Miracles avec une introduction de Jacques Rivière
Part 1
ALAIN-FOURNIER
MIRACLES
AVEC UNE INTRODUCTION DE JACQUES RIVIÈRE
Deuxième édition
PARIS Librairie Gallimard ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, rue de Grenelle (VIme)
DU MÊME AUTEUR
LE GRAND MEAULNES, roman. (EMILE-PAUL, 1913).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES 108 EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE DONT 8 HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A H, 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET 792 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L'ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VELIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 12 EXEMPLAIRES HORS-COMMERCE MARQUÉS DE a A l, 750 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 750 ET 30 EXEMPLAIRES D'AUTEUR HORS-COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L'ÉDITION ORIGINALE.
TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924.
MIRACLES
INTRODUCTION
Comment rattraper sur la route terrible où elle nous a fuis, au delà du spécieux tournant de la mort, cette âme qui ne fut jamais tout entière avec nous, qui nous a passé entre les mains comme une ombre rêveuse et téméraire?
«Je ne suis peut-être pas tout à fait un être réel.» Cette confidence de Benjamin Constant, le jour où il la découvrit, Alain-Fournier fut profondément bouleversé; tout de suite il s'appliqua la phrase à lui-même et il nous recommanda solennellement, je me rappelle, de ne jamais l'oublier, quand nous aurions, en son absence, à nous expliquer quelque chose de lui.
Je vois bien ce qui était dans sa pensée: «Il manque quelque chose à tout ce que je fais, pour être sérieux, évident, indiscutable. Mais aussi le plan sur lequel je circule n'est pas tout à fait le même que le vôtre; il me permet peut-être de passer là où vous voyez un abîme: il n'y a peut-être pas pour moi la même discontinuité que pour vous entre ce monde et l'autre.»
Ses plus grands enthousiasmes littéraires allèrent toujours aux oeuvres qui lui faisaient sentir l'idéalité de l'univers et de la vie elle-même.
Il faut savoir aussi combien il était sobre: matériellement d'abord (jamais il ne sembla prendre à la nourriture le moindre plaisir, il ne lui demandait que de l'entretenir en vie); mais surtout au spirituel: j'ai souvent admiré combien légèrement il goûtait à la réalité et c'était une surprise pour moi, à chaque fois, de voir de quelle impondérable mousse s'emplissait seulement la coupe qu'il y plongeait.
Il n'y avait pas là l'effet d'une constitution physique fragile, ni aucune intolérance par débilité. Au contraire Fournier fut toute sa vie robuste et bien portant. C'était son esprit tout seul dont l'aspiration était ainsi prudente et réservée,--comme s'il eût eu ailleurs d'autres sources où puiser, et une alimentation invisible.
Quand je la compare à la sienne, toute ma vie, qui pourtant fut occupée par beaucoup des mêmes événements, m'apparaît affreusement positive. J'ai saisi bien des choses qu'il laissa échapper; mais c'est lui qui volait, moi qui reste...
Il serait vain de vouloir distinguer le merveilleux spontané, dans son histoire, et celui qu'il y ajouta lui-même par la simple tournure de son imagination. Elle reste, en tous cas, «à peine réelle», tissée des aventures les moins analysables; des femmes y sont mêlées dont, du fait que son regard seulement les effleura, il devient impossible de savoir qui elles furent d'autre que les anges ou les démons qu'il vit.
Une biographie d'Alain-Fournier? Ecrite du dehors, puisée ailleurs que dans ses contes et dans le _Grand Meaulnes_, ne sera-t-elle pas un continuel mensonge, le récit des faits qu'il n'a pas vécus? Et comment oser, en particulier, reconstituer sa dernière rencontre? Comment savoir le visage qu'eut pour lui, brusquement dévoilé dans la solitude, cette maîtresse terrible qu'il avait toujours attendue: la guerre?
I
Pourtant je suis le seul à l'avoir vraiment connu. Nous nous étions liés au lycée Lakanal, où nous étions entrés tous les deux en octobre 1903 pour préparer l'Ecole Normale Supérieure. Nous avions le même âge: dix-sept ans.
Notre amitié ne fut d'ailleurs pas immédiate, ni ne se noua sans péripéties; nos différences de caractère se firent jour avant nos ressemblances. Fournier, animé de l'esprit d'indépendance qu'il devait attribuer plus tard à Meaulnes, avait entrepris d'ébranler la vénérable et stupide institution de la Cagne, c'est-à-dire l'organisation hiérarchique qui réglait les rapports des élèves de rhétorique supérieure et l'ensemble de rites et d'obligations humiliantes que les anciens imposaient aux «bizuths». Il avait pris la tête d'une coterie de révoltés, avec laquelle je sympathisais secrètement, mais que ma timidité et mon désir d'éviter les distractions m'empêchèrent de rallier tout de suite.
J'observai longtemps une neutralité rigoureuse dans la bataille qui opposait mes camarades. La figure de Fournier m'intéressait pourtant déjà vivement. Parmi ces jeunes gens, dont plusieurs étaient comme lui fils d'instituteurs, mais que leurs dispositions universitaires rendaient déjà légèrement compassés, il surgissait libre, joueur, ivre de jeunesse. Ce que l'atmosphère où nous étions plongés avait d'un peu pédant et artificiel, il le faisait par instants drôlement fuser au dehors et nous restituait le caprice dont nous avions besoin pour respirer.
Je le regardais combiner ses offensives contre le «Bureau», je lisais les pétitions révolutionnaires qu'il faisait circuler pendant l'étude. Je me sentais un peu scandalisé, un peu effrayé, fort séduit malgré tout par son personnage.
Je ne pensais pourtant pas à me rapprocher de lui. C'est lui qui me fit le premier des avances, d'ailleurs mêlées de taquineries et de moqueries, qui me furent, je l'avoue, très insupportables. De toute évidence je l'agaçais un peu, si je l'attirais aussi; ma nature appliquée, scrupuleuse, méticuleuse lui donnait des impatiences. Il me jouait des tours que je ne prenais pas toujours très bien. Que de fois, en rentrant de récréation, je trouvai mon pupitre bouleversé, mes livres en désordre: Fournier avait passé par là. Je lui en voulais de tout mon coeur!
Mais il tenait à moi et peu à peu la sincérité de son attachement m'apparut, me convainquit, apaisa mes résistances. C'est aussi qu'à côté de son indiscipline, tout un autre aspect de son caractère se révélait à moi, lentement, que je ne pouvais qu'aimer. Sous ses dehors indomptés, je le découvrais tendre, naïf, tout gorgé d'une douce sève rêveuse, infiniment plus mal armé encore que moi, ce qui n'était pas peu dire, devant la vie.
Le parc de Lakanal, qui fut celui de la Duchesse du Maine et de la Cour des Sceaux, est un endroit merveilleux; il dévale lentement vers Bourg-la-Reine. La grande allée vient aboutir à une grille qui donne sur un chemin peu fréquenté; un banc la termine, où, parmi toute cette banlieue, on peut avoir l'illusion d'une relative solitude. C'est sur ce banc que chaque jour, pendant l'heure de récréation qui suivait le déjeuner, je venais m'asseoir avec Fournier.
Nous avions de grandes conversations. Il me parlait de son pays avec une sorte de passion. Il était né[1] à la Chapelle-d'Angillon, un petit chef-lieu de canton du Cher, à une trentaine de kilomètres au nord de Bourges, sur les confins de la Sologne et du Sancerrois, en plein centre de la France. Mais c'est surtout d'Epineuil-le-Fleuriel, un plus petit village encore, situé à l'autre extrémité du département, entre Saint-Amand et Montluçon, où ses parents avaient été longtemps instituteurs et où il avait passé toute sa première enfance, qu'il me faisait des descriptions enthousiastes et presque amoureuses. Je reconstituais sa vie de petit paysan dans cette campagne sans pittoresque, lente, pure et copieuse et dont les aspects s'étaient comme incorporés à son âme: je me rendais compte de ce qu'avait été cette enfance alimentée par la précieuse ignorance de tout autre paysage au monde que celui qu'on pouvait découvrir des fenêtres de l'école. Quelle estacade que cette solitude pour les voyages de l'imagination!
[1] Le 3 octobre 1886.
En effet, entraîné aussi, il faut le dire, par la lecture effrénée des livres de prix que recevaient ses parents chaque année vers le début de juillet et dont, s'enfermant au grenier avec sa soeur, il consommait l'entière provision avant qu'ils ne fussent distribués, Fournier s'était mis très tôt à imaginer l'inconnu et à le chercher. Comme il était naturel, dans ce plein milieu des terres, devant son horizon immobile, il s'était particulièrement épris de l'océan. Au point qu'il avait décidé vers treize ans de se faire officier de marine. Après un séjour à Paris, au lycée Voltaire, il avait été à Brest pour préparer l'examen du Borda. Mais malgré les succès qu'il avait remportés en mathématiques, il ne s'était pas senti dans sa voie, et comme, par surcroît, le milieu lui déplaisait, au bout d'un an, laissant, le coeur gros, échapper, comme un infidèle oiseau, son premier rêve d'aventure, il était rentré dans son pays.
Il s'était tourné alors vers les lettres et était venu à Lakanal en faire l'apprentissage.
Il ne les choisissait donc à ce moment que comme un pis-aller. C'est qu'au fond il ne les avait pas encore, non plus que moi d'ailleurs, découvertes. Je date des environs de Noël 1903 la révélation qui nous en fut faite en même temps à l'un et à l'autre. Pour nous remercier du compliment traditionnel que nous lui avions adressé avant le départ en vacances, notre excellent professeur, M. Francisque Vial, à qui mon éternelle reconnaissance soit ici exprimée, nous fit une lecture du _Tel qu'en songe_ d'Henri de Régnier:
_J'ai cru voir ma Tristesse--dit-il--et je l'ai vue --Dit-il plus bas-- Elle était nue, Assise dans la grotte la plus silencieuse De mes plus intérieures pensées,... etc._
Puis:
_En allant vers la ville où l'on chante aux terrasses Sous les arbres en fleurs comme des bouquets de fiancées..._
Et:
_Les grands vents venus d'outre-mer Passent par la Ville, l'hiver, Comme des étrangers amers..._
Et ces deux vers enfin qui tombèrent en nous comme une lente pierre dans une eau troublée:
_Pauvre âme, Ombre de la tour morne aux murs d'obsidiane!_
Nous nous étions déjà penchés sur des textes admirables; nous y avions senti par instants palpiter quelque chose de tendre et d'exquis; mais la gangue scolaire qui les entourait, emprisonnait aussi leur sortilège.
Et puis ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni même Flaubert ne s'adressaient à nous, jeunes gens de 1903; ils parlaient à l'humanité universelle; ils n'avaient pas cette voix comme à l'avance dirigée vers notre coeur, que tout à coup Henri de Régnier nous fit entendre.
Nous tombions, sans avoir même su qu'il en existât de tels, sur des mots choisis exprès pour nous et qui non seulement caressaient nommément notre sensibilité, mais encore nous révélaient à nous-mêmes. Quelque chose d'inconnu, en effet, était atteint dans nos âmes; une harpe que nous ne soupçonnions pas en nous s'éveillait, répondait; ses vibrations nous emplissaient. Nous n'écoutions plus le sens des phrases; nous retentissions seulement, devenus tout entiers harmoniques.
Je regardais Fournier sur son banc; il écoutait profondément; plusieurs fois nous échangeâmes des regards brillants d'émotion. A la fin de la classe, nous nous précipitâmes l'un vers l'autre. Les forts en thème ricanaient autour de nous, parlaient avec dédain de «loufoqueries». Mais nous, nous étions dans l'enchantement et bouleversés d'un enthousiasme si pareil que notre amitié en fut brusquement portée à son comble.
Dès la rentrée de janvier, délaissant les occupations dites sérieuses et la préparation de l'«Ecole», nous achetâmes les oeuvres de Henri de Régnier, de Maeterlinck, de Viélé-Griffin et nous les dévorâmes.
Je ne sais s'il est possible de faire comprendre ce qu'a été le Symbolisme pour ceux qui l'ont _vécu_. Un climat spirituel, un lieu ravissant d'exil, ou de rapatriement plutôt, un paradis. Toutes ces images et ces allégories, qui pendent aujourd'hui, pour la plupart, flasques et défraîchies, elles nous parlaient, nous entouraient, nous assistaient ineffablement. Les «terrasses», nous nous y promenions, les «vasques», nous y plongions nos mains et l'automne perpétuel de cette poésie venait jaunir délicieusement les frondaisons mêmes de notre pensée.
_Où le Griffon a-t-il enterré le Saphir?_
Nous y eussions conduit sans hésiter le premier de ces chevaliers masqués, surgis aux lisières ou près des sources apparus, qui nous eût demandé le chemin.
Nous ne connaissions encore ni Mallarmé, ni Verlaine, ni Rimbaud, ni Baudelaire. C'était dans le monde plus vague et plus artificiel construit par leurs disciples, que nous nous mouvions, sans soupçonner qu'il n'était qu'un décor qui nous cachait la vraie poésie.
*
* *
Pourtant des différences non pas tant de goût que de prédilection ne tardèrent pas à apparaître entre Fournier et moi. Tandis que je mettais au premier plan Maeterlinck, pour la profondeur philosophique que je lui attribuais libéralement, et plus tard Barrès, dont l'idéologie me ravissait, Fournier élisait avec une affection farouche Jules Laforgue d'abord, ensuite Francis Jammes. Ces deux admirations qui le prirent vers 1905, valent la peine d'être analysées, car elles sont révélatrices de certaines tendances très profondes de son esprit.
Que n'ai-je pas dit et surtout écrit à Fournier contre Laforgue? Il m'agaçait; je le trouvais pleurard et pédant; je ne comprenais rien à ses souffrances; je ne m'en expliquais pas la cause. Fournier le défendait avec acharnement et je vois bien maintenant tout ce qu'il découvrait de lui-même dans le pauvre blessé des _Complaintes_.
«Blessé, mais amoureux, me répondit-il justement lui-même dans une des nombreuses apologies qu'il me fit de son héros[2], blessé mais orgueilleux. Blessé, mais d'une si grande douceur de coeur. Blessé, parce que tout cela; et ironique parce que blessé et seulement pour cela. Il n'a jamais été que le jeune homme timide (à ne pas pouvoir passer devant une «dame» sans tomber), et qui a répété toute sa vie:
_Oh! qu'une, d'elle-même, un beau soir, sût venir, Ne voyant que boire à mes lèvres et mourir._
[2] Lettre du 22 janvier 1906.
Fournier était tout à fait exempt de cette timidité extérieure et physique qu'il attribue ici à Laforgue, mais il en avait une plus secrète, à base de tendresse et d'orgueil, qui ne le paralysait pas moins. Comme Laforgue, il avait un immense besoin de la Femme, mais avant tout comme d'un calmant pour sa susceptibilité frémissante; il ne supportait pas l'idée d'être à découvert devant elle, en butte à ses flèches, déconcerté, malmené; une pureté et une innocence parfaites en elle étaient indispensables à la formation de son amour.
Il lui fallait l'union des âmes avant celle des corps et un certain absolu d'affection où se plonger. Toutes les exigences de Laforgue, il les reconnaissait pour siennes.
Et aussi les déceptions, car il n'était pas sans se rendre compte confusément de ce que son rêve avait d'irréalisable. Il en éprouvait d'avance cette même irritation désolée qu'il voyait chez Laforgue se tourner en ironie. «Ironique parce que blessé et seulement pour cela.»
Laforgue devait lui servir comme d'une vengeance anticipée contre cette étrange nation des femmes à laquelle il avait la plus étrange idée encore d'aller demander du bonheur. Il avait à ce moment-là des relations, tout à fait pures d'ailleurs, avec une petite étudiante, qu'il accompagnait chaque dimanche et tâchait de former suivant son idéal. Il ne cherchait pas trop à la transfigurer à mes yeux; mais je sentais quelque chose en lui, dès ce moment, se débattre contre les bornes par trop précises qu'elle infligeait à son imagination; il la lui fallait déjà plus sincère, plus candide surtout qu'elle ne pouvait être. Et de ses petitesses, de ses coquetteries il souffrait comme d'autant d'injustices qu'elle eût commises envers lui.
Pourtant il ne faudrait pas se représenter Fournier comme dominé par le scepticisme moral ou le dépit, ni comme dépourvu de tout réalisme; à ses chanceuses aspirations le goût des choses concrètes formait dès ce moment contrepoids.
Déjà chez Laforgue il n'admirait pas seulement l'exilé en ce monde ni l'amant tyrannique et craintif. Voulant me le faire comprendre et aimer, c'est toute une série d'impressions de nature, choisies au hasard des pages, qu'il recopiait pour moi dans une de ses lettres:
_O cloîtres blancs perdus... --Soleils soufrés croulant dans les bois dépouillés... ... Paris! ses vieux dimanches dans les quartiers tannés où regardent des branches par-dessus les murs des pensionnats, etc._[3]
[3] Lettre du 22 janvier 1906.
Dès ce moment il demandait à la poésie une certaine traduction, en langage clair et insaisissable, de la plus humble réalité. C'est pourquoi Jammes, que nous avions découvert dans _l'Angélus de l'aube_..., l'avait du premier coup enchanté.
Toute la campagne, non pas celle qu'on visite, mais celle où Fournier était né et dont il sentait l'imprégnation, revivait dans ces lignes un peu tremblantes, privées de toute architecture interne, que Jammes traçait, les unes au-dessous des autres, d'une main paisible et maladroite exprès. La façon dont les mots y venaient, à leur place physique plutôt que significative, et dont ils incarnaient les animaux, les arbres, les métairies, en suggérant simplement l'odeur, la couleur ou la forme; la peinture de chaque heure du jour, avec son soleil propre et l'exacte déclivité des ombres; ces vers si tangibles que certains pouvaient être tenus entre les mains comme une gaule, d'autres froissés dans les doigts comme une feuille de menthe,--toute cette poésie matérielle et pure l'enchantait.
_Nous ne séparerons pas la vie d'avec l'art._
Fournier s'empara tout de suite de ce vers faux, ou mal cadencé, et le fit marcher longtemps à cloche-pied, en avant-garde de son oeuvre, comme un chemineau et comme un guide.
Ce fut appuyé sur Jammes qu'il commença à se révolter contre l'intelligence, c'est-à-dire, dans son esprit, contre la culture des idées, contre l'effort pour définir, contre le jugement qui exclut. Barrès, en qui je me complaisais à ce moment et qu'il fit effort pour aimer avec moi, dans le fond l'exaspérait: «Je t'ai dit une fois pour toutes que je trouvais parfaitement vain ce travail de mise en formules... Je préférerai, moi, toujours m'arrêter pour parler de la «mer méridionale éperdument bleue»--ou de la batteuse que j'entends ronfler dans les champs derrière moi comme pour me dire que c'est encore l'été--encore un peu de tout cet été que je n'ai pas vécu.»[4] Et plus tard: «Je me dégoûte d'écrire ainsi tant de petites théories, de petits jugements, de longues phrases qui ne riment à rien. Alors que lentement, longuement, silencieusement je devrais chercher en moi des mots brefs et légers qui disent le passé ou la vie.»[5]
[4] Lettre du 23 septembre 1905.
[5] Lettre du 22 janvier 1906.
Il avait commencé d'ailleurs, depuis assez longtemps déjà, à les chercher, «ces mots brefs et légers», dont il devait plus tard trouver une si délicieuse et expressive foison. Peu de temps après notre découverte du Symbolisme, il s'était mis à écrire des vers. Rien de plus curieux que ces premiers essais d'Alain-Fournier. Je dois avouer à ma honte que je ne sus pas y reconnaître sa vocation.
C'est aussi qu'ils révélaient tout autre chose que le poète qu'on était porté naturellement à y chercher. Aucune image vraiment neuve, aucune transformation vraiment chimique du monde par les mots; les objets n'y devenaient jamais autres et saisissants; un doux courant les entraînait comme des fleurs intactes,--un courant facile et faible comme la rêverie.[6]
[6] «Les premiers vers que j'ai faits, m'écrivait Fournier lui-même dans une lettre du 22 août 1906, étaient surtout la découverte extasiée de deux ou trois mots auxquels je ne pensais plus et de tout ce que leur son réveillait en moi: «Angélus... aubépine... après-midi... civière... ou voiture à chien.»
Je recopie ici, à titre d'exemple, non pas le meilleur mais le plus important--je dirai en quoi tout à l'heure--de ces poèmes:
À TRAVERS LES ÉTÉS
(A une jeune fille.)
_Attendue, A travers les étés qui s'ennuient dans les cours en silence et qui pleurent d'ennui, Sous le soleil ancien de mes après-midi lourds de silence solitaires et rêveurs d'amour_
_d'amours sous des glycines, à l'ombre, dans la cour de quelque maison calme et perdue sous les branches, A travers mes lointains, mes enfantins étés, ceux qui rêvaient d'amour et qui pleuraient d'enfance,_
_Vous êtes venue, une après-midi chaude dans les avenues, sous une ombrelle blanche, avec un air étonné, sérieux, un peu penché comme mon enfance. Vous êtes venue sous une ombrelle blanche._
_Avec toute la surprise inespérée d'être venue et d'être blonde, de vous être soudain mise sur mon chemin, et soudain, d'apporter la fraîcheur de vos mains avec, dans vos cheveux, tous les étés du Monde._
*
* *
_Vous êtes venue: Tout mon rêve au soleil N'aurait jamais osé vous espérer si belle. Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue. Tout de suite, près de vous, fière et très demoiselle et une vieille dame gaie à votre bras, il m'a semblé que vous me conduisiez, à pas lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous votre ombrelle, à la maison d'Eté, à mon rêve d'enfant, à quelque maison calme, avec des nids aux toits, et l'ombre des glycines, dans la cour, sur le pas de la porte--Quelque maison à deux tourelles avec, peut-être, un nom comme les livres de prix qu'on lisait en juillet, quand on était petit._
_Dites, vous m'emmeniez passer l'après-midi Oh! qui sait où!... à «La Maison des Tourterelles»._
*
* *
_Vous entriez, là-bas, dans tout le piaillement des moineaux sur le toit, dans l'ombre de la grille qui se ferme.--Cela fait s'effeuiller, du mur et des rosiers grimpants, les pétales légers, embaumés et brûlants, couleur de neige et couleur d'or, couleur de feu, sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs et dans l'allée comme un chemin de Fête-Dieu._
_Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux avec la vieille dame, l'allée où, doucement, votre robe, ce soir, en la reconduisant, balaiera des parfums couleur de vos cheveux._
_Puis recevoir, tous deux, dans l'ombre du salon, des visites où nous dirons de jolis riens cérémonieux._
_Ou bien lire avec vous, auprès du pigeonnier, sur un banc de jardin, et toute la soirée, aux roucoulements longs des colombes peureuses et cachées qui s'effarent de la page tournée, lire, avec vous, à l'ombre, sous le marronnier, un roman d'autrefois, ou «Clara d'Ellébeuse»._
_Et rester là, jusqu'au dîner, jusqu'à la nuit, à l'heure où l'on entend tirer de l'eau au puits et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies._
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_C'est Là... qu'auprès de vous, oh ma lointaine, je m'en allais, et vous n'alliez, avec mon rêve sur vos pas, qu'à mon rêve, là-bas, à ce château dont vous étiez, douce et hautaine, la châtelaine._
_C'est Là--que nous allions, tous les deux, n'est-ce pas, ce Dimanche, à Paris, dans l'avenue lointaine, qui s'était faite alors, pour plaire à notre rêve, plus silencieuse, et plus lointaine, et solitaire... Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine... Et puis après, plus près de vous, sur le bateau, qui faisait un bruit calme de machine et d'eau..._
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