Miracles avec une introduction de Jacques Rivière

Part 6

Chapter 63,588 wordsPublic domain

_Avec toute la surprise inespérée d'être venue et d'être blonde, de vous être soudain mise sur mon chemin, et soudain, d'apporter la fraîcheur de vos mains avec, dans vos cheveux, tous les étés du Monde._

*

* *

_Vous êtes venue Tout mon rêve au soleil N'aurait jamais osé vous espérer si belle. Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue._

_Tout de suite, près de vous, fière et très demoiselle, et une vieille dame gaie à votre bras, il m'a semblé que vous me conduisiez à pas lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous votre ombrelle, à la maison d'Eté, à mon rêve d'enfant,_

_à quelque maison calme, avec des nids aux toits, et l'ombre des glycines, dans la cour, sur le pas de la porte--quelque maison à deux tourelles avec, peut-être, un nom comme les livres de prix qu'on lisait en juillet, quand on était petit._

_Dites, vous m'emmeniez passer l'après-midi Oh! qui sait où!... à «La Maison des Tourterelles»._

*

* *

_Vous entriez, là-bas, dans tout le piaillement des moineaux sur le toit, dans l'ombre de la grille qui se ferme,--Cela fait s'effeuiller, du mur et des rosiers grimpants les pétales légers, embaumés et brûlants, couleur de neige et couleur d'or, couleur de feu, sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs et dans l'allée comme un chemin de Fête-Dieu._

_Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux avec la vieille dame, l'allée où, doucement, votre robe, ce soir, en la reconduisant, balaiera des parfums couleur de vos cheveux._

_Puis recevoir, tous deux, dans l'ombre du salon, des visites où nous dirons de jolis riens cérémonieux._

_Ou bien lire avec vous, auprès du pigeonnier, sur un banc de jardin, et toute la soirée, aux roucoulements longs des colombes peureuses et cachées qui s'effarent de la page tournée, lire, avec vous, à l'ombre, sous le marronnier, un roman d'autrefois, ou «Clara d'Ellébeuse»._

_Et rester là, jusqu'au dîner, jusqu'à la nuit, à l'heure où l'on entend tirer de l'eau au puits et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies_

*

* *

_C'est Là... qu'auprès de vous, oh ma lointaine, je m'en allais, et vous n'alliez, avec mon rêve sur vos pas, qu'à mon rêve, là-bas, à ce château dont vous étiez, douce et hautaine, la châtelaine._

_C'est Là--que nous allions, toutes deux, n'est-ce pas, ce dimanche, à Paris, dans l'avenue lointaine, qui s'était faite alors, pour plaire à notre rêve, plus silencieuse, et plus lointaine, et solitaire... Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine... Et puis après, plus près de vous, sur le bateau, qui faisait un bruit calme de machine et d'eau..._

CHANT DE ROUTE

«... des grandes routes où nul ne passe.»

JULES LAFORGUE

Un conquérant, puis tous, chantent:

_Nous avons eu la fièvre de tes marais. Nous avons eu la fièvre et nous sommes partis,_

_Nous étions avertis qu'on ne trouvait que du soleil au plus profond de tes forêts._

_Nous avons eu des histoires de brancards cassés, de fers perdus, de chevaux blessés, d'ânes fourbus et suants qui refusaient d'avancer._

_Nous avons perdu la mémoire de ces histoires que l'on raconte à l'arrivée: nous n'avions pas l'espoir d'arriver._

_Nous avons pris les harnais pour nous en faire des souliers. Nous sommes repartis, à pied dans tes genêts qui font saigner les pieds et nos pieds ont saigné, et nos pieds ont séché dans ta poussière, en marchant et nous avons guéri leurs plaies en écrasant, en marchant, le baume et les parfums sauvages de tes bruyères._

_Nous aurions pu asseoir au revers des fossés nos corps fumants et harassés. Nous n'avions rien à dire: nous n'avions pas d'espoirs. Nous n'avions rien à dire; nous n'avions rien à boire_

_Nous avons préféré la déroute sans fin des horizons et des routes, des horizons défaits qui se refont plus loin et des kilomètres qu'on laisse en arrière dans la poussière pour attraper ceux qu'on voit plus loin, avec leurs bornes indicatrices de villes aux noms lointains aux noms qui sonnent comme les cailloux de tes chemins sous nos talons_

_Nous n'atteindrons jamais les villes de merveilles qui ne sont que des noms qui sonnent, les noms des villes qui sont mortes au soleil,_

_Mais nous, nous voulons vivre au Soleil, de tes cieux avec nos crânes en feu, et faire sonner sans fin les étapes de gloire avec nos pieds d'étincelles. Nous avons pour chanter des gosiers de victoire et nous avons nos chants pour nous verser à boire et nous avons la fièvre de tes marais séchés au grand soleil de tes routes de poussière de tes villes de mirage,_

_nous avons eu la fièvre de tes forêts sans ombre--et tes bruyères des sables avec leurs regards roux et leurs parfums sauvages nous ont donné la fièvre._

SOUS CE TIÈDE RESTANT...

2 septembre

_Sous ce tiède restant de soleil, par ce beau temps doux de septembre parfumé, clair et doré comme une abeille je songe à celle qu'était, dans le verger, à petits pas pressés, dix ans passés, la petite vieille._

_Et je voudrais, comme l'autre année, entrer là-bas secouer les poires, dans son verger abandonné, et la croire, son mouchoir noué autour des tempes, son visage, ridé, tendu, tout à sa tâche de Septembre, là, sous les poiriers, à emplir son tablier, ou à étendre de toute sa vieille petite âme villageoise, des linges frais lavés sur les haies de framboises._

_Je sais qu'elle est, par ces derniers beaux temps, une âme, là-bas, dans les jardins, à mi-chemin de la côte et qu'elle m'attend. Puisqu'il y a toujours des histoires à dire sur les bancs des histoires anciennes de son jeune temps, sous le vieux ciel doux de Septembre, et des poires à cueillir dans les jardins de ses enfants des poires qui sentent comme son armoire, il y a dix ans, le miel et l'ambre._

_Peut-être que là-bas, personne ne sent que tout cela c'est son âme qui bat doucement; il n'y a que moi. Personne ne saurait ouvrir la barrière, entrer, sans troubler la prière de l'enclos silencieux et du verger désert où son âme se plaît._

_Personne au village ne sait, personne._

_Et c'est moi, tous les ans, qui fais ce pèlerinage avant que le grand vent fou d'automne de ses grandes mains brutales et folles secoue, en hurlant, les vergers, casse les branches et fasse sauter les poires oubliées et souffle--comme un soir, il y a dix années, et comme chaque année, après mon départ, souffle, en hurlant, la chandelle et l'âme de la petite vieille, un soir, par les vallons et par le ciel._

PREMIÈRES BRUMES DE SEPTEMBRE

«Crois-moi, c'est bien fini jusqu'à l'année prochaine.»

JULES LAFORGUE

_Premières brumes de septembre sur les fougères, les bruyères, dans les landes, par les chasses, dans les sapins_

_Premiers feux dans les bourgs, flambés de grand matin qui craquent et luisent dans les salles obscures des auberges, des fermes et des chaumières matinales,_

_Venu de loin par les frais grands chemins dans sa voiture couverte, l'épicier ambulant s'arrête pour causer, vendre et se chauffer les mains, et laisse son attelage qui grelotte et fume aux portes entr'ouvertes._

_Et j'aperçois aux murs, par éclats de lumière, avant qu'on ait ouvert les volets, les images et les chromos qu'on verra tout l'hiver rougeâtrement illuminés représenter au-dessus de la cheminée, dans les salles obscures et basses des chaumières, des fermes et des auberges, de belles dames avec des manchons et des fourrures dans des paysages de neige. Et j'entends: «Pas chaud, ce matin!--Voilà les froids. --Il a dû geler blanc, cette nuit, dans les bois.»_

_--Oh! nous étions si bien partis pour les étés! va-t-il falloir ce soir fermer encore toutes les portes des châteaux et s'en retourner? s'en revenir, enveloppé dans les manteaux, le long des routes en châtaignes dégringolées, gelés, dans les voitures à ânes et les calèches toutes pleines de consternés et petits désespoirs, avec les vacances finies qui s'en reviennent._

ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE...

_Et maintenant que c'est la pluie et le grand vent de Janvier et que les vitres de la serre où je me suis réfugié font, sous la pluie, leur petit bruit de verre toute la journée, et que le vent, qui rabat la fumée des cheminées, dégrafe et soulève les vignes vierges de la tonnelle Je ne sais plus où Elle est... Où est-elle?_

_A pas pleins d'eau, par les allées, dans le sable mouillé du jardin qui nous fut à tous deux notre rêve de Juin, Elle s'en est allée..._

_et la maison où nous avions, tout cet été, sous les feuilles des avenues qu'on arrosait, imaginé de passer notre vie comme une belle saison, la maison, dans mon coeur, abandonnée, est froide avec son toit d'ardoise luisant d'eau et ses nids de moineaux dénichés et pourris qui penchent aux corniches et traînent dans le vent..._

_Il va bientôt faire nuit, et le grand vent brumeux tourne les parapluies et mouille au visage les dames qui reviennent du village et ouvrent la grille..._

_Mon amie O Demoiselle qui n'êtes pas ici, cette heure-ci passe, et la grille ne grince pas, je ne vous attends pas, je ne soulève pas le rideau pour vous voir, dans le vent et l'eau, venir._

_Cette heure passe, mon amie. Ce n'est pas une heure de notre vie... et nous l'aurions aimée, pourtant, comme toutes celles de toute la vie apportée simplement dans vos mains graves de dame belle._

_Vous êtes partie..._

_Il bruine dans les allées qui ont mouillé vos chevilles fines. Il bruine dans les marronniers confus et sombres et sur les bancs où, cet été, à l'ombre, avec l'été vous vous seriez assise, blonde!_

_Il bruine sur la maison et sur la grille et dans les ifs de l'entrée que, pour la dernière fois peut-être je regarde, en songeant à mi-voix peut-être pour la dernière fois;_

_«Elle est très loin... où est-elle... son front pensif appuyé à quelle croisée?»_

_A la tombée de la nuit, je vais fermer, aux fenêtres d'ici, les volets qui battent et se mouillent, et j'irai sur la pelouse rentrer un jeu de croquet oublié qui se mouille._

DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE...

_Dans le chemin qui s'enfonce à la ferme au soleil taché d'ombre, entre deux haies d'où sortent, pour rentrer, les poulets-- Apparue à la barrière d'un champ, venue à travers blés, tenant d'un geste négligent la robe fraîche et l'ombrelle qui traînent-- Vous voici revenue, par le chemin de noisetiers, vers la maison de notre amour abandonné._

_O cérémonieuse amie lointaine, vous ne trouverez plus la Maison-Belle de l'été passé: l'autre été, l'autre amour sont passés--et revenus au soleil dur, parmi les paysans grossiers, vers les pauvres maisons d'autrefois et de toujours, Et pourtant, ô ma sérieuse amie, ma silencieuse, ma fidèle lointaine amie, n'ayez pas peur pour venir, pour me suivre chez les paysans graves, silencieux et lents, dans la cour où l'on attelle la jument pour vous asseoir sur la planche de cuir brûlante qui balance, attachée par deux cordes derrière le siège de la voiture._

_Ouvrez votre ombrelle comme ça... là._

_Le paysan va vous dire: «Mademoiselle vous auriez été mieux sur le devant. Dites-lui doucement comme si vous existiez, que non._

_et restons, balancés, secoués, à regarder..._

_On s'arrête... ho..._

_--là! sur la route devenue, après des côtes et des descentes et des tournants, dans le petit pays, la rue où le charron a mis sécher une voiture; où, du côté de l'ombre, les femmes cousent au bord des fenêtres obscures. On s'arrête en plein soleil, devant une maison._

_N'ayez pas peur pour passer sur le pont du fossé. J'enlève le loquet de la barrière blanche; et, sous la treille, dans la petite cour aux murs de bouquets enfin, malhabilement, enfin! voici vos mains sur la poignée noire de la porte dure._

_On ne nous attend pas. Personne n'est sorti, la main sur les yeux, pour nous voir arriver. La voiture s'en va. Nous sommes là, tous deux, n'osant pas ouvrir, ou pousser le volet qui coupe en deux la porte paysanne, et apparaître aux vieux._

_N'ayez pas peur... que de ne pas assez follement aimer la folle impossible journée..._

_Et repartons... Allons nous-en vers les toits semés entre les arbres, sous le ciel fleuri blanc, éblouissants, à l'horizon comme des morceaux de cailloux ou de miroirs, dans l'herbe et les fleurs de blé noir._

_O Taille-Mince, on va dire, dans les champs, que votre taille tiendrait dans la ceinture des deux mains ainsi jointes._

_O Blonde, O ardente apparue, ô cheveux blonds, on va vouloir vous couronner, pour nous faire honneur, de la fleur des moissons-- et de soleil, cueillis au faîte des batteuses qu'on entend lointainement ronfler par la campagne et haleter, et qui crachent, dans les cours, la paille poussiéreuse._

_Oh! mon amie, j'appuierai ma tête j'appuierai ma tête sur votre robe dans la salle basse et froide où nous sommes assis, et ce sera comme si depuis l'aube nous étions partis à travers blés pour la folle journée; comme si, tous les deux nous avions entendu, en passant au bourg, le roulement lourd de la porte humble et du volet vermoulu, et, en passant à travers champs, le haletant bourdonnement des machines des champs; puis ce sera comme si nous étions arrivés au soir, dans la salle basse de la ferme inconnue où nous irons demander du lait._

DEUXIÈME PARTIE

PROSES

LE CORPS DE LA FEMME

_A Maurice Denis._

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Cette femme que j'ai vue, en passant devant elle, prier au choeur de la cathédrale, m'a rappelé qu'il faut parler du corps de la femme et comment il faut en parler:

_On ne voyait d'elle agenouillée et inclinée sur le prie-Dieu, qu'un pan de jupe et, sous les ailes noires d'un grand chapeau penché, ses mains gantées croisées au bas de sa voilette. Elle était, sous la vieille lumière des vitraux terribles, une jeune femme à la mode de maintenant. Parmi le culte solennel et sévère, dans la procession des patriarches, elle était la petite fille, la fiancée et la maman. Cela paraissait étrange et charmant de la voir ainsi, donner, comme elle dit, toute son âme au bon Dieu; et pourtant, je ne trouvais point profane, sur les dalles tachées de rouge et de bleu par les sombres vitraux éclatants, cette chose cérémonieuse, enfantine et à la mode, ce grand corps délicieux, dans sa robe à entre-deux, tout gauchement installé sur la chaise d'église, car, en vérité cela était plus sacré, plus désirable et plus pitoyable que Dieu._

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* *

Le corps féminin n'est pas cette idole païenne, ce nu de courtisane qu'Hippolyte Taine et M. Louys ont exhumés des siècles grecs. L'admiration de sculpteur ou d'humaniste, qu'ils ont cherché à nous inculquer, ne nous satisfait point; nous ne pouvons nous en tenir, non plus, à la physiologie grossière qu'un Remy de Gourmont voudrait affiner de son talent: leurs raisons et leurs humanités n'enlèveront pas de nos moëlles le passé de notre race, de nos souvenirs, le passé de notre enfance; et n'empêcheront pas que la plus forte passion humaine, l'amour, n'émeuve en nous ce qu'il y a de plus subtil et de plus lointain: ce passé, et que, selon ce passé, ne soient façonnés nos plus précieux désirs. Voici la forme humaine de nos désirs; voici celle qui vient pour être notre femme et partager notre vie: cette douceur passionnée qui nous envahit mystérieusement à son approche, c'est la première hésitante émotion de reconnaître ce même être, anciennement apparu, ce même corps féminin tout mêlé au mystérieux passé, enfantin et chrétien.

_Premiers souvenirs d'une existence féminine confondue avec ce matin où Elle nous emmenait pour faire ses Pâques. On s'en allait, pour la messe du grand matin, car on se cachait un peu, entre les haies d'un chemin détourné. A cette tranquillité, à cette douceur mystérieuses en nous nous sentions sa présence; et nous savions que cela était une femme, la seule au monde, et que cela était vivant comme nous: elle s'était levée de bonne heure, m'avait réveillé, habillé, pris par la main, et, selon que le sentier s'élargissait ou se creusait, je tenais ses doigts gantés, ou je suivais, entre les ronciers pendants à terre, la traîne grise de sa robe--tandis que la fraîcheur du soleil levant nous donnait à tous deux le même petit claquement de dents._

_Jeune mère venue de bonne heure pour prier et faire ses dévotions! Quel visage incliné, quelle robe modeste pourra jamais lui ressembler assez--jusqu'à nous évoquer cet autre matin du temps de Pâques, quand elle s'en allait à la Cathédrale, par la rue aux pavés inégaux: elle était sortie par une petite porte; cette porte basse où l'on sonne et que la servante met longtemps à venir ouvrir, dans les quartiers de la ville de province; on sentait autour d'elle l'odeur matinale et assoupie de cette heure où le soleil commence à filtrer au travers du bouleau qui dépasse le mur. Et depuis, nous avons gardé l'image lointaine et l'amour obscur d'une jeune femme inconnue qu'on voit venir de loin vers soi, entre les platanes de l'avenue et les bouleaux pendants; du corps de cette femme, nous ne désirons rien que la fraîcheur et l'obscurité d'autrefois; et nous ne saurions pas qu'il existe, plus qu'une ombre soyeuse et pressée parmi les ombres lentes du matin, si nous ne nous souvenions qu'Elle mettait dans son petit sac, pour la faim de huit heures après le jeûne de la communion, une raie de chocolat enveloppée de papier d'étain._

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* *

Ce corps ainsi doucement réapparu, ce n'est pas en le dévoilant que nous le connaîtrons mieux: depuis des siècles, sous le climat de nos pays, il s'est enveloppé; depuis notre enfance, nous lui connaissons ce vêtement. Et cette toilette, bien autre chose qu'une parure, est devenue comme la grâce et la signification essentielles du corps féminin; toute cette atmosphère délicate, féminine, maternelle, de la vie d'autrefois, imprègne impalpablement le vêtement de celle qui doit être notre vie à venir et notre famille: et c'est pourquoi revoir ce costume maternel donne aux enfants que nous sommes encore, au plus profond, au plus passionné de nous-mêmes, ce désir, immense et mystérieux comme le monde de l'enfance, âcre comme le regret de l'impossible passé.

_Ceci est la jupe où se marquent les genoux quand, tout petit, on nous étend sur ces genoux et on nous emmaillotte; c'est serré à la taille et ça fait si fragile qu'on craignait de la voir se briser, quand le petit garçon prenait les mains de la maman, sautait à cheval autour; et voici le corsage où les enfants qui pleuraient de froid ont cherché les coins chauds et se sont endormis.--Ces mains, ce sont les mains qui, après le dernier coup de la messe, ajustent rapidement le costume marin, et donnent au bas de la jupe minuscule de petits coups qui la défripent; ce sont les mains qui poussent doucement sous le porche de l'église, le petit enfant intimidé par des hommes en blouse à genoux autour du bénitier: elles ont gardé le goût de cire des gants noirs et du livre jetés sur la table au retour de la messe... Les femmes de la saison dernière avaient des mains merveilleuses, dans de longues mitaines au crochet qui leur montaient jusqu'au coude. Je me rappelle cette douceur et cette amertume qui m'ont désolé quand, sur le bateau, à l'ombre de juin, sont venus s'asseoir en face de moi deux enfants et une jeune femme. La Mère était jeune et les enfants posaient des questions. Elle écoutait simplement, en croisant sur son ombrelle ses mains habillées de dentelle, puis au petit garçon debout devant elle et qui la questionnait, elle tirait des fils restés à son costume, et elle répondait un peu, tout bas. Je l'ai vue s'en aller, je ne sais où, dans le soleil. Pour monter l'escalier de pierre du quai, les enfants tenaient ses mains, ses mains merveilleuses... Je crois qu'elle était blonde, les cheveux relevés derrière le cou, avec des inflexions de cou. Cheveux de la jeune fille de notre pays! Comme cette chevelure est devenue blonde sous notre ciel, sous le bonnet de paysanne, et plus tard, sous le grand chapeau de roses!... Dans la salle à manger d'un été très lointain, où les stores seraient baissés, notre femme rangerait dans l'ombre et sa chevelure par moments, éclaterait dans un rais de soleil._

_La vie passée, la vie désirée, toute cette vie de France nous est offerte dans ce corps féminin. Mais comme cela est impalpable et comment oserions-nous y toucher, puisque toute l'essence et la délicatesse du corps de la femme est dans son vêtement,--dans cette voilette, chaude de sa peau, fraîche de son haleine, voilette, au retour de voyage, embrassée avant qu'elle ne soit relevée, voilette de la dame qui revient de visites, l'hiver, voilette humide serrée au visage._

_Femme, si nous avons tant rôdé autour de ton corps, certains soirs que tu étais une petite fille en toilette, c'est à cause de cette fraîche odeur de linge qu'il avait pour nos têtes enfiévrées de jeunes gens, odeur féminine, maternelle et ménagère, fraîche comme une tombée de la nuit au printemps, dans la salle à manger où l'on raccommode le linge de famille._

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* *

C'est ainsi qu'il nous est précieux: tel que notre vie passée et nos coutumes l'ont fait, tout confondu avec son passé, tout paré de cette vie qu'il nous rapporte, de cette féminité qu'on lui a transmise--avec ce goût d'éphémère que lui donne la mode! Tandis que l'idole grecque de M. Louys, cette «nudité sculpturale» dressée sous les lustres ne nous est rien de plus qu'une abstraction. Malgré Taine, nous ne pouvons plus penser, ni surtout sentir à la façon grecque: dès qu'il ne s'agit plus de froide spéculation, mais de passion, ce sont les quinze siècles de «barbarie» occidentale qui revivent en nous. Et que nous assistions aux exhibitions dont M. Louys a plaidé jadis la nécessité, notre admiration sera forcée, livresque, pédante; ou peut-être rirons-nous de ce que nous prendrons pour une audacieuse plaisanterie: mais si le mot de «femme» est prononcé, le vieux paysan de Beauce ou de Touraine, l'homme de toutes convenances et de toutes traditions, parlera en nous son vieux langage grave et silencieux: