Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme

Part 9

Chapter 93,932 wordsPublic domain

Mademoiselle Pigeaire ne put nommer la carte.

En général, elle n’hésitait pas pour dire ce qui se passait au loin, mais elle éprouvait beaucoup de peine pour désigner des choses présentes, à peu près comme la plupart des médecins, qui sont si forts sur la peste et la lèpre qui n’existent plus, et qui échouent contre les cors aux pieds et les rhumes de cerveau.

J’ai la conviction que mademoiselle Pigeaire, qui, dans l’origine, avait dû présenter certains phénomènes électriques et magnétiques, se voyant l’objet d’une grande curiosité, les avait exagérés, puis en avait feint d’autres, et je crois qu’elle trompait un peu ses parents.

J’ai vu au Havre le somnambule le plus lucide dont on ait parlé: c’est Alexis, que magnétise M. Marcilli.

Les assistants lui firent dire un peu trop de bonne aventure; mais il m’étonna beaucoup dans les réponses qu’il fit: quelques-unes auraient pu être faites par n’importe qui, grâce à la complaisance involontaire avec laquelle certaines femmes impatientes l’aidaient sans s’en apercevoir; d’autres sont à peu près impossibles à expliquer.

D’abord, il fit tout ce que mademoiselle Pigeaire n’avait pu faire: les yeux bandés, il reçut cinq cartes d’un assistant qui en prit cinq.

Alexis joua la partie d’écarté les deux jeux retournés sur la table, et désignant à son adversaire, qui ne voyait pas son jeu, la carte qu’il devait prendre pour répondre à celle qu’il jouait.

--Monsieur, vous avez la dame de carreau, la deuxième à gauche... Monsieur, avez-vous le huit de trèfle? La première à droite... Monsieur, vous n’avez pas de pique; coupez avec votre valet d’atout.

Une femme lui dit:

--En sortant de chez moi, j’ai mis, sur la table de mon salon, un objet qui n’y est pas d’ordinaire; le voyez-vous?

Alexis répondit qu’il le voyait; et, après de longues hésitations et des questions nombreuses, faites par lui-même, il répondit:

--C’est un cygne empaillé.

Mais il avait demandé si c’était un meuble, si c’était un animal, si cela était vivant. Je crois que j’aurais deviné comme lui.

On lui présenta une bague, et il dit deux mots qui se trouvèrent écrits dans la bague.

Comme on le laissait un peu seul, je m’approchai de lui et lui livrai ma main; il toucha une bague que je porte, et me dit:

--Cette bague vous a été donnée par une personne qui est morte. Est-ce une femme? ajouta-t-il.

--Non.

--Alors c’est votre père.

Je sentis un froid à la racine des cheveux, et je ne lui fis plus de question. Comme je m’éloignais, il ajouta:

--S’il n’y avait pas de monde, j’aurais quelque chose à vous dire.

Je ne l’ai pas revu.

Un jour, j’assistai à une séance de magnétisme chez M. Lafontaine.

Il amena une jeune servante et l’endormit. M. Lafontaine annonça qu’il ne s’agissait pas de montrer de la lucidité, mais de l’insensibilité; en un mot, de provoquer à volonté un état de catalepsie pendant lequel le sujet pourrait souffrir les opérations les plus douloureuses, non seulement sans s’en apercevoir, mais encore sans en garder ensuite le moindre souvenir. Il magnétisa les bras et les jambes de la jeune fille, qu’il appelait Marie; ses bras et ses jambes prirent une grande rigidité. J’essayai de faire fléchir les bras; mais il me sembla que je risquais de les casser.

M. Lafontaine annonça alors que l’insensibilité était complète quoique la somnambule parlât et répondît à toutes les questions que lui faisaient le magnétiseur ou les personnes que, disait-il, il mettait en rapport avec elle.

Il lui ficha des aiguilles sur les mains, sur le front, il lui traversa la main avec une aiguille: mais je sais qu’en certaine partie de la main, on peut le faire à toute personne éveillée sans qu’elle en ressente de douleur. Il lui traversa le sourcil avec une autre aiguille, et, comme le sang coulait avec une certaine abondance, il l’arrêta au moyen de passes et de l’imposition du doigt.

Il m’offrait de ficher moi-même des épingles sur la patiente; je n’ai pas besoin de dire pourquoi je préférai lui chatouiller les lèvres avec une plume: elle resta impassible, sans la moindre contraction.

Il lui fit respirer du soufre allumé, puis de l’ammoniaque, qu’il lui ordonna d’aspirer fortement; elle obéit, et aucun muscle de son visage ne trahit la moindre gêne ni la moindre sensation.

M. Lafontaine fit alors de nouvelles passes ayant, dit-il, pour but d’augmenter encore l’état électrique de Marie. Quelqu’un joua un air d’église sur un piano: elle parut surprise, un sourire ineffable s’épanouit sur son visage; elle joignit les mains et se leva, ses genoux fléchirent, son sein s’agita; graduellement elle arriva à une extase extraordinaire; elle murmurait les mots de «Seigneur!» et de «Mon Dieu!»

M. Lafontaine lui parlait et elle ne l’entendait plus; ses yeux fixes, pleins d’un feu humide, semblaient contempler le ciel ouvert; de grosses larmes coulaient sur ses joues. Cette fille, d’un visage insignifiant, d’une forme commune, devint tout à fait belle; ses attitudes étaient nobles, son regard inspiré.

On lui mit une bougie, non pas devant, mais sur les yeux, au point de lui brûler les cils, sans qu’elle semblât s’en apercevoir, sans qu’elle manifestât la moindre sensation causée par la flamme ni par la chaleur, sans que sa paupière frissonnât. On lui tira aux oreilles des capsules fulminantes, on lui ficha des épingles sur le front; son extase allait toujours croissant; elle tomba à genoux en s’écriant:

--Seigneur... viens!

Tout à coup le musicien changea de rhythme et joua un air de danse. Marie parut surprise, inquiète, contrariée; elle semblait se cramponner aux sensations nouvelles et contraires qui s’emparaient, qui s’évanouissaient d’elle malgré sa volonté; puis elle céda: au sourire extatique succéda un sourire de paysanne au bal; elle redevint une fille commune, assez laide, et elle dansa.

Puis le musicien se leva et quitta le piano. A l’instant même elle s’affaissa et serait tombée par terre si on ne s’était empressé de la retenir; mais on ne put l’empêcher de s’étendre sur le tapis, et elle eut une crise nerveuse fort semblable au commencement d’une crise d’épilepsie. M. Lafontaine la calma avec quelque peine. Cependant elle était toujours en état de somnambulisme; on lui demanda si elle souffrait, et, au milieu des convulsions, elle répondit que non.

La musique reprit: elle se calma à l’instant et retomba dans l’état extatique qui nous avait frappés auparavant.

Pendant ce temps, une vieille dame, très-fervente à l’endroit du fluide animal, ou vital, comme l’appelle M. Lafontaine, me faisait une querelle; elle prétendait que j’avais parlé à la somnambule, que je m’étais mis en rapport avec elle, et que le combat de mon fluide avec celui de M. Lafontaine avait causé la crise nerveuse; j’excusai de mon mieux et moi et mon pauvre fluide. M. Lafontaine eut l’indulgence d’assigner une autre cause à la crise de Marie, et de l’attribuer à la cessation brusque de la musique, effet, du reste, ajouta-t-il, très-difficile à éviter; et mon fluide fut déclaré non coupable, à ma grande satisfaction.

Si tout ceci est une comédie, c’est bien joué, et Marie laisse bien loin derrière elle tout ce qu’il y a d’actrices au théâtre.

Marie, réveillée, eut l’air de n’avoir la conscience de rien de ce qui s’était passé, et on mit sur la sellette à sa place un vieux sourd-muet, qui, après des passes et des insufflations prolongées et énergiques, entendit et répéta les mots _bonjour_ et _pantalon_.

Mais, comme il y a beaucoup de sourds-muets qui entendent et parlent un peu à différents degrés, et comme il ne put expliquer clairement sa situation antérieure, le fait reste sans conclusion.

Voilà ce que j’ai vu un jeudi, à huit heures du soir, chez M. Lafontaine, rue Neuve-des-Mathurins.

Maintenant, que cela s’explique de différentes façons, que l’influence exercée par M. Lafontaine sur Marie consiste à reproduire à volonté chez elle une crise, effet d’une catalepsie naturelle à laquelle elle serait sujette; ou que ce soit la plus effrontée et la mieux jouée des comédies, ce qui ne paraîtra vraisemblable à aucune des personnes qui y ont assisté: il y a certes de quoi frapper des esprits même peu portés à la crédulité, et, je le répète, le devoir de l’Académie de médecine, son devoir impérieux, est de reconnaître et d’étudier ce phénomène ou de démontrer la supercherie de telle façon que personne n’en puisse être dupe à l’avenir.

Pour moi, j’ai vu des choses extraordinaires et je les raconte. J’attends.

Je terminerai ce récit par une histoire ayant trait au magnétisme, et que je vole tout simplement à M. Emile Deschamps; malheureusement, je n’ai pu retenir que le fond de l’anecdote, et je ne puis lui voler la bonhomie spirituelle et malicieuse avec laquelle il la raconte.

Une jeune fille avait une mauvaise santé, sans être précisément malade; son état ne présentait les symptômes d’aucune maladie classée et ayant, de par la Faculté, droit de bourgeoisie chez les mortels. Les médecins allopathes, homœopathes, hydropathes, etc., prétendaient que cela se passerait; ils ordonnaient un peu de patience et beaucoup de distractions.

Un ami de la famille parla de magnétisme avec beaucoup d’enthousiasme; il raconta des cures merveilleuses, des phénomènes, des miracles. Malgré certaines répugnances, on se laissa convaincre, et l’on fit venir un magnétiseur.

C’était à la fin du jour, dans un jardin, sous une épaisse allée de sycomores; au bout d’un quart d’heure, la jeune personne était endormie; au bout de vingt minutes, elle commençait à répondre aux questions du magnétiseur, lorsqu’un domestique, accouru en toute hâte, demanda celui-ci et lui dit quelques mots à l’oreille.

--Pardon, dit-il à la famille, un événement inattendu me force à courir chez moi; je reviens dans dix minutes. Attendez-moi, j’ai mon cabriolet à votre porte.

Il part.

Les dix minutes sont bientôt passées; il s’écoule un quart d’heure, une demi-heure, une heure.

L’ami, très-expert dans les pratiques du magnétisme, dit:

--C’est fâcheux qu’il ne l’ait pas réveillée avant de partir.

Au bout d’une heure et demie, on envoie chez le magnétiseur. On répond qu’il n’est resté que dix minutes chez lui, qu’il était fort ému, qu’il a fait un paquet d’un peu de linge et de quelques hardes, qu’il s’est fait conduire au chemin de fer de Rouen.

On couche la jeune fille, on convient de ne rien dire ni à personne ni à elle-même. Le lendemain matin, on n’avait pas de nouvelles. Le surlendemain, on reçoit une lettre du Havre.

Le médecin annonçait que sa femme lui avait été enlevée par un perfide ami; qu’ils avaient pris, en partant, sa caisse tout entière; qu’il était à leur poursuite. Il regrettait vivement l’embarras dans lequel il les avait laissés.

Que faire?

L’ami disait:

--Au moins, s’il avait mis quelqu’un de nous en rapport avec elle, on l’aurait réveillée.

--Et que faisait la jeune fille?

--La jeune fille buvait, mangeait, causait, comme de coutume; il n’y avait rien de changé à ses habitudes, et bien heureusement, car cela rendait facile aux parents de lui cacher la triste position dans laquelle elle se trouvait.

--Mais alors elle ne dormait pas?

--Certainement que si, puisque le magnétiseur ne l’avait pas réveillée.

--C’est juste.

Il se passa un an, les parents étaient fort tristes, fort abattus: on n’avait aucune nouvelle du disciple de Mesmer; il n’était pas revenu à Paris; on ne savait où il était.

Un parti se présente; les parents et l’ami se réunirent, se consultèrent. Doit-on avertir le futur époux de l’état dans lequel se trouve la fille qu’il demande?

La probité, la sévère probité dit qu’on ne peut s’en dispenser. Mais s’il allait s’effrayer! et qui ne s’effrayerait pas à sa place?

C’est un mariage très-avantageux, très-convenable sous tous les rapports.

On fait taire la probité; on ne dit rien; le mariage se conclut.

--Et comment était la jeune femme?

--Comme de coutume. Il fallait savoir ce qui en était; sans cela, on ne se serait douté de rien.

Au bout d’un an, elle allait avoir un enfant.

Le mari était enchanté. Cependant les parents, qui étaient honnêtes au fond, souffraient d’un pareil état de choses; leur conscience était bourrelée quand le mari les remerciait de son bonheur. Dix fois la vérité fut sur leurs lèvres, dix fois ils la retirèrent.

--Et la jeune femme?

--Elle allait fort bien; elle eut un second enfant. Un jour, on apprend que le médecin s’est fixé à Provins.

Les parents, au comble de la joie, lui écrivent avec instances de venir à Paris. Il répond et s’excuse sur de nombreuses occupations.

Une correspondance s’engage: les parents insistent; le magnétiseur résiste. Il finit par mettre son déplacement à un prix exorbitant. Que faire? il fallait bien en passer par où il voulait; on était à sa discrétion. L’état de la jeune femme ne pouvait durer éternellement; le secret, caché jusque-là au mari, pouvait être révélé à chaque instant. On accorde ce que le médecin exigeait. Il arrive, il se loge auprès de la maison, et, un jour que le mari est à la chasse, on le prévient.

Il arrive; on avait défendu la porte: on était sûr de ne pas être troublé.

L’ami seul, qui était dans le secret, assistait à l’opération.

Le magnétiseur dégage le fluide; il descend les mains du front à l’épigastre de la somnambule, en les secouant pour se débarrasser du fluide qu’il enlève; il la réveille.

--Et quelle différence cela amena-t-il chez la jeune femme?

--Aucune, au point que le mari ne s’aperçut de rien.

--Mais alors qui vous dit qu’elle ne dormait plus?

--Quelle tête dure vous avez! Certainement qu’elle ne dormait plus, puisque le magnétiseur l’avait réveillée.

--C’est juste.

UNE VISITE A L’ARSENAL

Dans un vaste atelier sont deux jeunes gens: l’un est devant un chevalet et profite des dernières lueurs du jour; l’autre, étendu sur un vaste divan rouge, fume nonchalamment une longue pipe et retourne dans ses mains une lettre encore non décachetée. Tous deux portent des cheveux longs et des moustaches. Demain, peut-être, ils auront la tête et le menton rasés; après demain, ils laisseront repousser la barbe sous la lèvre inférieure.

--Je ne sais pourquoi, dit le fumeur, j’hésite à envelopper cette lettre dans le sort auquel je condamne les autres depuis deux mois. J’ai quelque regret de la brûler sans la lire, d’autant plus que c’est l’écriture de mon père. Je devine à peu près le contenu des deux missives qu’il m’a adressées précédemment. La première contenait nécessairement des reproches et des menaces; la seconde, probablement, des reproches et des conseils. Il n’est pas impossible que je trouve dans celle-ci un bon sur la poste. Parbleu! ajouta-t-il après avoir parcouru les premières lignes, je ne m’étais pas trompé: mon correspondant est chargé de me remettre cent francs.

--Cent francs! s’écria l’autre en posant sa brosse.

--Cent francs, répondit le fumeur.

--Allons, les pères valent mieux que leur réputation; pour moi, je n’aurai mon pain quotidien que lorsque je pourrai dire: _Notre père, qui êtes aux cieux._

»En attendant, il me fait une recommandation très-importante. Mon oncle de l’Arsenal est malade; il me presse de l’aller voir; c’est un oncle à héritage, et je n’y suis allé qu’une seule fois depuis trois ans.

--Tu as tort.

--Il n’est pas difficile d’être sage pour les autres. Je tâcherai d’y aller demain. Mais je ne sais pas trop le chemin.

--Je te ferai une carte.

--Voilà qui est bien.

Le lendemain arrive.

--Je ne partirai pas sans déjeuner.

--Je ne te le conseille pas.

--Qui ira chercher le déjeuner?

--Pas moi; je suis en pantoufles.

--Ni moi; je ne veux pas salir mes bottes avant de me mettre en route. Eugène, tu n’es guère complaisant.

--Et toi, tu n’es guère juste; c’est moi qui ai fait hier toutes les corvées. Aujourd’hui, c’est à ton tour.

--Écoute, prenons les fleurets; le premier touché ira chercher le déjeuner.

On prend les fleurets, on tire; Arthur est touché. Il est convenu que c’est lui qui ira chercher le déjeuner; mais, puisqu’on a tant fait que de décrocher les fleurets, les masques et les gants, on ne s’arrêtera pas à une première botte. On tire pendant une heure. On s’arrête essoufflé, exténué.

--Il faut faire chauffer de l’eau pour ma barbe.

--Oui, et tu as laissé éteindre le feu.

--Il sera bientôt rallumé. Mais nous n’avons pas d’eau.

--Comment! la fontaine est déjà vide?

--Oui; j’ai oublié de refermer le robinet hier au soir.

--La cuisine doit être inondée?

--La chose n’est que trop vraie. Je suis bien heureux de m’en être aperçu avant de descendre.

On déjeune, on met de l’eau au feu.

Pendant qu’elle chauffe, Eugène s’est remis à son tableau, Arthur a pris sa pipe et s’est étendu sur le divan:

--Regarde, Eugène, combien j’ai perdu de temps aujourd’hui; je devrais déjà être loin. C’est décidément une mauvaise chose que la flânerie. On ne saurait croire combien la mienne m’a déjà fait de tort. Un philosophe a eu bien raison de dire: «Faites ce que vous voudriez avoir fait plutôt que ce que vous voudriez faire.»

--Cela est d’autant plus juste à ton égard, dit Eugène en prenant une pipe et en s’asseyant près de son camarade, que ce que tu voudrais faire surtout, ce serait ne rien faire.

--Il est vrai que je méprise cette inquiétude qui fait que certaines gens agissent pour agir; faites quelque chose qui vaille mieux que le repos, ou tenez-vous coi.

--En ce moment, il vaudrait mieux t’habiller que de te tenir coi.

--Mon eau n’est pas chaude.

Les deux amis lâchèrent quelques bouffées de fumée; puis Arthur reprit:

--Ce n’est pas que je veuille défendre la flânerie; car l’exorde de mon discours était, s’il t’en souvient, tout à fait contre elle.

--Je n’en dirai pas non plus de mal; car

La paresse est un don qui vient des immortels.

Les deux amis avaient dans la tête une certaine quantité de citations qu’ils arrangeaient en manière d’aphorismes, selon le besoin qu’ils en pouvaient avoir.

--Mais, ajouta-t-il, il faut, pour que la flânerie soit douce, qu’elle soit aussi sans crainte et sans remords, sans peur et sans reproche; il faut avoir conquis le droit de s’y livrer corps et âme; car ce n’est pas la flânerie véritable, la flânerie pure et entière, que celle à laquelle s’abandonne le corps tandis que l’esprit le gourmande.

Il se leva et commença sa toilette. Pour une visite aussi peu fréquente et aussi importante que celle qu’il avait à faire, il crut devoir laisser de côté la cravate noire, qu’il n’avait pas quittée depuis plusieurs années. Il en plia donc une blanche, et la mit toute disposée sur le dos d’un fauteuil. Mais, lorsqu’il se fut lavé les mains, il les essuya tranquillement après sa cravate, ne songeant pas que ce morceau de linge blanc pût être autre chose qu’une serviette. Quand il s’en aperçut, il était trop tard, la cravate était entièrement fripée et sale. Il en fallut chercher une autre; il s’assit pour la plier sur ses genoux. Mais il était si bien sur le divan! Il reprit sa pipe et se mit à fumer. Sa tête reposait mollement sur les coussins...

État d’inertie qui laisse voltiger autour de la tête des pensées légères, bizarres, que le moindre souffle dissipe ou métamorphose comme les nuées de fumée, et lâche la bride à l’imagination qui vagabonde, laisse là le corps engourdi sans force pour la suivre ni la retenir, tel que l’oiseau qui, échappé de sa cage, voltige alentour et semble narguer l’oiseleur stupéfait de sa fuite.

État délicieux où le moi disparaît, où l’on assiste à sa propre vie, à ses sensations, à ses joies, à ses douleurs, comme à un spectacle, avec cette douce paresse d’un spectateur bien assis; où on ne peut creuser une pensée triste sans que, malgré vos efforts pour la retenir, elle vous échappe comme l’eau entre les doigts, et se transforme en une figure bouffonne qui, dansant dans la fumée du tabac, vous rit au nez et vous force à rire.

Cependant Arthur part. Sur l’escalier un homme l’arrête.

--M. Arthur est-il chez lui?

--Non, il est mort.

L’homme redescend devant lui tout étourdi.

--Allons, je suis bien heureux que ce gaillard-là ne me connaisse pas.

Il se met en route le long des boulevards. Il y a bien des choses à voir sur les boulevards au mois de mars.

Les marchands de fleurs ont sur les étalages les premières jacinthes, qui répandent une odeur de printemps. Les femmes, aux premiers rayons du soleil, sortent de leurs fourrures, comme les premières fleurs de leurs calices verts.

Il s’arrête à un escamoteur; l’escamoteur commence un tour plus surprenant que tous les autres, mais il ne le finit pas: il en a d’autres à montrer auparavant; puis il donne pour rien un pain de blanc d’Espagne pour nettoyer les chandeliers, à ceux qui voudront bien payer vingt sous une boîte de charbon pour les dents.

--Ce spécifique odontalgique et balsamique est souverain contre la carie des dents. J’offre de faire une expérience publique. La première personne venue... Viens ici, simple gamin... Tenez, les dents de cet enfant sont d’un noir parfait; vous mettez sur la brosse un peu de poudre; vous l’humectez avec de l’eau; et ne croyez pas que ce soit de l’eau préparée; l’eau, la première venue, l’eau du ruisseau; vous frottez les dents et les gencives.

Cependant le tour tant annoncé ne se fait pas; Arthur, qui l’a attendu pendant une demi-heure, perd patience et s’en va. Mais l’escamoteur court après lui et l’appelle:

--Monsieur! monsieur!

Tous les yeux sont fixés sur Arthur. Il rougit et s’arrête.

--Monsieur, dit l’escamoteur, pourquoi m’emportez-vous mes balles? Je n’ai pour vivre que les instruments de mon métier.

Tout le monde entoure Arthur, qui, bleu de colère, s’écrie:

--Je n’ai pas vos balles, allez vous promener.

--Je demande mille pardons à monsieur, mais il a mes balles dans son chapeau.

L’escamoteur en retire trois énormes balles. Le tour se fait adroitement; tout le monde admire, Arthur a envie de battre l’escamoteur et s’enfuit. Les incrédules sourient et disent:

--C’est un compère.

Plus loin est un marchand de briquets phosphoriques.

--Ceci est la véritable pâte inflammable. Vous n’avez point besoin d’allumettes préparées; vous prenez gros comme rien du tout de ma pâte au bout d’un couteau, au bout de votre canne, au bout de ce que vous voudrez, de n’importe quoi; le moindre frottement contre une mèche l’allume aussitôt.

«Outre l’utilité de ma pâte inflammable, c’est une source d’amusements honnêtes et récréatifs; l’histoire de rire et de s’amuser en société.

«Vous êtes dans le monde... chez un ministre; un maladroit veut moucher la chandelle et l’éteint; obscurité complète. Chacun dit la sienne; on profite de la nuit pour embrasser sa voisine; mais vous, vous tirez votre briquet, que vous avez toujours sur vous; vous pariez un litre, rouge ou blanc, avec la maîtresse de la maison, que vous rallumerez la chandelle.

Arthur continue sa route; un homme l’arrête par le collet de son habit. Cet homme a devant lui un chat-huant et trois innocentes couleuvres, serpents féroces qu’il a, dit-il, apprivoisés. Plusieurs oiseaux, roides et étendus sur le dos, sont instruits à simuler la mort. S’il vous permettait de les toucher, vous verriez que la chose ne leur est que trop facile. Cet homme vend du savon à détacher. En vain Arthur veut s’échapper, son ennemi ne lâche pas prise; la foule s’amasse autour d’eux.

--Il est impossible de voir une tache plus dégoûtante que celle qui dépare le collet de l’elbeuf de monsieur.

Arthur donne un coup de poing dans l’estomac du dégraisseur, et le fait tomber avec sa table sur les oiseaux et les reptiles morts ou vivants, puis il s’enfuit; et, pour dérouter les regards, il quitte les boulevards et prend au hasard une rue qu’il ne connaît pas; elle le conduit dans une autre qui donne dans une autre. Arthur est perdu; il erre, il tourne; enfin il demande à un commissionnaire ou il se trouve; il a fait la moitié du chemin pour retourner chez lui.

--C’est l’heure du dîner de mon oncle, je vais rentrer; je n’irai pas aujourd’hui.