Missions au Sahara, tome 1

Part 5

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En revanche, beaucoup de tombeaux musulmans groupés en petits cimetières ; mais c’est la seule trace de leur séjour qu’aient laissée les campements de nomades. Et il a dû y avoir ici, en effet, de superbes pâturages, représentés aujourd’hui par des étendues de tiges sèches ; là où il subsiste des plantes vertes, elles sont salées et les chameaux y touchent à peine. On est frappé de l’absence de tout gibier ; le seul mammifère dont nous ayons vu les traces est un fennec, petit animal qui se nourrit d’insectes et de lézards[25].

En somme la région fut, à une époque médiocrement éloignée, un centre important de vie nomade. C’est ici, disent les indigènes que paissaient les troupeaux du Sali ; car ce pays, qui, hier encore, était utilisable, a des propriétaires, il est rattaché à une portion spéciale du Touat, le groupe du Sali. Rien de plus naturel puisque l’O. Tlilia prolongé joint le Sali à l’O. Messaoud. Pourtant à quel point le Sali dans ces dernières années s’est désintéressé de ses vieux droits, c’est ce que semble prouver la difficulté avec laquelle on recueille aujourd’hui des renseignements indigènes sur l’O. Messaoud ; on ne trouve même pas de guides au Touat, le nôtre était un Jakanti de Tindouf (Jakanti est beaucoup plus connu sous sa forme au pluriel, Tadjakant).

Ces difficultés ont été exagérées encore par le mutisme voulu de nos indigènes fraîchement soumis, qui craignent en nous renseignant d’attirer sur eux des représailles. Mais à quel point la pénurie de guides est réelle, c’est ce que montre en détail le rapport de « tournée à Taoudeni » du lieutenant-colonel Laperrine[26], et il en explique les causes. Naturellement les ksouriens du Sali, agriculteurs sédentaires, n’ont jamais gardé leurs troupeaux eux-mêmes ; le mot de sédentaire au Sahara a un sens terriblement absolu : avant notre arrivée, qui a bouleversé tant de choses, et en particulier les conditions des voyages, le ksourien ne pouvait guère s’éloigner de sa seule protection, les murailles du ksar ; et le court rayon de ses pérégrinations ne le conduisait guère au delà des derniers palmiers. Les troupeaux de Sali dans l’O. Messaoud étaient donc gardés par des nomades.

De ces nomades nous connaissons assez exactement le nom, l’origine et la fin. Les nomades propres du Touat étaient les Ouled Moulad et les Arib. Le nom des premiers se trouve sur les anciennes cartes, celles de Vuillot, par exemple. Ils avaient leurs affinités avec le Tafilalet, les Beraber et plus spécialement peut-être, la tribu des Beni Mohammed. Ils parlaient arabe, leurs pâturages étaient dans l’Iguidi et l’erg ech Chech ; leur zone d’influence s’est parfois étendue jusqu’à Ouallen, où ils ont quelque temps coupé la route de Tombouctou. C’était en somme l’avant-garde marocaine contre les Touaregs, avec lesquels une dernière rencontre a mal tourné pour les Ouled Moulad. Il y a une vingtaine d’années la tribu tout entière fut surprise au Menakeb et massacrée par un rezzou de Taitoq.

Les Arib d’autre part ont quitté le pays et ont émigré en masse vers l’oued Draa.

Des incidents comme l’anéantissement des Ouled Moulad ne sont pas rares au Sahara, et ce qui est curieux c’est que la tribu ne se soit pas reconstituée. Les pertes subies étaient insignifiantes pour cette puissante réserve de bandits entraînés qu’est le Maroc méridional ; après comme avant l’incident, les Beraber sont restés les maîtres au Touat ; c’est nous qui les en avons péniblement arrachés. Il semble donc que les Ouled Moulad et les Arib aient été chassés de leurs pâturages beaucoup moins par les Touaregs que par les progrès de la sécheresse.

Il n’est donc pas douteux que l’O. Messaoud, entre Haci Boura et Haci Rezegallah n’ait été récemment soustrait à l’exploitation humaine, et d’ailleurs les indigènes nous affirment qu’il a coulé pour la dernière fois il y a une cinquantaine d’années.

A les en croire, les progrès de la sécheresse se laisseraient suivre bien plus loin dans le passé, ils auraient été effrayants dans une période historique relativement brève. Au Touat et chez les Tadjakant, on conserve le souvenir d’une époque où des ânes de Sali, chargés de dattes, ravitaillaient Taoudéni. Ceci se passait, nous dit-on, « au temps des Barmata » ; et cette indication chronologique manque sans doute de précision.

On verra pourtant, au chapitre du Touat, que les Barmata ne sont nullement des personnages de légende, et leur temps correspond à peu près aux XIIe, XIIIe, XIVe siècles.

Il faudrait donc admettre que, il y a quelques siècles, l’O. Messaoud aurait conservé jusqu’à Taoudéni assez de verdure et d’humidité pour que des ânes aient pu suivre son lit. Les renseignements indigènes sont en tout cas positifs, circonstanciés et même vaguement datés.

D’autre part la tournée récente de M. le lieutenant-colonel Laperrine nous apporte des renseignements précieux sur la route de Taoudéni. Il y en a deux, ou du moins la route de Taoudéni aboutit au Touat par deux embranchements distincts, l’un, par Haci Rezegallah, au Bas-Touat, l’autre par Haci Sefiat à Tesfaout ; c’est cette dernière route qui a été suivie par M. le lieutenant-colonel Laperrine. Le détachement a souffert horriblement.

Voici par exemple la description d’une étape[27] : « Les assoiffés et les malades, qui avaient bu de l’eau salpêtrée s’étaient mis complètement nus sur leurs méhara ; pris de délire certains refusaient d’avancer et se laissaient tomber de leurs montures, disant qu’ils préféraient mourir sur place, etc. » Souffrances et dangers pourtant ne doivent pas être mis exclusivement au compte de la route : elle a été abordée dans de très mauvaises conditions ; chameaux épuisés d’avance, tonnelets et outres percés, puits comblés et longs à désobstruer, une foule d’obstacles supplémentaires ont failli rendre fatal un voyage qui, en d’autres circonstances, n’eût certainement pas excédé les forces de méharistes entraînés. Le détachement Laperrine entre Taoudéni et Tesfaout a rencontré six puits entre lesquels la distance maximum sans eau est d’environ 150 kilomètres. Il est vrai que l’un d’eux, Tni Haïa, n’a que de l’eau imbuvable et même vénéneuse, de sorte que, entre el Biar et Bir Deheb il faut franchir 250 kilomètres sans point d’eau utilisable ; mais c’est encore très faisable avec des animaux en bon état. M. le lieutenant-colonel Laperrine croit d’ailleurs possible de retrouver et de remettre en état d’autres vieux puits oubliés, il signale un certain nombre de bons pâturages. La route se maintient tout entière à l’intérieur de l’erg ; et elle longe l’énorme massif archéen (?) des Eglab, qui doit à son altitude relativement considérable, et surtout à sa proximité de l’Océan une certaine quantité de pluies, ainsi que l’a constaté la reconnaissance Flye Sainte-Marie. Ce sont ces pluies évidemment qui alimentent les puits et les pâturages de l’erg ; elles sont canalisées et entraînées par le vieux réseau quaternaire. Ould Brini el Bir Deheb en particulier sont en relation avec des oueds orientés ouest-est[28]. Nous sommes ici apparemment dans le réseau des affluents de rive droite de l’oued Messaoud.

Cette vieille route complètement abandonnée pourra donc se rouvrir ; même revivifiée pourtant, et entretenue administrativement, elle restera assez dure ; assurément fermée aux ânes chargés de dattes qui seraient pourtant, aujourd’hui comme autrefois, les bienvenus à Taoudéni. En faisant la part aussi large qu’on voudra aux mirages du passé dans la mémoire indigène il reste qu’une grande route de commerce a été complètement désertée, apparemment parce que son aridité croissante la rendait plus difficilement praticable.

Au Touat même, un asséchement très marqué du pays est à la fois affirmé par les indigènes, et rendu vraisemblable par l’étude du terrain.

On verra au chapitre du Touat que les Barmata (?) y ont laissé de nombreuses ruines en pierres sèches très différentes des villages modernes en pisé.

Les ksars Barmata sont alignés comme leurs successeurs le long de la grande faille du Touat, jalonnée de sebkhas. Mais ils sont invariablement, par rapport aux ksars actuels, en retrait vers l’est de plusieurs kilomètres et en amont de plusieurs dizaines de mètres. Ils sont construits sur la falaise crétacée, tandis que les autres sont en contre-bas, tantôt sur la petite falaise pliocène (Zaouiet Kounta, Touat el Henné) ; tantôt tout à fait dans la plaine au milieu des sables (Sali, Reggan). Il n’a pas encore été fait d’étude détaillée des vieux ksars, précisément parce qu’ils sont trop à part, si éloignés de la route que beaucoup d’entre eux ne s’aperçoivent même pas. L’un d’eux, el Euzzi, à la hauteur de Zaouiet Kounta, est aujourd’hui à 4 bons kilomètres de la ligne des palmiers.

Cela suggère que le niveau des sources a baissé.

J’ai vu auprès d’el Euzzi, au pied même de la butte, une séguia desséchée, c’est-à-dire un canal à ciel ouvert, alors que, à Zaouiet Kounta, les foggaras vont capter l’eau à des profondeurs de 20 mètres.

On a peine à croire que des agriculteurs sahariens aient placé leurs villages à plusieurs kilomètres de l’eau et des cultures.

Il est vrai que les Barmata à en juger par leur histoire un peu vague, et par l’architecture même de leur ksars étaient moins préoccupés d’agriculture, que de domination militaire et de commerce ; c’étaient peut-être des nomades et leurs villages des magasins-forteresses. Il faudrait examiner de près leurs vieux puits et leurs vieux canaux : pourtant, sous réserve d’études ultérieures, on a une première impression très forte que le pays s’est desséché.

On a d’ailleurs sur ce sujet les affirmations des indigènes.

M. Vattin en a recueilli d’étranges, mais qui pourtant ne sont pas absurdes. « Les gens de Tiouririn et d’Adrar (district de Zaouiet Kounta) expliquent que si les ksars d’Ikis, Temassekh et Mekid sont bâtis sur une colline, c’est parce qu’à l’époque des Juifs le pays était couvert par les eaux. » Ce sont là, _nota bene_, des ksars modernes en pisé, encore habités et vivants, et l’aspect du pays est loin de contredire les affirmations des indigènes ; il y a là, aux environs de Temassekh, comme le montre un coup d’œil sur la carte, un lit d’oued extrêmement large, profondément taillé dans des terrains tout récents, pliocènes ou post-pliocènes, et l’oued par conséquent est encore plus récent qu’eux. Nous avons considéré cet oued comme la prolongation de celui du Gourara ; mais il est clair que son lit a pu être utilisé par un bras de l’O. Messaoud, les communications sont largement ouvertes par Tesfaout. Le lit est aujourd’hui couvert de dépôts alluvionnaires et sableux, où se maintient un pâturage assez vert, et où l’on trouve en abondance des _Cardium edule_. Il est vrai que ces coquilles peuvent provenir de la désagrégation des couches pliocènes qui sont fossilifères. « Il paraît, dit encore Wattin, que, au sud-ouest de Tamentit, le pays était autrefois couvert par les eaux. » Au sud-ouest de Tamentit se trouve précisément la grande zone d’épandage de l’oued Messaoud, et en particulier l’oasis de Tesfaout où la dernière crue, il y a une quinzaine d’années, a fait notoirement des ravages. Rien de tout cela n’est invraisemblable. Voici, il est vrai, qui est plus fort. « Une légende très curieuse, conservée dans le Touat, rapporte que presque tous les ksars communiquaient entre eux par eau. Un indigène de Tamentit, le nommé M’hamed Salah ould Didi, raconte que le nommé Elhadj M’barek ould Didi Moussa, des Oulad Ahmed, district du Timmi, lui avait affirmé avoir lu une lettre qu’un commerçant rentrant de voyage écrivait à ses parents à Inzegmir, pour les prévenir que les « barques de Tamentit étaient parties pour Timadanin et n’étaient pas encore revenues ». Il faudrait une terrible crue pour rendre navigables les sebkhas du Touat du Timmi au Reggan ; et on hésite à admettre sans supplément de preuves l’existence d’une flottille à Tamentit. M. Martin, interprète militaire, a eu communication d’un texte arabe d’après lequel des émigrants, arrivant au Touat en l’an 4624 de la création du monde se seraient établis sur les bords d’un grand oued qui coulait régulièrement. Ceci nous mettrait d’après la chronologie juive usuelle à l’an 863 de notre ère. Et d’ailleurs, il n’est pas surprenant qu’une date en chronologie hébraïque se soit maintenue dans un pays comme le Touat, qui a un passé juif incontestable. Mentionnons enfin la bizarrerie de ces noms triomphants, oued Messaoud « la rivière heureuse » ; haci Rezegallah, le « cadeau de Dieu », si peu justifiés aujourd’hui et qui semblent l’écho d’un passé brillant. Reste à savoir quel degré de confiance il faut attribuer à ces vieux souvenirs.

Les indigènes arabisants ont une imagination redoutable, une facilité fâcheuse à se créer des souvenirs faux et précis. Dans leurs pays d’ailleurs dépouillé de toute végétation, nu, écorché et disséqué comme une préparation de laboratoire, l’histoire de la terre se déchiffre plus aisément qu’ailleurs. On voit partout de grands oueds morts et des lacs desséchés ; de là à se les représenter hier encore remplis d’eau vive il n’y a qu’un pas, et l’indigène peut l’avoir franchi de lui-même aussi aisément que l’explorateur européen. Pourtant la réunion des affirmations indigènes et des faits observés forme un faisceau d’arguments, auquel il serait facile encore d’ajouter quelques faits nouveaux.

Les foggaras[29] du Bouda, du Timmi et de Tamentit grouillent de barbeaux. On n’en trouve pas plus au sud, au Reggan en particulier. Il faut bien admettre que ces barbeaux du Timmi témoignent de l’ancienne existence d’eau libre et courante dans le Haut-Touat. Il est vrai que ce sont des bêtes étonnamment migratrices et résistantes. A notre arrivée à Beni Abbès, les r’dirs de l’oued étaient très poissonneux ; en bons civilisés et conformément à toutes nos traditions d’exploitation destructive, nous les avons péchés jusqu’à disparition totale. Le mal pourtant n’a pas été sans remède ; on a reconnu expérimentalement que chaque nouvelle crue renouvelle le stock de barbeaux. On voit d’ailleurs très bien d’où ils viennent ; les r’dirs profonds de Colomb-Béchar par exemple sont un vivier naturel, où on fait des pêches miraculeuses avec une épingle recourbée. Il en existe bien d’autres, à coup sûr, dans le haut du Guir. Entraînées par la crue, ces petites bêtes franchissent étourdiment d’énormes distances et échouent où elles peuvent. Pour peupler les foggaras du Haut-Touat, il a donc pu suffire de quelques alevins apportés par le hasard d’une crue ; une fois qu’ils eurent pullulé dans le dédale des galeries souterraines de captage, on conçoit très bien qu’ils s’y soient maintenus. Pourtant, s’ils venaient à disparaître aujourd’hui, on a peine à croire qu’ils trouveraient des successeurs.

La seule existence des foggaras me paraît un argument en faveur de l’asséchement graduel du pays. Au Touat seul ces galeries souterraines, parfois très profondes, auraient, d’après Niéger, au moins 2000 kilomètres de développement ; un métropolitain de grande capitale européenne est à peine plus compliqué. Notre industrie européenne conçoit et exécute de pareils travaux en quelques années, mais non pas la pauvre industrie des ksouriens, outillés d’une pioche et d’un couffin. Les foggaras ne peuvent pas être nées d’un plan préconçu, elles sont l’aboutissement de tâtonnements progressifs à travers les siècles. Les premières devaient être beaucoup plus courtes, et pourtant suffisantes, mais de génération en génération, il a fallu chercher l’eau raréfiée à une distance et à une profondeur croissante sous le sol. Cette hypothèse, en tout cas, me paraît la seule qui rende compte de la disproportion entre l’énormité de l’œuvre et les ressources de ceux qui l’ont exécutée.

Il faut surtout relever que l’existence de véritables rivières au Touat, à une époque rapprochée de nous, est très loin d’être inexplicable, elle est même scientifiquement vraisemblable, d’après le peu que nous savons sur l’énorme masse de sable qui, d’el Goléa à Tindouf, a progressivement barré aux eaux de l’Atlas les chemins du sud.

II. — =Les Dunes.=

Lorsque, dans nos climats, nous trouvons les dunes localisées au voisinage de la mer, nous admettons sans difficulté qu’elles ont été édifiées en collaboration par la mer et le vent, l’une fournissant les matériaux et l’autre la mise en œuvre. On ne s’est jamais demandé, je crois, si les dunes désertiques ne présupposeraient pas, elles aussi, une collaboration analogue de deux érosions, fluviale et éolienne. D’ailleurs, pour expliquer ces énormes amas croulants, qui donnent à première rencontre une impression d’instabilité et de fluidité, la tendance, si naturelle, à s’exagérer le rôle du vent a déjà conduit des géographes éminents à des conclusions qui ont dû être abandonnées. On s’est représenté l’armée des dunes progressant lentement, mais sûrement, d’est en ouest, à travers tout le continent du Nil à l’Atlantique, sous la poussée d’un alizé hypothétique[30]. Il a fallu reconnaître, depuis les études de M. Rolland, que les dunes sont stables, au moins dans leurs contours généraux, et dans les courtes limites de temps d’une mémoire humaine. Les vieux guides indigènes retrouvent l’erg tel qu’ils l’ont toujours connu depuis leur enfance, avec ses mêmes sommets, ses mêmes cols, ses mêmes détails caractéristiques, auxquels traditionnellement on reconnaît le chemin. L’alluvion éolienne, à coup sûr, a une action puissante à la longue sur le modelé, mais pas plus rapide, semble-t-il, que l’alluvion fluviale dont les effets sont parfois instantanés dans le détail, mais ne sont pas immédiatement sensibles dans l’ensemble. Pour les dunes, comme pour les vallées d’érosion, il y a un profil d’équilibre, un point au delà duquel les modifications deviennent insensibles.

On peut aller plus loin. Je ne sache pas qu’il existe d’études détaillées nombreuses sur la composition des sables désertiques ; et je ne suis malheureusement pas en état de combler cette lacune ; mais un petit nombre de gros faits, qui sautent aux yeux, empêchent de souscrire à cette phrase de M. de Lapparent : « la vraie dune [saharienne] est caractérisée par l’uniformité de sa composition[31] ». L’affirmation est de G. Rolland, et s’applique par conséquent aux grands ergs algériens, plus particulièrement à l’erg oriental. Dans ces limites elle est très intéressante, mais on ne peut pas l’étendre à l’ensemble du Sahara. Dès qu’on dépasse In Ziza vers le sud et qu’on entre par conséquent dans la zone nigérienne, on constate un changement dans la nature du sable, il devient poisseux et salissant, il colle à la peau ; c’est une surprise physiquement désagréable pour qui vient du nord où il n’est pas nécessaire d’être musulman pour trouver efficaces les ablutions au sable. La moindre analyse chimique serait plus convaincante qu’une impression de peau : du moins celle-ci n’est-elle pas personnelle, tous les Européens l’éprouvent ; le sable du Tanezrouft semble mélangé d’argile, il participe de la nature du sol, où, à côté des quartzites, les micaschistes, chloritoschites et autres argiles métamorphisées tiennent une grande place en superficie. Notons cependant, que dans ce Tanezrouft méridional nous avons vu des brumes sèches prodigieusement opaques, qui laissent un dépôt argileux très net, et qui viennent de l’Adr’ar des Ifor’ass, où elles sont en relation avec les tornades. La présence dans le sable d’éléments argileux pourrait donc avoir une cause climatique et non géologique. Il est facile d’ailleurs d’invoquer d’autres faits plus probants. A propos de l’Iguidi, le lieutenant Mussel écrit : « le sable des dunes contient une quantité infinie de petits grains noirs dus à la décomposition des schistes[32] ». Et tout près de l’Iguidi, à la lisière occidentale de l’erg er Raoui, à Tinoraj par exemple, j’ai vu en effet le sable des dunes mélangé sur toute son épaisseur de petites paillettes noires, en telle abondance que la coloration générale s’en trouve nettement assombrie. Si nous sommes ici déjà en dehors de la zone schisteuse, du moins en sommes-nous tout près. D’après M. Chudeau, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest d’Agadès, il existe une roche siliceuse rouge violacée ; toutes les dunes qu’elle supporte ont la même teinte. Le sable pur, aux grains « exclusivement quartzeux, individuellement hyalins ou légèrement colorés en jaune rougeâtre par des traces d’oxyde de fer, et qui prennent en masse une teinte-d’or mat », ce sable classique étudié par G. Rolland ne se trouve qu’à l’est de la Saoura, dans la zone où les grès dévoniens et crétacés jouent un rôle prépondérant.

Nous sommes donc amenés à conclure qu’il y a un lien entre la géologie du sol et la composition des dunes qui le couvrent. Les dunes sont beaucoup plus locales, beaucoup plus en place qu’on ne l’imaginait. Le sirocco a beau être un puissant agent de transport, de triage et de classage, il n’a cependant pas déplacé beaucoup les matériaux qu’il a remaniés et entassés.

Allons plus loin. On a dégagé quelques-unes des lois qui président à la formation des dunes. On sait qu’une dune se forme toujours autour d’un obstacle naturel, dont la résistance matérielle au vent force le sable à se déposer. Toutes les dunes ont en profondeur un squelette rocheux ou terreux, apparent ou non. En bien des points du Sahara, à In Salah par exemple, il suffit d’élever un mur pour le retrouver enfoui sous le sable l’année suivante. La lutte acharnée que tant de ksars livrent au sable envahisseur, et qui a fourni des arguments à la théorie des dunes en marche, n’a pas d’autre cause. En bâtissant le ksar, ses maisons et les murettes de ses jardins, l’homme a créé la dune contre laquelle il lui faut défendre ses cultures, et qui est d’autant plus redoutable qu’elle est nouvelle et que le profil d’équilibre est plus loin d’être atteint.

On sait aussi que ces longs couloirs nets de sable, qui s’étirent à travers les ergs et qu’on appelle, suivant les lieux, _gassi_ ou _feidj_, trahissent un certain parallélisme qui ne peut pas être fortuit. Cela ressort nettement sur les cartes de l’erg oriental, dressées d’après F. Foureau, et sur les cartes des ergs occidentaux, Iguidi compris, dressées par les officiers des oasis (cartes Niéger, Prudhomme, itinéraire Flye Sainte-Marie). Le parallélisme n’existe pas seulement entre gassis voisins : d’un bout à l’autre de la zone des grandes dunes, sur les bords de l’Igargar comme dans l’Iguidi, la direction des feidjs est à peu près la même, oscillant entre nord-sud et nord-ouest-sud-est. D’un fait aussi général il faut une explication générale, et le vent seul peut la fournir, on l’a dit depuis longtemps[33]. Il n’est pas douteux que nous ayons là un enregistrement mécanique de la direction du vent dominant qui est le vent d’est. Mais cette explication, pour exacte qu’elle soit, n’est pas suffisante, car elle ne rend pas compte de tous les faits observés.

Il est incontestable qu’il y a un rapport étroit entre la direction des feidjs comme aussi des contours extérieurs de l’erg d’une part, et celle des oueds quaternaires d’autre part. Qu’on prenne la carte de l’Algérie à 1 : 800000, feuille 6. Il saute aux yeux que les gassis du Grand Erg sont la prolongation rectiligne des oueds descendus du Hoggar. Le plus important de tous les gassis, le gassi Touil, correspond, comme il sied, à l’O. Igargar.