Mistress Branican

Chapter 11

Chapter 113,699 wordsPublic domain

-- Je ne puis l'expliquer, je ne puis le comprendre, monsieur Andrew, répondit le capitaine Ellis. Tout ce que je sais, c'est que le _Franklin_ a été vu à son passage au sud-ouest de l'île Célèbes, après être sorti du détroit de Mahkassar. Or, s'il a pris ce détroit, c'est évidemment parce qu'il est venu par le nord et non par l'est. Il n'a donc pu s'engager à travers le détroit de Torrès!»

Cette question fut discutée longuement, et il fallut se ranger à l'opinion du capitaine Ellis.

Mrs. Branican écoutait les objections et les réponses sans faire aucune observation. Mais un pli vertical de son front indiquait avec quelle ténacité, avec quel entêtement, elle se refusait à admettre la perte de John et de ses compagnons. Non! elle n'y croirait pas, tant que la preuve de leur mort ne lui serait pas matériellement fournie!

«Soit! dit M. William Andrew. Je pense comme vous, mon cher Ellis, que le _Franklin_ a dû traverser la mer de Java, en faisant route sur Singapore...

-- En partie du moins, monsieur Andrew, puisque c'est entre Singapore et l'île Célèbes que le naufrage a pu se produire.

-- Soit, vous dis-je. Mais comment l'épave a-t-elle dérivé jusqu'aux parages de l'Australie, si le _Franklin_ s'est brisé sur quelque écueil de la mer de Java?

-- Cela ne peut se comprendre que d'une façon, répondit le capitaine Ellis, en admettant que cette épave a été entraînée à travers le détroit de la Sonde ou l'un des autres détroits qui séparent ces îles des mers de Timor et d'Arafoura.

-- Les courants portent-ils de ce côté?...

-- Oui, monsieur Andrew, j'ajouterai même que si le _Franklin_ était désemparé à la suite de quelque tempête, il a pu être drossé dans l'un de ces détroits, pour aller finalement se perdre sur les récifs au nord du littoral australien.

-- En effet, mon cher Ellis, répondit M. William Andrew, c'est la seule hypothèse plausible, et, dans ce cas, si une épave a été rencontrée au large de l'île Melville, six ans après le naufrage, c'est qu'elle s'est récemment détachée des écueils sur lesquels s'est fracassé le _Franklin_!»

Cette explication, très sérieuse, pas un marin n'aurait accepté de la combattre.

Mrs. Branican, dont les regards ne s'étaient point distraits de la carte déployée devant elle, dit alors:

«Puisque le _Franklin_ a été vraisemblablement jeté sur la côte de l'Australie, et puisque les survivants du naufrage n'ont pas reparu, c'est qu'ils sont prisonniers d'une peuplade indigène...

-- Cela, Dolly, cela n'est pas impossible... et pourtant...» répondit M. William Andrew.

Mrs. Branican allait protester avec énergie contre le doute que laissait pressentir la réponse de M. William Andrew, lorsque le capitaine Ellis crut devoir dire:

«Il reste à savoir si l'épave repêchée par le _Californian_ appartient réellement au _Franklin_.

-- En doutez-vous? demanda Dolly.

-- Nous serons bientôt fixés à cet égard, répondit l'armateur, car j'ai donné ordre que cette épave nous fût expédiée...

-- Et moi, ajouta Mrs. Branican, je donne ordre que le _Dolly-Hope_ se tienne prêt à reprendre la mer.»

Trois jours après cet entretien, le maître d'équipage Zach Fren, qui venait d'arriver à San-Diégo, se présentait au chalet de Prospect-House.

Âgé de trente-sept ans à cette époque, vigoureux et d'allure résolue, avec sa face rougie par le hâle de la mer, sa physionomie franche et avenante, il était de ces matelots qui inspirent la confiance en eux-mêmes, et qui vont toujours droit où on leur dit d'aller.

L'accueil qu'il reçut de Mrs. Branican fut empreint d'un tel sentiment de reconnaissance, que le brave marin ne savait trop comment répondre.

«Mon ami, lui dit-elle, après avoir donné cours aux premiers épanchements de son coeur, c'est vous... vous qui m'avez sauvé la vie, vous qui avez tout fait pour sauver mon pauvre enfant... Que puis-je pour vous?»

Le maître se défendit d'avoir fait plus que son devoir!... Un matelot qui n'agirait pas comme il avait agi, ce ne serait pas un matelot... ce ne serait qu'un mercenaire!... Son seul regret, c'était de n'avoir pu rendre à sa mère son petit bébé!... Mais enfin il ne méritait rien pour cela... Il remerciait Mrs. Branican de ses bonnes intentions à son égard... Si elle le permettait, il retournerait la voir, tant qu'il serait à terre...

«Depuis bien des années, Zach Fren, j'attends votre arrivée, répondit Mrs. Branican, et j'espère que vous serez près de moi, le jour où le capitaine John reparaîtra...

-- Le jour où le capitaine John reparaîtra!...

-- Zach Fren, pouvez-vous penser...

-- Que le capitaine John a péri?... Ah! cela, non, par exemple! répliqua le maître.

-- Oui!... vous avez l'espoir...

-- Plus que l'espoir, mistress Branican... une belle et bonne certitude!... Est-ce qu'un capitaine tel que le capitaine John, cela se perd à la façon d'un béret dans un coup de vent!... Allons donc!... Voilà ce qui ne s'est jamais vu!...»

Ce que disait Zach Fren, et dans ces termes qui témoignent d'une foi absolue, fit palpiter le coeur de Mrs. Branican. Elle ne serait plus seule à croire que John serait retrouvé... Un autre partageait sa conviction... et cet autre, c'était celui à qui elle-même devait la vie... Elle voulait voir là comme une indication de la Providence.

«Merci, Zach Fren, dit-elle, merci!... Vous ne savez pas le bien que vous me faites!... Répétez-moi... répétez-moi que le capitaine John a survécu à ce naufrage...

-- Mais oui!... mais oui! mistress Branican. Et la preuve qu'il a survécu, c'est qu'on le retrouvera un jour ou l'autre!... Et si ce n'est pas là une preuve...»

Puis, Zach Fren dut donner nombre de détails sur les circonstances dans lesquelles l'épave avait été repêchée par le _Californian_. Enfin Mrs. Branican lui dit:

«Zach Fren, je suis décidée à entreprendre immédiatement de nouvelles recherches.

-- Bien... et elles réussiront cette fois... et j'en serai, si vous le permettez, mistress!

-- Vous accepteriez de vous joindre au capitaine Ellis?...

-- De grand coeur!

-- Merci, Zach Fren!... Je me figure que, vous à bord du _Dolly- Hope_, ce serait une chance de plus...

-- Je le crois, mistress Branican! répondit le maître, en clignant de l'oeil... Oui!... je le crois... et suis prêt à partir...»

Dolly avait pris la main de Zach Fren, elle la pressait comme celle d'un ami. Son imagination l'entraînait, l'égarait peut-être. Mais elle voulait croire que le maître devait réussir là où d'autres avaient échoué.

Cependant, ainsi que l'avait fait observer le capitaine Ellis -- et bien que la conviction de Mrs. Branican fût à ce sujet -- il fallait obtenir cette certitude que l'épave rapportée par le _Californian_ avait appartenu au _Franklin_.

Expédiée, ainsi qu'il a été dit, sur la demande de M. William Andrew, cette épave arriva à San-Diégo par chemin de fer, et fut aussitôt transportée aux chantiers de la marine. Là on la soumit à l'examen de l'ingénieur et des contremaîtres qui avaient dirigé la construction du _Franklin_.

Le débris, rencontré par l'équipage du _Californian_ au large de l'île Melville, à une dizaine de milles de la côte, était un morceau d'étrave, ou plutôt de cette guibre sculptée qui figure ordinairement à la proue des navires à voiles. Ce fragment de bois avait été très détérioré, non par un long séjour dans l'eau, mais parce qu'il avait été exposé aux intempéries de l'air. De là cette conclusion qu'il avait dû demeurer longtemps sur les récifs contre lesquels s'était brisé le navire, puis qu'il s'en était détaché pour une cause quelconque -- probablement sous l'action d'un courant -- et qu'il allait en dérive depuis plusieurs mois ou plusieurs semaines, lorsqu'il avait été aperçu par les matelots du _Californian_. Quant à ce navire, était-ce celui du capitaine John?... Oui, car les débris de sculpture, reconnus sur ce fragment, ressemblaient à ceux qui ornaient le guibre du _Franklin_.

C'est, en effet, ce qui fut établi à San-Diégo. À cet égard, il n'y eut aucun doute de la part des constructeurs. Le bois de teck, employé pour cette guibre, provenait bien des réserves du chantier. On releva même la trace d'une armature en fer, qui reliait la guibre à l'extrémité de l'étrave, et les restes d'une couche de peinture rouge, à filet d'or, sur le rinceau dessiné à l'avant.

Ainsi, l'épave rapportée par le _Californian_ appartenait sans conteste au navire de la maison Andrew, vainement recherché dans le bassin de la Malaisie.

Ce point acquis, il y avait lieu d'admettre l'explication donnée par le capitaine Ellis: puisque le _Franklin_ avait été signalé dans la mer de Java, au sud-ouest de l'île Célèbes, il fallait nécessairement que, quelques jours plus tard, il eût été entraîné à travers le détroit de la Sonde ou autres passes ouvertes sur la mer de Timor ou la mer d'Arafoura, pour aller se perdre contre les accores de la côte australienne.

L'envoi d'un bâtiment, qui aurait pour mission d'explorer le bassin compris entre les îles de la Sonde et le littoral nord de l'Australie, était par là entièrement justifié. Cette campagne réussirait-elle mieux que celle des Philippines, des Célèbes et des Moluques? Il y avait lieu de l'espérer.

Cette fois, Mrs. Branican eut la pensée d'y prendre part personnellement, en s'embarquant sur le _Dolly-Hope_. Mais M. William Andrew et le capitaine Ellis, auxquels se joignit Zach Fren, parvinrent à l'en dissuader, non sans peine. Une navigation de ce genre, qui serait forcément très longue, aurait pu être compromise par la présence d'une femme à bord.

Il va de soi que Zach Fren fut embarqué comme maître d'équipage du _Dolly-Hope_, et le capitaine Ellis prit ses dernières dispositions pour mettre en mer dans le plus court délai.

XIII

Campagne dans la mer de Timor

Le _Dolly-Hope_ quitta le port de San-Diégo à dix heures du matin, le 3 avril 1882. Au large de la terre d'Amérique, le capitaine Ellis suivit vers le sud-ouest une direction un peu inférieure à celle de sa première campagne. En effet, il voulait atteindre par le plus court la mer d'Arafoura, en franchissant le détroit de Torrès, au-delà duquel avait été rencontré le fragment de guibre du _Franklin_.

Le 26 avril, on eut connaissance des îles Gilbert, éparses au milieu de ces parages, où les calmes du Pacifique, à cette époque de l'année, rendent la navigation si lente, si pénible pour les navires à voiles. Après avoir laissé dans le nord les deux groupes de Scarborough et de Kingsmill, qui composent cet archipel, situé à huit cents milles du littoral californien, au sud-est des Carolines, le capitaine Ellis s'engagea à travers le groupe de Vanikoro, signalé depuis une quinzaine de lieues par le mont Kapogo, qui pointait à l'horizon.

Ces îles verdoyantes et fertiles, couvertes d'impénétrables forêts sur toute leur étendue, appartiennent à l'archipel Viti. Elles sont cernées de récifs madréporiques, qui en rendent les approches extrêmement dangereuses. C'est là, on le sait, que Dumont d'Urville et Dillon retrouvèrent les débris des bâtiments de Lapérouse, la _Recherche_ et _l'Espérance_, partis de Brest en 1791, et qui, poussés sur les récifs de Vanikoro, ne devaient jamais revenir.

En vue de cette île si tristement célèbre, il s'opérait un rapprochement bien naturel dans l'esprit des hommes du _Dolly- Hope_. Le _Franklin_ avait-il subi le sort des navires de Lapérouse? Ainsi que cela était arrivé pour Dumont d'Urville et Dillon, le capitaine Ellis ne retrouverait-il que les débris du navire perdu? Et, s'il ne découvrait pas le lieu de la catastrophe, le destin de John Branican et de ses compagnons demeurerait-il à l'état de mystère?

À deux cents milles au delà, le _Dolly-Hope_ traversa obliquement l'archipel des Salomon, dénommé autrefois Nouvelle-Géorgie ou Terres Arsacides.

Cet archipel renferme une dizaine de grandes îles, dispersées sur une aire de deux cents lieues en longueur et quarante en largeur. Parmi elles se trouvent les îles Carteret, autrement dites les îles du Massacre, et dont le nom indique de quelles scènes sanglantes elles furent le théâtre.

Le capitaine Ellis n'avait aucun renseignement à demander aux indigènes de ce groupe, aucune investigation à faire dans ces parages. Il n'y relâcha pas et hâta sa marche vers le détroit de Torrès, non moins impatient que Zach Fren de rallier la partie de cette mer d'Arafoura où l'épave avait été découverte. Ce serait là que l'enquête serait conduite avec un soin minutieux, une infatigable persévérance, qui en assurerait peut-être le succès.

Les terres de la Papouasie, appelées aussi Nouvelle-Guinée, n'étaient pas très éloignées. Quelques jours après avoir franchi l'archipel des Salomon, le _Dolly-Hope_ eut connaissance de l'archipel des Louisiades. Il passa au large des îles Rossel, d'Entrecasteaux, Trobriand, et d'un grand nombre d'îlots, enfouis sous le magnifique dôme de leurs cocotiers.

Enfin, au bout d'une traversée de trois semaines, les vigies reconnurent à l'horizon les hautes terres de la Nouvelle-Guinée, puis les pointes du cap York, projetées par le littoral australien, qui limitent au nord et au sud le détroit de Torrès.

C'est un passage extrêmement dangereux, ce détroit. À moins d'y être contraints, les capitaines au long cours se gardent bien de s'y hasarder. C'est à ce point, paraît-il, que les compagnies d'assurances maritimes refusent de garantir les risques de mer que l'on y rencontre.

Il y a lieu de se défier de ces courants, qui vont incessamment de l'est à l'ouest, entraînant les eaux du Pacifique vers la mer des Indes. Les hauts-fonds y rendent la navigation extrêmement périlleuse. On ne peut s'y aventurer que pendant quelques heures de jour, lorsque la position du soleil permet d'apercevoir les brisants sous les traînées de la houle.

Ce fut en vue du détroit de Torrès que le capitaine Ellis, dans une conversation qu'il eut avec son second officier et Zach Fren, demanda au maître:

«C'est bien à la hauteur de l'île Melville que le _Californian_ a repêché l'épave du _Franklin_?

-- Précisément, répondit Zach Fren.

-- Il faudrait donc compter à peu près cinq cents milles à travers la mer d'Arafoura depuis le détroit?...

-- En effet, capitaine, et je comprends ce qui vous embarrasse. Étant donnés les courants réguliers, qui portent de l'est à l'ouest, il semble que, puisque ce morceau de guibre a été recueilli au large de l'île Melville, c'est que le _Franklin_ a dû se perdre à l'entrée du détroit de Torrès...

-- Sans doute, Zach Fren, et il faudrait en conclure que John Branican serait allé choisir ce dangereux passage pour se rendre à Singapore? Or, cela, je ne l'admettrai jamais. À moins de circonstances qui m'échappent, je persiste à croire qu'il a dû traverser les parages de la Malaisie, comme nous l'avons fait lors de notre première campagne, puisqu'il a été aperçu pour la dernière fois dans le sud de l'île Célèbes.

-- Et comme ce fait ne peut être discutable, fit observer le second, il en résulte que si le capitaine Branican a pénétré dans la mer de Timor, il n'a pu y arriver que par l'un des détroits qui séparent les îles de la Sonde.

-- C'est incontestable, répondit le capitaine Ellis, et je ne comprends plus comment le _Franklin_ a pu être ramené vers l'est. De deux choses l'une, ou il était désemparé, ou il ne l'était pas. S'il était désemparé, c'est à des centaines de milles dans l'ouest du détroit de Torrès que les courants ont dû l'entraîner. S'il ne l'était pas, pourquoi serait-il revenu vers ce détroit, puisque Singapore est dans une direction opposée.

-- Je ne sais que penser, répliqua le second. Si l'épave avait été trouvée dans la mer des Indes, cela pourrait s'expliquer par un naufrage qui aurait eu lieu soit sur les îles de la Sonde, soit sur le littoral ouest de l'Australie...

-- Tandis qu'elle a été repêchée à la hauteur de l'île Melville, répondit le capitaine Ellis, ce qui indiquerait que le _Franklin_ s'est perdu dans la partie de la mer d'Arafoura voisine du détroit de Torrès, ou même dans ce détroit.

-- Peut-être, fit observer Zach Fren, existe-t-il des contrecourants le long de la côte australienne, qui ont repoussé l'épave vers le détroit. Dans ce cas, le naufrage pourrait s'être produit dans l'ouest de la mer d'Arafoura.

-- Nous le verrons, dit le capitaine Ellis. Mais, en attendant, manoeuvrons comme si le _Franklin_ s'était brisé sur les écueils du détroit de Torrès...

-- Et si nous manoeuvrons bien, répéta Zach Fren, nous retrouverons le capitaine John!»

C'était, en somme, ce qu'il y avait de mieux à faire, et c'est ce qui fut fait.

La largeur du détroit de Torrès est estimée à une trentaine de milles. On se figurerait difficilement le fourmillement de ses îlots et de ses récifs, dont la position est à peine établie par les meilleurs hydrographes. On en compte au moins neuf cents, à fleur d'eau pour la plupart, et dont les plus considérables ne mesurent que trois à quatre milles de circonférence. Ils sont habités par des tribus d'Andamènes, très redoutables aux équipages qui tombent entre leurs mains, ainsi que le prouve le massacre des matelots du _Chesterfield_ et du _Hormuzier_.

En se transportant de l'un à l'autre dans leurs légères pirogues, leurs praos-volants, de construction malaise, ces naturels peuvent aller sans peine de la Nouvelle-Guinée à l'Australie ou de l'Australie à la Nouvelle-Guinée. Donc, si le capitaine John et ses compagnons s'étaient réfugiés sur l'un de ces îlots, il leur eût été assez facile de rallier la côte australienne, puis de gagner quelque bourgade du golfe de Carpentarie ou de la péninsule du cap York, et leur rapatriement n'aurait pas offert de grandes difficultés. Or, comme aucun d'eux n'avait reparu, la seule hypothèse admissible, c'est qu'ils étaient tombés au pouvoir des indigènes du détroit, et ce n'est point de ces sauvages qu'il faut attendre le respect des prisonniers: ils les tuent sans pitié, ils les dévorent, et où alors rechercher les traces de ces sanglantes catastrophes?

Voilà ce que pensait le capitaine Ellis, ce que disaient les hommes du _Dolly-Hope_. Tel avait dû être le sort des survivants du _Franklin_, s'il s'était perdu dans le détroit de Torrès... Restait, il est vrai, le cas où il ne se serait pas engagé à travers ce détroit; mais alors, de quelle façon expliquer que ce fragment de sa guibre eût été rencontré au large de l'île Melville?

Le capitaine Ellis se lança intrépidement à travers ces redoutables passes, prenant en même temps toutes les mesures que commandait la prudence. Ayant un bon steamer, des officiers vigilants, un équipage courageux et de sang-froid, il comptait bien se débrouiller au milieu de ce labyrinthe d'écueils et aussi tenir en respect les indigènes qui tenteraient de l'attaquer.

Lorsque -- pour une raison ou pour une autre -- les bâtiments embouquent le détroit de Torrès, dont l'ouverture est sillonnée de bancs de coraux du côté de l'océan Pacifique, ils longent de préférence la côte australienne. Mais, dans le sud de la Papouasie, il existe une assez grande île, l'île Murray, qu'il importait de visiter avec soin.

Pour cela, le _Dolly-Hope_ s'avança entre les deux dangereux récifs désignés par les noms Eastern-Fields et Boot-Reef. Et même, ce dernier, par la disposition de ses roches, présentant de loin l'apparence d'un navire naufragé, on put croire que c'étaient les restes du _Franklin_. De là une émotion de courte durée, car la chaloupe à vapeur eut bientôt permis de constater qu'il n'y avait là qu'un bizarre amoncellement de masses coralligènes.

Plusieurs canots, simples troncs d'arbres creusés au feu ou à la hache, munis de balanciers qui assurent leur stabilité en mer, manoeuvrés à la pagaie par cinq ou six naturels, furent aperçus aux approches de l'île Murray. Ces naturels s'en tinrent à des cris, ou plutôt à de véritables hurlements de fauves. Sous petite vapeur, le _Dolly-Hope_ put faire le tour de l'île, sans avoir à repousser leur agression. Nulle part, on n'aperçut les débris d'un naufrage. Sur ces îles et îlots, rien que de noirs indigènes aux formes athlétiques, à la chevelure laineuse, teinte en rouge, à la peau luisante, au nez gros, non épaté. En vue de manifester des intentions hostiles, ils agitaient leurs lances, leurs arcs, leurs flèches, après s'être rassemblés sous l'abri de cocotiers, qui se comptent par milliers dans ces régions du détroit.

Pendant un mois, jusqu'au 10 juin, après avoir renouvelé sa provision de combustible à Somerset, un des ports de l'Australie septentrionale, le capitaine Ellis visita minutieusement l'espace compris entre le golfe de Carpentarie et la Nouvelle-Guinée. Il relâcha aux îles Mulgrave, Banks, Horn, Albany, à l'île Booby, creusée de cavernes obscures, dans l'une desquelles est établie la boîte aux lettres du détroit de Torrès. Mais les navigateurs ne se contentent pas de déposer leurs lettres dans cette boîte, dont la levée n'est pas régulière, on le pense bien. Une sorte de convention internationale oblige les marines des divers États à faire des dépôts de charbon et de vivres sur cette île Booby, et il n'est pas à craindre qu'ils soient pillés par les naturels, car la violence des courants ne permet pas à leurs fragiles embarcations d'y accoster.

À plusieurs reprises, en les amadouant par des présents d'infime valeur, on réussit à communiquer avec quelques mados ou chefs de ces îles. Ils offraient en revanche du «kaiso» ou écailles de tortue, et des «incras», coquilles enfilées qui leur servent de monnaie. Faute de pouvoir se faire comprendre ou de comprendre leur langage, il fut impossible de savoir si ces Andamènes avaient connaissance d'un naufrage, qui aurait coïncidé par sa date avec la disparition du _Franklin_. En tout cas, il ne semblait pas qu'ils eussent en leur possession des objets de fabrication américaine, armes ou ustensiles. On ne trouva ni ferrures, ni pièces de charpente, ni débris de mâture ou d'espars, qui auraient pu provenir de la démolition d'un navire. Aussi, lorsque le capitaine Ellis quitta définitivement les insulaires du détroit de Torrès, s'il n'était pas à même d'affirmer que le _Franklin_ n'était pas venu se fracasser sur ces récifs, du moins n'avait-il recueilli aucun indice à ce sujet.

Il s'agissait maintenant d'explorer la mer d'Arafoura, à laquelle fait suite la mer de Timor, entre le chapelet des petites îles de la Sonde au nord, et le littoral australien au sud. Quant au golfe de Carpentarie lui-même, le capitaine Ellis ne jugea point à propos de le visiter, vu qu'un naufrage qui se fût produit sur ses côtes n'aurait pu rester inconnu des colons du voisinage. C'était, au contraire, sur le littoral de la Terre d'Arnheim qu'il songeait à porter d'abord ses investigations. Puis, au retour, il explorerait la partie septentrionale de la mer de Timor, et les nombreuses passes qui y donnent accès entre les îles.

Cette navigation sur les accores de la Terre d'Arnheim, semés d'îlots et de récifs, ne demanda pas moins d'un mois. Elle fut faite avec un zèle et aussi une audace que rien ne pouvait décourager. Mais partout, depuis la pointe occidentale du golfe de Carpentarie jusqu'au golfe de Van Diémen, les renseignements firent défaut. Nulle part, l'équipage du _Dolly-Hope_ ne parvint à retrouver les restes d'un bâtiment naufragé. Ni les indigènes australiens, ni les Chinois, qui font le commerce du tripang dans ces mers, ne fournirent un éclaircissement quelconque. En outre, si les survivants du _Franklin_ avaient été faits prisonniers par les tribus australiennes de cette contrée, tribus adonnées au cannibalisme, pas un d'eux n'aurait été épargné, ou c'eût été miracle.