Miss Rovel

Chapter 19

Chapter 193,954 wordsPublic domain

Cependant Raymond était parvenu au terme de son voyage. Il descendit à l'auberge la plus achalandée de l'endroit et s'y informa de M. Gordon. L'hôtelier, homme jovial et loquace, lui répondit qu'apparemment il entendait parler d'un gentil petit Anglais qui était arrivé dare dare au milieu de la nuit en compagnie d'une petite Anglaise jolie comme les amours, que ces deux nouveaux mariés faisaient leur voyage de noces, qu'ils paraissaient s'aimer comme des tourtereaux. Sur la fin de la matinée, la jeune étrangère était partie pour visiter des amis dans le voisinage, et après l'avoir tendrement embrassée, son jeune mari s'était rendu hors du bourg, dans un jardin dépendant de l'hôtel, où il y avait un tir au pistolet; il s'y était enfermé sous clé, et depuis deux heures il massacrait force poupées. Raymond avait rapporté d'Italie une opinion avantageuse de l'intelligence de M. Gordon; il se confirma dans son jugement en apprenant que ce perspicace insulaire employait utilement ses heures à se faire la main.

Il pria l'aubergiste de lui faire tenir à l'instant sa carte. Au bout de dix minutes, on revint lui annoncer qu'il était attendu, et on lui enseigna le chemin qu'il devait prendre. Il atteignit bientôt l'entrée d'un jardin enclos de hautes murailles. Ayant frappé à la porte, qui était fermée au verrou, elle lui fut ouverte par ce jouvenceau froid et flegmatique qu'il avait vu à la chartreuse d'Ema. M. Gordon accueillit Raymond fort civilement; mais son abord et ses manières annonçaient cette possession de soi-même qui tient un furieux à distance. Quoique Raymond eût appris de l'hôtelier que la jeune étrangère avait quitté Thonon, son premier soin fut de fureter du regard dans tous les angles du jardin.

"Vous cherchez miss Rovel? lui demanda M. Gordon avec un demi-sourire. Comment pouvez-vous supposer qu'elle soit ici? Je ne suis pas assez simple pour ne l'avoir pas mise en sûreté." Il ajouta: "Je vous attendais, monsieur; j'étais sûr que vous seriez curieux des explications que je vous ai promises.

--Vous vous trompez bien, monsieur, lui répondit Raymond, je m'en soucie fort peu.

--Alors vous êtes venu dans le dessein de me réclamer miss Rovel et dans l'espérance de me la reprendre?

--Encore moins; gardez-la, je n'y vois aucun inconvénient. Pourquoi vous donner l'air d'ignorer mes intentions? Vous les aviez devinées, témoin le travail auquel vous vous livrez dans ce jardin.

--Effectivement, il faut tout prévoir, reprit M. Gordon d'un ton posé et tranquille; mais il ne faut jamais se presser. Pour ma part, j'ai toujours tenu à savoir exactement ce que je faisais. Ainsi, monsieur, c'est au tuteur de miss Rovel que j'ai affaire dans ce moment?"

Son calme imperturbable surexcitait l'impatience de Raymond. "Trêve de discours! s'écria-t-il. Le lieu, le jour, l'heure, décidez de tout, je m'en rapporte à vos convenances; on ne peut être, je pense, plus accommodant.

--Vous le seriez davantage encore, si vous m'accordiez deux minutes d'attention. Puisque vous vous présentez ici en qualité de tuteur de miss Rovel, il me paraît qu'au lieu de nous égorger, il nous est très-facile de nous entendre. Je vous l'ai dit et je vous le répète, mes vues sont irréprochables. J'ai enlevé miss Rovel parce que je me suis convaincu que je n'avais pas d'autre moyen de l'obtenir. Elle s'est prêtée à mon projet, et, pour ne rien dire de plus, elle consent à notre mariage.

--Tout ceci, interrompit vivement Raymond, m'intéresse fort peu. Vous vous en expliquerez avec lady Rovel, qui sera ici tout à l'heure.

--En vérité? repartit M. Gordon, dont le visage manifesta pour la première fois quelque émotion, Comment se fait-il que lady Rovel...

--Vous le lui demanderez à elle-même, poursuivit Raymond, et vous lui conterez votre cas. Sûrement elle ne vous refusera pas le prix qui est dû à votre exploit, la glorieuse récompense que vous avez si vaillamment méritée. Ce ne sont point mes affaires. A Florence, vous vous êtes permis à mon égard un badinage que j'ai jugé offensant; cette nuit, vous avez aggravé l'insulte en enlevant de ma maison une jeune fille dont j'étais responsable. C'est de quoi je vous demande raison, et voilà l'unique objet de ma visite."

M. Gordon le considéra un instant en silence, puis s'écria: "Eh bien! soit, vous êtes fou; mais la folie est contagieuse, et je sens que la vôtre me gagne. Vous voulez vous battre, je le veux aussi. Quand? aujourd'hui même. Où? ici, dans ce jardin. Nos témoins? nous nous en passerons. Les armes? les premiers pistolets venus, ceux-ci par exemple que je n'ai pas encore essayés."

Il courut au râtelier, y décrocha une paire de pistolets, les fit examiner par Raymond, et se mit en devoir de les charger. "Cet endroit, reprit-il, est un lieu fort bien choisi. S'il advient malencontre à l'un de nous, tout le monde sait qu'il peut arriver à un tireur maladroit d'estropier un marqueur imprudent; la justice se contentera peut-être de cette explication. Seulement j'exige que, pour observer toutes les vraisemblances, nous allions, vous et moi, nous placer chacun à notre tour devant cette cible, jusqu'à ce que l'un des deux refuse le combat. Acceptez-vous mes conditions?" demanda-t-il à Raymond, qui l'observait d'un air surpris et semblait se demander s'il plaisantait.

M. Gordon ne plaisantait jamais, et Raymond finit par lui dire: "Vos idées sont baroques, monsieur; ce qui est encore plus singulier, c'est qu'elles me plaisent.

--Je suis enchanté de réussir enfin à vous proposer quelque chose qui vous agrée, repartit M. Gordon; c'est un bonheur que je n'ai pas eu à la chartreuse d'Ema. Reste à savoir qui tirera le premier; je désire que ce soit vous."

Raymond s'y étant nettement refusé, ils s'en remirent au sort, qui prononça en faveur de M. Gordon. "Renouvelons l'épreuve ou ajournons la partie, dit le jeune Anglais. Je ne suis pas en colère, il me serait impossible de tirer sur vous.

--C'est un triste devoir que vous aurez à l'instant même la joie d'accomplir," lui répliqua Raymond, et il alla se poster devant la cible.

M. Gordon parut hésiter un instant; il avait l'attitude et la mine d'un homme qui se consulte et cherche quelque expédient pour sortir d'un mauvais pas. Puis, comme par l'effet d'une résolution soudaine, il souleva lentement son pistolet, l'arma, et le doigt sur la détente, il ajusta son homme.

On était au milieu d'avril, et il faisait le plus beau temps du monde. Le ciel était radieux; le jardin se parait d'une verdure nouvelle et commençait à refleurir. Autour d'un rucher se faisait entendre un confus bourdonnement d'abeilles qui revenaient de leur première picorée. Une mésange vint se poser sur la cime d'un lilas et entonna sa chanson; sa voix était limpide et fraîche, il semblait qu'elle eût le printemps dans la gorge. Raymond crut s'apercevoir que le ciel du bleu le plus doux et ce jardin gonflé de sève se regardaient l'un l'autre et murmuraient en le montrant du doigt: "L'homme que voici se plaisait à croire que sa vie était maudite. Le bonheur en cheveux blonds est entré chez lui, s'est assis à son foyer et lui a dit: Fais un signe, je suis à toi! Mais il lui a répondu: Tu es un fantôme, je ne veux pas te connaître. Et cet homme va mourir, car un pistolet est braqué sur lui." En ce moment, la mésange prit son essor, et il parut à Raymond que sa vie s'envolait avec elle, que son coeur, qui avait renié les dieux et méprisé l'espérance, venait de cesser de battre dans sa poitrine.

Cependant M. Gordon abaissa tout à coup son bras et son arme en disant: "Décidément, monsieur, je ne suis pas aussi fou que vous; je n'aime que les extravagances où il entre un peu de raison, et plus j'y réfléchis, plus je me convaincs que ce que nous faisons dans ce jardin est absolument déraisonnable.

--Dieu! que de paroles inutiles! ferez-vous feu? lui répliqua Raymond en fureur.

--Pas avant que vous ayez discuté mon raisonnement. Vous êtes le tuteur de miss Rovel; quel avantage puis-je avoir à me battre avec vous? Si j'ai le malheur de vous tuer, lady Rovel fera peut-être des difficultés pour me donner sa fille. Si vous me tuez, je serai encore plus loin de compte. Or je suis éperdument amoureux, et quand je tiens le bonheur, je ne suis pas homme à le lâcher.

--En finirons-nous une fois? je vous somme de tirer, s'écria Raymond hors de lui.

--Non, monsieur, je ne tirerai pas. Je réserve la balle qui est dans ce pistolet pour le rival qui aurait l'insolence de me déclarer qu'il aime miss Rovel et l'audace de me la disputer."

Raymond marcha sur lui avec une allure de bête fauve: "Eh bien! supposez, monsieur, lui dit-il, supposez que cet insolent, ce rival, le voici!

--Ah! vous en convenez enfin? repartit M. Gordon en faisant un pas en arrière.

--Je conviens, reprit-il d'une voix rauque et saccadée qui ressemblait à un rugissement, je conviens que vous m'avez enlevé la femme que j'aimais, et que je l'aime encore assez pour vouloir vous tuer."

A peine ces paroles eurent-elles été prononcées que, du fond d'un hangar où elle s'était blottie parmi des hottes et des brouettes, sortit brusquement miss Rovel, tête nue, la chevelure en désordre et poudreuse, l'oeil en feu, le visage défait, tremblante, pâle comme une matinée de printemps éclose dans une nuit de tempête, et dont le sourire douteux brille entre deux nuées. On lisait sur son front une joie sauvage, et avec l'émotion d'une longue attente, un peu de colère pour avoir trop attendu.

"Il ne peut plus s'en dédire, s'écria-t-elle, et le voilà pris!"

Raymond la contemplait avec des yeux égarés, elle s'avança vers lui. Il recula en la repoussant par un geste farouche. Alors elle courut à M. Gordon, elle enlaça son bras autour du sien, appuya sa tête sur l'épaule du jeune homme, et lui dit en pesant sur ses mots: "Mon cher Gordon, apprenez, je vous prie, à M. Ferray que vous vous souciez fort peu de m'épouser, mais que vous avez de bonnes raisons pour être le meilleur de mes amis, et que vous avez trempé en tout bien tout honneur dans le noir complot que j'ai ourdi contre lui. Faites-moi la grâce de lui dire qu'en le dépêchant auprès de vous dans une chartreuse, j'espérais le rendre jaloux, et que mon épreuve a si bien réussi que de ce jour j'ai conçu l'espoir de l'amener où je voulais. Dites-lui qu'en me renvoyant le basilic qu'il s'était hâté de vous remettre de ma part, vous me donniez à entendre que mon messager vous avait plu et que vous approuviez mon choix. Dites-lui encore qu'une nuit, dans un bal masqué, vous lui avez révélé le secret de son coeur pour le familiariser avec un monstre qu'il n'osait regarder en face. Veuillez lui expliquer aussi que, furieuse de ses obstinées résistances, je m'étais résolue à-m'enfuir avec le prince Natti, que vous êtes arrivé à Genève fort à propos pour me calmer, qu'un soir qu'il faisait du vent nous avons eu au bord d'un ruisseau un long entretien interrompu tardivement par Mlle Ferray, après que nous avions décidé que vous seriez mon ravisseur. Enfin expliquez-lui que l'envoi mystérieux de certain médaillon était un signe convenu entre nous et destiné à m'apprendre que vous aviez pris vos mesures, que le lendemain vous m'attendriez avec deux chevaux près d'un petit bois. Peut-être, mon cher Gordon, vous dira-t-il que votre amitié pour moi lui est suspecte. Alors répondez-lui hardiment qu'il n'y a point de Gordon, qu'on fait semblant quelquefois de partir pour la Barbade, et que vous êtes William Rovel, mon bon frère, à qui j'aurai une éternelle reconnaissance, puisque, grâce à vous, j'ai entendu tout à l'heure l'homme que j'aime déclarer qu'il m'aimait encore assez pour vouloir vous tuer.

--Excusez-moi, monsieur, dit à son tour le faux Gordon en se découvrant et s'avançant d'un pas vers Raymond, mon rôle m'a été soufflé, mon seul crime est de m'être appliqué à le bien dire. Que voulez-vous? Tantôt vous m'avez reproché d'avoir des idées baroques; il m'est venu celle de vouloir que ma soeur fût une honnête femme. Elle m'a déclaré que le seul moyen était de lui faire épouser l'homme qu'elle aimait. Quand c'eût été le taïcoun du Japon, j'aurais couru le chercher à Yeddo. Je suis ravi de n'être pas allé si loin et d'avoir trouvé, entre le troisième et le quatrième degré de longitude Est, un homme que j'estime beaucoup plus qu'un empereur."

Meg l'interrompit; lui montrant Raymond: "William, dit-elle, quelle sotte figure fait ce pauvre homme! C'est un mauvais joueur, il ne sait pas perdre.

--Et pourtant il joue à qui perd gagne," lui répondit son frère.

Elle tendit la main à son tuteur, il ne la prit pas. Il regardait la terre d'un oeil sombre. L'étrangeté du cas, la surprise, l'effarement, le dépit d'avoir été joué par deux enfants, la honte de sa défaite, les suprêmes angoisses d'un orgueil aux abois, je ne sais quoi encore l'avait à ce point pétrifié, qu'il était hors d'état de faire un mouvement et de prononcer un seul mot.

La colère s'empara de Meg; elle s'écria: "Soit, à merveille! M. Ferray Raymond est un grand homme, et les grands hommes se doivent à eux-mêmes de ne jamais se démentir. Je tiens pour nul l'aveu qui vous est échappé tout à l'heure; il y a eu des témoins, nous les prierons de se taire. Eh! bon Dieu, est-il donc prouvé que je vous aime? Nos deux orgueils ont joué une partie l'un contre l'autre, c'est le mien qui l'a gagnée, nous serons généreuse, je vous garderai le secret. Pensez-vous par hasard me réduire au désespoir? Je serai bien vite consolée. Quel avenir après tout m'auriez-vous fait en m'épousant? Peut-être me serais-je figuré que j'étais tenue de vous rendre heureux. Je ne veux plus m'occuper que de mon propre bonheur. Avant peu, j'épouserai quelque Boisgenêt, et je serai libre comme l'air, mon bon plaisir sera mon dieu, j'aurai dix mille fantaisies, des intrigues, des amants, je ferai du bruit dans le monde, je serai la fille de ma mère, et si quelqu'un s'avise d'y trouver à redire, je lui répondrai: "J'aimais un homme qui n'a pas voulu de moi, et je me suis vengée de la vie, qui m'avait refusé l'aumône que je lui demandais."

Parlant ainsi, elle avait le teint allumé, ses regards pétillaient, ses narines étaient gonflées, et, d'une baguette qu'elle venait d'arracher à un coudrier, elle fouettait l'air avec violence en regrettant qu'il n'eût pas un visage, et que ce visage ne fût pas celui de l'homme qu'elle aimait et qu'elle était sur le point de haïr. Puis, jetant sa baguette à terre: "Pour la dernière fois, monsieur, je vous aime, vous m'aimez, et je vous mets au défi de m'oublier; me voulez-vous? Si vous dites non ou que votre coeur hésite, vous ne me reverrez plus; mais je vous jure par mes cheveux blonds que vous entendrez parler de moi. Notre sort est dans vos mains, décidez!"

L'instant d'après, Raymond s'approchait d'elle et lui disait d'une voix étouffée: "Puisqu'il vous faut absolument une victime, miss Rovel, choisissez-moi; je suis prêt à tout souffrir pour vous et par vous. "

Il lui saisit la main, qu'elle ne lui tendait plus. Il y colla ses lèvres et il sentit que ce baiser était une signature, qu'il venait de souscrire à sa destinée, qu'il ne lui restait plus d'autre alternative que de subir ou d'adorer sa servitude. Elle recouvra aussitôt sa gaîté et lui dit en riant: "Permettez, monsieur, un soir vous m'avez embrassée mieux que cela." Il rougit jusqu'aux oreilles et ouvrait la bouche pour lui demander une explication quand William Rovel, les séparant, leur dit avec son inaltérable gravité: "Tout est fait, et rien n'est fait, car il s'agit non de s'aimer, mais de s'épouser, et M. Raymond Ferray ne peut épouser miss Rovel sans le consentement de lady Rovel, à qui sir John Rovel a donné une procuration en forme. Ce consentement, M. Ferray est trop fier pour le demander,--car vous avez, Meg, un amoureux bien étrange,--et au surplus, s'il le demandait, on ne manquerait pas de le lui refuser. Le point est d'obtenir, monsieur, que lady Rovel vous force à épouser sa fille, et le cas est embarrassant,

--J'en tombe d'accord, lui répondit Raymond, d'autant plus qu'elle viendra nous la réclamer avant peu." Et il lui raconta l'arrivée imprévue de lady Rovel à Genève, ce qui s'était passé entre elle et M. de Boisgenêt.

"Ce n'est pas là ce qui me fâche," repartit William.

Puis le prenant par le bras pour l'emmener à l'écart: "Je tiens de Meg, ajouta-t-il, qu'après avoir entonné vos louanges, ma mère vous a voué une effroyable aversion; peut-on en savoir la cause?"

Raymond fit quelques difficultés de lui donner cet éclaircissement; enfin, cédant à son insistance: "En deux mots, dit-il, lady Rovel m'a prié de la conduire à la Mecque, et j'ai refusé.

--Mauvaise affaire! s'écria William Rovel. Il est clair que, si vous allez en Arabie, vous n'épouserez pas Meg; il est clair aussi que, si vous n'y allez pas, on ne permettra jamais à Meg de vous épouser. J'avais raison d'affirmer que le cas est grave."

Dans ce moment, de grands coups furent frappés à la porte du jardin. William courut ouvrir, et l'hôtelier parut tenant à la main une dépêche, qu'un courrier à cheval venait d'apporter d'Evian. Elle était adressée à M. Raymond Ferray, qui était prié de la remettre le plus tôt possible à miss Rovel, ce qu'il s'empressa de faire. Elle contenait ce qui suit:

"Meg, votre étourderie est inqualifiable et justifie toutes mes inquiétudes. Je ne me trompe jamais, j'avais deviné que vous n'auriez pas de repos que vous ne fussiez gravement compromise. J'avais deviné aussi que votre tuteur est un pauvre hère, veuillez le lui répéter de ma part. M. Glover, que vous avez vu à Gersau, veut bien m'assister de ses conseils; il m'exhorte à user d'indulgence envers vous. Je partirai dans un quart d'heure avec ce digne missionnaire, qui sera désormais l'oracle de ma maison et dont j'entends que les décisions vous soient sacrées. Venez à notre rencontre avec M. Gordon; si cet olibrius est un garçon présentable, peut-être cette ridicule affaire pourra-t-elle s'arranger. M. Glover en décidera."

"Qui est le révérend M. Glover? demanda William Rovel; il me paraît être le nouveau saint du calendrier."

Meg put satisfaire sa curiosité; elle n'avait pas oublié la scène qui s'était passée à Gersau. Il parut fort édifié de son explication, et aussitôt il engagea Raymond à repartir pour l'Ermitage avec sa pupille: "Je prends tout sur moi, leur dit-il, mais j'entends agir seul."

Après quelques dits et contredits, Raymond lui donna son blanc-seing, et William Rovel, s'étant procuré un cheval de louage qui ne payait pas de mine, s'achemina sur Evian au grand trot. Il n'avait pas fait une demi-lieue quand il vit venir à lui une calèche découverte, laquelle contenait deux personnes. Quoique le jour baissât, il s'avisa de loin que l'une de ces personnes était lady Rovel, et l'autre tout le portrait d'un missionnaire wesleyen.

De son côté, lady Rovel avait reconnu son fils. Elle fit un geste d'étonnement, et ordonnant à son cocher d'arrêter, à demi couchée dans sa voiture, son fils à la portière, droit en selle comme un piquet, ils eurent ensemble en anglais l'entretien décisif que voici:

"C'est bien vous, William? ne vous avais-je pas défendu de vous représenter devant moi?

--Je croyais, chère madame, que les grandes routes appartenaient à tout le monde, même aux malheureux qui sont exilés de vos bonnes grâces, répondit-il de l'air le plus agréable.

--Ne faites pas de phrases, je les ai en horreur... Je vous croyais à la Barbade ou en Angleterre; quand on y est, on y reste.

--Ah! madame, on en revient quelquefois fort à propos.

--Est-ce à moi que vous ferez croire que vous ayez jamais rien fait ni rien dit à propos?

--Toute règle à ses exceptions, il y a dans ma vie des hasards heureux. Je me féliciterai toujours d'être arrivé d'Angleterre à point nommé pour rencontrer sur un grand chemin et appréhender au corps miss Meg Rovel, ma chère soeur, courant la campagne avec un jeune homme."

Lady Rovel se redressa brusquement: "Où est Meg? s'écria-t-elle.

--Du calme, milady, du calme! murmura M. Glover.

--J'en aurai beaucoup, monsieur, lui répondit-elle de sa voix la plus stridente. William, je vous présente M. Glover, missionnaire wesleyen qui a converti la soeur du roi Saloum. Monsieur Glover, je vous présente mon fils, qui est le plus impertinent jeune homme qu'aient jamais produit les trois royaumes. Où est Meg? répéta-t-elle sur une note encore plus acide.

--Excusez-la, madame, elle n'a pas osé affronter votre juste courroux, et m'a chargé de vous assurer de son repentir et de sa soumission.

--Je crois à l'une comme à l'autre. Et où est M. Gordon? William, allez à l'instant me chercher M. Gordon.

--Pour le coup, ce serait difficile; les Gordon sont inapprochables et insaisissables. Celui-ci a disparu dans les airs.

--Quelle est cette mauvaise plaisanterie? Est-que par hasard vous l'auriez tué, William?" Et se tournant vers le missionnaire, lady Rovel ajouta: "Ce serait une faute, un non-sens, n'est-il pas vrai, monsieur Glover?

--Oh! milady, répliqua-t-il gravement, ce serait beaucoup plus qu'un non-sens, l'Evangile nous défend...

--Vous entendez, William, reprit-elle, M. Glover pense comme moi que vous avez commis une sottise en tuant M. Gordon; mais vous êtes coutumier du fait.

--Rassurez-vous, chère madame, M. Gordon est encore en vie. Il a du bon, ce jeune homme; son caractère me revient assez, et je ne suis point tenté d'en découdre avec lui. Au surplus, il ne s'agit dans tout cela que d'une escapade d'écoliers. Ce marjolet a fait dans le temps un séjour à la chartreuse d'Ema; il a rencontré Meg quelquefois, ils se sont coiffés l'un de l'autre et ils avaient formé le judicieux projet d'émigrer ensemble à la Nouvelle-Zélande. Soyez convaincue qu'il n'y a pas dans cette affaire de quoi fouetter un chat, et qu'ils sont tous deux innocents comme des colombes.

--Raison de plus, William, pour aller chercher en hâte M. Gordon. J'ai résolu de le marier à Meg; c'est l'avis de M. Glover, et je désire que vous teniez ses conseils pour des arrêts.

--Votre confiance, milady, est trop flatteuse pour moi, répondit M. Glover; mais vous avez mal pris ma pensée. J'ai dit seulement que, si après un mûr examen...

--Considérez-vous ici comme un arbitre souverain, lui dit-elle; j'entends que vous décidiez sans appel... Eh bien! vous n'êtes pas encore parti, William! Je ne quitterai pas la place que vous ne m'ayez amené M. Gordon.

--Permettez-moi de vous faire observer, lui repartit son fils, que M. Gordon court à peu près aussi vite que moi, qu'il a des jambes juste aussi longues que les miennes. Et puis cet enleveur de petites filles ne serait pas un mari sérieux; il est aussi malavisé, aussi écervelé, aussi impertinent que votre serviteur. Bref, nous nous ressemblons, lui et moi, comme deux gouttes d'eau.

--Vous voulez dire comme deux loges de Bedlam. En ce cas, il ne sera jamais mon gendre. C'est bien votre avis, monsieur Glover?

--Oserai-je vous représenter, milady, lui répondit le missionnaire, que la promptitude de vos décisions brouille un peu mes idées? Il me paraît que dans une affaire de cette gravité on ne saurait trop réfléchir, et qu'avant de prendre un parti...

--Vous ne bougez non plus qu'une souche, William, interrompit lady Rovel. Votre flegme m'exaspère. Puisque je daigne vous consulter, avez-vous une idée? Veuillez m'en faire part, si toutefois vous êtes capable d'en avoir une qui puisse faire figure en bonne compagnie.

--Mon idée, madame, est qu'après un pareil esclandre il faut à tout prix marier Meg.

--Voilà effectivement la première fois que je vous entends dire quelque chose de raisonnable.

--J'ajoute qu'il faut la marier au plus tôt, avant qu'elle ait eu le temps d'en faire un second.

--A la bonne heure, au plus tôt, d'autant que je partirai prochainement pour un long voyage, et qu'à la lettre je ne saurai que faire de votre soeur, si je ne la marie pas. Avez-vous quelqu'un à me recommander?