Part 8
--J’ai une idée; je vais prendre un brevet pour qu’on ne me la vole pas. Voici une plante vénéneuse, qui exhale une mauvaise odeur; je vais la mettre en poudre, et je proposerai aux gens de se fourrer cette poudre dans le nez. En deux ou trois ans, cela leur ôtera l’odorat. Je vais la couper en menus brins, et je proposerai aux gens d’en aspirer la fumée; d’abord cela leur donnera des éblouissements, des vertiges, des tranchées; mais ils finiront par s’y habituer. Tout ce que je demande, c’est le privilège de vendre seul; et j’offre pour ce privilège de payer, chaque année, quatre-vingts millions à l’État.
On aurait pris l’homme pour un fou, et son idée pour la plus grande extravagance possible.
--Pourquoi, lui aurait-on dit, n’ouvrez-vous pas boutique pour y vendre des coups de bâton? Vous auriez, certes, pour le moins autant de débit.
Eh bien, le tabac rapporte à l’État plus de quatre-vingts millions.
Il faut dire que deux choses ont contribué à la prodigieuse consommation qui s’en fait aujourd’hui: la politique et la littérature. La littérature, qui est allée demander ses inspirations en Orient, où on fume toujours, et à l’Allemagne, où on fume davantage encore; la politique, qui, après les événements de 1830, a créé une garde nationale ardente, belliqueuse, qui a voulu manger du pain de munition et fumer comme les vieux grognards.
Quatre-vingts millions, c’est un gros revenu; mais c’est un revenu comme je voudrais voir tous les autres revenus de l’État. Je voudrais qu’on reportât sur des choses semblables les impôts qui font payer si cher au peuple le pain, la viande, le sel, etc.
Voici ce que rapportent en un an à l’Angleterre, des objets non indispensables, justement imposés:
fr. c. Domestiques mâles portant livrée. 5,880,583 75 Gardes-chasses. 7,658 » Carrosses à quatre roues. 4,172,056 » Chevaux de carrosse. 7,274,453 10 Chevaux de course. 97,912 58 Poudre à poudrer. 156,538 95 Armoiries sur les voitures. 1,646,700 » Impôts sur les chiens de luxe. 4,088,847 50 Etc., etc., etc.
Les bureaux de tabac sont réservés, en principe, aux anciens serviteurs de l’État, aux veuves de marins ou de soldats. En réalité, les députés, auxquels on en demande énormément, en promettent beaucoup et en enlèvent un assez grand nombre. Ceux-ci sont, pour sûr, donnés, à des gens qui n’en ont pas besoin; car les députés n’ont à promettre qu’à des électeurs, et tout électeur paye deux cents francs de contributions.
Les titulaires des bureaux les vendent souvent, ce qui est défendu, et les louent presque toujours, ce qui est toléré.
Les bureaux de tabac sont, autant que possible, dans de beaux quartiers, tenus par de jolies filles, qui n’y restent pas longtemps. Grâce à elles, les fumeurs les plus déterminés peuvent dire, comme Pyrrhus:
--Je suis
Brûlé de plus de feu que je n’en allumai!
Ces séduisantes marchandes ont toutes sortes de moyens d’augmenter la consommation. Tout leur art et toute leur finesse sont dirigés contre les fumeurs de cigares à quatre sous. D’abord, elles ont soin de ne laisser sur le comptoir qu’une boîte de cigares froissés, humides, etc.
Un consommateur remue les cigares pour en trouver un bon; la maîtresse de la maison prend sous le comptoir une autre boîte de cigares ordinaires, mais qui, en comparaison des autres, paraissent choisis, tandis que ce sont les mauvais qui sont choisis! C’est déjà très-flatteur pour le bourgeois, auquel elle semble dire:
--Pardon, ces cigares-là sont pour le vulgaire; mais voici ceux que je réserve pour les gens comme il faut.
Et, généralement, le bourgeois en prend deux ou trois, au lieu d’un seul qu’il avait l’intention d’acheter.
Cependant, ceci ne fait que le mettre dans une classe privilégiée; les marchandes de tabac ont imaginé de lui rendre un hommage tout personnel.
On a l’air de reconnaître le consommateur et l’on tire d’un tiroir un petit paquet rose, renfermant quatre cigares: c’est vingt sous. Vous n’en vouliez qu’un; mais il faudrait être terriblement butor pour ne pas accepter avec reconnaissance ces quatre cigares, qu’un joli visage a choisis pour vous. J’aurais dû dire une jolie main, ce serait plus correct, mais ce serait moins vrai: il y a dans les bureaux de tabac suffisamment de jolis visages; mais les belles mains y sont rares, comme partout, et même un peu plus que partout.
N’est-ce pas touchant de voir qu’une personne si agréable a pensé à vous dans votre absence, et qu’elle a choisi pour vous quatre cigares, quatre faveurs! qu’elle les a soigneusement mis dans du papier, et dans du papier rose!
Celles qui sont adroites attendent que l’objet d’une pareille préférence soit parti de la boutique pour l’offrir à un autre.
Ce ne sont pas les consommateurs seuls qui ont à se défier dans les bureaux de tabac. Les buralistes elles-mêmes sont victimes de vols nombreux. Tel dandy ne choisit si longtemps un cigare que pour en glisser deux ou trois dans les poches de son paletot. D’autres, plus habiles, ne mettent rien dans leurs poches: ils prennent un cigare de cinq sous et un de deux sous, et, en faisant leur choix, ils ont soin de mêler trois ou quatre cigares de cinq sous parmi les autres; un ami, entré derrière eux, prend ces trois ou quatre cigares et les paye naturellement deux sous.
Finissons ceci par une histoire. Un député voulait obtenir un bureau de tabac pour sa vieille servante.
--J’ai, dit-il, un bon moyen: je vais demander en même temps quelque chose d’énorme, qu’il faudra me refuser, et, pour adoucir le refus, on s’empressera de me donner le bureau de tabac; je vais demander un bureau et la pairie.
Le député a été attrapé: on l’a nommé pair de France.
Les boutiques étant des souricières dans lesquelles il faut faire entrer les passants, on comprend très-bien qu’on y tende les amorces les plus friandes pour la passion que chacune de ces boutiques tend à exploiter: le marchand de comestibles doit offrir aux yeux de plus beaux poissons que ses concurrents, ou des asperges de vingt-quatre heures en avance sur les autres, ou de ces énormes ananas, que sait seul fabriquer mon ami Pelvilaid, de Meudon; le marchand de nouveautés doit allumer les désirs de la coquetterie par un étalage de tissus et de couleurs. On y joint, depuis quelques années, l’annonce du bon marché. Ainsi, comme je vous le disais l’autre jour, telle femme qui passait autrefois devant ces boutiques en détournant la tête, parce qu’il lui manquait mille francs pour être élégante, s’y arrête aujourd’hui, et ne peut s’en arracher, parce qu’il ne lui faudrait que trente francs pour se déguiser en duchesse. Certes, elle n’a pas plus les trente francs que les mille, mais elle pourrait les avoir. Et que de pauvres âmes en péril autour de ces étalages séducteurs! En effet, le soir, quand les jeunes ouvrières sortent de l’ouvrage, à la fin d’une journée dont le travail aura peine à payer le pain et le logement, elles font cercle devant les boutiques des marchands de nouveautés.
Là aussi, vous verrez des lovelaces au rabais, des serpents économiquement tentateurs, qui fuiraient les Èves arrêtées aux vitres d’un joaillier ou d’un lapidaire, mais qui se rapprochent de celles dont les désirs se concentrent sur des fruits défendus par quinze francs, et qui sont prêts à cueillir pour elles des manchons d’hermine ou des châles de cachemire, dont l’étiquette est si rassurante.
Et vous entendez murmurer aux oreilles:
--Voici un joli châle, je serais bien heureux de vous l’offrir.
De cette façon, il arrive aux marchands de nouveautés ce qui nous arrive souvent, à nous autres pêcheurs des côtes de Normandie: nous jetons une ligne amorcée, un merlan mange notre amorce et se prend à l’hameçon; un congre survient, qui gobe le merlan et se prend à son tour. Le châle amorce la jeune fille, la jeune fille amorce l’acheteur; l’étalage des marchands de nouveautés est logique, et son piège est bien tendu en vue des deux passions qu’il exploite.
Mais à quoi sert aux changeurs d’étaler aux yeux tant de billets de banque de tous les pays, tant de louis, tant de napoléons, tant de ducats et de quadruples, tant d’or dans de grossières sébiles de bois? contraste qui augmente encore l’air de la profusion, comme quand on dit de quelqu’un qu’il remue l’or à la pelle. Il semble que, dans ces boutiques, on a trop d’or, qu’on n’en sait que faire, qu’on n’en prend aucun soin, qu’on en met dans des écuelles. Les changeurs pensent-ils qu’on achète des billets de banque, parce que la vignette est jolie et bien gravée? supposent-ils qu’un passant s’arrête et s’écrie:
--Ah! le charmant billet de banque rose de la banque de Rouen! je vais l’acheter bien vite.
Ou encore, à l’aspect des louis:
--Ah! comme le roi Louis-Philippe est donc ressemblant sur cette pièce à gauche! Combien, ce portrait de roi? Ceux des autres changeurs n’ont pas autant de physionomie.
Il me paraît évident que ce n’est pas pour cela qu’on entre chez les changeurs; d’ailleurs, tous leurs portraits du roi sont semblables, tous leurs billets, toutes leurs pièces sont pareilles. Vous n’avez aucune autre raison d’entrer chez un changeur que sa proximité, quand vous avez besoin de changer des billets contre de l’argent, ou de l’argent contre de l’or.
Cet étalage ne peut donc avoir qu’un résultat: ce n’est pas une amorce pour les chalands, c’en est une pour les voleurs. Bien pis, ce métal, qu’on a appelé vil parce qu’il rend vils ceux qui le désirent, ce métal exerce une telle fascination, qu’il change en voleurs des gens qui n’étaient que pauvres.
En effet, cette amorce a une puissance toute particulière. Chez un autre marchand, on ne peut voler qu’un châle, chez celui-ci un pain; mais, chez le changeur, en introduisant par une de ces vitres votre main ouverte et en la retirant fermée, vous vous appropriez à la fois tout ce qu’il y a dans les autres boutiques; vous faites vôtres toutes les choses qui se vendent, même celles qui n’ont pas de valeur quand elles sont achetées.
Une poignée de cet or, et, vous qui étiez pauvre, méprisé, seul, vous êtes entouré, aimé, envié; vous avez tout à vous, et vous pouvez tout donner à ceux que vous aimez.
Il n’y aurait aucun inconvénient à ce que l’autorité défendît aux changeurs ces exhibitions inutiles pour eux et dangereuses pour d’autres; les pauvres sont déjà assez pauvres, et le diable leur tend bien assez de piéges.
Si l’on a peine à comprendre pourquoi les changeurs font un semblable étalage sans qu’il en puisse résulter pour eux un seul avantage, on comprendra plus difficilement encore que d’autres marchands ornent leurs boutiques d’objets qui ne peuvent que dégoûter les passants précisément de ce que lesdits marchands ont à leur vendre.
Je veux parler des petites morgues illustrées, dont on permet aux marchands bouchers de faire la hideuse exhibition.
Sur des linceuls tachés de sang sont appendus des cadavres mutilés, non pas seulement dans la boutique, mais aussi en dehors, de telle façon que, si vous ne vous détournez pas à temps, vous teignez votre habit de ce sang qui tombe goutte à goutte.
Ce n’était pas assez, on a embelli et enjolivé le spectacle.
Quelque esprit élégant a pensé que c’était en soi-même quelque chose d’assez triste qu’un cadavre, que cela avait besoin d’être orné et égayé de quelques agréments.
Alors on a imaginé de peindre avec du sang des ornements, des sujets et des figures sur les cadavres dépouillés! rien n’est plus varié que cette peinture au sang.
Vous voyez des cœurs percés de flèches, des autels à l’Amour et à l’Amitié, l’empereur Napoléon, une main derrière le dos et tenant sa lorgnette de l’autre main.
Quelques artistes plus gais ont peint, toujours avec du sang, et toujours sur des cadavres, les plus bouffonnes caricatures de Daumier; Robert Macaire et son ami Bertrand y figurent dans toutes les phases de leur aventureuse existence.
On a ajouté à tout cela des festons de boyaux et des girandoles de graisse!
De ceci il ne peut résulter aucun avantage pour les bouchers eux-mêmes. Il est des gens, au contraire, auxquels une semblable exposition donne pour plusieurs jours l’horreur de la viande. Il n’y aurait donc pour personne aucun inconvénient à tenir ces cadavres éloignés des regards, de façon à ce qu’ils ne fussent vus que de ceux qui entreraient dans les boutiques; pour ma part, je n’aime pas à voir le sang si gai.
L’homme est le plus féroce des animaux carnassiers. Le tigre, le chacal, le loup, l’hyène, tuent et dévorent les autres animaux, et l’homme lui-même, seulement à mesure qu’ils ont faim. Ils ne pensent pas d’avance à bien nourrir et à bien engraisser leur future proie; ils n’ont pas inventé de faire cuire certains animaux tout vivants, pour les rendre meilleurs au goût, de clouer les pattes des canards et de les gaver de certaines nourritures pour leur donner une maladie qui grossit démesurément leur foie, en fait un mets délicieux, etc., etc.
Les autres animaux carnassiers ne choisissent pas avec le même soin délicat telle ou telle partie de tel ou tel cadavre, la cuisse de celui-ci, l’aile de celui-là. Est-il rien de féroce comme de voir une femme qui donne à dîner, une femme jeune, belle, au regard doux et tendre, qui dit à ses convives:
--Je vous envoie l’aile de ce poulet; il est très-tendre, on l’a tué hier au soir; mangez de ces côtelettes d’agneaux, elles sont saignantes.
J’aime beaucoup que l’on écarte par tous les moyens le souvenir que tout ce que nous mangeons a été vivant, la pensée que nous dévorons des cadavres.
Quelques esprits délicats ont imaginé de changer le nom des animaux devenus aliments. Sur la table, le bœuf s’appelle bouilli; la poule, volaille; d’autres animaux, gibier: mais cela n’a pas été compris, et il n’est pas de bel air de dire bouilli.
Quelques esprits grossiers ont, au contraire, inventé de laisser à la perdrix sa tête emplumée, au lièvre ses pattes couvertes de poil.
Depuis assez longtemps que le monde existe, c’est-à-dire depuis que quelques-uns pensent et que tous parlent, on en est presque arrivé à se passer des premiers. On sait à présent des phrases toutes faites pour tous les cas possibles. Une phrase amène une réponse connue, qu’aurait pu faire tout aussi bien celui qui fait la question, si elle lui avait été faite.
On ne fait pas assez attention que presque toutes les conversations ressemblent à celles qu’on apprend dans les grammaires anglaises, et que nous trouvons ridicules. Exemple. Si l’on vous dit: «Comment vous portez-vous?» vous répondez: «Bien; et vous?» Si c’est vous qui dites: «Comment vous portez-vous?» on vous répond: «Bien; et vous?» Cependant les conversations des grammaires roulant sur des choses insignifiantes, n’étant qu’un échange de formules, il n’y a pas d’inconvénients à ce qu’on dise toujours la même chose; tandis que la conversation du monde comporte des semblants de jugements et de pensées qu’il est fort singulier de trouver dans la mémoire.
Sur presque tous les sujets, il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l’on sait d’avance.
Jamais on n’a mangé une gibelotte à la campagne sans qu’il se trouve quelqu’un qui fasse la plaisanterie peu neuve de demander si ce n’est pas une gibelotte de chat.
Il m’est quelquefois arrivé de chercher d’avance, d’après la physionomie des gens, qui est-ce qui prononcerait la formule consacrée; cela fait partie de l’assaisonnement, et est plus nécessaire à la gibelotte que le lapin lui-même.
Voici la plaisanterie faite, et faite par moi, elle est indispensable.
Je me suis trouvé quelquefois embarrassé en ne voyant parmi les convives que des figures respectables, de vénérables cheveux blancs et des physionomies intelligentes. Eh bien, quelqu’un se dévouait.
Une seule fois, comme la formule sacramentelle se faisait attendre, comme la plaisanterie sur le chat n’arrivait pas, je fis comme il est d’usage au théâtre, quand un rôle ne peut être rempli à cause de l’absence ou de l’indisposition subite d’un acteur: quelqu’un lit le rôle.
Je me résignai à faire la facétie du chat avec une assez grande tristesse. Tout le monde rit beaucoup, et un magistrat me dit:
--Ah! monsieur, vous me l’avez volée, j’allais la dire.
Quand on vient à parler de magnétisme, on vous fait inévitablement la question que voici:
--Y croyez-vous?
Si vous êtes esprit fort, vous répondez:
--Ah! pour qui me prenez-vous?
Si, au contraire, vous avez pris dans le monde le rôle d’un poëte rêveur et intime, vous affirmez que vous avez une confiance aveugle dans le magnétisme.
Il ne manque à la question, comme aux deux réponses, qu’une seule chose, un détail. C’est que le questionneur et ceux qui lui répondent sachent de quoi il est question.
Quand la Fontaine allait demandant à tout le monde: «Comment trouvez-vous Barruch?» on lui répondait généralement: «Qu’est-ce que Barruch?» au lieu de dire: «Je le trouve sublime,» ou: «Je le trouve ennuyeux.»
Croyez-vous au magnétisme?
Qu’entendez-vous par le magnétisme? Est-ce un fluide invisible, mystérieux, qui fait que la première fois qu’on voit une personne, on se sent repoussé ou attiré par elle, qui fait que nous reconnaissons nos amis que nous n’avons jamais vus, comme le chien reconnaît les voleurs qu’il rencontre pour la première fois?
Un homme qui a beaucoup aimé les femmes me disait un jour:
--Chaque homme a son harem dispersé dans le monde: il en reconnaît chaque femme à quelque instinct impossible à expliquer; mais il les reconnaît aussi sûrement que le berger reconnaît, dans dix troupeaux confondus, ses moutons marqués d’une raie rouge ou bleue... En entrant dans un salon, ajoutait cet homme, je vois du premier coup d’œil les femmes qui sont de mon harem dispersé, et celles auprès desquelles je perdrais mon temps et mes soins. Avec les secondes, je suis simplement poli; aux premières, je dirais volontiers: «Enfin je te trouve! et toi, me reconnais-tu?»
Un homme nous a déplu, sans cause, sans raison, sans prétexte; son gilet nous blesse, ses cheveux nous offensent. Cependant, comme l’homme s’est appelé lui-même animal raisonnable (on aurait peut-être dû dire raisonneur), on s’informe, on apprend que c’est un très-brave homme que celui pour lequel on ressent une si grande antipathie; il passe pour bon, simple, généreux.
On veut lutter contre ce sentiment qu’on trouve injuste; on lui adresse quelques prévenances, on se lie avec lui.
Eh bien, cet homme vous est plus tard funeste en quelque chose: il n’est pas mauvais en général; mais il est mauvais pour vous; il vous est contraire. Peut-être est-ce à cause d’une ressemblance. Vous avez les mêmes angles, ils se heurtent au lieu de s’emboîter.
Appelez-vous magnétisme cette foudre continue qui sort des yeux de cette femme, dont le regard perce le vôtre et vous fait éprouver une douceur voluptueuse?
Appelez-vous magnétisme cette puissance que l’homme de cœur, qui n’avait peur que d’avoir peur, exerce sur le spadassin, quand ils ont tous deux l’épée à la main?
Appelez-vous magnétisme ce double regard dont la rencontre est pour le vrai jaloux, pour le jaloux raisonnable, un adultère complet, après lequel il reste quelque chose à faire pour l’amour, mais rien contre le mari?
Si c’est cela, je pense que personne ne le peut nier...
Mais entendez-vous par le magnétisme l’art de dire la bonne aventure d’une façon nouvelle, l’art de faire les cartes sans cartes?
Pour cela, je pense qu’on peut croire aux somnambules juste comme aux autres diseuses de bonne aventure, et aux autres tireuses de carte.
Entendez-vous par le magnétisme l’art de lire dans votre pensée par une communication mystérieuse de cerveau à cerveau, de mêler deux existences par le partage de la vie, de façon à ce que l’un éprouve ce qu’éprouve l’autre?
C’est l’exagération, ou plutôt la régénération et la continuité des choses qui nous apparaissent incomplétement et par intervalles.
Appelez-vous magnétisme le don des langues et de toutes les sciences donné par l’imposition des mains, par quelqu’un qui n’a pas ce qu’il donne, au moyen de quelques grimaces et contorsions bizarres?
Cela devient plus difficile.
Appelez-vous magnétisme voir sans les yeux, lire par le dos?
Vouloir par la volonté d’un autre, et sentir par ses sensations?
Devenir, au gré d’autrui, insensible à la douleur physique la plus atroce?
Il y a, dans tout cela, des choses qui sont fort proches de celles que nous croyons, et d’autres qui en sont fort éloignées.
Mais doit-on accepter les unes à cause des autres, ou les rejeter toutes par la même raison?
Doit-on refuser de croire une chose parce qu’elle est extraordinaire?
Mais nous admettons par l’habitude cent choses plus extraordinaires que celles que nous nions comme impossibles.
L’invraisemblance n’est pas beaucoup plus le faux que le vrai. La vie est plus incompréhensible que le magnétisme, qui est une modification de la vie.
La pensée et le songe, ce ruminement confus de la pensée, qui les a expliqués?
Donc, il faut croire.
Malheureusement, le magnétisme, comme science, est difficile à étudier pour l’homme de foi.
Il est placé entre la science légale des corps constitués, qui nie avec préméditation et dessein formé; et le charlatanisme, qui affirme et exploite pour de l’argent.
Je sais que des faiseurs de tours, Philippe ou Robert Houdin, et surtout le vicomte de Caston, exécutent des choses aussi surprenantes que les plus surprenants effets du magnétisme.
Certes, quand ces messieurs tirent de la poche de leur gilet un grand bocal plein d’eau et de poissons rouges, quand ils opèrent tous les phénomènes de la seconde vue, il est évident qu’ils ont une lucidité plus grande qu’aucun somnambule, et qu’ils nous laissent aussi étonnés que nous l’ayons jamais été par Alexis ou par mademoiselle Pigeaire.
Ainsi, à quoi servent les corps constitués et les académies?
L’Académie de médecine, si les magnétiseurs sont des charlatans et des jongleurs, ne doit-elle pas démasquer la fourberie d’une façon si complète, que ces messieurs ne puissent plus donner de séances que sur les tréteaux des boulevards?
Si les opérations sont vraies, c’est immense, c’est bouleversant, c’est dangereux: la science doit s’en emparer et les régler; si c’est faux, c’est une fourberie très-adroite et très-effrontée, dont sont dupes beaucoup de bons esprits.
C’est une question qui ne peut rester en suspens, et les académies et les corps savants doivent être sommés de la rendre complètement claire.
Pour moi, voici ce que j’ai vu successivement en diverses circonstances.
M. Esq***, un jeune poëte, s’occupait de magnétisme. Il amena un jour chez M. V. H. un sujet qu’il endormit facilement; la somnambule avait lu, disait-on, dans des séances précédentes, des phrases entières, avec un bandeau sur les yeux. Comme on suspectait le bandeau, et qu’on aimait mieux croire à certaines exagérations de la vue qu’à la vue sans les yeux, on proposa, au lieu de cacher les yeux, de cacher le livre.
On présenta à lire à la somnambule des mots écrits et cachés sous d’épaisses enveloppes; elle préféra avoir une attaque de nerfs et donner des coups de pied dans l’estomac de son magnétiseur.
J’ai vu ensuite mademoiselle Pigeaire.
La mère de mademoiselle Pigeaire lui mettait sur les yeux un bandeau de velours noir; on en collait les bords sur ses joues avec du taffetas gommé. Après de longs efforts et quelques contorsions suspectes, mademoiselle Pigeaire finit par déchiffrer deux ou trois mots.
On me proposa de jouer aux cartes avec elle. En jouant, je retournai une carte; elle me dit:
--Monsieur, la carte est retournée.
Le public d’applaudir; en quoi le public avait tort.
Je lui dis:
--Mademoiselle, ou vous voyez à travers un bandeau épais, auquel l’épaisseur de la carte n’ajoutera pas une grande difficulté; ou vous voyez, comme vous le prétendez, sans le secours des yeux, et alors il importe peu pour vous que la carte soit d’un côté ou de l’autre, sur la table ou dans ma poche.