Chapter 18
Il n'était plus qu'à dix minutes de l'Ermitage quand il vit accourir à lui un exprès qu'on venait de détacher à sa recherche. Il tenait deux lettres à la main; Raymond s'en saisit, il lui prit une sueur froide en lisant la première. Elle était de sa soeur, et l'écriture en était tremblée. Mlle Ferray lui mandait dans un style un peu décousu que miss Rovel ne s'était pas encore retrouvée, qu'on avait lieu de croire qu'elle avait exécuté son évasion dans les premières heures de la nuit, qu'elle était probablement sortie par l'une des fenêtres du salon, qu'elle avait pris son chemin à travers le verger. On venait de découvrir dans le bois une voilette accrochée à des broussailles et sur le ruisseau une planche qui avait dû servir de pont à la fugitive. Un fermier du voisinage affirmait que, revenant de la ville entre onze heures et minuit, il avait aperçu un jeune homme et deux chevaux embusqués près d'un bouquet d'arbres. Après avoir communiqué à son frère ces fâcheuses nouvelles, Mlle Ferray l'exhortait à ne point trop s'alarmer. "Nous faisons un mauvais rêve, lui écrivait-elle, mais on n'est jamais resté au milieu d'un rêve." Elle avait rouvert sa lettre pour ajouter en apostille qu'un commissionnaire venait d'apporter un pli, qu'elle s'était permis de l'ouvrir et se hâtait de le lui envoyer, qu'il y trouverait le mot de l'énigme, et qu'elle le conjurait de ne prendre aucune résolution avant d'en avoir conféré avec elle.
Le billet renfermé dans ce pli était ainsi conçu: "Monsieur, les apparences sont contre moi; mais après ce qui s'était passé entre nous, ce que j'ai fait, j'avais le droit de le faire. Ma conscience est tranquille, car mes intentions sont irréprochables. Aussi ne puis-je prendre mon parti d'avoir l'air de fuir devant vous. Je suis à Thonon; je m'y arrêterai vingt-quatre heures, et s'il vous plaisait de venir m'y rejoindre, je m'empresserais de vous donner toutes les explications que vous pouvez désirer. Votre obéissant serviteur,
"Gordon. "
Cette lettre et cette signature firent sur Raymond l'effet que produit le rouge sur le taureau. Il demeura stupide d'étonnement et de fureur, cloué sur place, un brouillard sur les yeux, se demandant où il était, de quoi il s'agissait, ce qu'il faisait au milieu d'une grande route, pourquoi il tenait un papier à la main. Il retrouva enfin le fil de ses idées; il lui parut prouvé qu'il était Raymond Ferray, que sa pupille s'était enfuie et qu'il perdait un temps précieux, attendu qu'il avait une affaire pressante à régler, qui était de rejoindre à Thonon M. Gordon et de lui expliquer poliment qu'il désirait se couper la gorge avec lui. Il s'aperçut aussi qu'il y avait à deux pas de là une voiture immobile, laquelle était attelée de deux chevaux, et un cocher qui l'observait attentivement, ne sachant à qui il en avait. L'interpellant d'un ton brusque, il lui fit prendre l'engagement de ne point ménager ses bêtes et de le conduire en trois heures à Thonon. Il ordonna ensuite à l'exprès de retourner auprès de sa soeur, de l'avertir qu'il ne rentrerait à l'Ermitage que dans la soirée. Cela dit, il venait de remonter dans son fiacre; le cocher brandissait déjà son fouet, quand une autre voiture arriva de Genève, brûlant le pavé. Elle s'arrêta subitement, et Raymond se trouva en présence de lady Rovel et du marquis de Boisgenêt.
Leur brouille n'avait pas duré. Après s'être retiré fièrement dans sa tente, M. de Boisgenêt avait regretté son coup de tête. Ses ressentiments s'étant apaisés, l'appétit lui était revenu. Il était aussi alléché de Meg que pouvait l'être Mirette du plus croquant des massepains; il pensait à elle comme à une friandise délicieuse, et son amour-propre piqué au vif avait juré qu'il s'en passerait la fantaisie. Aussi bien estimait-il que miss Rovel était non-seulement un morceau de roi, mais une superbe affaire. Il croyait lire dans les étoiles que les destins avaient voué lady Rovel à une fin prématurée, qu'ils ne lui donneraient pas le temps d'écorner sa fortune, qu'elle serait ravie à la tendresse de son gendre par une catastrophe prochaine, soit qu'elle se laissât choir au fond de quelque glacier ou qu'elle succombât à l'un de ces innombrables accidents qui accompagnent la recherche de l'homme idéal. Bref, M. de Boisgenêt avait fait ses soumissions et multiplié les démarches pour rentrer en grâce. Il était persévérant; après bien des pas perdus, il réussit à prendre lady Rovel dans sa bonne lune et obtint miséricorde. Quand il y va de leur intérêt, les sots deviennent lucides. Lady Rovel lui ayant confié ce qu'elle avait tu à tout le monde, à savoir que Meg était retournée chez son tuteur, le marquis mit son étude à lui persuader, par d'habiles et incessantes insinuations, que M. Ferray était secrètement amoureux de sa pupille, qu'elle-même en tenait pour son tuteur, et que la renvoyer à l'Ermitage c'était proprement la jeter dans la gueule du loup. A force d'entendre le holement de cette chouette, lady Rovel avait pris l'alarme. Elle avait toujours La Mecque sur le coeur; ne pouvant supporter l'idée qu'on se fût permis de la jouer, elle était partie sur-le-champ pour Genève, et elle se rendait à l'Ermitage dans le dessein de réclamer sa fille et de la ramener dans les vingt-quatre heures à Florence.
Elle n'eut pas plus tôt aperçu Raymond qu'ayant mis pied à terre, elle courut à lui, la foudre dans les yeux, et le tirant à l'écart, après qu'elle eut fait signe à M. de Boisgenêt de venir les rejoindre: "Monsieur, s'écria-t-elle, vous m'avez indignement trompée.
--Comment cela, madame?
--Vous m'aviez juré que ma fille vous était parfaitement indifférente.
--C'est l'exacte vérité, aujourd'hui encore plus qu'hier.
--A d'autres, je vous prie; vous êtes amoureux d'elle, c'est M. de Boisgenêt qui le dit.
--M. de Boisgenêt est le plus pénétrant des devins. J'aime votre fille autant que je l'estime.
--Et vous êtes parvenu à vous faire aimer de cette éventée; c'est encore M. de Boisgenêt qui l'affirme.
--Cette éventée, répondit-il, en tient si fort pour moi, qu'elle a pris cette nuit la clé des champs."
Lady Rovel fit deux pas en arrière. "Que me chantez-vous là? s'écria-t-elle.
--Je suis désolé, madame, que ma chanson ne vous revienne pas; mais j'ai l'honneur de vous répéter que je partais à la poursuite de votre fille, qui s'est fait enlever cette nuit par un aventurier.
--Comment se nomme cet insecte?
--Cet insecte, madame, c'est un M. Gordon qui n'a pas le bonheur d'être connu de vous, et je ne perdrai pas mon temps à vous faire son portrait.
--Et vous ne l'avez pas encore fait arrêter! lui dit-elle d'un ton méprisant.
--Le mal est que j'ignorais, il y a deux minutes encore, où M. Gordon avait jugé à propos de diriger ses pas.
--Il y a deux minutes que vous le savez, et vous ne me l'avez pas encore dit!
--Si vous daigniez me laisser parler, madame, je vous apprendrais que votre fille est à Thonon.
--Et pousserez-vous l'obligeance jusqu'à m'expliquer où est Thonon?
--Sur le bord du lac Léman, à quelque trente kilomètres de Genève."
Après un court silence, elle reprit: "Vous êtes le premier coupable, monsieur. Quand on a la manie, la rage de se faire tuteur, on tâche d'acquérir les qualités de l'emploi, et quand on demande à prendre une jeune fille sous sa garde, on se donne la peine de la garder.
--C'est un honneur, madame, que je ne me souviens pas d'avoir recherché; dans ma simplicité, je croyais l'avoir subi à mon corps défendant.
--N'est-ce pas vous qui m'avez empêchée de marier Meg à M. de Boisgenêt? Si ce mariage s'était fait, je n'aurais plus à m'occuper d'elle, et ce serait au marquis de courir après... comment l'appelez-vous? après M. Gordon."
Le marquis fit une modeste inclination de tête pour témoigner combien ce regret le touchait.
"Ah! sur ce point, reprit Raymond, je dis humblement mon peccavi, madame. Je reconnais que j'ai eu le plus grand tort de m'opposer à un mariage si bien assorti; dès que vous serez rentrée en possession de votre fille, je vous supplierai de la donner bien vite à M. de Boisgenêt, et j'applaudirai des deux mains à cet heureux dénoûment."
Ce petit colloque avait répandu un seau d'eau froide sur la passion de M. de Boisgenêt. Sa prudence entra en pourparlers avec son amoureux penchant, lui déclara qu'il lui avait déjà coûté bien cher, qu'il n'était pas dans ses moyens de lui faire de plus grands sacrifices, qu'elle entendait arrêter les frais. Apostrophant Raymond du ton le plus aigre: "Monsieur, lui dit-il, vous êtes fort obligeant; mais, s'il me plaît de me marier, je me marierai quand et comme il me plaira.
--Et puisque c'est Meg qui vous plaît, reprit soudain lady Rovel, c'est Meg qu'il vous plaira d'épouser.
--Permettez, madame, répondit-il; à nouveaux faits, nouveaux conseils, et certains événements donnent à penser à un homme de sens.
--Qui vous défend d'y penser? Je vous prie seulement de vous souvenir que vous avez recherché, sollicité, mendié la main de ma fille.
--Eh! madame, je n'avais pas prévu M. Gordon, et je vous confesse que ce M. Gordon me refroidit un peu.
--Il produit sur moi l'effet directement contraire, répliqua-t-elle, il ravive mon désir de marier Meg; vous me l'avez demandée, je vous l'accorde.
--C'est trop de bonté; mais plus je réfléchis...
--Vos réflexions sont parfaitement impertinentes, interrompit-elle, et vous criez comme un aigle pour bien peu de chose. De quoi s'agit-il après tout? D'une escapade; malgré les apparences, Meg est une ingénue.
--Merci de ma vie! s'écria-t-il, une ingénuité qui va passer la nuit à Thonon avec un monsieur me paraît la plus dégourdie du monde, et voilà une marquise de Boisgenêt qui en a dans l'aile.
--Marquis, vous l'épouserez, cria-t-elle du haut de sa tête, vous en serez quitte pour prendre vos précautions et défendre votre porte à tous les Gordons à venir.
--Dieu les bénisse! madame, mais le premier en date de tous les Cordons, celui qui est à Thonon, il n'est pas à venir, que je sache; il est d'une effrayante réalité; je ne peux empêcher ce Gordon-là d'être arrivé, et c'est un Gordon que je ne me soucie pas de prendre à mon compte. Serviteur! je n'épouserai point."
Lady Rovel se retourna vers Raymond: "Monsieur, lui dit-elle, vous êtes le mauvais génie de ma maison, et je mets sur votre conscience le refus de M. de Boisgenêt. Si vous êtes un homme de coeur, vous vous battrez avec lui pour le contraindre d'épouser Meg.
--Je n'en ferai rien, répondit Raymond. Je consens à courir après votre fille; si je parviens à vous la rendre, M. de Boisgenêt l'épousera ou ne l'épousera pas. La seule chose certaine est que dès demain ma mémoire sera nette de son souvenir, et malavisé qui se permettrait de prononcer son nom devant moi."
Là-dessus il courut à sa voiture, y remonta lestement, donna l'ordre à son cocher de fouetter à tour de bras ses chevaux, et, mettant cap au vent sur M. Gordon, il partit sans s'inquiéter si lady Rovel le suivait.
La route qui conduit de Genève à Thonon traverse un beau pays; elle a vue d'un côté sur les Alpes, de l'autre sur le plus admirable des lacs. On croira sans peine que Raymond ne vit ce jour-là ni le lac ni les Alpes. Cependant il ne s'ennuya point en chemin, il avait de quoi s'occuper. Tantôt il vouait une fois de plus une haine implacable à toutes les femmes, à leurs déloyautés, à leurs perfidies, à leurs artifices empoisonnés; il maudissait ces roseaux qui percent et déchirent la main assez folle pour s'y appuyer. Tantôt il se félicitait d'être à jamais guéri; il pouvait évoquer impunément l'image de Meg, se souvenir sans péril de sa beauté; il s'était retrempé dans le mépris, autre Styx dont les eaux noires et fangeuses, mais salutaires, rendent invulnérable le coeur qui s'y baigne. A la vérité, il lui arrivait par intervalles de se dire que, si un soir, dans une bibliothèque, il eût cédé à l'entraînement de sa passion, peut-être une âme de dix-huit ans se fût donnée à lui pour toujours et sans réserve. Il repoussait bien vite cette vision avec horreur; il se répétait cent et cent fois que miss Rovel n'était que duplicité et mensonge, pour un peu il se serait mis à la portière et aurait crié aux passants: "Honnêtes gens, gardez-vous de l'aimer, elle ferait de votre vie un enfer!" Il souhaitait qu'elle adorât son ravisseur afin de la mettre au désespoir en le tuant, car il avait décidé qu'il le tuerait, qu'il ne pourrait respirer à l'aise qu'après s'être vengé, que, si grand que paraisse le monde, il était trop étroit pour contenir un Gordon et Raymond Ferray. A ce propos, il se rappelait avec complaisance qu'un jour, en Arabie, accosté par des Bédouins dont les intentions étaient douteuses, et désirant les tenir en respect, il avait déchargé sur un caillou, à quarante pas de distance, deux coups de son revolver et qu'il avait mis deux balles dans le blanc.
Quand on a dans la tête un si grand roulis de pensées, on peut aller de Genève à Thonon sans s'ennuyer un instant, et, quelle que fût son impatience d'arriver, Raymond ne songea point à se plaindre de la longueur du chemin.
XII
Après le départ de Raymond, lady Rovel sans désemparer avait livré un nouvel assaut à M. de Boisgenêt. Reprenant sa démonstration, elle lui prouva par les raisons les plus concluantes que le premier de ses devoirs était de la décharger pour toujours du pénible soin de garder sa fille, qu'il avait été mis au monde tout exprès pour cela, qu'un homme d'honneur tient à remplir sa destinée, qu'un homme sérieux ne se ravise pas, et qu'un homme d'esprit voit les choses de haut, méprise les détails et la bagatelle d'un enlèvement, que partant il épouserait Meg aussitôt que son sot tuteur l'aurait reprise à M. Gordon, qu'elle entendait que cette affaire fût réglée avant le coucher du soleil, et qu'à cet effet il aurait l'honneur de l'accompagner dans l'instant même à Thonon. Le marquis se défendit du bec et des ongles; elle se mit en colère, il s'emporta, et, renonçant à ménager ses termes, il repartit que la marchandise était trop avariée pour trouver marchand, qu'il en abandonnait sa part, que certains dévoûments dépassaient son courage, et qu'il n'admettait pas qu'on le prît pour un Dandin. Elle rompit à jamais avec lui, et ordonna à son cocher de la conduire à Thonon. Celui-ci, craignant que son cheval un peu poussif ne pût fournir une si longue carrière, lui représenta qu'elle ferait plus agréablement sa route par eau. Plantant là le marquis, elle se fit ramener à Genève, où elle avisa en arrivant sur le quai un bateau à vapeur qui chauffait; elle s'y embarqua.
Quand le bateau fut sorti du port, lady Rovel, debout à l'arrière, la main posée sur le bordage, le front penché vers l'eau, s'abandonna au courant de ses tristes pensées, et laissa son esprit s'en aller à la dérive. Le chagrin que lui causait l'équipée de sa fille fit bientôt place à un mélancolique retour sur elle-même. Elle se remémora son passé, les longues erreurs de son odyssée au travers du monde, elle fit le dénombrement de ses illusions, vit défiler devant elle le visage de tous les hommes qui l'avaient abusée par une ressemblance de famille avec ses songes. De tant de vaines expériences, que lui restait-il? Un vide insupportable et le mépris de ce qu'elle avait aimé. Si le passé l'écoeurait, l'avenir lui donnait le frisson. Elle avait perdu jusqu'au pouvoir de se tromper; une voix funèbre lui criait: Ne cherche plus rien, car il n'y a rien.
Elle regarda des oiseaux blancs qui rasaient la surface de l'eau, où ils pourchassaient quelque invisible proie; tour à tour ils remontaient brusquement dans l'air, ou plongeaient derechef et glissaient entre deux lames, renouvelant sans se lasser leurs poursuites et leurs ébats. Elle contempla aussi le déferler monotone des vagues, brisant sur le rivage, et, après s'être retirées avec un bruit creux, rapportant leurs volutes blanchissantes à la grève éternellement amusée de leur murmure et de leur écume. Elle comparait tristement les infatigables persévérances de l'oublieuse nature, qui se répète à jamais sans ennui, et la sombre destinée d'une âme humaine, quand, parvenue à l'âge où l'on se détrompe de la vie, elle ressent à la fois l'impuissance de rien entreprendre et une mystérieuse horreur d'avoir fini. Elle se prenait alors en pitié, accusait le sort jaloux qui lui refusait le bonheur toujours recommençant des vagues et des mouettes. Ayant relevé la tête, elle jeta un coup d'oeil de mépris sur les Alpes, sur leurs pitons, sur leurs coupoles d'argent. Elle décida que le Mont-Blanc n'était qu'une taupinière, que le monde est une méchante boîte où l'on étouffe, et que le ciel en est le couvercle.
Comme elle venait de se retourner et qu'elle laissait ses regards errer dans le vide, elle vit s'avancer sur le pont un homme encore jeune qu'il lui souvint d'avoir rencontré quelque part, figure pâle, expressive, éclairée par de grands yeux bruns d'une beauté mystique, lesquels, à force de voyager dans le ciel, avaient pris la terre en dédain. Ayant feuilleté les poudreux registres de sa mémoire, lady Rovel y retrouva le nom du missionnaire wesleyen qui l'été précédent l'avait haranguée sur les bords du lac de Lucerne, et qu'elle avait interloqué par un sourire. Il était là, devant elle. A sa vue, elle sentit quelque chose remuer dans son coeur. Certaines rencontres laissent en nous des traces plus profondes que nous ne pensons; notre âme à son insu en conserve le souvenir, il y germe, il y grandit. Où il n'était tombé qu'un gland, on s'étonne de trouver un chêne, le gland s'était enfoncé silencieusement dans la terre, et ce qui en est sorti suffit pour donner de l'ombre à toute une vie.
Ce missionnaire wesleyen, qui s'appelait M. Glover, avait passé plusieurs années en Sénégambie; il y avait évangélisé les Mandingues et converti secrètement la soeur du roi de Saloum. Sa santé s'était détruite par l'excès des fatigues et l'influence d'un climat funeste; il était venu la refaire en Europe et se proposait de repartir avant peu pour l'Afrique. Il n'eut pas besoin de considérer deux fois lady Rovel pour la reconnaître. Sa première mésaventure lui prêchant la prudence, il ne l'aborda point. Quel ne fut pas son étonnement de la voir venir à lui! Elle lui fit signe de la suivre et l'emmena dans la cabine, où ils furent longtemps tête à tête.
Là, sans préambule, elle répandit son âme dans celle du missionnaire. Elle lui dit ses chagrins, ses déconvenues, ses dégoûts, ses pensées dévorantes, la profonde misère de son coeur, monarque changé en mendiant et dont la pourpre n'était plus qu'un haillon. Le vaillant chasseur de consciences, toujours à l'affût et ardent à la proie, tressaillit d'une sainte allégresse; il loua le ciel de ce que le noble gibier qu'il avait manqué une fois venait se présenter de nouveau à portée de son fusil. Ce n'est pas que M. Glover, à l'exemple d'un janséniste célèbre, attachât un prix particulier à la conquête des âmes logées dans de beaux corps; mais la gloire de convertir une pécheresse qui avait rempli l'Europe du fracas de ses aventures était propre à tenter son zèle et son ambition.
Il avait l'éloquence que donne la parfaite sincérité; dans cette conjoncture, il se surpassa lui-même. Après avoir représenté à sa pénitence la vanité du monde, le néant de ses grandeurs et de ses plaisirs, il lui insinua que l'ennui dont elle était consumée était un avertissement du ciel, qui réclamait son coeur et seul pouvait le remplir; il lui exposa le mystère de la grâce, les détours qu'elle fait pour s'emparer des âmes perdues, ses artifices, ses ruses, ses violences, ses inépuisables attentions, la paix et les délices qu'elle réserve à ses élus. Lady Rovel fut saisie, troublée par les tableaux qu'il lui faisait, par les abondances de sa parole et de son coeur. Il sentit qu'elle était à demi vaincue, que l'aiguillon divin avait pénétré dans le vif; il redoubla d'efforts pour enfoncer le trait. Il avait trop de candeur pour démêler exactement ce qui se passait en elle. Si elle subissait les atteintes de son éloquence, elle ne laissait pas d'être touchée aussi de sa jeunesse, de l'éclat humide et velouté de ses yeux, de la beauté particulière qu'imprimait à ce pâle visage une dévotion un peu romanesque.
Quelques passagers étant survenus, la conversation changea de thème. M. Glover répondit avec obligeance aux nombreuses questions que lui adressa lady Rovel touchant sa vie et ses lointains voyages. Il lui raconta la Sénégambie, ses fatigues, ses campagnes, cette princesse mandingue qu'il se flattait d'avoir gagnée à l'Evangile, son impatience de retourner en Afrique pour y consommer son oeuvre. A ces récits, l'imagination de lady Rovel s'enflamma. Des forêts de baobabs, l'arbre à beurre, d'immenses savanes où errent des troupeaux d'éléphants et de sangliers, des sérails noirs, des nègres dansant au son du tambourin, des moeurs étranges, des hasards, tout cela s'entremêlait dans son esprit avec les mystères de la grâce, la paix des élus et les félicités d'une conscience régénérée. Il lui parut que toutes ces idées assez disparates s'accordaient fort bien ensemble, que la Sénégambie est l'endroit du monde qui ressemble le plus au paradis, et un éclair d'espérance brilla devant ses yeux. S'étant informée quel homme était le roi de Saloum et s'il avait quelque velléité de devenir chrétien, M. Glover lui répondit que ce despote rébarbatif ferait incontinent décapiter ses quatre cent mille sujets, s'il pouvait les soupçonner de fausser compagnie à leurs fétiches ou à Mahomet. Le portrait qu'il lui fit du personnage acheva de griser lady Rovel. Ce coupe-tête africain lui apparut entouré d'un nimbe et de tout le prestige d'une imposante majesté. Elle décida que l'honneur de le convertir lui était réservé, qu'elle venait de déchiffrer enfin l'indéchiffrable secret de sa destinée, que sa beauté accomplirait ce miracle, que Dieu le voulait, que jamais prédestination n'avait été plus manifeste. Son avenir s'éclaira subitement de la plus vive lumière, et, comme Archimède sortant du bain, elle s'écria dans la plénitude de son coeur: J'ai trouvé! Dès ce moment, elle conçut la ferme résolution d'accompagner M. Glover en Sénégambie; c'était une bien autre aventure que ce ridicule voyage à La Mecque dont elle s'était sottement engouée. Elle n'osa pourtant s'en ouvrir sur-le-champ au missionnaire; elle se contenta de le remercier de tout le bien qu'il lui avait fait, lui déclara qu'elle lui confiait le soin de son âme, qu'elle entendait ne plus le quitter jusqu'à son départ. Il l'assura qu'il serait plus fier et plus satisfait d'avoir donné à Dieu lady Rovel qu'une princesse mandingue, et assurément il ne mentait pas.
Les heures s'étaient écoulées si vite dans ces émouvants entretiens que le bateau fit escale devant Thonon sans que lady Rovel s'en aperçût. Elle ne sortit de sa préoccupation qu'en arrivant près d'Evian, où descendait M. Glover, qui se proposait d'y continuer une cure d'eau. Elle se ressouvint que sa fille avait été enlevée par M. Gordon. Tout en débarquant, elle raconta ses disgrâces maternelles à son nouveau directeur, et le pria de vouloir bien l'assister de sa prudence, s'engageant à respecter ses conseils comme des oracles. Il prit une part très-vive à son chagrin, dont il lui parla en homme de sens et de coeur, et, s'étant mis à sa disposition, ils convinrent de louer une voiture et de repartir pour Thonon le plus tôt possible.