Miss Rovel

Chapter 20

Chapter 202,638 wordsPublic domain

--J'ai entrevu à Lucerne, l'an passé, un certain marquis de Boisgenêt, lequel, si je ne me trompe, vous agréait beaucoup.

--Vous parlez à tort et à travers. Le marquis est un sot avec qui je me suis brouillée à jamais, sans compter que décidément il m'était impossible de m'accoutumer à ses cravates."

M. Glover ne put s'empêcher de sourire. "Voilà, milady, une raison qui ne me semble pas absolument déterminante, et si vous n'avez pas d'autre objection...

--Croiriez-vous, monsieur Glover, lui dit-elle, que la couleur favorite de ce Boisgenêt est le bleu turquin? Je ne peux pourtant pas donner ma fille à un homme qui aime le bleu!

--Évidemment, fit William. Chère madame, ferons-nous insérer dans les journaux un avis portant qu'une jeune fille s'est échappée de chez son tuteur, que ses parents désirent qu'elle ne recommence pas, et que récompense honnête est promise à l'homme de bonne volonté qui l'épousera?

--William, dit-elle sèchement, je n'ai jamais pu souffrir ni les plaisanteries, ni les plaisantins." Et s'adressant à M. Glover: "Mon fils est un braque, il n'a pas une once de sens commun dans la cervelle. Vous voyez mon cruel embarras, monsieur; connaîtriez-vous un gendre disponible?

--Je vous conjure, milady, lui dit-il, de ne point vous presser, la précipitation est toujours funeste. Laissez s'écouler quelques mois, le monde oublie vite, et le temps passe l'éponge sur tout. Un peu de patience, et ne vous rabattez pas sur un pis-aller. Le ciel vous octroiera peut-être le gendre qui vous convient; je le désire posé, sérieux, d'un âge déjà mûr, muni de solides principes. Que jusque-là miss Rovel ne vous quitte plus! Vous le savez mieux que moi, rien n'est plus doux pour une mère, rien ne lui est plus utile que de tenir sa fille sous son aile. En la gardant, elle se garde elle-même contre le monde; l'ennemi des hommes n'oserait venir l'attaquer dans cette chère et sainte société, et obligée de prêcher d'exemple..."

Il n'en put dire davantage; lady Rovel, dont le pied s'agitait et trépidait depuis deux minutes comme la trémie d'un moulin, s'écria tout à coup: "William, où avez-vous déterré ce cheval? Il est rongé d'éparvins, et je crois devoir vous prévenir que, vous et lui, vous composez un groupe fort ridicule.

--J'en suis fâché, madame; mais que mon cheval ait, oui ou non, des éparvins, je désire vous soumettre une proposition qui vous paraîtra peut-être saugrenue.

--C'est infaillible, dites-la toujours.

--Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, qu'en bonne justice celui qui a fait le mal est tenu de le réparer? Si Meg s'est gravement compromise, si Meg est devenue presque immariable, à qui la faute? A son tuteur, qui n'a pas su la garder. J'en conclus que nous devrions mettre M. Ferray en demeure d'épouser Meg.

--Votre proposition a quelque chose de spécieux, répondit-elle; dans le fond, elle est absurde et inepte au premier chef. M. Ferray est un pauvre hère que je déteste; brisons là-dessus, il ne sera pas plus mon gendre que M. Gordon.

--Oh! dit-il, je vous en parlais pour amuser le tapis; jamais M. Ferray ne consentirait â épouser ma soeur.

--La difficulté n'est pas là; est-ce qu'il se mêle d'avoir une volonté, ce monsieur?" Elle ajouta en relevant le menton: "Or çà, William, j'aime à croire que vous ne vous êtes pas permis de lui faire des ouvertures à ce sujet?

--Il faut tout passer aux fous, chère maman, ils ne savent pas tenir leur langue; mais j'ai été relevé de la belle façon. M. Ferray est entré en fureur, les yeux lui sortaient de la tête. Il m'a déclaré du ton le plus véhément qu'il aimerait mieux être pendu que de se marier, qu'il exécrait toutes les femmes, que Meg lui était particulièrement insupportable, à quoi il ajouta dans un style qui m'a paru manquer d'atticisme, qu'il n'était pas homme à s'accommoder des restes de M. Gordon. Le fait est que, comme il arrive en pareil cas, il ne m'a pas dit sa vraie raison.

--Peut-on la connaître?

--Son coeur n'est plus libre; je l'ai appris de Meg, qui est une indiscrète et qui a écouté par le trou d'une serrure un entretien confidentiel qu'il eut récemment avec sa soeur.

--Il serait devenu amoureux, ce Bédouin! dit-elle en levant les épaules; quelle est sa dulcinée? quelque écureuse de vaisselle?

--Une grande dame, au contraire, une déesse de l'Olympe. Il paraît que M. Ferray a fait naguère un voyage en Italie. Il en est revenu si rêveur, si mélancolique, que sa soeur l'interrogea un jour sur la cause de son chagrin. Il lui confessa qu'il avait retrouvé à Florence une femme qui jadis avait produit la plus vive impression sur son coeur, qu'en la revoyant il s'était renflammé, qu'elle avait daigné lui faire quelques avances, que par entêtement de parti pris, par forfanterie de philosophe, il s'était refusé à son bonheur, mais que l'amour s'était vengé, que l'image de cette femme le poursuivait, qu'il était dévoré par le regret de son irréparable faute.

M. Glover commençait à se scandaliser un peu de tout ce qu'il entendait. Il s'écria: "En vérité, monsieur, comment pouvez-vous songer à marier votre soeur avec un homme amoureux d'une autre femme? Il y a dans un tel projet une indélicatesse si révoltante...

--A ne vous point mentir, William, votre petite histoire m'amuse, interrompit lady Rovel, et vous l'avez contée avec assez d'agrément. Il est donc vrai que ce lugubre personnage meurt de chagrin d'avoir sottement refusé ce qu'il mourait d'envie d'accepter? Quand je lui disais qu'il était en faux granit!"

A ces mots, elle partit d'un éclat de rire pointu, acéré, féroce, qui causa un tressaillement désagréable à M. Glover. "Savez-vous, William, poursuivit-elle, que votre proposition est moins saugrenue qu'elle ne me semblait d'abord? Il est juste effectivement qu'un tuteur qui a laissé sa pupille se compromettre soit tenu de l'épouser.

--Eh quoi! milady, s'écria M. Glover, votre fille épouserait un homme à qui elle est insupportable, un homme dont le coeur n'est plus libre, un homme qui est un pauvre hère, un homme que vous détestez...

--Oh! je m'arrangerai, dit-elle, pour ne le voir que rarement.

--Milady, continua-t-il en élevant la voix, puisque vous me faites l'honneur de me demander mon avis, il est de mon devoir de vous représenter...

--Que le mari qui convient à ma fille, dit-elle en lui coupant vivement la parole, ne peut être qu'un homme sérieux, d'un âge déjà mûr, muni de solides principes. N'est-ce pas ce que vous me disiez tout à l'heure? M. Ferray remplit toutes les conditions requises. Il avait trente ans le jour de sa naissance, ce qui lui en fait aujourd'hui soixante bien sonnés. Il est plus sérieux qu'un verrou, à telles enseignes qu'il n'a pas ri trois fois dans sa vie, et pour ce qui est des principes, il en est hérissé comme un porc-épic qui se met en boule... Eh bien! William, que faites-vous là? Puisque vous le voulez, puisque je le veux, puisque M. Glover le veut aussi, partez pour Genève au triple galop de votre triste monture, et allez dire à M. Ferray, si sa mélancolie lui permet de vous entendre, que son devoir est d'épouser Meg, et qu'au besoin je le lui ordonne.

--Vous plaisantez, madame! Il m'étranglera plutôt, mais il ne m'écoutera pas.

--Vous me faites pitié, répliqua-t-elle en haussant le ton. Apprenez, William, qu'on ne fait rien qui vaille dans ce monde sans un profond mépris pour la volonté des autres. Demandez à M. Glover si, avant de convertir un Mandingue, il s'amuse à s'informer si cela peut lui être agréable.

--Un instant, répondit le missionnaire; il y a des distinctions à faire, milady, et je vous prie de croire...

--Si je vous en crois! dit-elle. Vous êtes un héros, et les grands courages méprisent les petits scrupules. Excusez mon fils; la jeunesse de ce temps a une incroyable petitesse d'esprit. Enfin, William, cette affaire vous regarde, et nous verrons de quoi vous êtes capable. Je vous enverrai dans quelques jours toutes les pièces nécessaires et dès demain j'écrirai à votre soeur pour lui signifier mes volontés. Chargez-vous de M. Ferray, entreprenez-le hardiment, menez-le tambour battant, tenez-lui l'épée dans les reins et le pistolet sur la gorge. Il n'est pas si terrible que vous croyez. Grattez, grattez, et sous le badigeon vous trouverez bientôt le caoutchouc. Je ne sais pas si nous nous reverrons, William. Bonsoir, le serein tombe, et je crains que M. Glover ne s'enrhume.

--Un mot encore, un seul mot, lui dit son fils. Si, contre toute attente, je réussis dans ma périlleuse mission, j'entends n'être pas désavoué, car ma position serait ridicule.

--Quel désaveu pouvez-vous craindre? lui répliqua-t-elle avec hauteur. M. Glover est votre garant; je voudrais bien voir que quelqu'un se permît de revenir sur une décision de M. Glover, que quelqu'un eût l'audace de défaire un mariage que M. Glover a fait!"

William la salua respectueusement; il se disposait à partir, elle le rappela et lui dit à l'oreille: "Si M. Ferray vous entretient de sa grande dame, répondez-lui que sûrement elle a voulu se moquer de lui, et qu'elle le lui prouve bien en ce jour. Ajoutez que tel pêcheur qui parlait de se noyer parce qu'il avait manqué une truite a fini par souper gaîment d'une tanche, en se réservant, bien-entendu, le droit de rêver à sa truite."

Elle le congédia de nouveau; comme il s'éloignait: "A propos, William, lui cria-t-elle, vous trottez mal, vous n'avez pas la main fixe, et il en résulte des à-coup qui vous donnent mauvaise grâce. Prenez-y garde, cela pourrait compromettre l'avenir d'un assez joli garçon." Puis elle commanda à son cocher de faire volte-face et de la remmener à Evian, et, dans sa tendre sollicitude pour la santé de M. Glover, elle obligea le missionnaire, en dépit de ses vives résistances, à se défendre contre le serein en acceptant la moitié de son châle.

C'est ainsi qu'au milieu d'une grande route, pendant que se répandaient dans la campagne les premières fumées de la nuit et que les premières étoiles s'allumaient au ciel, à la suite d'une conférence d'un quart d'heure entre une calèche découverte et un cheval rongé d'éparvins, fut décidé, arrêté, conclu par les conseils d'un missionnaire à qui on n'avait pas permis d'achever une seule de ses phrases, le mariage de Raymond Ferray et de miss Meg Rovel. Ravi d'avoir si bien conduit sa négociation et enlevé le succès, William Rovel se dirigea sur Genève à franc étrier, faisant de son mieux pour rattraper l'avance qu'avait sur lui le berlingot qui emportait Meg et son tuteur. Lady Rovel n'était pas moins heureuse que son fils. Dans sa félicité entraient à doses égales l'agréable perspective d'être à jamais délivrée du souci et de la rivalité de sa fille, la satisfaction d'avoir pour gendre un homme qui en tenait pour elle, l'assurance que l'insolent qui avait méprisé ses faveurs se chargeait de la venger par ses remords, la joie douce qu'une journée bien remplie laisse après elle, un coeur renaissant à l'espoir, un avenir reconquis, la beauté d'une étoile pour laquelle elle professait un respect superstitieux et dont le vif éclat lui paraissait un heureux présage, enfin les yeux bruns d'un missionnaire et la vision confuse d'un roi nègre, couvert de gris-gris, qui dans ce moment même, assailli d'un soudain pressentiment, rêvait peut-être de la plus belle des blanches. M. Glover était moins content. Sa candeur s'étonnait qu'on le tînt pour l'auteur d'un mariage qu'il avait formellement désapprouvé, et le caractère de lady Rovel commençait à l'alarmer. Il appréhendait que sa conversion ne fût une oeuvre de plus longue haleine que celle de vingt mille Mandingues, et il interrogeait sa conscience pour savoir s'il avait bien ou mal fait d'accepter la moitié de son châle.

Pendant ce temps, Meg avait un long entretien avec son tuteur. Il lui faisait part de ses inquiétudes, il l'exhortait à prendre quelques semaines au moins pour réfléchir, pour examiner ses sentiments, pour s'assurer que son coeur n'était pas la dupe de son imagination; il lui représentait l'incompatibilité de leur âge, de leur humeur, et surtout il lui reprochait son rare talent de comédienne. Elle lui ferma la bouche en lui disant: "Mettons les choses au pis, supposons que mes défauts vous fassent beaucoup souffrir. C'est un adage de ma mère, qui n'a jamais passé pour une sotte, que l'homme qui ne veut pas souffrir doit renoncer à vivre, et que celui qui renonce à vivre est un lâche."

Comme ils arrivaient près d'une auberge sise au haut d'une côte, ils se croisèrent avec une carriole, dans laquelle était cahotée une petite femme fluette. Lasse d'attendre, dévorée d'anxiété, Mlle Ferray s'était décidée à se mettre en route pour Thonon. Elle s'en allait cahin-caha, causant avec l'ombre, avec le vent, avec la terre, avec le ciel, avec je ne sais quoi d'invisible qui lui paraissait plus certain que tout ce qui se voit. Gros de pensées qui portaient plus loin que ses regards, ses petits yeux fouillaient avec acharnement dans les profondeurs de la nuit, comme pour leur arracher leur secret. Meg la reconnut à la clarté flambante que projetait une forge, et lui cria: "Mon rêve s'est accompli, mademoiselle; j'ai découvert aujourd'hui un sage assez fou pour m'épouser."

Mlle Ferray se laissa couler tout interdite hors de sa voiture, et, son frère l'ayant appelée, elle se précipita vers lui. Elle fut devancée par un cavalier, lequel arrivait au galop, et, se présentant à la portière, dit gravement à Raymond: "Monsieur, ou vous épouserez ma soeur, ou je vous brûlerai la cervelle: tel est l'ordre exprès de ma terrible mère."

Raymond le regarda d'un air stupéfait; puis, saisi d'une joie étrange, qui avait l'accent de la colère, il s'écria: "Soit, le sort en est jeté, le chien du jardinier mangera; mais malheur à l'imprudent qui s'aviserait de rôder à l'entour de son panier!"

Par l'effet d'une illumination soudaine, Mlle Ferray comprit que tout s'était expliqué, que tout s'était arrangé. Avant de s'enquérir davantage et sans trop savoir ce qu'elle faisait, faute de mieux, elle embrassa de confiance la grande botte de William Rovel, qui, se dressant sur ses étriers, criait à tue-tête aux gens de l'auberge: "Qu'on m'apporte une bouteille de Champagne! je veux fêter la nouvelle victoire que la perfide Albion vient de remporter sur la France."

Quelques semaines plus tard, lady Rovel assistait au mariage de sa fille dans la toilette sévère d'une personne revenue du monde et vouée aux austérités. Elle partit le lendemain pour l'Afrique avec M. Glover, de plus en plus embarrassé de sa néophyte, mais qui s'obstinait par charité à ne point désespérer de son amendement.

Raymond s'est réconcilié avec Paris, le monde et l'histoire de Mahomet. S'il faut tout dire, on prétend qu'il n'est point heureux, qu'il est tourmenté par la jalousie, et qu'il a sujet de l'être. Je n'en crois rien, et voici pourquoi. La dernière fois qu'il est revenu à l'Ermitage, il s'est rendu dans la maison qu'avait habitée lady Rovel pour y marchander une armoire en vieux chêne. Comme on faisait difficulté de la lui céder et qu'on lui demandait la raison de son caprice et quel prix il pouvait attacher à un vieux meuble qui n'est pas une oeuvre d'art, il répondit: "C'est que j'y ai trouvé le bonheur, et c'est la seule fois qu'on l'ait trouvé dans une armoire."

On lisait dernièrement dans les journaux anglais qu'une femme célèbre par sa beauté et ses aventures était arrivée en compagnie d'un missionnaire à Kakonc, capitale du royaume de Saloum, qu'elle avait entrepris de convertir le souverain au christianisme et ne l'avait converti qu'à sa beauté et à la monogamie, qu'elle avait eu à ce sujet des paroles violentes avec le missionnaire, que, l'ayant fait bannir par lettre de cachet, elle trônait dans le sérail dépeuplé, et que vénérée par tout le pays à l'égal d'un fétiche, ce qui est le _nec plus ultra_ du respect, elle prenait un vif plaisir à gouverner à la baguette quatre cent mille têtes crépues. Cela prouve qu'il est plusieurs manières d'être heureux; mais le plus précaire de tous les bonheurs est celui qui dépend des lubies d'un roi mandingue.

FIN.

558-06.--Coulommiers, Imp. PAUL BRODARD.--P5-06.