duquel vient se jeter la rivière de Fitz-Roy. La chaloupe à vapeur avait même eu à subir à l'embouchure de cet important cours d'eau une furieuse attaque des naturels. Deux hommes furent blessés dans cette rencontre, peu grièvement, il est vrai. Ce fut grâce au sang-froid du capitaine Ellis que cette dernière tentative ne dégénéra pas en désastre.
Dès que le _Dolly-Hope_ fut sorti du King-Sund, il vint stopper à la hauteur du cap Lévêque. Le capitaine Ellis tint alors conseil avec son second et le maître d'équipage. Les cartes ayant été soigneusement examinées, il fut décidé que l'expédition prendrait fin ici même, sur la limite du dix-huitième parallèle de l'hémisphère austral. Au delà du King-Sund, la côte est franche, on n'y compte que de rares îlots, et cette portion de la Terre de Tasman, qu'elle limite sur la mer des Indes, figure encore en blanc dans les atlas de publication récente. Il n'y avait aucun intérêt à se porter plus loin vers le sud-ouest, ni à visiter les abords de l'archipel de Dampier.
En outre, il ne restait plus au _Dolly-Hope_ qu'une faible quantité de charbon, et le mieux était de prendre route directement sur Batavia, où il pourrait refaire son plein de combustible. Puis il regagnerait le Pacifique en traversant la mer de Timor le long des îles de la Sonde. Le cap fut donc mis au nord, et bientôt le _Dolly-Hope_ eut perdu de vue la côte australienne.
XIV
L'île Browse
L'espace compris entre la côte nord-ouest de l'Australie et la partie occidentale de la mer de Timor ne contient pas d'îles importantes. À peine les géographes y relèvent-ils quelques îlots. Ce qu'on y rencontre, ce sont principalement de ces hauts-fonds bizarres, de ces formations coralligènes, désignés par les qualifications de «banks», de «rocks», de «rifts» ou de «shoals» - - tels Lynher-Riff, Scotts-Riff, Seringapatam-Riff, Korallen-Riff, Courtier-Shoal, Rowley-Shoal, Hibernia-Shoal, Sahul-Bank, Echo- Rock, etc. La position de ces écueils est déterminée, exactement pour la plupart, approximativement pour quelques-uns. Il est même possible qu'il reste à découvrir un certain nombre de ces inquiétants récifs parmi ceux qui se trouvent à fleur d'eau. Aussi la navigation est-elle difficile et exige-t-elle une surveillance constante au milieu de ces parages où se hasardent quelquefois les bâtiments en venant de la mer des Indes.
Le temps était beau, la mer assez calme en dehors des brisants. L'excellente machine du _Dolly-Hope_ n'avait point souffert depuis le départ de San-Diégo; ses chaudières fonctionnaient généreusement. Toutes les circonstances de temps et de mer promettaient une traversée favorable entre le cap Lévêque et l'île de Java. Mais, en réalité, c'était la route du retour. Le capitaine Ellis ne prévoyait d'autres retards que ceux des relâches dont il voulait profiter encore en explorant les petites îles de la Sonde.
Pendant les premiers jours qui suivirent le départ effectué à la hauteur du cap Lévêque, il ne se produisit aucun incident de mer. La plus sévère vigilance était imposée aux hommes de garde. Placés dans la mâture, ils devaient signaler d'aussi loin que possible ces shoals, ces riffs, dont quelques-uns émergeaient à peine de la surface des eaux.
Le 7 février, vers neuf heures du matin, l'un des matelots juchés sur les barres de misaine cria:
«Récif par bâbord devant!»
Comme ce récif n'était pas visible pour les hommes du pont, Zach Fren s'élança dans les haubans, afin de reconnaître par lui-même la position indiquée.
Lorsqu'il se fut achevalé sur les barres, le maître aperçut assez distinctement un plateau rocheux à six milles au large par la hanche de bâbord.
En réalité, ce n'était ni un rock ni un shoal, mais bien un îlot disposé en dos d'âne, qui se dessinait vers le nord-ouest. Étant donnée la distance, il était même admissible que cet îlot fût une île d'une certaine étendue, si elle se présentait alors dans le sens de sa largeur.
Quelques minutes après, Zach Fren redescendit et fit son rapport au capitaine Ellis. Celui-ci donna l'ordre de lofer d'un quart, afin de se rapprocher du dit îlot.
À l'observation de midi, lorsqu'il eut pris hauteur et fait son point, le capitaine nota sur le livre de bord que le _Dolly-Hope_ se trouvait par 14°07' de latitude sud et 133°13' de longitude est. Ce point, ayant été rapporté sur la carte, coïncidait avec le gisement d'une certaine île, désignée sous le nom d'île Browse par les géographes modernes, et située à deux cent cinquante milles environ du York-Sund de la côte australienne.
Puisque cette île était à peu près sur sa route, le capitaine Ellis résolut d'en suivre les contours, bien qu'il n'eût pas l'intention de s'y arrêter.
Une heure plus tard, l'île Browse n'était plus qu'à un mille par le travers du _Dolly-Hope_. La mer, un peu houleuse, brisait avec fracas et couvrait d'une poussière d'embruns un cap allongé vers le nord-est. On ne pouvait guère juger de l'étendue de l'île, parce que le regard la prenait obliquement. En tout cas, elle se présentait sous l'apparence d'un plateau ondulé, dont aucune tumescence ne dominait la surface.
Cependant, comme il n'avait pas de temps à perdre, le capitaine Ellis, ayant un peu ralenti sa marche, allait donner au mécanicien l'ordre de se remettre en route, lorsque Zach Fren attira son attention, en disant:
«Capitaine, voyez donc... là-bas... Est-ce que ce n'est pas un mât qui se dresse sur ce cap?»
Et le maître tendait la main dans la direction du cap projeté au nord-est, et que terminait brusquement une haute arête rocheuse taillée à pic.
«Un mât?... Non!... Il me semble que ce n'est qu'un tronc d'arbre», répondit le capitaine Ellis.
Puis, prenant sa lunette, il regarda avec plus d'attention l'objet signalé par Zach Fren.
«C'est vrai, dit-il, vous ne vous trompez pas, maître!... C'est un mât, et je crois apercevoir un morceau de pavillon déloqueté par le vent... Oui!... oui!... Ce doit être un signal!...
-- Alors nous ferions peut-être bien de laisser arriver... dit le maître d'équipage.
-- C'est mon avis», répondit le capitaine Ellis. Et il donna ordre de porter sur l'île Browse à petite vapeur. Cet ordre fut immédiatement exécuté. Le _Dolly-Hope_ commença à se rapprocher des récifs, qui faisaient ceinture à l'île sur environ trois cents pieds au large. La mer les battait violemment, non pas que le vent fût fort, mais parce que les courants poussaient la houle dans cette direction. Bientôt les détails de la côte apparurent nettement à l'oeil nu. Ce littoral se présentait sous un aspect sauvage, aride, désolé, sans une échappée de verdure, et montrait des trous béants de caverne, où le ressac se propageait avec des bruits de tonnerre. Par intervalles, un morceau de grève jaunâtre coupait la ligne des roches, au-dessus desquelles voltigeaient des bandes d'oiseaux de mer. De ce côté, toutefois, on ne voyait rien des épaves d'un naufrage, ni débris de mâture, ni restes de coque. Le mât planté à la pointe extrême du promontoire devait être formé d'un bout-dehors de beaupré; mais, quant à cette étamine, dont la brise agitait les lambeaux, il était impossible d'en discerner la couleur.
«Il y a là des naufragés... s'écria Zach Fren.
-- Ou il y en a eu! répondit le second.
-- Il n'est pas douteux, dit le capitaine Ellis, qu'un bâtiment s'est mis au plein sur cette île.
-- Ce qui est non moins certain, ajouta le second, c'est que des naufragés y ont trouvé refuge, puisqu'ils ont dressé ce mât de signal, et peut-être ne l'ont-ils pas quittée, car il est rare que les navires à destination de l'Australie ou des Indes passent en vue de l'île Browse.
-- Je pense que votre intention, capitaine, est de la visiter? demanda Zach Fren.
-- Oui, maître, mais, jusqu'à présent, je n'ai aperçu aucun endroit où on pût l'accoster. Commençons donc par la contourner, avant de prendre une décision. Si elle est encore habitée par de malheureux naufragés, il est impossible qu'ils ne nous aperçoivent pas et ne fassent pas des signaux...
-- Et si nous ne voyons personne, quelles sont vos intentions?... demanda Zach Fren.
-- Nous essaierons de débarquer, dès que la chose sera praticable, répondit le capitaine Ellis. Si elle n'est pas habitée, cette île peut avoir conservé les indices d'un naufrage, et cela est d'un grand intérêt pour notre campagne.
-- Et qui sait?... murmura Zach Fren.
-- Qui sait?... Voulez-vous dire, maître, que le _Franklin_ a pu se jeter sur cette île Browse, située en dehors de la route à suivre?...
-- Pourquoi non, capitaine?...
-- Bien que ce soit absolument invraisemblable, répondit le capitaine Ellis, nous ne devons pas nous arrêter devant une invraisemblance, et nous tenterons un débarquement!»
Ce projet, qui consistait à contourner l'île Browse, fut aussitôt mis à exécution. En se tenant par prudence à une encablure des récifs, le _Dolly-Hope_ ne tarda pas à doubler les diverses pointes que l'île projetait vers le nord. L'aspect du littoral ne variait pas -- roches rangées comme si elles eussent cristallisé sous une forme presque identique, accores rudement battus de la houle, écueils couverts d'embruns, et qui rendaient l'atterrissage impraticable. En arrière-plan, quelques bouquets de cocotiers rabougris dominant un plateau rocailleux, où n'apparaissait aucune trace de culture. D'habitants, personne. D'habitations, néant. Pas une chaloupe, pas un canot de pêche. Mer déserte, île aussi. De nombreuses bandes de mouettes, s'enfuyant d'une pointe à l'autre, animaient seules cette morne solitude.
Si ce n'était pas là l'île souhaitée des naufragés, où les besoins de l'existence sont assurés, du moins avait-elle pu offrir refuge aux survivants d'un naufrage.
L'île Browse mesure environ six à sept milles de circonférence: c'est ce qui fut constaté, lorsque le _Dolly-Hope_ eut relevé ses contours du sud. En vain l'équipage cherchait-il à distinguer l'entrée d'un port, ou, à défaut de port, une crique ménagée au milieu des roches, entre lesquelles le steamer eût pu se mettre à l'abri au moins pendant quelques heures. Il fut bientôt démontré qu'un débarquement ne pourrait s'effectuer qu'en employant les embarcations du bord, et encore fallait-il trouver une passe qui leur permît d'atterrir.
Il était une heure après midi, lorsque le _Dolly-Hope_ se trouva sous le vent de l'île. Comme la brise soufflait alors du nord- ouest, la houle battait moins violemment le pied des roches. En cet endroit, la côte, décrivant une large concavité, formait une sorte de vaste rade foraine, où un bâtiment pourrait mouiller sans imprudence, tant que l'aire du vent ne serait pas modifiée. Il fut aussitôt décidé que le _Dolly-Hope_ se tiendrait là, sinon à l'ancre, du moins sous petite vitesse, tandis que sa chaloupe à vapeur irait à terre. Restait à reconnaître l'endroit où les hommes seraient à même de prendre pied entre ces récifs, que blanchissait la longue écume du ressac.
En fouillant la grève du bout de sa lunette, le capitaine Ellis finit par découvrir une dépression du plateau, une sorte de coupure, évidée dans le massif de l'île, et par laquelle un ruisseau se déversait dans la mer.
Lorsqu'il eut regardé à son tour, Zach Fren affirma qu'un débarquement pourrait s'effectuer au pied de cette coupure. La côte semblait y être moins accore, et son profil se rompait par un angle assez aigu. On voyait aussi une étroite passe, ménagée à travers le récif, et sur laquelle la mer ne brisait pas.
Le capitaine Ellis commanda d'armer la chaloupe à vapeur qu'une demi-heure suffisait à mettre en état de marcher. Il s'y embarqua avec Zach Fren, un homme de barre, un homme de gaffe, le chauffeur et le mécanicien. Par prudence, deux fusils, deux haches et quelques revolvers furent mis à bord. Pendant l'absence du capitaine, le second devait évoluer avec le _Dolly-Hope_ dans cette rade foraine, et donner attention à tous les signaux qui pourraient être faits.
À une heure et demie, l'embarcation déborda, se dirigea vers le rivage distant d'un bon mille, et s'engagea à travers la passe, tandis que des milliers de mouettes assourdissaient l'espace de leurs cris stridents. Quelques minutes plus tard, elle vint s'échouer doucement sur une grève sablonneuse, percée çà et là d'arêtes vives. Le capitaine Ellis, Zach Fren et les deux matelots débarquèrent aussitôt, laissant le mécanicien et le chauffeur de garde à la chaloupe, qui devait être maintenue en pression. Remontant alors la coupure par laquelle le ruisseau s'écoulait à la mer, tous quatre atteignirent la crête du plateau.
À quelque cents mètres de distance se dressait une sorte de morne rocheux, de forme bizarre, dont le sommet dominait la grève d'une trentaine de yards.
Le capitaine Ellis et ses compagnons se dirigèrent immédiatement vers ce morne, ils le gravirent non sans difficulté, et, observée de cette hauteur, l'île apparut dans toute son étendue.