Mistress Branican

Chapter 10

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Dans une lettre qu'il adressa à Mrs. Branican de ce point extrême de l'île Célèbes, le capitaine Ellis l'informa de cette circonstance, en renouvelant sa promesse de la tenir au courant des investigations qui seraient maintenant localisées entre la mer de Java et les îles de la Sonde.

En effet, il convenait que le _Dolly-Hope_ ne dépassât pas le méridien de Singapore, qui serait le terminus de sa campagne vers l'ouest. Il la compléterait au retour en scrutant les rivages méridionaux de la mer de Java, et en visitant ce chapelet d'îles qui en forme la limite; puis, se dirigeant parmi ce groupe des Moluques, il regagnerait l'océan Pacifique pour revenir à la terre américaine.

Le _Dolly-Hope_ quitta Mahkassar le 23, longea la partie inférieure du détroit qui sépare l'île Célèbes de l'île Bornéo, et vint en relâche à Bandger-Massing. C'est là que réside le gouverneur de l'île de Bornéo, ou plutôt Kalématan, pour lui restituer son véritable nom géographique. Les registres de la marine y furent compulsés minutieusement; mais on n'y put relever la mention que le _Franklin_ eût été aperçu dans ces parages. Après tout, cela s'expliquait, s'il avait gardé le large à travers la mer de Java.

Dix jours après, le capitaine Ellis, ayant porté vers le sud- ouest, vint jeter l'ancre dans le port de Batavia, à l'extrémité de cette grande île de Java, d'origine essentiellement volcanique, et presque toujours empanachée de la flamme de ses cratères.

Quelques jours suffirent à l'équipage pour refaire ses approvisionnements dans cette grande cité, qui est la capitale des possessions hollandaises de l'Océanie. Le gouverneur général, que les correspondances maritimes avaient tenu au courant des efforts de Mrs. Branican pour retrouver les naufragés, reçut avec empressement le capitaine Ellis. Malheureusement, il ne put fournir aucun renseignement sur le sort du _Franklin_. À cette époque, l'opinion des marins de Batavia était que le trois-mâts américain, désemparé dans quelque tornade, avait dû sombrer sous voiles et être englouti corps et biens. Pendant les premiers six mois de 1875, on citait un certain nombre de navires dont on n'avait pas eu de nouvelles, et qui avaient disparu ainsi, sans que les courants en eussent jamais jeté la moindre épave à la côte.

En quittant Batavia, le _Dolly-Hope_ laissa sur bâbord le détroit de la Sonde, qui met en communication la mer de Java et la mer de Timor, puis il prit connaissance des îles de Billitow et de Bangha. Autrefois, les approches de ces îles étaient infestées par les pirates, et les bâtiments qui s'y rendaient pour embarquer des chargements de minerais de fer et d'étain, n'évitaient pas sans peine leurs attaques. Mais la police maritime a fini par les détruire, et il n'y avait pas lieu de penser que le _Franklin_ et son équipage eussent été victimes de leurs agressions.

Continuant à remonter vers le nord-ouest, en visitant les îles du littoral de Sumatra, le _Dolly-Hope_, ayant relevé la pointe de la presqu'île de Malacca, relâcha à l'île de Singapore dans la matinée du 20 juin, après une traversée qui avait été retardée par les vents contraires.

Des réparations à sa machine obligèrent le capitaine Ellis à rester quinze jours dans le port, qui est situé au sud de l'île. Peu étendue -- deux cent soixante-dix milles carrés sans plus -- cette possession, si importante par le mouvement de son commerce avec l'Europe et l'Amérique, est devenue l'une des plus riches de l'extrême Orient, depuis le jour où les Anglais y fondèrent leur premier comptoir en 1818.

C'était à Singapore, on le sait, que le _Franklin_ devait livrer une partie de sa cargaison pour le compte de la maison Andrew, avant de se rendre à Calcutta. On sait aussi que le trois-mâts américain n'y avait jamais paru. Toutefois, le capitaine Ellis voulut mettre son séjour à profit afin d'obtenir des informations relatives aux sinistres survenus dans la mer de Java durant les dernières années.

Effectivement, puisque, d'une part, le _Franklin_ avait été signalé au large de Mahkassar, et que, d'autre part, il n'était point arrivé à Singapore, il fallait de toute nécessité admettre qu'il avait fait naufrage entre ces deux points. À moins que le capitaine John Branican n'eût quitté la mer de Java et franchi l'un de ces détroits qui séparent les îles de la Sonde pour descendre vers la mer de Timor... Mais pourquoi s'y serait-il résolu, puisqu'il était à destination de Singapore? C'eût été inexplicable, c'était inadmissible.

L'enquête n'ayant donné que des résultats négatifs, le capitaine Ellis n'eut plus qu'à prendre congé du gouverneur de Singapore pour ramener son navire en Amérique.

Le 25 août, l'appareillage se fit par un temps très orageux. La chaleur était excessive, comme elle l'est d'ordinaire au mois d'août en cette partie de la zone torride, située à quelques degrés au-dessous de l'équateur. Le _Dolly-Hope_ fut très éprouvé par les mauvais temps qui marquèrent les dernières semaines de ce mois. Cependant, en longeant les semis des îles de la Sonde, il n'en laissa pas un point inexploré. Successivement, l'île de Madura, une des vingt régences de Java, Bâli, l'une des plus commerçantes de ces possessions, reçurent sa visite, et aussi Lombok et Sumbava, dont le volcan de Tombovo menaçait alors cette région d'une éruption aussi désastreuse que celle de 1815.

Entre ces diverses îles s'ouvrent autant de détroits, qui donnent accès sur la mer de Timor. Le _Dolly-Hope_ eut à manoeuvrer prudemment afin d'éviter des courants d'une telle impétuosité qu'ils entraînent les bâtiments même contre la mousson de l'ouest. On comprend dès lors combien la navigation offre de périls dans cette mer, surtout aux voiliers, qui n'ont pas en eux leur puissance de locomotion. De là, ces catastrophes maritimes si fréquentes à l'intérieur de la zone malaisienne.

À partir de l'île de Flores, le capitaine Ellis suivit la chaîne des autres îles, qui ferme au sud la mer des Moluques, mais inutilement. À la suite de si nombreuses déceptions, on ne s'étonnera pas que son équipage fût découragé par l'insuccès de cette campagne. Il ne fallait pas, malgré cela, renoncer à toute espérance de retrouver le _Franklin_, tant que l'exploration ne serait pas achevée. Il était possible que le capitaine John, au lieu de descendre le détroit de Mahkassar en quittant Mindanao des Philippines, eût traversé l'archipel et la mer des Moluques pour atteindre la mer de Java, et se montrer au large de l'île Célèbes.

Cependant le temps s'écoulait, et le livre de bord continuait à être muet sur le sort du _Franklin_. Ni à Timor, ni dans les trois groupes qui constituent l'archipel des Moluques, le groupe d'Amboine, résidence du gouverneur général, qui comprend Céram et Bourou, le groupe de Banda, celui de Gilolo, il ne fut possible de recueillir des renseignements sur un navire qui se serait perdu entre ces îles au printemps de 1875. Du 23 septembre, date de l'arrivée du _Dolly-Hope_ à Timor, au 27 décembre, date de son arrivée à Gilolo, trois mois avaient été employés en investigations, auxquelles les Hollandais se prêtaient de bonne grâce, et rien n'était venu jeter un peu de lumière sur ce sinistre.

Le _Dolly-Hope_ avait terminé son expédition. À cette île de Gilolo, qui est la plus importante des Moluques, se fermait le cercle que le capitaine Ellis s'était engagé à suivre autour des contrées malaisiennes. L'équipage prit alors quelques jours de repos, auxquels il avait bien droit. Et, pourtant, si un nouvel indice eût été relevé, que n'eussent pas encore tenté ces braves gens, même au prix de dangers plus grands encore!

Ternate, la capitale de l'île Gilolo, qui commande la mer des Moluques, et où demeure un résident hollandais, fournit au _Dolly- Hope_ tout ce qui lui était nécessaire en vivres et en charbon pour le voyage de retour. Là s'acheva cette année 1881 -- la sixième qui se fut écoulée depuis la disparition du _Franklin_.

Le capitaine Ellis appareilla dans la matinée du 9 janvier et prit direction vers le nord-est.

On était alors dans la mauvaise saison. La traversée fut pénible, et les vents défavorables occasionnèrent d'assez longs retards. C'est seulement à la date du 23 janvier, que le _Dolly-Hope_ fut signalé par les sémaphores de San-Diégo.

Cette campagne de la Malaisie avait duré dix-neuf mois. Malgré les efforts du capitaine Ellis, malgré le dévouement de son équipage, le secret du _Franklin_ restait enseveli dans le mystérieux dédale des mers.

XII

Encore un an

Les lettres que Mrs. Branican avait reçues au cours de l'expédition ne lui permettaient guère d'espérer que cette tentative serait couronnée de succès. Aussi, après l'arrivée de la dernière, ne conservait-elle que peu d'espoir au sujet des recherches que le capitaine Ellis opérait dans les parages des Moluques.

Dès qu'elle apprit que le _Dolly-Hope_ était au large de San- Diégo, Mrs. Branican, accompagnée de M. William Andrew, se rendit sur le port. À peine eut-il pris son poste de mouillage, que tous deux se firent conduire à bord.

L'attitude du capitaine Ellis et de son équipage disait assez que la seconde période de la campagne n'avait pas eu meilleure chance que la première.

Mrs. Branican, ayant tendu la main au capitaine, s'avança vers ces hommes, si durement éprouvés par les fatigues d'un pareil voyage, et, d'une voix ferme:

«Je vous remercie, capitaine Ellis, dit-elle, je vous remercie, mes amis!... Vous avez fait tout ce que je devais attendre de votre dévouement! Vous n'avez pas réussi, et peut-être désespérez- vous de jamais réussir?... Je ne désespère pas, moi!... Non! je ne désespère pas de revoir John et ses compagnons du _Franklin_!... Mon espoir est en Dieu... Dieu le réalisera!»

Ces paroles, empreintes d'une extraordinaire assurance, affirmaient une si rare énergie, disaient si fermement la résolution où était Mrs. Branican de ne jamais s'abandonner, que sa conviction aurait dû se communiquer à tous les coeurs. Mais, si on l'écouta avec le respect que commandait son attitude, il n'était personne qui mit en doute la perte définitive du _Franklin_ et de son équipage.

Et pourtant, peut-être eût-il mieux valu s'en rapporter à cette pénétration spéciale dont une femme est souvent douée par sa nature? Tandis que l'homme ne s'attache qu'à l'observation directe des faits et aux conséquences qui en découlent, il est certain que la femme a parfois une plus juste prévision de l'avenir, grâce à ses qualités intuitives. C'est une sorte d'instinct génial qui la guide, et lui donne une certaine prescience des choses... Qui sait si Mrs. Branican n'aurait pas un jour raison contre l'opinion générale?

M. William Andrew et elle se rendirent alors dans le carré du _Dolly-Hope_, où le capitaine Ellis leur fit le récit détaillé de son expédition. Les cartes de la Polynésie et de la Malaisie, déployées sur la table, permettaient de suivre la route du steamer, ses relâches sur les nombreux points explorés, les renseignements recueillis dans les principaux ports et les villages indigènes, les recherches exécutées au milieu des îlots et des îles avec une minutieuse patience et un zèle infatigable.

Puis, en terminant:

«Permettez-moi, mistress Branican, dit le capitaine Ellis, d'appeler plus particulièrement votre attention sur ceci: le _Franklin_ a été aperçu pour la dernière fois à la pointe sud de Célèbes, le 3 mai 1875, environ sept semaines après son départ de San-Diégo, et, depuis ce jour, il n'a été rencontré nulle part. Donc, puisqu'il n'est pas arrivé à Singapore, il est hors de doute que la catastrophe s'est produite dans la mer de Java. Comment? Il n'y a que deux suppositions. La première, c'est que le _Franklin_ a sombré sous voiles ou qu'il a péri dans une collision, sans qu'il en soit resté aucune trace. La seconde, c'est qu'il s'est brisé sur des écueils ou qu'il a été détruit par les pirates malais, et, dans ces deux cas, il eût été possible d'en retrouver quelques débris. Or, malgré nos recherches, nous n'avons pu relever la preuve matérielle de la destruction du _Franklin_.»

La conclusion qui ressortait de cette argumentation, c'est qu'il était plus logique de se ranger à l'un des cas de la première hypothèse -- celui qui attribuait la perte du _Franklin_ au déchaînement de ces tornades si fréquentes dans les parages malaisiens. En effet, pour le second cas, celui d'une collision, comme il est assez rare que l'un des deux navires abordés ne continue pas à tenir la mer, le secret de cette rencontre aurait été connu tôt ou tard. Il n'y avait donc plus aucun espoir à garder.

C'est là ce qu'avait compris M. William Andrew, et il baissait tristement la tête devant le regard de Mrs. Branican, qui ne cessait de l'interroger.

«Eh bien, non! dit-elle, non!... Le _Franklin_ n'a pas sombré!... Non!... John et son équipage n'ont point péri!...»

Et, l'entretien continuant sur l'instance de Dolly, il fallut que le capitaine Ellis lui rapportât les détails les plus circonstanciés. Elle y revenait sans cesse, questionnant, discutant, ne cédant rien.

Cette conversation se prolongea pendant trois heures, et lorsque Mrs. Branican se disposa à prendre congé du capitaine Ellis, celui-ci lui demanda s'il entrait dans ses intentions que le _Dolly-Hope_ fût désarmé.

«Nullement, capitaine, répondit-elle, et je verrais avec regret que votre équipage et vous eussiez l'intention de débarquer. Peut- on affirmer que de nouveaux indices ne nous amèneront pas à entreprendre une nouvelle campagne? Si donc vous consentiez à garder le commandement du _Dolly-Hope_...

-- Ce serait très volontiers, répondit le capitaine Ellis, mais j'appartiens à la maison Andrew, mistress Branican, et elle peut avoir besoin de mes services...

-- Que cette considération ne vous arrête pas, mon cher Ellis, répondit M. William Andrew. Je serai heureux que vous restiez à la disposition de Dolly, puisqu'elle le désire.

-- Je suis à ses ordres, monsieur Andrew. Mon équipage et moi nous ne quitterons pas le _Dolly-Hope_...

-- Et je vous prie, capitaine, répondit Mrs. Branican, de veiller à ce qu'il soit toujours en état de reprendre la mer!»

En donnant son consentement, l'armateur n'avait eu d'autre pensée que de déférer aux désirs de Dolly. Mais le capitaine Ellis et lui ne doutaient pas qu'elle renoncerait à une seconde campagne, après les inutiles résultats de la première. Si le temps ne devait jamais affaiblir en elle le souvenir de la catastrophe, il finirait du moins par y détruire tout reste d'espoir.

Ainsi, conformément à la volonté de Mrs. Branican, le _Dolly-Hope_ ne fut pas désarmé. Le capitaine Ellis et ses hommes continuèrent à figurer sur les rôles d'équipage, à toucher leurs gages, comme s'ils eussent été en cours de navigation. Il y avait d'ailleurs d'importantes réparations à faire, après dix-neuf mois dans ces mers si dures de la Malaisie, la coque à passer au bassin de carénage, le gréement à renouveler en partie, les chaudières à remplacer, quelques pièces de la machine à changer. Puis, lorsque ces travaux eurent pris fin, le _Dolly-Hope_ embarqua ses vivres, fit son plein de charbon, et il fut en mesure de mettre en mer au premier ordre.

Mrs. Branican avait repris sa vie habituelle à Prospect-House, où, sauf M. William Andrew et le capitaine Ellis, personne n'était admis dans son intimité. Elle vivait entièrement absorbée par ses souvenirs et ses espérances, ayant toujours présent le double malheur qui l'avait atteinte. Le petit Wat aurait eu sept ans à cette époque -- l'âge où les premières lueurs de la raison éclairent ces jeunes cerveaux si impressionnables, et le petit Wat n'était plus! Puis, la pensée de Dolly se reportait sur celui qui s'était dévoué pour elle, ce Zach Fren, qu'elle aurait voulu connaître et qui n'était pas encore de retour à San-Francisco. Mais cela ne pouvait tarder. Plusieurs fois, les annales maritimes avaient donné des nouvelles du _Californian_, et sans doute, l'année 1881 ne finirait pas avant qu'il ne fût rentré à son port d'attache. Dès qu'il y serait arrivé, Mrs. Branican appellerait Zach Fren près d'elle, et lui paierait sa dette de reconnaissance en assurant son avenir.

D'ici là, Mrs. Branican ne cessait de venir en aide aux familles éprouvées par la perte du _Franklin_. C'était uniquement pour visiter leurs modestes demeures, les aider de ses soins, faire oeuvre de charité envers elles qu'elle quittait Prospect-House et descendait aux bas quartiers de la ville. Sa générosité se manifestait sous toutes les formes, s'inquiétant des besoins moraux comme des besoins matériels de ses protégés. Ce fut aussi dans les premiers mois de cette année qu'elle consulta M. William Andrew sur un projet qu'elle avait hâte de mettre à exécution.

Il s'agissait de la fondation d'un hospice, destiné à recueillir les enfants abandonnés, les petits orphelins de père et de mère, et dont elle voulait doter San-Diégo.

«Monsieur Andrew, dit-elle à l'armateur, c'est en souvenir de notre enfant, que je veux me dévouer à cette institution et lui garantir les ressources nécessaires à son entretien. John, je n'en doute pas, m'approuvera à son retour. Et quel meilleur emploi pourrions-nous faire de notre fortune?»

M. William Andrew, n'ayant aucune objection à exprimer, se mit à la disposition de Mrs. Branican à propos des démarches que nécessitait la création d'un établissement de ce genre. Cent cinquante mille dollars devaient y être consacrés, d'abord pour l'acquisition d'un immeuble convenable, ensuite pour en rétribuer annuellement les divers services.

Cette affaire fut très rapidement conduite, grâce au concours que la municipalité prêta à Mrs. Branican. Du reste, il n'y eut pas lieu de bâtir. On fit l'acquisition d'un vaste édifice, situé en bon air, sur les pentes de San-Diégo, du côté de Old-Town. Un habile architecte appropria cet édifice à sa nouvelle destination, et sut l'aménager de manière à pouvoir loger une cinquantaine d'enfants avec un personnel suffisant pour les élever, soigner et instruire. Entouré d'un vaste jardin, couvert de beaux ombrages, arrosé d'eaux courantes, il offrait, en ce qui se rapporte aux questions d'hygiène, les systèmes réclamés par l'expérience.

Le 19 mai, cet hospice -- qui reçut le nom de Wat-House -- fut inauguré aux applaudissements de la ville entière, qui voulut, à cette occasion, prodiguer à Mrs. Branican les plus éclatants témoignages de sympathie. La charitable femme ne parut point à la cérémonie cependant, elle n'avait pas voulu quitter son chalet. Mais, dès qu'un certain nombre d'enfants eurent été recueillis à Wat-House, elle vint, chaque jour, les visiter comme si elle eût été leur mère. Ces enfants pouvaient rester jusqu'à douze ans dans l'hospice. Dès que leur âge le permettait, on leur enseignait à lire, à écrire, on s'occupait de leur donner une éducation morale et religieuse, en même temps que de leur apprendre un métier suivant leurs aptitudes. Quelques-uns, appartenant à des familles de marins, qui montraient du goût pour la mer, étaient destinés à s'embarquer comme mousses ou novices. Et, en vérité, il semblait que Dolly ressentît pour ceux-là une affection plus particulière - - sans doute en souvenir du capitaine John.

À la fin de 1881, aucune nouvelle relative au _Franklin_ n'était parvenue à San-Diégo ni ailleurs. Bien que des primes considérables eussent été offertes à quiconque en eût retrouvé le plus léger indice, il n'avait pas été possible de lancer le _Dolly-Hope_ dans une seconde campagne. Et pourtant, Mrs. Branican ne désespérait pas. Ce que 1881 ne lui avait pas donné, peut-être 1882 le lui donnerait-il?...

Pour ce qui concerne M. et Mrs. Burker, qu'étaient-ils devenus? En quel endroit s'était réfugié Len Burker afin d'échapper aux poursuites ordonnées contre lui? La police fédérale ayant fini par abandonner toute enquête à ce sujet, Mrs. Branican avait dû renoncer à savoir ce que Jane était devenue.

Et, cependant, c'était là une cause de sincère affliction pour elle, si vivement préoccupée de la situation de son infortunée parente. Elle s'étonnait de n'avoir jamais reçu aucune lettre de Jane -- lettre que celle-ci aurait pu lui écrire, sans compromettre la sécurité de son mari. Ignoraient-ils donc tous les deux que Dolly, rendue à la raison, avait envoyé un navire à la recherche du _Franklin_, et que cette expédition n'avait donné aucun résultat? C'était inadmissible. Est-ce que les journaux des deux mondes n'avaient-ils pas suivi les diverses phases de cette entreprise, et pouvait-on imaginer que Len et Jane Burker n'en eussent pas eu connaissance? Ils devaient même avoir appris que Mrs. Branican avait été enrichie par la mort de son oncle Edward Starter, et qu'elle était en situation de leur venir en aide! Et pourtant, ni l'un ni l'autre n'avaient essayé d'entrer en correspondance avec elle, bien que leur position fût probablement très précaire.

Janvier, février, mars, étaient déjà passés, et l'on pouvait croire que l'année 1882 n'apporterait aucune modification à cet état de choses, lorsqu'un fait se produisit, qui parut de nature à jeter quelque lumière sur la catastrophe du _Franklin_.

Le 27 mars, le steamer _Californian_, sur lequel était embarqué le matelot Zach Fren, vint mouiller dans la baie de San-Francisco, après une campagne de plusieurs années à travers les diverses mers d'Europe.

Aussitôt que Mrs. Branican eut appris le retour de ce navire, elle écrivit à Zach Fren, qui était alors maître d'équipage à bord du _Californian_, en l'invitant à partir immédiatement pour se rendre auprès d'elle à San-Diégo.

Comme Zach Fren avait précisément l'intention de revenir dans sa ville natale afin d'y prendre quelques mois de repos, il répondit que, dès qu'il pourrait débarquer, il se rendrait à San-Diégo, où sa première visite serait pour Prospect-House. C'était l'affaire de quelques jours.

Mais, en même temps, se répandit une nouvelle, dont le retentissement serait immense dans les États de la Confédération, si elle se confirmait.

On disait que le _Californian_ avait recueilli une épave, qui, vraisemblablement, provenait du _Franklin_... Un journal de San- Francisco ajoutait que le _Californian_ avait rencontré cette épave au nord de l'Australie, dans les parages compris entre la mer de Timor et la mer d'Arafoura, au large de l'île Melville, à l'ouest du détroit de Torrès.

Dès que cette nouvelle fut arrivée à San-Diégo, M. William Andrew et le capitaine Ellis, qui en avaient été informés par dépêche, accoururent à Prospect-House.

Au premier mot qui lui fut dit à ce sujet, Mrs. Branican devint très pâle. Mais, de ce ton qui dénotait chez elle une conviction absolue:

«Après l'épave, on retrouvera le _Franklin_, dit-elle, et après le _Franklin_, on retrouvera John et ses compagnons?»

En réalité, la rencontre de cette épave était un fait qui avait son importance.

C'était la première fois, en somme, qu'un débris du navire perdu venait d'être recueilli. Pour aller chercher le théâtre de la catastrophe, Mrs. Branican possédait maintenant un anneau de cette chaîne qui reliait le présent au passé.

Immédiatement, elle fit apporter une carte de l'Océanie. Puis, M. William Andrew et le capitaine Ellis durent étudier la question d'une nouvelle campagne à entreprendre, car elle voulait que cette résolution fût prise séance tenante.

«Ainsi le _Franklin_ n'aurait pas fait route sur Singapore en traversant les Philippines et la Malaisie, fit tout d'abord observer M. William Andrew.

-- Mais cela est improbable... cela est impossible! répondit le capitaine Ellis.

-- Cependant, reprit l'armateur, s'il avait suivi cet itinéraire, comment cette épave aurait-elle pu être retrouvée dans la mer d'Arafoura, au nord de l'île Melville?