Missions au Sahara, tome 1

Part 10

Chapter 103,412 wordsPublic domain

=Autres monuments lithiques.= — Les redjems n’ont donc plus rien de mystérieux, leur histoire peut être considérée comme déchiffrée dans les grandes lignes.

Ils ne sont pas les seuls monuments lithiques notés au passage. Au bas des pentes du dj. Mekter, à huit kilomètres environ à l’est d’Aïn Sefra, le capitaine Dessigny a trouvé un cercle régulier circonscrit par des pierres debout fichées en terre ; il y a fait des fouilles qui n’ont donné aucun résultat. J’ai vu ce monument rudimentaire, le seul de ce genre si je ne me trompe qui ait été signalé en Algérie (mais cela ne veut pas dire le seul qui existe). Je lui trouve une grande ressemblance avec des monuments du même genre, que j’ai relevés au Sahara.

Un de ceux que j’ai vus de plus près, et le seul que j’aie soigneusement fouillé, se trouve à Taloak. Le cercle est parfaitement régulier, on peut croire qu’il a été tracé au cordeau. Le mur qui le circonscrit, au ras du sol, est fait de six rangées de pierres debout, chaque rangée inscrite dans la précédente, et tout cela d’un appareil assez soigné. Ce mur a 1 mètre d’épaisseur. La partie centrale du cercle, libre de pierres a 7 mètres de diamètre. Notons que les pierres ne sont pas posées sur le sol mais profondément enracinées.

J’ai vu, en passant, des cercles tout à fait semblables à diverses reprises, à six kilomètres au nord d’Ouan Tohra, dans l’oued Ebedakad (Adr’ar des Ifor’ass) ; le colonel Laperrine en a photographié. (Voir pl. XIV, phot. 27.)

Chudeau en signale un certain nombre au Hoggar, près d’Abalessa, à 12 kilomètres au sud de Tamanr’asset, dans l’oued Tinfedet (sud du Hoggar) au sud des tilmas : sur ce dernier point le type est assez aberrant, de petites dimensions, 2 mètres seulement de diamètre :

Dans l’Aïr, Chudeau a vu de grands cercles à 10 kilomètres au nord-ouest d’Iferouane, à 7 kilomètres au nord de Salem-Salem, dans un cimetière musulman. (Voir fig. 10.)

Détail intéressant, il note l’emploi de cailloux blancs (quartz) pour paver soit l’intérieur du cercle, soit des bandes intercalées entre circonférences concentriques. (On a vu que l’usage décoratif du quartz s’est conservé dans la technique des tombeaux modernes.)

Foureau lui aussi a vu ces grands cercles (fig. 384, p. 1081). Barth est le premier qui les ait signalés à 200 kilomètres dans l’est de Mourzouk[61].

En somme ils sont anciennement connus, ils ont été notés par tous les voyageurs, ils sont fréquents et épars sur tout le Sahara central. Il y a quelques types aberrants.

Auprès du puits d’Ouan Tohra (à 200 mètres au sud) un autre cercle de 5 mètres de diamètre présente quelques particularités. Le mur de pierres qui le circonscrit est interrompu par une porte qui s’ouvre à l’est. Et juste en face, à l’autre extrémité du diamètre, le mur s’épaissit en une plate-forme ovale, dont le grand arc est dans la prolongation du diamètre. (Voir fig. 9, no 2.)

Enfin à quelques mètres de là, auprès du même puits d’Ouan Tohra, un autre monument est tout à fait différent de forme, mais doit être rangé, je crois, dans la même catégorie. Il s’agit toujours de murs au ras de terre, il serait peut-être plus exact de dire des dessins en pavage. Mais ici ce n’est plus un cercle qui est dessiné. C’est un rectangle long de 5 mètres et large de 4. L’un des grands côtés fait défaut complètement, celui de l’est, et de ce côté, où le rectangle est ouvert, à quelques mètres, inscrit dans la prolongation des petits côtés, se trouve un autre rectangle beaucoup plus petit (2 m. 50 de grand diamètre), séparé en deux compartiments par un cordon de pavage. Chudeau signale un monument de ce genre à Tin Amensar (oued Tit). (Voir fig. 9, nos 3 et 4 et fig. 10, F.)

L’idée qu’on ait affaire ici à des monuments funéraires doit être, je crois, tout à fait écartée. En effet, j’ai fouillé sérieusement le grand cercle de Taloak : partout à l’intérieur du pavage annulaire j’ai trouvé tout de suite le sol naturel, non remanié, je n’ai pas vu trace d’un tombeau. En revanche, à la surface du sol ou à une profondeur insignifiante, on rencontre des débris de poteries, du bois carbonisé, des cristaux fragiles mélangés à la terre, et qui n’ont pas supporté le voyage, mais qui ont paru être du salpêtre ou des nitrates quelconques. Faut-il croire que, à l’intérieur de ce cercle, on a fait des sacrifices, qui ont imprégné le sol de produits organiques ? Il semble difficile en tout cas de lui prêter un caractère autre que religieux.

J’ai fouillé aussi le plus petit des rectangles de Taloak, lui non plus ne peut pas être un tombeau ; on y rencontre partout le sol naturel, et si ce n’est pas un tombeau il faut avouer qu’il a une allure d’autel.

Voici enfin qui me paraît donner à ces hypothèses une valeur de quasi-certitude. Ces monuments mégalithiques relativement anciens et énigmatiques voisinent avec d’autres, qui ne sont ni l’un ni l’autre ; ce sont les mosquées des Touaregs. Ces mosquées (m’salla) ont la plus grande analogie architecturale avec les cercles de sacrifice ; la forme seule diffère ; ce sont des cordons de pavage qui dessinent une mosquée réduite à sa plus simple expression, c’est-à-dire à la niche qui indique la direction de la Mecque (le mihrab). Une mosquée de ce genre à In Ziza a une grande réputation de sainteté. (Voir fig. 9, no 5.)

Il est remarquable de trouver en général réunis sur le même point redjems, cercles de sacrifices et m’salla. Les redjems d’ailleurs sont toujours juchés sur une éminence, dominant le pays et aperçus de loin[62]. L’emplacement où ils s’élèvent n’a pas été choisi apparemment sans préoccupations religieuses. Ce sont d’anciens lieux consacrés, semble-t-il, et qui le sont restés après le triomphe de l’Islam ; si bien qu’on y suit l’évolution des cultes ; à côté de la mosquée il subsiste d’anciens sanctuaires préislamiques.

=Conclusion.= — En résumé, la question des monuments rupestres au Sahara, funéraires et religieux, semblé élucidée, au moins dans ses grandes lignes. Le problème d’ailleurs, tel qu’il se pose actuellement et sous réserve de découvertes ultérieures, est remarquablement simple. En d’autres pays, en particulier dans les provinces voisines d’Algérie et du Soudan, le passé préhistorique se présente sous des aspects multiples. En Algérie les redjems abondent, mais on trouve à côté d’eux des dolmens, quelques sépultures sous roche (grotte des Troglodytes, etc.), pour ne rien dire des puniques et des romaines. Au Soudan, comme on peut s’y attendre, en un pays où tant de races sont juxtaposées, le livre de M. Desplagnes énumère des tombeaux de types divers et multiples, poterie, grottes sépulcrales, cases funéraires, tumulus[63].

Rien de pareil au Sahara. On distingue bien des types différents de redjems, les caveaux sous tumulus du nord, qui sont peut-être influencés par les dolmens et les sépultures romaines, les redjems à soutaches du Tassili des Azguers, les chouchets du Hoggar, qui semblent nous raconter l’itinéraire et l’expansion des nobles Touaregs actuels. Mais tout cela se ramène à un type unique, évidemment berbère, le type redjem.

Berbères sont aussi les cercles de sacrifices et monuments similaires. Parmi tant de pierres sahariennes entassées ou agencées par l’homme on n’en connaît pas une seule qu’on puisse soupçonner de l’avoir été par une main autre que Berbère.

Et ceci nous conduirait à conclure que les Berbères ont habité le Sahara dans toute l’étendue du passé, historique et préhistorique, si d’autre part tous ces redjems ne paraissaient récents. Quelques-uns, qui ne se distinguent pas des autres, sont encore nommément attribués à des personnalités connues, si courte que soit la mémoire historique des Touaregs (Tin Hinan et les siens). Les mobiliers funéraires contiennent du fer, et on n’en connaît pas un seul qui soit purement et authentiquement néolithique.

Cette énorme lacune est naturellement de nature à nous inspirer la plus grande prudence dans nos conclusions. D’autant plus que, après tout, les monuments similaires algériens, dans l’état actuel de nos connaissances, ne paraissent pas plus anciens. A en juger d’après le témoignage des redjems seuls, les Berbères seraient dans l’Afrique du nord et _a fortiori_ dans le Sahara, un épiphénomène.

II. — Gravures rupestres.

Rappelons que, en matière de gravures rupestres algériennes et depuis les travaux de Pomel et Flamand, il est d’usage de distinguer les gravures rupestres proprement dites, anciennes, à trait profond, net, lisse, à patine très sombre, de grande taille — et les gravures libyco-berbères qui sont des grafitti informes, à traits pointillés, sans patine, et beaucoup plus récents[64].

On emploiera donc sans plus d’explications les expressions gravures anciennes et libyco-berbères.

J’ai rencontré le long de mon itinéraire un assez grand nombre de stations de gravures rupestres, je les décrirai successivement en allant du nord au sud.

=Station du col de Zenaga (Figuig).= — L’emplacement de cette station a été indiqué avec précision par M. Normand[65], elle se trouve sur un petit monticule à l’entrée du col et à gauche quand on vient de Beni Ounif. Les dessins sont gravés sur des blocs de grès albiens, dits grès à dragées ou à sphéroïdes, les mêmes qui tiennent une place si considérable dans tout le Sud-Algérien, et qui furent une matière de prédilection pour le graveur rupestre. Les gravures sont éparses sur tout le monticule, les unes sur des pans de roche verticaux et d’autres au contraire sur des surfaces horizontales.

Les figures ci-jointes ont été exécutées par M. Ferrand, dessinateur de l’École des sciences d’après des calques et des estampages ; elles présentent donc des garanties suffisantes d’exactitude. Ces gravures rentrent tout à fait dans la catégorie des gravures anciennes. Elles en ont tous les caractères distinctifs.

1o Les figures ont de grandes dimensions, parfois même elles sont grandeur nature ;

2o Le dessin est amusant et trahit un souci de la nature qui fait songer à nos dessins quaternaires sur bois de renne ou ivoire de mammouth ;

3o Le trait est profond, régulier ;

4o La patine est aussi foncée dans le trait lui-même que sur la roche avoisinante ;

5o L’extrême antiquité de la gravure, déjà prouvée par la patine, est accusée par le choix des sujets, animaux disparus, comme l’éléphant ; ou fossiles, comme le buffle antique.

Les gravures du col de Zenaga sont naturellement d’intérêt inégal. Il en est qui sont des énigmes indéchiffrables : par exemple l’animal à taille mince de lévrier, à cou démesuré de girafe et ceint d’un collier, à tête indistincte, hérissée et balafrée de longs poils (?) (fig. 11, γ). Ou bien encore la figure β de la même planche, qu’on ne sait comment décrire, à moins qu’on ne se décide à y voir un être humain schématique, assis et les bras écartés (?)

Quelques animaux ne sont reconnaissables que tout à fait en gros, et non sans quelque hésitation, α de la même figure 11, semble bien être un mouton avec une corde au cou. α, β, γ de la figure 12 comme aussi α de la figure 13 sont évidemment des bovidés et d’espèces différentes, γ de la figure 12 a les cornes courtes et le muffle carré. Tous les autres ont le muffle pointu et les cornes démesurément longues ; mais sont-ce bien des _Bubalus antiquus_ ? on serait tenté de répondre oui pour α de la figure 13 ; pourtant l’hésitation reste permise. Elle ne l’est plus pour γ de la même figure ; c’est un joli dessin de bubale antique, simplement esquissé mais bien campé ; toutes les caractéristiques de l’animal y sont ; les cornes immenses, circulaires, le chanfrein courbé, le garrot élevé.

β de la figure 3 est également un éléphant réussi, quoique réduit à ses lignes principales, et faisant songer aux animaux dessinés d’un trait de plume de nos journaux illustrés.

Mais la plus intéressante de ces gravures est sans contredit, comme le capitaine Normand l’a bien reconnu, celle du bélier ou du bouc, coiffé d’un sphéroïde muni d’appendices (_uræi_) ; au sujet d’un animal tout à fait analogue une longue discussion a eu lieu au Congrès international d’Anthropologie de 1900[66]. La question agitée était celle de ses affinités égyptiennes ; on a cru reconnaître dans le sphéroïde un disque solaire flanqué de chaque côté d’un serpent _uræus_ ; ce serait une représentation du grand dieu de Thèbes en Égypte, Ammon ; et dès lors on peut se demander, suivant l’antiquité plus ou moins grande qu’on attribue aux gravures rupestres, si c’est la gravure sud-oranaise dont l’inspiration est venue d’Égypte, ou si au contraire c’est le dieu Ammon qui est d’origine libyenne.

On a publié jusqu’ici deux exemplaires seulement du bouc casqué[67], tous deux communiqués par M. Flamand et provenant l’un et l’autre de la station de Bou Alem. Je sais que M. Flamand en possède d’autres dans ses cartons[68] de provenances diverses, mais toujours sud-oranaise. Voilà donc le bouc casqué classé parmi les sujets familiers aux graveurs rupestres.

Le bouc du col de Zenaga (fig. 14) se distingue de ceux de Bou Alem par certains détails, le dessin de la tête est un peu différent, le chanfrein moins accusé ; la barbiche très nette ; mais ce trait si particulier de la corne rabattue en bas et en avant ne laissent guère de doute sur l’identité de l’animal avec celui où Gaillard a cru reconnaître _Ovis longipes_.

Les accessoires sont à peu près les mêmes qu’à Bou Alem ; l’animal porte un collier, auquel on pourrait croire qu’est suspendu un objet de forme ovoïde ; mais peut-être est-il préférable d’admettre une faute de dessin ayant amené un entre-croisement des lignes. Le graveur semble avoir fait le collier d’abord et n’avoir pas pu ensuite y faire entrer le cou. Le sphéroïde n’est pas rattaché par une bride au-dessous du menton ; mais les _uræi_ (?) sont dessinés comme à Bou Alem et rattachés à peu près au même point. A noter la présence autour du sphéroïde de lignes divergentes et rayonnantes vers l’extérieur ; un détail qui rendrait vraisemblable l’identification du sphéroïde au disque solaire.

La gravure est à peu près de grandeur nature, un mètre exactement de la tête à la queue. Ces grandes dimensions sont cause que les pieds de l’animal sont restés en dehors de mon calque ; ils ne figurent donc pas sur le dessin ci-joint ; ils ne sont d’ailleurs ni aussi soignés ni aussi bien conservés que le reste de la figure ; la corne n’est certainement pas dessinée ; mes souvenirs sur ce point sont corroborés par l’examen d’une photographie, obligeamment communiquée par M. Flamand. A cela près la gravure est très belle ; tout l’espace circonscrit par les lignes extérieures de la figure est évidé et soigneusement _poli_, l’évidement étant régulièrement décroissant des lignes extérieures au centre. C’est ce que le dessin cherche à rendre en entourant la figure d’un grisé qui veut schématiser les aspérités de la roche.

Il est impossible de concevoir une figure pareille, représentant un aussi gros effort, comme un graffitti de pâtre qui s’amuse. La gravure est sur un pan de roche vertical, difficilement accessible, du moins aujourd’hui, et dominant la palmeraie. Elle se verrait de loin si sa patine ne la rendait indiscernable. On échappe difficilement à la conclusion qu’elle avait une signification religieuse.

Cette énumération des gravures du col de Zenaga est loin d’être complète. Je regrette en particulier de n’avoir pas calqué une autruche très nette, quoique médiocrement dessinée.

J’ai négligé systématiquement les gravures modernes rentrant dans la catégorie de celles que M. Flamand a baptisées libyco-berbères, reconnaissables au premier coup d’œil à leur grossièreté, à l’absence de patine, au trait sans profondeur et « pointillé », comme aussi aux inscriptions qui les accompagnent. Au col de Zenaga la seule inscription de quelque longueur est en langue arabe (versets du Coran) ; les inscriptions en caractères libyco-berbères sont rares et de quelques lettres. Les gravures mêmes de cette époque sont en proportion extrêmement faible, comparée aux autres ; j’ai noté des sceaux de Salomon, des sandales (pourtour extérieur d’un pied humain ou plutôt d’une sandale). Ces dernières plus intéressantes puisqu’elles abondent en pays Touareg.

=Station de Barrebi.= — A 150 kilomètres au sud de Figuig, le long de la Zousfana, j’ai longuement étudié la station de Barrebi[69].

Barrebi est un ksar dans l’oasis des Beni Goumi, plus connu sous le nom de Tar’it.

Les gravures s’alignent, pendant un kilomètre peut-être, sur la tranche d’une couche de grès, surmontée en stratification concordante par une couche fossilifère de calcaire dinantien.

Ce grès, probablement carboniférien, se trouve être beaucoup moins résistant aux intempéries que les grès crétacés de la chaîne des ksour où ont été relevées jusqu’ici la plupart des gravures rupestres connues en Algérie. La paroi de grès est très ébouleuse, très effritée, il est donc possible que les gravures les plus anciennes et par conséquent les plus belles aient disparu.

En tout cas les gravures subsistantes à Barrebi sont bien moins soignées et moins intéressantes que celles, toutes voisines pourtant, du col de Zenaga à Beni Ounif.

Il en est cependant plusieurs d’incontestablement anciennes, à en juger non seulement par les dimensions, la profondeur du trait et la patine, mais aussi par les animaux représentés. Dans la figure 15, 1 est un éléphant incontestable, si mal dessiné qu’il soit ou du moins je n’imagine pas qu’il puisse être autre chose.

3, 5 et peut-être 2, 6 et 7 sont des représentations de _Bubalus antiquus_, bien mauvaises il est vrai. L’immense développement des cornes dans 3 et 5 ne laisse pas de place au doute. Mais nous sommes loin de tant de belles gravures publiées représentant cet animal. Il faut noter qu’un _Bubalus antiquus_ (no 5) porte sur le dos ce qui semble bien être la représentation conventionnelle d’un bât.

4 est intéressant parce qu’il présente une analogie évidente avec des gravures publiées par Pomel (Pl. XI, fig. 1, 2, 3)[70] et où il a cru reconnaître le gnou, dont il signale en Algérie des ossements fossiles. (Voir pl. XV, phot. 30.) On pourrait d’ailleurs reconnaître à la rigueur un gnou dans les nos 2 et 6 à la direction « apparente » des cornes. Pourtant je crois bien que 6 représente un bœuf quelconque et 2 un _Bubalus antiquus_ bâté. Pour cette dernière figure en particulier, il suffit de supposer que la tête de la bête est représentée à profil perdu et que par conséquent il manque une corne.

Même le no 4 est trop informe, je crois, pour qu’on y reconnaisse avec certitude un gnou, d’autant plus que les figures publiées par Pomel ne sont pas meilleures. Il me semble que l’existence du Gnou dans les gravures rupestres nord-africaines reste encore à démontrer.

Il faut noter d’ailleurs que le no 4 s’il est de grande taille et dessiné d’un trait ferme est peu patiné.

Les nos 1, 2, 5 et 6 de la figure 16 représentent la même antilope à cou allongé, à cornes recourbées en avant quoique 6 soit de facture différente et manifestement plus récente. (Voir pl. XV, 30.) Ce sont d’assez jolies figures en somme, et quoiqu’il manque les pattes à 1 et le museau à 5, la silhouette de l’animal est rendue dans les quatre figures d’une façon concordante et nette. On imagine assez bien la bête. Il est difficile d’y reconnaître une quelconque des antilopes algériennes actuelles. La gazelle, le mouflon et l’adax sont exclus sans contestation possible par la forme des cornes. Il ne serait peut-être pas impossible de songer au bubale (_Bos elaphus_), chez qui pourtant les cornes sont épaisses et courtes, et affectées d’une courbure en avant bien peu sensible. On comprend que Pomel, reproduisant une figure de ce genre[71], ait cherché à la rapprocher d’une espèce fossile « _Antilope_ (Nagor) _maupasii_ analogue au Mbil (_Antilope Laurillardi_) ». Aujourd’hui pourtant nous savons qu’il existe, sinon en Algérie du moins à proximité, dans le Sahara des Touaregs, une antilope qu’il serait raisonnable de reconnaître dans nos figures, c’est le Mohor, antilope de Sœmmering[72].

Dans les nos 3, 4 et 7 de la figure 16 je ne sais pas s’il serait bien sage de prétendre reconnaître quelque chose, non plus peut-être que dans le no 8 encore bien que la longueur des cornes semble indiquer une antilope adax. Y a-t-il lieu de formuler derechef à propos de 3 et 7 l’hypothèse de l’okapi[73] ?

Le no 2 de la figure 17 est tout à fait remarquable par sa facture très soignée, tout l’intérieur est excavé, lisse et patiné ; c’est de beaucoup la plus belle gravure de la station. 2 et 3 me paraissent représenter le même animal, un taureau vulgaire, quoique Pomel, dans une figure de ce genre, veuille reconnaître une espèce fossile « _Ægoceras lunatus_, proche parent de _Kobus_ et autres cavicornes quaternaires[74] ».

1 est bien grossier, de facture récente, sans patine (comme 3 d’ailleurs) ; à la direction de la corne, recourbée devant les yeux, il semble bien qu’il faille reconnaître le bœuf algérien actuel, si fréquemment figuré, _Bos ibericus_.

Dans une gravure tout à fait semblable à 5, Pomel veut reconnaître « un grand Échassier de la famille des Cigognes et des Grues »[75]. Ici il est manifestement impossible de le suivre, l’éminent géologue est victime du point de vue paléontologique auquel il se place. C’est la figuration conventionnelle classique de l’autruche dans toutes les gravures rupestres nord-africaines.