Miracles avec une introduction de Jacques Rivière

Part 8

Chapter 83,988 wordsPublic domain

Avancez-vous entre les saules, dans le sable pailleté d'argent, sans bruit, comme un pêcheur, en retenant votre haleine: n'effrayez pas les âmes!

TROIS PROSES

I

GRANDES MANOEUVRES.--LA CHAMBRE D'AMIS DU TAILLEUR.

Petite chambre très lente, avec tes rideaux blancs, ta porte sur le balcon. Tu voguais le long des journées désertes, dans les immenses paysages noirs et bleus, parmi les averses et les ciels. Tu heurtais parfois, au cours d'une terne matinée, les marches d'un moulin à vent abandonné, sur une colline comme celle d'où tu étais partie. Alors la vieille musique de ses ailes faisait passer dans tes rideaux un frémissement, le regret des jeudis matins morts, où les enfants ne sont pas venus, comme aux images de tes murs, avec de longs discours anxieux et leurs joues chaudes l'une à l'autre appuyées, guetter l'amour à ton balcon.

Parfois aussi, vers deux heures, tu rencontrais le soleil, comme un marchand qui depuis le matin passa tous les villages et toutes les demeures. L'un vers l'autre vous aviez marché longtemps. Lui te disait: «Ce n'est rien! Dans la vallée qui s'en va tout au bout des plus lointaines journées, là-bas, ce ne sont pas encore les villes étranges. Ce n'est pas encore le pays des vaines arrivées parmi les beaux visages perdus. Il n'y a que des pins et des bruyères. Et cet éclair, sur la dernière ligne de la terre qui monte vers moi comme d'une vitre, ah! ce n'est que...» Et le soleil, après s'être un instant reposé sur le barreau de bois, laissait, une fois de plus, entre les ombres de tes murs, l'ombre morne d'un jour.

Mais, un soir, voyageur que tu n'attendais plus, je suis monté vers toi.

Du fond des nuits d'été, je t'apportais tous les désirs des autres maisons, là-bas, maisons où meurent les grandes vacances, où les enfants pleurent d'ennui à regarder la lueur éclatante de la nuit sur la vitre, maisons où nous t'imaginions si belle, et mouvante dans l'ombre, et toute peuplée de personnages, chambre inconnue! chambre d'amis où nous ne fûmes pas invités!

Hélas, il était déjà trop tard, ce soir-là. J'ai cargué tes rideaux de toile, et tu ne m'as donné qu'à dormir. Au matin, je t'ai trouvée vide, et tu t'étais échouée contre l'hiver. Le froid posait sur mon visage découvert et sur ma fièvre sa bonne main douloureuse. Un pavillon de neige était étendu le long du balcon. Et tant de silence s'était fait en toi, après le long voyage manqué, qu'on croyait entendre déjà le bruit mat des premières allées et venues, dans la rue, le matin de Noël.

II

GRANDES MANOEUVRES.--MARCHE AVANT LE JOUR.

Chacun de mes pas râcle la terre. Il est minuit, et je traîne une troupe d'hommes derrière moi. La route s'enfonce entre des arbres, là où la nuit même ne nous éclaire plus.

C'était hier le dernier jour d'été; et Bertie, le paysan qui marche à mon côté, me dit: «Ça va être l'époque des fêtes, à présent, chez moi. On revient la nuit!»--Bertie, puisque c'est déjà fini, l'été, puisqu'il n'y faut plus penser, déjà, je voudrais connaître vos fêtes d'hiver, et la fièvre des retours par vos grands chemins noirs. Du côté où souffle le vent, les poteaux de télégraphe ont une raie de neige. Deux amants perdus se parlent à voix basse, le long de la haie. Fête des coeurs!... Halte sans fin dans la nuit! Et voici qu'est éclose leur maison toute pleine de grandes lueurs, qui font croire à des feux ou à l'aurore. Ce n'est pourtant qu'une cabane de cantonniers: le vent, depuis longtemps, y a fait son passage, et l'on entend claquer la neige et la pluie qui tombent en flaques. Mais les deux amants glacés pensent sans rien dire: «Le bonheur entrera dans la maison violette avec le petit jour. La porte lui sera familière comme au facteur que les époux guettent chaque matin sur la route. Car c'est ici, par cette nuit de décembre où nous sommes fous, que nous avons établi notre maison, notre royaume précaire et merveilleux. Les branches que nous avons rapportées de la fête et suspendues auprès de la croisée, frémissent au matin. Bientôt nous allumerons le feu de la journée. La fête pour nous ne finira pas!»

* * * * *

Mais moi je continue à cheminer au fond du trou, menant mon troupeau d'hommes aveugles. Aux bords de l'horizon, la lueur de toutes les étoiles qui sont de l'autre côté nous fait, depuis deux heures, croire à la fin de la nuit. Je pense marcher dans l'eau, tant il me faut lutter pour avancer. A chaque pas, je bute du genou contre l'obscurité. Si je veux savoir ce que j'ai devant moi, j'étends la main. Je ne vois pas mes pieds, j'entends leur bruit pénible et lent, que double le battement de mon coeur. Tout est malaisé! La pensée même est empêtrée dans ce paysage invisible. Seule, une vanité me reste, comme une petite flamme misérable: «De tous les hommes qui geignent ici, me dis-je, je suis le seul à connaître notre mal, qui est l'attente du jour.» Alors s'élève, comme un reproche, la voix de mon frère qui marchait près de moi dans la nuit. J'entends, comme un bâillement, comme s'il demandait grâce, Bertie le paysan m'appeler et dire: «Ho! qu'il me tarde qu'il fasse jour!»

III

L'AMOUR CHERCHE LES LIEUX ABANDONNÉS

L'amour par les longues soirées pluvieuses, cherche les lieux abandonnés.

Nous avons suivi ce chemin d'herbe qui s'en allait je ne sais où dans le dimanche de septembre. Il nous a conduits sur la hauteur où s'amassait la pluie comme une blanche forêt perdue. C'est là, dans une vigne terreuse et noircie, que me précédait mon amour. Je regardais avec compassion sous la soie mouillée ses épaules transparues, et sa main en arrière, selon le geste de son écharpe fauve et trempée, disant: «encore plus loin! Plus perdus encore!»

Nous avons trouvé ce bosquet désert avec de grands arceaux de fer tombés, vestiges d'une tonnelle. On découvrait une ville au loin qui fumait de pluie dans la vallée. Visages humains, qui regardiez derrière les fenêtres, que les heures étaient lentes à passer devant vous dans les rues, et monotone à vos oreilles la sonnerie régulière de l'eau dans le chenal--auprès de la soirée errante dans les avenues de notre réduit de feuillage! Nous nous sommes jeté de la pluie à la figure et nous nous sommes grisés à son goût profond. Nous sommes montés dans les branches, jusqu'à mouiller nos têtes dans le grand lac du ciel agité par le vent. La plus haute branche, où nous étions assis, a craqué, et nous sommes tombés tous deux avec une cascade de feuilles et de rire, comme au printemps deux oiseaux empêtrés d'amour. Et parfois vous aviez ce geste sauvage, amour, d'écarter, avec les cheveux, de vos yeux, les branches de la tonnelle, pour que le jour prolongeât dans notre domaine les chevauchées sur les chemins indéfinis, les rencontres coupables, les attentes à la grille, et les fêtes mystérieuses que vous donnent la pluie, le vent et les espaces perdus.

Mais pour le soir qui va venir, amour, nous cherchons une maison.

Dans la vigne, nous avons longtemps secoué la porte du refuge, en nous serrant sur le seuil pour nous tenir à l'abri, ainsi que deux perdrix mouillées. Nous entendions à nos coups répondre sourdement la voix de l'obscurité enfermée. Derrière la porte il y avait, pour nous, de la paille où nous enfouir dans la poussière lourde et l'ombre de juillet moissonné; des fruits traînant sur des claies avec l'odeur de grands jardins pourris où sombrent pour la dernière fois les amants attardés; dans un coin des sarments noircis, avec de vieilles choses, amour, qu'en vain vous auriez voulu reconnaître; et, vers le soir, dans la cheminée délabrée, nous aurions fait prendre un grand feu de bois mort, dont la chaleur obscure aurait, le reste de la nuit, réchauffé vos pieds nus dans ses mains.

«Quelqu'un» avait la clef de ce refuge, et nous avons continué d'errer. Aucun domaine terrestre, amour, ne vous a paru suffisamment déserté! Ni, dans la forêt, le rendez-vous de chasse comme une borne muette au carrefour de huit chemins égarés; ni même, au tournant le plus lointain de la route, cette chapelle rouillée sous les branchages funèbres...

Mais le lieu même de notre amour, ce fut, par la nuit d'automne où nous dûmes nous déprendre, cette cour abandonnée sous la pluie, dont elle m'ouvrit secrètement la porte. Sur le seuil où elle m'appela tout bas, je ne pus distinguer la forme de son corps; et des jardins épais où nous entrâmes à tâtons, je ne connaîtrai jamais le visage réel. «Touchez, disait-elle, en appuyant sur mes yeux sa chevelure, comme mes cheveux sont mouillés!» Autour de nous ruisselaient immensément les profondes forêts nocturnes. Et je baisais sur cette face invisible que jamais plus je ne devais revoir la saveur même de la nuit. Un instant, elle enfonça dans mes manches, contre la chaleur de mes bras, ses mains fines et froides, caresse triste qu'elle aimait. Perdus pour les hommes et pour nous-mêmes, pareils à deux noyés confondus qui flottent dans la nuit, ah! nous avions trouvé le désert où déployer enfin comme une tente notre royaume sans nom. Au seuil de l'abandon sans retour, vous me disiez, amour, dont la tête encore roule sur mon épaule, avec cette voix plus sourde que le désespoir: «Jamais!... il n'y aura jamais de fin! Eternellement, nous nous parlerons ainsi tout bas, bouche à bouche, ainsi que deux enfants qu'on a mis à dormir ensemble, la veille d'un grand bonheur, dans une maison inconnue;--et la voix de la forêt qui déferle jusqu'à la vitre illuminée se mêle à leurs paroles...»

LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE

Deux dames sont en visite, chez Madame Meillant, dans une maison isolée, à la sortie du village. C'est le début d'une longue soirée de février. Depuis ce matin, comme une troupe d'hommes refoulés qui mettra tout le jour à s'écouler, le vent passe, chargé de neige. A la fenêtre basse, qui donne sur le jardin, les branches secouées d'un rosier sans feuilles battent la vitre, par instants.

Dans leur salon fermé, comme dans une barque amarrée au milieu du courant, ces femmes parlent du temps. Ce sont trois jeunes dames, les plus pauvres du bourg. Madame Henry, la plus jeune, est celle qui a sa joue contre la fenêtre. La lumière du dehors, qui rejaillit sur l'appui mouillé de la croisée, vient doucement, dans l'ombre du salon, dessiner son profil.

«Quand ma soeur était petite, dit-elle, son grand désir était d'aller dehors par ces temps de grand vent et de neige. Maintenant encore, quand la neige se pose sur toutes les choses de la plaine, ou lorsqu'il pleut indéfiniment jusqu'au bout des paysages, elle voudrait être à la place du mécanicien qui voyage au milieu de l'averse, enfermé dans sa maison de vitres...

--Que fait-elle donc aujourd'hui? Pourquoi n'est-elle pas venue?

--Elle est restée chez nous. Elle achève sa toilette. Depuis longtemps, nous y travaillons chaque soir. Si vous saviez comme elle sera belle!»

Avec quel amour craintif, elle parle de cette petite soeur romanesque! Comme elle se rappelle précieusement ses moindres mots d'enfant! Pourtant il s'agit d'une jeune fille qui a couru déjà plus d'une aventure coupable. Madame Henry a tout caché. Sur cette figure très pâle, que l'ombre des joues creusées amincit, on n'imagine pas sans souffrance la rougeur que ces histoires ont dû faire monter. Cependant, à cette heure, elle parle cérémonieusement de sa soeur Marie, comme d'une enfant dont on n'a jamais rien dit.

Les autres lui répondent avec cette science très chaste que possèdent les jeunes femmes pour parler des jeunes filles. Et leur conversation se poursuit avec cette même réserve. Elles parlent de toutes choses ainsi. Le monde, tel que le décrivent leurs paroles, est fait de convenances et de pureté... Il y a par instants de grands silences, pleins de toutes les peines, de toute la pauvreté qu'il ne faut pas dire: alors, on entend s'évanouir au loin la rumeur amère du grand vent chassé.

Ce soir-là, Madame Henry s'est mise au piano. Immobiles sur leurs fauteuils grenats, les dames ont écouté d'abord avec grand respect. Puis l'une a incliné doucement son visage, comme une femme qui veut qu'on lui parle tout bas, contre l'oreille: et l'autre, sans y songer, a fait comme sa compagne. Chante la douce voix complice, et toute misère est oubliée: les comptes à la chandelle, le dimanche soir, pour la longue semaine, et l'attente indéfinie dans la salle à manger, lorsque le mari ne rentre pas et que les enfants, après avoir joué silencieusement, s'endorment...

La musique parle de promenades, de paradis et de fiançailles: puis elle se tait, et les dames reprennent plus lentement, tandis que la soirée s'achève, le récit de leurs souvenirs heureux. Madame Henry se rappelle la demeure de ses parents, où elles étaient autrefois, avec sa soeur Marie, par les belles vêpres d'hiver, d'heureuses jeunes filles qui attendent. Pour les deux autres, Madame Defrance et Madame Meillant, la vie semble s'être arrêtée à l'époque des fiançailles, des premières promenades avec leurs maris, qui les emmenaient alors en voiture dans leurs tournées de marchands à travers les villages,--ou bien, le soir, à pied par les chemins, les aidaient à sauter les flaques d'eau... Les pauvres dames sont en visite, et toute misère est oubliée. Il ne reste plus que, par moments, ce poids sur le coeur.

*

* *

Cependant, près du bourg, devant une maison abandonnée, des gens sont ameutés. Vers cinq heures, la soeur de Madame Henry est arrivée là, sans sa toilette neuve: avec une robe presque droite qui la faisait svelte et flexible comme une baguette de coudrier, avec un grand chapeau noir sous lequel on la devinait sourire. Elle avait l'intention de tout raconter à celui qui l'attendait; elle pensait qu'il l'aimerait quand même et qu'il lui pardonnerait. Mais lui, savait depuis la veille qu'«il n'était pas le premier»: fou de colère, il a pris avec lui des garçons et des filles pour aller attendre Marie au rendez-vous, dans la maison inhabitée. Quand l'enfant est arrivée, on l'a déshabillée et battue, puis enfermée à clef. Les filles ont ameuté les passants.

On se presse à la fenêtre. L'enfant est blottie dans le coin le plus noir de la grande pièce vide qu'obscurcit la tombée du jour. Ils ne lui ont laissé par dérision que son chapeau. De son visage baissé, on n'aperçoit que le bout du nez. Elle tremble convulsivement comme un petit chat galeux qu'on assomme à coups de pierres.

Les hommes du café voisin sont sortis, pour venir voir ça. Monsieur Meillant, légèrement gris, est au premier rang. Il plaisante:

«Si ça continue, dit-il, tout le bourg va être là! Mais il faudrait voir la tête que va faire sa soeur. Il faut aller la chercher.

--On y est allé, dit la grande fille qui travaille chez la couturière. Elle n'y est pas. C'est fermé.

--Allez donc chez moi. Elle doit être avec ma femme.»

Alors la grande fille s'en va vers la maison isolée où les dames sont en visite, escortée d'une bande de gamins. Elle porte sur son bras une robe salie, droite comme une blouse de nuit.

*

* *

Chez Madame Meillant, les trois femmes crurent entendre une rumeur lointaine, comme celle d'un grand vent qui s'en va. Elles prêtèrent l'oreille: mais elles s'étaient si bien accoutumées, durant cette longue après-midi, à l'atmosphère de leur salon fermé, qu'elles ne purent distinguer aucun bruit, pas même le tic-tac de la pendule.

«On n'entend plus le balancier, dirent-elles. Est-ce que le mouvement est arrêté?

--Comme il doit être tard! nous allons partir.

--Je vais vous conduire, dit Madame Meillant.»

Mais, en sortant sur le perron, elles furent comme cet homme qui, rentrant chez lui le soir, ne retrouva plus sa maison. Elles firent toutes les trois: «Ah!» Et leur voix sonna aussi claire et aussi étrange que celle de ma mère, lorsqu'autrefois, ouvrant la porte à une heure tardive de la nuit, elle découvrait, entré dans notre cour, ainsi qu'une nappe d'eau glauque étendue, le mystérieux clair de lune. Elles se demandèrent aussitôt ce qui leur avait fait pousser ce cri: or, il leur était si facile de parcourir le paysage étalé devant elles, qu'elles se trouvaient gênées, comme quelqu'un qui n'a plus besoin de sa lanterne pour sortir dans la nuit claire de lune. Tout poids sur le coeur était enlevé. Le monde était devenu semblable au paradis que les pauvres dames en visite s'étaient inventé.

Devant elles, coulait l'avenue qui mène au bourg. Le grand vent avait cessé d'y gémir et d'y secouer les arbres. On sentait qu'il était passé dans un autre paysage. Cependant les flocons de neige continuaient à voleter longtemps avant de se poser: ils voltigeaient autour de la tête des trois femmes comme une bande d'oiseaux curieux, qui eussent voulu becqueter leurs visages, ou comme des insectes du soir qu'attire la lumière des yeux.

«Allons voir au bourg ce qui s'est passé», dit l'une d'elles.

Au bout de l'avenue, il y avait, près de la route, un coude du ruisseau, où, d'ordinaire, à l'heure de la soupe, des gamins déguenillés glissaient: on entendait leur cris pointus, à la tombée de la nuit, comme une sortie de l'école attardée. Cette fois, les femmes n'entendirent aucun bruit; mais, au tournant, la rivière gelée s'élargissait comme un fleuve. Partout au loin, c'était l'hiver, mais l'hiver comme dans les tableaux des Quatre-Saisons qui décorent les chambres des jeunes filles--l'Hiver, où des patineurs blancs et noirs, avec de grands foulards qui ondulent au vent, glissent au crépuscule sur un fond de forêts roses.

«Hâtons-nous de monter au bourg, dirent-elles. Que doivent dire nos maris?» Mais il n'y avait plus de maris, ce n'étaient plus que des fiancés. Le premier qu'elles rencontrèrent fut Monsieur Meillant. Il arrivait en voiture vers le bourg et elles se rangèrent sur l'accotement. Il fit: «Oh!... là» et la voiture s'arrêta au bord de la côte qui dominait le village, de telle sorte que les femmes et la voiture étaient dans l'ombre de la terre, et que, seuls, les naseaux du cheval semblaient tremper dans le ciel bleu du soir. Monsieur Meillant parla à sa jeune femme, comme si elle eût été seule, ainsi qu'aux jours d'autrefois: «Vous voilà bien tard sur la route, Mademoiselle, lui dit-il. Vous ne voulez pas monter dans ma voiture?» Elle accepta, et ils s'en allèrent ainsi: lui, tenant les rênes, sa blouse gonflée de vent. Il ne faisait pas plus froid qu'au mois d'avril. Elle se rappelait son enfance, les places de village traversées en voiture à la tombée du jour. Derrière les rideaux des auberges allumées, passaient des ombres qui n'étaient plus celles des joueurs de billard.

Les deux autres femmes continuèrent leur chemin, le long des haies déchiquetées dans le haut par la lumière du crépuscule. Telles que la lune, lorsqu'elle émerge avant la nuit au bord d'un paysage, elles arrivèrent toutes deux au sommet de la côte. Elles découvrirent alors les jardins qui entouraient le village, immenses, ainsi qu'elles les voyaient quand elles étaient petites. Madame Defrance descendit dans ces jardins où l'attendait son fiancé: il lui tendait la main pour l'aider à franchir les fossés, et le bras levé de la jeune femme faisait, avec son corps mince et tendu, comme une ligne de pureté...

Ils disparurent et Madame Henry poursuivit seule son chemin. Elle se rappela ce vers d'une poésie apprise à l'école:

_Les chemins que le soir emplit de voix lointaines..._

et elle entendit ces voix qu'autrefois elle avait souvent cherché à entendre: les unes, tout près, plus douces que des fontaines; les autres là-bas, au bout du chemin qui semblait plonger de l'autre côté de la terre, dans l'air blanc où montait une étoile.

Elle traversa le bourg sans s'arrêter: d'autres femmes, sur le seuil des maisons où elles habitaient seules comme des vierges, élevaient, au-dessus de leurs robes à longs plis et de leur taille haute, leur enfant premier-né. Elle arriva ainsi à la dernière maison du village, qui était abandonnée; et elle aperçut debout, derrière la fenêtre, regardant sur le chemin, une jeune fille. Il y avait, dans l'air et sur la vitre, cette impalpable fumée bleue qui flotte après la pluie, le soir, entre toutes choses. On ne voyait que le visage de la jeune fille et ses mains, appuyées à la vitre. Le reste de son corps disparaissait dans l'ombre et le reflet vert de sa chambre, comme dans un beau vêtement. Et les hommes qui arrivaient à l'entrée de ce village, fatigués de leur vie comme d'une longue journée de peine, se disaient:

«Voici le beau domaine que j'ai vu en rêve une fois... Ah! et voici à la fenêtre celle que j'ai tant cherchée sur la terre!»

Ils ne savaient pas que cette jeune fille s'appelait Marie ni qu'elle était nue parce que son amant avait déchiré ses habits.

LE MIRACLE DE LA FERMIÈRE

Depuis plus de deux semaines j'étais à la campagne, dans le bourg de la Colombière, avec Jacques, Françoise et Isabelle, et chaque jour Isabelle disait, en riant au bout de chaque parole:

--La Colombière!... Nous imaginions trois fermes en ruine autour d'un colombier perché sur une côte, avec des milliers de pigeons qui se seraient envolés à notre approche... Pas du tout! C'est une petite ville rouge et blanche alignée proprement sur la route...

--Nous pensions voir des paysans, disait un autre. Il en passe quelquefois en voiture, qui ne s'arrêtent jamais!

Et moi je répondais:

--Prenez patience. Quelque jour, nous irons ensemble au hameau des Chevris. Vous verrez: il n'y a qu'une vieille ferme grise derrière des barrières blanches et la maison d'école où j'ai passé mon enfance, en pension chez l'instituteur. Je vous ferai connaître Beaulande et sa femme, les fermiers des Chevris.

--Je n'y compte guère, disait Françoise. Et, soulevant le rideau de la fenêtre, en se penchant un peu, elle regardait au loin curieusement... Je regarde où vont les voitures des gens de campagne.

Et elle «regarda» ainsi jusqu'au jour où Jean Meaulnes, le fils du maître d'école des Chevris, nous écrivit enfin:

*

* *

_«J'irai demain vous chercher en voiture avec Beaulande._

_«Beaulande a bien changé depuis que tu l'as connu. Il boit. Le peu d'argent qu'il a gagné lui a tourné la tête. Il veut mettre son plus jeune fils Claude en pension à Paris. Sa femme se désole, le petit n'y tient guère et Beaulande a pensé à toi pour les convaincre. Car on parle toujours de toi, ici; on se rappelle le temps où tu passais dans la cour de la ferme comme un petit seigneur, avec ta blouse noire et ton grand col blanc._

_La mère Beaulande me répétait l'autre jour: «il y a quinze ans de cela, mais je le vois encore. Il avait dans les neuf ans. Il s'appuyait contre un chenet, et il m'a dit tout d'un coup, après m'avoir longtemps regardée tourner dans la maison:--Madame Beaulande!--Quoi donc, mon mignon!--Vous êtes bien comme une espèce de reine!...» Et elle riait encore comme alors, la tête en arrière, d'un grand rire tranquille._

_«Elle aussi a beaucoup changé, pourtant, et vieilli. On raconte, je ne sais pourquoi, que la mauvaise conduite de Beaulande lui a dérangé la tête et qu'elle est un peu folle._

_«Dis bien à Isabelle et à Françoise, pour qu'elles n'aient pas de déception, que les paysans ne ressemblent guère à ce qu'elles imaginent, et que, d'ailleurs, personne au monde ne peut se vanter de les connaître.»_

*

* *

Ce fut une belle promenade en voiture, par les chemins de traverse. Nous nous enfoncions, par instants, sous les branches des haies, et les roues grinçaient dans le sable fin des ornières. Françoise disait qu'il lui semblait, dans les allées d'un immense jardin, voyager sous les arbres.

Puis le chemin monta. Nous commençâmes d'apercevoir entre les haies interrompues, par delà les terres plus arides et plus grises, tout un grand paysage liquide.

--De chez nous, disait Beaulande, on découvre par les temps clairs plus de vingt lieues de pays. Et il appelait un à un par leurs noms ces villages perdus qui tremblaient à l'extrême horizon.