Missions au Sahara, tome 1

Part 29

Chapter 293,415 wordsPublic domain

A la suite de l’occupation française, la situation économique a été modifiée profondément, et dans un sens péjoratif, au moins par certains côtés.

Le Touat a toujours vécu de la traite des Nègres ; elle lui était doublement nécessaire, d’abord pour renouveler sa main-d’œuvre, puis comme aliment principal du commerce transsaharien. La suppression de la traite est un coup terrible, qui frappe le Touat à la fois dans son agriculture et dans son commerce ; la main-d’œuvre noire, la seule viable sous cette latitude, tend à émigrer, maintenant que nos lois lui en donnent le droit, et la sécurité des grands chemins la possibilité ; comment comblera-t-on les vides ? Et d’autre part, à travers le Sahara, sur cette route commerciale dont le Touat fut un entrepôt, le Soudan, à quelques plumes d’autruches près, n’a jamais expédié que de la marchandise humaine, en échange des produits manufacturés qu’il recevait de la Méditerranée, et qui d’ailleurs, aujourd’hui, lui parviennent plus commodément par la voie océanique. Nous avons rencontré à Ouallen une caravane du Touat en partance pour Tombouctou ; elle se composait de deux chameaux chargés de tabac. Les fameuses caravanes d’autrefois, si surfaites qu’on les imagine, étaient apparemment plus fortes et transportaient des marchandises plus variées.

Par surcroît notre venue a troublé profondément le commerce intérieur du Sahara entre nomades et sédentaires. Le Touat était le marché où les produits agricoles (surtout les dattes) s’échangaient contre ceux de l’élevage (mouton, beurre). Pour des raisons diverses, et à titre plus ou moins provisoire ou définitif, les nomades ont désappris le chemin du marché.

Ceux du sud, les Touaregs, ont quitté les oasis après l’occupation d’In Salah pour n’y plus reparaître pendant de longues années.

Ceux de l’ouest sont les Beraber, depuis la disparition des Ouled Moulad ; c’étaient les nomades particuliers du Touat proprement dit ; ils ne l’ont quitté qu’après de sanglants combats, et ils semblent encore loin d’accepter le nouvel ordre des choses.

Ces désertions du moins ne sont pas durables ; la question Touareg est déjà résolue et la question Beraber recevra quelque jour une solution. Au nord, du côté des nomades algériens, clients propres du Gourara, le mal est moindre, mais il est irréparable. Les Hamyan et les Trafi du Sud-Oranais, poussés par l’administration française, ont vite repris, après une courte interruption leur habitude séculaire d’envoyer une fois l’an au Gourara de grandes caravanes[211]. Pourtant M. le capitaine Flye Sainte-Marie, dans son étude très documentée, constate la décadence du trafic sud-oranais, malgré les encouragements administratifs ; au Touat proprement dit le nombre des chameaux oranais est tombé de 4300 à 1700[212]. L’insécurité de la frontière n’est pas étrangère à cette déchéance. Mais la grosse raison est ailleurs, elle a été indiquée par MM. Lacroix et Bernard[213]. Les conditions économiques ont été si profondément modifiées dans l’Oranie par l’occupation française que la répercussion s’est fait sentir sur l’alimentation. « Les indigènes arrivent à ne plus tenir aux dattes. » Ou s’ils en consomment encore, ce sont les dattes supérieures de l’oued R’ir. La datte en Algérie est tombée du rang d’aliment à celui de friandise ; et les médiocres produits des palmeraies touatiennes s’accumulent en stocks invendus.

En compensation de tant de ruines l’occupation française a eu ses avantages. Le premier est une garnison qui laisse dans le pays à peu près l’intégralité de sa solde. Dans une sous-préfecture française c’est un bienfait apprécié. Au Touat ç’a été le point de départ d’une révolution économique. L’argent monnayé a tué le troc ; les Juifs, les Mzabites, voire les Chaamba ont fondé des maisons de commerce ; au lieu des anciennes caravanes libres qui venaient échanger en nature des moutons contre des dattes, on a vu apparaître des caravanes organisées par entreprise, exécutant des commandes, et qui viennent chercher au Touat non plus des dattes mais de l’argent ; elles ont emprunté des routes nouvelles celles de l’est qui viennent du M’zab, d’Ouargla, ou même de Gabès. A la place de l’ancienne vie commerciale paralysée on en voit naître une nouvelle.

Autre bienfait corrélatif du premier, la garnison a apporté la sécurité, grâce à laquelle on cherche à développer les procédés d’irrigation et l’étendue des cultures. Les sondages artésiens, entrepris, il est vrai, avec un outillage insuffisant, n’ont encore rien donné ; et il est bien possible que ce mécompte ne soit pas fortuit. Les indigènes, au Touat-Gourara, ont creusé deux puits artésiens seulement, en regard de foggaras qui se comptent par milliers ; ce sont après tout d’admirables hydrauliciens, et ils compensent l’infériorité de leur outillage par une expérience de dix ou vingt siècles ; nous pouvons espérer faire mieux, mais non pas autrement. La simple réparation des foggaras a donné d’excellents résultats. D’après le capitaine Flye Sainte-Marie le débit « a augmenté dans une proportion incroyable (1/4, 1/3, 3/7)[214] ». On songe à bétonner les canaux à l’air libre (séguia) et les bassins de réception (madjen) pour éviter l’infiltration. (Voir pl. XXXIX, phot. 74 et XXXVIII, 71 et 72.) Bref on est en mesure d’augmenter notablement les ressources en eau.

On a pu amorcer ainsi aux oasis quelques parcelles nouvelles de terre cultivable, malgré les difficultés qu’oppose ici comme en Égypte la salure du sol[215]. La production des céréales s’est accrue dans une assez forte proportion, et la vente du blé a pu compenser en quelque mesure le mévente des dattes.

Ce vieil organisme économique très affaibli lutte de son mieux pour traverser une crise redoutable.

=Les nitrates de potasse.= — On a pu croire que le Gourara-Touat avait des chances de développement minier. On y a signalé depuis longtemps des gisements de nitrates, sur la frontière du Touat et du Gourara (à Ouled Mahmoud, Kaberten, Sba, Tililan[216]). J’en ai vu trois qui se ressemblent, et je crois savoir que l’autre est du même type.

M. Pouget, professeur à l’École des sciences d’Alger, a bien voulu analyser un échantillon de terre à nitrates, que j’ai rapporté d’Ouled Mahmoud. Il y a trouvé une forte proportion de sel de cuisine (41 p. 100). Quant aux nitrates, ce sont plutôt des nitrates de soude que de potasse. Mais « le traitement que les indigènes font subir au minerai transforme partiellement le nitrate de soude en nitrate de potasse, grâce à la présence de chlorure de potassium[217] ». En somme, on pourrait extraire du minerai 6,45 p. 100 de salpêtre. C’est une quantité faible, les _caliches_ du Chili en contiennent de 3 à 10 fois plus.

La teneur du minerai en salpêtre est variable. Elle n’est suffisante qu’après une forte pluie, suivie d’un grand vent, c’est-à-dire d’une forte évaporation. Les indigènes l’affirment du moins, et ils attendent ce moment favorable pour l’exploitation intermittente de leurs nitrates. D’ailleurs l’ascension des sels par capillarité est, paraît-il, un phénomène constant ; les déchets des _caliches_ se rechargent automatiquement, et peuvent être exploités de nouveau. Au Gourara, cette particularité inspire à M. Flamand l’espoir qu’il existe en profondeur des gisements très riches, alimentant les gisements pauvres superficiels.

Il faut espérer qu’un coup de sonde sera donné par l’administration qui dispose d’un petit appareil à forages. Le terrain encaissant est partout le même, argiles cénomaniennes ou albiennes.

Il faut avouer que l’aspect des gisements n’est pas engageant. Celui d’Ouled Mahmoud est tout petit ; c’est une sebkha minuscule de cent à deux cents mètres de diamètre. Elle est enclose dans la palmeraie, en contre-bas du village, dans une dépression marquée. Toutes les déjections et toutes les matières animales ont dû y être entraînées et s’y accumuler depuis des siècles, d’autant plus que le sol environnant est d’argile imperméable. On est donc tenté de croire que la petite nitrière d’Ouled Mahmoud est simplement l’égout naturel d’un village très ancien.

Celles de Sba et de Tililan sont aussi de petites sebkhas à proximité de villages. L’outillage et les procédés d’extraction sont assez ingénieux quoiqu’ils donnent des résultats déplorables. D’après M. Pouget, plus de la moitié du salpêtre contenu dans le minerai se retrouve dans les déchets, soit 3,8 sur 6,45 p. 100. D’autre part, le nitrate de potasse obtenu est très impur, il contient 33 p. 100 de nitrate de soude.

L’outillage et les procédés des Gourariens ne leur sont d’ailleurs pas particuliers. Ils étaient en usage dans les oasis des Zibans et de l’oued R’ir au milieu du XIXe siècle[218]. Je ne sais pas si les nitrières d’Ouled Mahmoud auront une autre fortune que celles des Zibans, aujourd’hui tombées dans l’oubli.

[Note 160 : Voir la carte en couleurs hors texte.]

[Note 161 : Étienne Ritter, Le Djebel Amour, _Bulletin du service de la carte géologique de l’Algérie_, Alger, 1902.

M. Flamand attribue au Néocomien les grès du Gourara, mais dans un travail ancien, qui a précédé celui de Ritter (Flamand.... dans _Documents pour servir à l’étude du Nord-Ouest Africain_, par Lamartinière et Lacroix, Alger 1897).]

[Note 162 : Foureau, _Documents, etc._, p. 824.]

[Note 163 : Flamand, Sur la présence du Dévonien à _Calceola sandalina_ dans le Sahara occidental, _C. R. Ac. Sc._, 1er juillet 1901.]

[Note 164 : Ém. Haug, Sur deux horizons à Céphalopodes du Dévonien supérieur dans le Sahara oranais, _C. R. Ac. Sc._, 6 juillet 1903.]

[Note 165 : Note de M. Chudeau : « Le sondage de Tiberkamin atteignait 66 mètres : il y aurait : alluvions, 3 mètres ; Crétacé, 7 mètres ; Primaire. Le fossile m’a paru être _Atrypa reticularis ?_ »]

[Note 166 : Observation de M. Chudeau.]

[Note 167 : Flamand, Sur la présence du Dévonien inférieur dans le Sahara occidental, _C. R. Ac. Sc._, 2 juin 1902.]

[Note 168 : Supplément au _Bulletin, etc._, juillet 1907.]

[Note 169 : Supplément au _Bulletin, etc._, juillet 1907 ; voir en particulier les coupes, p. 151 et 152.]

[Note 170 : Les grès dévoniens de Maurétanie sont eux aussi horizontaux, d’après le témoignage oral et les carnets de M. Dereims, le seul géologue professionnel qui les ait vus.]

[Note 171 : Un tronc de 30 centimètres de diamètre (Note de M. Chudeau).]

[Note 172 : Bornhardt, _Deutsch Ost. Afrika_, Berlin, 1900, t. VII.]

[Note 173 : On ne les trouvera pas sur les anciennes cartes. Il faut les chercher sur les cartes Prudhomme et Niéger.]

[Note 174 : Brunhes, _L’Irrigation_.]

[Note 175 : Lieutenant Niéger : Le Touat, _Bulletin du comité de l’Afrique française_. Suppléments no 7 et 8, juillet et août, 1904.]

[Note 176 : Dr Siegfried Passarge, _Die Kalahari_. Berlin, 1904, p. 667.]

[Note 177 : Hartmann, dans _Zeitschrift für assyriologie_, Bd XIX, p. 352.]

[Note 178 : La carte Mussel, encore inédite, est le document le plus sérieux.]

[Note 179 : Martin, Oasis sahariennes, _Bulletin de la Société de géog. d’Alger_, 1906, p. 395.]

[Note 180 : René Basset, _Étude sur la zénatia du Mzab, de Ouargla et de l’Oued-R’ir_. Publication de l’École des Lettres d’Alger, 1893.

Du même auteur une étude sur le dialecte du Gourara dans : _Journal Asiatique_, 1885, Notes de Lexicographie berbère.]

[Note 181 : W. Marçais, _Le Dialecte arabe parlé à Tlemcen_, publication de l’École des Lettres, 1902, p. 13 et 14.]

[Note 182 : Publiée par le Dr Hamy, on la donne en appendice.]

[Note 183 : Siegfried Passarge, _Die Kalahari_.]

[Note 184 : René Basset, dans _Journal Asiatique_, VIII, série X, 1887, p. 365 et s.]

[Note 185 : _Bull. Soc. de Géogr. d’Alger_.]

[Note 186 : _Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions_, mai 1903, voir aux appendices.]

[Note 187 : A l’étude au laboratoire géologique de M. Flamand.]

[Note 188 : Barth, _Reisen und Entdeckungen_, II, p. 83.]

[Note 189 : Également à l’étude au laboratoire de M. Flamand.]

[Note 190 : Corippus, _Johannide_, II, 109 ; IV, 667. _El Bekri_, Texte arabe de de glane, p. 161.]

[Note 191 : Laquière, La colonne Servières : publication du _Bulletin du comité de l’Afrique française_, p. 21.]

[Note 192 : Wattin, _l. c._]

[Note 193 : Segonzac, _Voyages au Maroc_, 1899-1901, p. 160, fig. 92 ; voir aussi les fig. 95, 104, 105, 109.]

[Note 194 : Duveyrier en signale d’analogues, qu’il qualifie de garamantiques, à R’adamès et au Fezzan (Voir _Exploration du Sahara_, p. 251).]

[Note 195 : Louis Watin, Origine des populations du Touat, _Bull. Soc. Géogr. Alger_, 1905, 2e trimestre, 209, etc.]

[Note 196 : Ernest Mercier, _Histoire de l’Afrique septentrionale_, t. II, p. 382.]

[Note 197 : _Nedromah et les Traras_. Publication de l’École des Lettres d’Alger. 1901, p. VII.]

[Note 198 : _L. c._, p. XV et XVI.]

[Note 199 : _L. c._, p. V.]

[Note 200 : _L. c._, p. 66.]

[Note 201 : René Basset, Notes de lexicographie berbère. Le dialecte des Beni Menacer, _Journal asiatique_, 1885, p. 5.]

[Note 202 : _Id._, p. 20 en note.]

[Note 203 : René Basset, Les dictons satiriques attribués à Sidi Ahmed ben Yousof, _Journal asiatique_, 1890, p. 6.]

[Note 204 : R. Basset, _Histoire de Tombouctou_, p. 21.]

[Note 205 : Notons qu’il y a eu un empire Saharien Zenati, dont le centre était à Sidjilmessa (Tafilalet), mais sur lequel on a actuellement des données bien vagues.]

[Note 206 : Archives marocaines, no II, p. 216.]

[Note 207 : _Journal asiatique_, VIIIe série, X, 1887, p. 365 et suiv.]

[Note 208 : Flye Sainte-Marie, _Bulletin de la Société de Géographie d’Oran_, 1904, p. 345 et suiv. Niéger, _l. c._ Laquière, _l. c._]

[Note 209 : Bibliothèque de l’enseignement agricole, publiée sous la direction de Münz, t. II, p. 292.]

[Note 210 : Communication orale.]

[Note 211 : Voir _Bulletin du Comité de l’Afrique française_. Renseignements coloniaux. Septembre 1905, p. 350.]

[Note 212 : _Bull. Société d’Oran_, 1904, p. 370.]

[Note 213 : _L’Évolution du Nomadisme en Algérie_, p. 238 et 239.]

[Note 214 : _L. c._, p. 380.]

[Note 215 : _L. c._, p. 387.]

[Note 216 : G.-B.-M. Flamand, Aperçu sur la géologie du bassin de l’oued Saoura (Extrait des Documents pour servir à l’histoire du Nord-Ouest Africain par Lamartinière et Lacroix, Alger, 1897, p. 108). — Id., _De l’Oranie au Gourara_, 1897. — Id., _Observations sur les nitrates du Sahara..._ (_Bull. Soc. géol. de Fr._, IVe série, 1902, p. 366-368).]

[Note 217 : Extrait d’une note de M. Pouget, qu’on donne intégralement dans l’appendice IX.]

[Note 218 : G.-B.-M. Flamand (_Aperçu..._, p. 113) donne là-dessus d’intéressants détails d’après le capitaine Carette (1844) et l’ingénieur Dubocq (1852).]

CHAPITRE VII

=TIDIKELT ET MOUIDIR-AHNET[219]=

Il y a de bonnes raisons, géologiques, hydrographiques et de géographie humaine, pour réunir dans une étude commune le Tidikelt et les premiers plateaux touaregs.

La région étudiée et qui fait l’objet d’une carte d’ensemble se divise commodément en trois régions naturelles qu’on étudiera à part : 1o le Tidikelt, 2o la pénéplaine inhabitée entre le Tidikelt et le Mouidir-Ahnet, 3o le Mouidir-Ahnet.

Géologie du Tidikelt.

Le Tidikelt s’allonge à la bordure méridionale du grand plateau de Tadmaït. Il fait donc pendant au Touat et au Gourara qui sont les bordures occidentale et septentrionale du même plateau.

=Crétacé.= — Les roches crétacées sont ici les mêmes qu’à l’ouest et au nord. Un magnifique gisement de fossiles se trouve à la tête de l’oued Aglagal ; les _Ostrea olisiponensis_ sont très nombreuses et très belles ; c’est toujours comme à Matriouen et à el Goléa le même étage qui est fossilifère, Cénomanien-Turonien.

La falaise de l’oued Aglagal, haute environ de 200 mètres, est une magnifique coupe naturelle qui s’applique à la presque totalité des couches crétacées au Tadmaït. Les étages supérieurs et moyens du Crétacé sont ainsi représentés de haut en bas (fig. 53) :

10. Calcaire à silex. } } 9. Argile. } une soixantaine de mètres. } 8. Grès. } supposé, d’après la stratigraphie, } représenter le Sénonien, mais sans 7. Argiles à silex. } preuves paléontologiques.

5. Calcaire compact. } } 4. Argiles ou marnes à } _Ostrea olisiponensis_. } une centaine de mètres. } 3. Calcaires à _Ostrea } olisiponensis_. } } 2. Argiles très } puissantes. }

Au pied de la falaise s’étend très loin une plaine d’ennoyage, alluvions quaternaires et dunes, et c’est à une quinzaine de kilomètres plus loin seulement et en contre-bas de cent mètres, au Kreb er Rih, qu’on voit réapparaître le Crétacé, représenté par l’Albien gréseux du type habituel.

Cette falaise, que mon itinéraire s’est trouvé croiser à l’oued Aglagal (pl. XLIII, 81), est un accident très important. C’est elle qui limite au sud le Tadmaït, elle dépasse 300 kilomètres de long, et son altitude, d’un seul jet, dépasse parfois 300 mètres et n’est jamais inférieure à 150. Elle est jalonnée par des sources A. Tabbagueur, A. Souf, A. el Hadjadj, A. Guettara. C’est la lèvre en rejet d’une superbe faille est-ouest qui se constate directement. Au sud de la falaise, au pied de laquelle affleure le grès albien, on voit réapparaître, en contre-bas de plusieurs centaines de mètres, toute la série des calcaires crétacés ; qui constituent des causses étendus entre In Salah et la falaise[220] (Voir la carte en couleurs.)

Il est donc certain que le Tidikelt représente par rapport au Tadmaït un compartiment effondré.

Les grès albiens jouent au Tidikelt le même rôle prépondérant qu’au Touat et au Gourara, mais ils sont développés surtout aux deux extrémités, orientale et occidentale ; les bois silicifiés caractéristiques sont épars sur le sol dans toutes les directions autour d’In Salah comme autour d’Aoulef.

Au centre, entre In R’ar et Tit, la continuité du placage albien est tout à fait interrompue. Un grand affleurement primaire s’avance en golfe jusqu’auprès d’In R’ar. L’érosion de l’oued Souf y est certainement pour quelque chose ; mais l’explication est insuffisante ; il faut admettre l’existence de failles nord-sud ; de part et d’autre de l’affleurement primaire en effet on retrouve des lambeaux importants de calcaires crétacés (étage moyen ou supérieur ?) qui se présentent à la place et au niveau des grès albiens.

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XLIII.

Je les ai vus à Baba-Ahmed et à Aïn Tarlift.

La falaise de Baba Ahmed a 60 à 70 mètres de haut (5 mm. de différence au baromètre anéroïde).

Les couches se succèdent ainsi de la base au sommet.

Calcaires massifs 40 mètres.

Argiles schisteuses rouge brique 10 —

Calcaire 5 —

Argiles ? où se trouve la source 5 —

A l’Aïn Tarlift la falaise terminale est beaucoup moins haute, une vingtaine de mètres et présente approximativement la composition suivante de la base au sommet :

Grès 6 mètres.

Argiles 7 —

Calcaires 7 —

Contre cette formation sensiblement horizontale viennent buter, au pied de la falaise, les couches carbonifériennes énergiquement plissées ; à Baba Ahmed la couche calcaire supérieure contient des fossiles, malheureusement très friables et indéterminables.

Malgré l’absence de fossiles, l’âge crétacé de ces formations n’est pas douteux, mais elles n’ont plus du tout le facies de l’Albien, au niveau duquel elles se présentent pourtant, et dont il parait difficile d’admettre qu’elles représentent, par transformation latérale ; un facies particulier. Un système de failles est donc vraisemblable.

Notons d’ailleurs que le golfe primaire d’In R’ar, sur tout son pourtour, c’est-à-dire sur le trajet probable des failles, est jalonné de sources très nombreuses qui jaillissent au sommet des falaises ; Aïn Baba Ahmed, Imellal, Aïn Othman, el Mouizzir, etc. ; la carte Prudhomme n’en donne pas moins de dix-huit.

Des accidents tectoniques beaucoup moins importants, mais de même orientation nord-sud jouent au Tidikelt au point de vue humain un rôle considérable, toutes les palmeraies du Tidikelt sont des lignes de végétation allongées nord-sud ; c’est particulièrement marqué à Foggaret ez Zoua, In Salah, Aoulef. En général la ligne des palmiers est doublée d’une sebkha étirée dans le même sens. Cela revient à dire que les eaux du Tidikelt sont concentrées dans des poches ou plus précisément, dans des cuvettes synclinales, très allongées dans le sens de la méridienne. M. Flamand, à propos de Foggaret ez Zoua et d’In Salah, était arrivé à cette conclusion, et elle paraît incontestable ; les couches crétacées de Baba Ahmed ont une allure synclinale, en cuiller, sensible à l’œil. En somme, les terrains du Tidikelt, en général crétacés, sont affectés des plis posthumes, dont la direction est imposée par celle des plis primaires sous-jacents ; car tous, les calédoniens, comme les hercyniens, ont ici une direction uniformément subméridienne[221]. Ces plis ont rejoué, et les failles profondes se sont traduites en surface par des fléchissements en cuvettes synclinales de la couverture crétacée.

=Sous-sol primaire.= — La couverture crétacée est sans épaisseur au Tidikelt et, à sa limite sud, il est facile d’étudier le sous-sol primaire. Cette limite est très nette, elle est marquée presque partout par des falaises abruptes mais peu élevées (quelques dizaines de mètres).

Les formations primaires qu’on observe au pied des falaises et dans le golfe d’In R’ar sont généralement carbonifériennes, ou du moins presque tous les gisements de fossiles signalés sont carbonifériens.

Les fossiles abondent dans la dépression d’In R’ar (Aïn In Mellal, Aïn Mouizzir Sr’ir, Aïn Othman). Des fossiles de cette provenance ont été étudiés par M. Flamand[222] qui conclut ainsi : « On voit que toute cette faune, dans son ensemble, est bien caractéristique du terrain carboniférien et que — la présence d’espèces telles que _Plectambonites analoga_, _Productus semireticulatus_, _Michelinia favosa_, _Fenestella membranæ_, _Pleurotomaria Yvani_, etc., indique vraisemblablement l’existence de deux étages viséen et tournaisien. »

Des fossiles d’Aïn Tar’lift appartiennent au même étage.

Au chapitre précédent on a déjà mentionné les gisements de fossiles carbonifériens limitrophes du Touat et du Tidikelt, à Aïn Cheikh et Hacian Taïbin ; ainsi que le gisement authentiquement éo-dévonien d’Aïn Cheikh.

M. Flamand qui en a étudié le premier les fossiles, conclut ainsi[223] : « L’ensemble de cette faunule caractérise nettement le Dévonien inférieur ; de plus, la présence et l’association de quelques formes : _Chonetes sarcinulata_ SCHLOTH., _Spirifer_ cf. _Rousseaui_ ROUAULT, _Pleurodictyum_ du groupe du _constantinopolitanum_, etc., permettent de considérer les assises gréseuses d’Haci Cheikh comme appartenant vraisemblablement à l’étage coblentzien. »

Ce sont les seuls fossiles dévoniens qui aient encore été signalés au Tidikelt. Les formations carbonifériennes sont malheureusement bien loin d’avoir ici la même uniformité de facies que dans le nord : dans la zone du Béchar, par exemple, ou même encore au Gourara, le Carboniférien (Dinantien) se distingue aisément à ses assises massives de calcaire bleuâtre.