Part 7
Cependant Jean dit quelquefois que Prosper le rencontre trop souvent, qu’il l’attend à tous les coins de rue et lui fait, aux termes du traité, payer un nombre prodigieux de verres de vin.
Prosper dit que Jean semble l’éviter, et ne paraît jamais partager le plaisir que lui, Prosper, éprouve à rencontrer un ancien ami. Il se plaint d’avoir fait un ingrat.
Ici, Laurent-Jan, à qui je raconte l’histoire, m’interrompt, et me dit:
--Oh! ah! des ingrats! tout le monde prétend avoir fait des ingrats. Où sont donc les ingrats, alors? demandez à qui vous voudrez: «Monsieur, êtes-vous un ingrat?» on vous répondra: «Non, monsieur; j’en ai fait et je ne le suis pas.» Où sont donc les ingrats? Il faut que ce soient les mêmes que les bienfaiteurs.
VOYAGE DANS PARIS
Il y a un aspect auquel j’ai besoin de m’accoutumer de nouveau, chaque fois que je reviens à Paris: c’est l’aspect des maisons. Dans cette belle et riche campagne de Normandie, que j’habite pendant la plus grande partie de l’année, la plupart des maisons n’ont qu’un étage; on monte deux ou trois marches de pierre, et l’on est arrivé. Au-dessus des chambres est un grenier; le toit est un chaume couvert de mousse du côté du nord, et surmonté d’iris au feuillage aigu. La maison du maire, quelquefois, a un second étage et elle est couverte en tuiles, peut-être même en ardoises; mais il l’habite en entier avec sa famille. Si quelqu’un veut avoir une maison, il la bâtit plus loin; personne ne s’avise de bâtir sa maison sur la maison d’un autre.
Dans les villes, et surtout à Paris, les logis sont superposés, et les gens logés comme on serre des vêtements dans les différents tiroirs d’une commode. A cause de l’habitude, cela ne paraît pas singulier aux habitants des villes; mais, si je vous disais qu’en Bretagne, par exemple, il y a dans les campagnes des lits à deux étages, je suis sûr que vous trouveriez extraordinaire cet usage, qui n’est qu’un faible diminutif de la forme des maisons, à laquelle vous ne faites pas attention.
Chaque maison, à Paris, est une montagne qui est habitée depuis la vallée jusqu’à son sommet: vous y pouvez remarquer facilement les différences de mœurs qui ont de tout temps été signalées entre l’habitant des basses terres et l’habitant de la montagne.
En Écosse, dans les Alpes et dans les Pyrénées, l’habitant de la vallée se livre au commerce; il est intéressé, économe, un peu avare, un peu voleur, mais jamais il n’emploiera la force pour s’approprier le bien d’autrui; il vend à faux poids de faux café mêlé de fausse chicorée; car on est arrivé à falsifier la falsification! il mélange ses denrées de quelques substances vénéneuses, il est vrai, mais de peu de valeur, et qui prennent celle des denrées auxquelles on les mêle; et comme le poison lui-même est vendu à faux poids, ce n’est pas très dangereux. Puis tout doucement il devient la justice sous le nom de juré, et le gouvernement sous le nom d’électeur.
Le montagnard, l’habitant du sommet de la maison, est pauvre, mais jeune, ardent, impétueux; il est franc et loyal, amoureux de la liberté, peintre, musicien ou poëte. Les femmes sont jeunes, jolies, gaies et insoucieuses comme les moineaux, qui seuls logent plus haut qu’elles. Ingénieux moineaux! comme ils ont appris à connaître l’homme! comme ils savent bien que les pauvres sont seuls généreux! Ce n’est pas aux habitants de la plaine, aux boutiquiers d’en bas qu’ils iraient demander à dîner: ils craindraient d’être eux-mêmes le dîner; tandis que l’hospitalité des montagnards est célèbre: les gens qui n’ont pas assez de pain sont les seuls qui partagent avec ceux qui n’en ont pas du tout. L’habitant de la montagne, outre sa jeunesse, sa santé, sa gaieté, possède encore un luxe: il a de l’air à discrétion. On sait que la ration d’un homme est de sept cent quatre-vingt-six litres d’air par heure. L’habitant de la plaine vit à moins; du reste, il n’y tient pas autrement: cela ne se vend pas.
Vous n’êtes pas sans avoir lu de longs récits de voyageurs dans les Alpes, dans les Pyrénées et ailleurs; comme ils sont fiers d’avoir gravi telle ou telle montagne, tel ou tel pic! comme ils vous en donnent juste la mesure par mètres, centimètres et millimètres! Pauvre gens! l’habitant d’une mansarde à Paris n’est pas si fier, et pourtant qu’êtes-vous auprès de lui? En supposant qu’il rentre chez lui trois fois par jour, pour déjeuner, pour dîner et pour dormir, au bout de cinquante ans il aura gravi trois millions deux cent soixante-douze mille pieds, il aura fait un peu moins de six cents lieues... dans son escalier!
Pour ne laisser aucune infériorité aux montagnards des maisons de Paris, on a voulu qu’ils ne courussent pas moins de dangers que les autres habitants des montagnes; on monte de la plaine à la cime par un chemin roide et tournant, qui donnait déjà des vertiges avant qu’on eût conçu l’idée ingénieuse de le rendre glissant... au moyen de la cire.
Il faut dire que l’usage absurde de cirer les escaliers et les appartements tient à une sotte et impuissante vanité, dont les exemples ne sont pas rares. Les premiers qui ont imaginé de cirer les appartements et les escaliers ont ensuite couvert les uns et les autres de tapis; les autres ont trouvé que cela avait l’air riche: ils ont ciré, frotté leurs chambres et leurs escaliers; mais ils se sont abstenus des tapis, qui coûtent fort cher. Cette ridicule habitude coûte par an la vie à trois ou quatre personnes à Paris, cause un nombre infini de fractures et de luxations, sans parler des chutes qui ne sont que douloureuses.
C’est le même sentiment qui a fait, depuis quelques années, adopter aux femmes des jupes démesurément longues. Cette forme de vêtement a une sorte de grâce majestueuse qui l’a fait adopter par les femmes qui ont des voitures. Celles qui vont à pied ou, qui pis est, en omnibus, se sont empressées de l’adopter. Elles ramassent la boue des rues avec le bord de leur robe et en déposent une partie sur leurs bas.
C’est, en vérité, un charmant pays aujourd’hui que ce Paris, dans lequel j’entreprends un voyage. Depuis longtemps et partout, il y a des choses qui se vendent, même des choses qui perdent tout leur prix quand elles sont vendues. Mais les idées libérales ont singulièrement pris le dessus; on a renversé une foule d’abus qui ont longtemps régné sur la société. Autrefois, il y avait une aristocratie dans laquelle ne pouvaient entrer que quelques personnes privilégiées; il fallait, pour être du monde et du beau monde, il fallait que le hasard vous fît sortir d’une bonne famille et vous donnât un beau nom. A la rigueur, vous étiez encore un homme comme il faut, quoique déjà dans un rang inférieur, si vous aviez fait quelque belle action à la guerre, si vous étiez un grand poëte, un grand musicien ou un grand peintre. Ces odieux privilèges ont disparu, et c’est bien plus commode.
Je viens d’envoyer mon domestique m’acheter, pour deux francs cinquante centimes, une paire de gants d’une certaine nuance de jaune qui suffit pour me ranger parmi les gens de bonne société. Je sais qu’on a des gants à peu près pareils pour vingt-neuf sous; mais les gens délicats ne s’y laissent pas prendre. Avec des gants à vingt-neuf sous, on est ce qu’était autrefois la noblesse trop nouvelle, la noblesse dont les titres n’étaient pas bien établis. Une mercière peut faire maintenant tout ce que faisaient alors d’Hozier et les autres généalogistes. L’aristocratie admet beaucoup plus de monde depuis qu’elle se compose des gens qui possèdent cinquante sous; pour cinquante sous, on s’attire tout autant de considération, d’égards et même d’envie et de haine, qu’en pouvait exciter l’ancienne aristocratie.
Par le même progrès, on a bien aplani les chemins qui mènent aux honneurs, aux dignités et au pouvoir; autrefois, il fallait apprendre les lois, la politique, etc.; il fallait conquérir une grande réputation d’intégrité ou de capacité: cela excluait assez souvent les niais, les imbéciles, les sots, les ignorants, les fripons, en un mot une notable partie des habitants du pays: mais cet abus odieux avait duré trop longtemps; un pauvre diable qui naissait bête avec beaucoup de travail, d’audace, d’opiniâtreté, arrivait à devenir un sot, et voilà tout. Mais, aujourd’hui qu’il suffit, pour avoir part au gouvernement, de posséder un certain nombre de fenêtres, ceux qui n’en ont pas de naissance, et qui ont de l’intelligence, trouvent bien moyen d’en épouser quelques-unes, ou ils en gagnent, ou ils en volent: cela est à la portée de tout le monde.
J’ai mes gants... mes gants jaunes. Que me faut-il encore pour sortir? Une canne. Qu’est-ce qu’une canne? C’est un bâton. Ce doit être un bâton noueux, très fort... sur lequel on peut s’appuyer lorsqu’on est fatigué, avec lequel on peut se défendre en cas de mauvaise rencontre? Nullement; la police ne s’est pas encore expliquée sur les bâtons; mais, en général, elle ne veut pas que les honnêtes gens soient armés: toute canne à dard, tout poignard, tout couteau, tout pistolet, expose celui qui le porte à payer une amende de quinze francs. Le bourgeois honnête qui ne veut pas avoir de démêlés avec la justice, se donne bien garde d’en porter. Le voleur, l’assassin, qui, dans l’exercice de son état, s’expose à l’échafaud, se soucie peu d’encourir quinze francs d’amende en sus de la mort. C’est fort commode pour MM. les voleurs et MM. les assassins.
Si, d’une part, la police ne veut pas que les bourgeois soient armés, d’autre part la mode veut qu’on porte de petites badines minces, légères, fragiles, qui se brisent si on les laisse tomber. La canne est un ornement, comme une épingle à la chemise.
Mais où est mon chapeau? Après l’avoir bien cherché, je découvre qu’un homme qui est venu me voir ce matin s’est assis dessus, et y est resté environ cinq quarts d’heure. Je n’ai plus de chapeau. C’est dimanche aujourd’hui, les boutiques sont fermées. Je ne puis avoir de chapeau que demain. Je n’ai que ma casquette de voyage; mais on ne peut sortir en casquette: il vaudrait mieux avoir commis les crimes les plus affreux que d’être rencontré avec une casquette. Si je sortais en casquette, je ne serais plus un monsieur, je serais _un homme_. Il suffit d’entendre une fois une petite bourgeoise, à laquelle on dit qu’il est venu quelqu’un, demander si c’est un homme ou un monsieur, pour ne s’exposer jamais à faire dire de soi qu’on est un homme.
Je ne sortirai pas; je me mettrai en route demain.
Les boutiques.
Quand on a affaire aux hommes, il faut se défier de la logique et du sens commun: ces deux guides ne sont bons qu’à vous égarer. En effet, allez demander à un philosophe retiré dans quelque asile solitaire ce qui se doit vendre le plus et le mieux dans une ville comme Paris, et ce qui doit se vendre le meilleur marché; le philosophe, préjugeant d’après la logique et le bon sens, vous répondra sans hésiter:
--Le pain, la viande, le vin, en un mot les choses indispensables.
Eh bien, le philosophe aura dit une lourde sottise. En effet, grâce à la vanité des peuples et à l’intelligence des gouvernements, il est arrivé que les choses de première nécessité sont frappées d’impôts, de protections d’une telle façon, qu’une fraction de la ville prend le parti de s’en passer tout à fait, et qu’un nombre beaucoup plus grand n’en consomme qu’une partie de ce qui lui serait nécessaire. Mais, en retour, toutes les futilités inutiles, toutes les choses superflues sont à très bon marché, et il s’en vend autant qu’on en peut faire; de sorte que, le luxe étant à si bon marché et le besoin à si haut prix, et, d’ailleurs, la vanité se payant moins de prétextes et de semblants que l’estomac, le superflu est devenu tout doucement le nécessaire, le nécessaire est traité comme s’il était le superflu; on s’en occupe... après... plus tard... quand on a le temps, s’il reste de l’argent.
D’abord on s’habille, on se pare, on se déguise en riche; ensuite on mange, on boit, on se chauffe avec le reste, quand il reste quelque chose.
Ces réflexions me sont suggérées par l’aspect des boutiques que je vois dans la rue. Du premier coup d’œil, je vois un boulanger,--deux marchands de nouveautés,--deux marchands de vins,--trois épiciers; le boulanger est auprès d’un des magasins de nouveautés. Le boulanger a sur sa porte une pancarte où on lit:
«Vu l’augmentation du prix de la farine, le prix du pain sera porté cette quinzaine à... la livre.»
Voilà quatre quinzaines qu’on change cette pancarte, et que, chaque fois, elle signale une augmentation.
Chez le marchand de bonnets, de fichus, etc., tout est rempli de pancartes contraires. Partout, vous voyez écrit en grosses lettres, avec des points d’exclamation:
«Immense rabais! 75 pour 100 au-dessous du cours!!!--bon marché extraordinaire!!!--châles de cachemire à 35 francs!!!--manchons d’hermine à 7 francs!!!--manteaux de velours pour rien!!!--mantilles de dentelle pour moins que rien!!!»
Si bien que, si cet état de choses dure encore quelque temps, on sera obligé, vu le bon marché croissant des choses inutiles et la cherté sans cesse augmentant des choses nécessaires à la vie, de faire ce que, selon Tallemant des Réaux, faisait madame de Puisieux, laquelle mangeait avec ravissement de la dentelle hachée menu comme chair à pâté et assaisonnée de diverses sauces et condiments comme tout autre mets.
Certes, voilà quelque chose que le philosophe qui vit loin du monde ne devinera qu’en cherchant quelle est la plus grande folie à laquelle puisse se livrer un peuple entier.
Chacun en France, et surtout à Paris, veut paraître plus qu’il n’est; mais cette passion coûte cher: elle a besoin, pour se satisfaire, que chacun dépense un peu plus qu’il n’a. Cela ruine en totalité tout le monde et n’arrive pas au résultat si ardemment cherché. En effet, si celui qui a douze cents francs de revenu fait semblant d’en avoir trois mille, et, pour cela, rogne sur les besoins pour ajouter au luxe extérieur, celui qui a les trois mille francs, objet de son envie, veut à son tour faire croire qu’il en a six mille, but dont celui qui les a réellement s’éloigne avec autant d’ardeur que s’en rapproche celui qui ne les a pas; de sorte que les distances sont toujours les mêmes, et que, pour prix de tant de privations et de mensonges laborieux, tout le monde se trouve au même point relatif qu’auparavant, et que le seul résultat de cette triste comédie est une parfaite égalité de misère et de pauvreté, même pour les gens que la fortune avait voulu en affranchir.
Supposez, en effet, qu’un caporal passe sergent; si chaque sergent passe sergent-major, chaque sergent-major sous-lieutenant, etc.; si, en même temps, chaque soldat se fait caporal, personne n’aura changé de situation.
Certes, il est bon et utile que les étoffes chaudes, mais grossières, soient à assez bon marché pour que même les gens les plus pauvres en puissent acheter; mais il n’y aurait aucun inconvénient à ce que l’hermine, le cachemire et la dentelle se payent dix fois plus cher qu’aujourd’hui, vingt fois plus cher, cent fois plus cher. Les femmes qui n’en pourraient acheter en seraient quittes pour être belles de leur taille, de leurs grâces, de leurs cheveux, de leurs yeux, de leurs dents, de leur modestie, pour être belles de leur beauté.
D’ailleurs, si c’était très-cher, on se résignerait sans chagrin à s’en passer. C’est une terrible chose que d’abaisser ainsi, comme on fait, la branche à laquelle est attaché le fruit défendu. Aucune femme, jusqu’ici, n’a exigé, je pense, une étoile pour mettre dans ses cheveux; mais descendez les étoiles jusqu’aux cimes des peupliers, et aucune ne pourra s’en passer.
Où serait le mal de reporter sur ces futilités les impôts qui pèsent si lourdement sur les objets de première nécessité, sur les choses indispensables à la vie?
Sous prétexte de protéger certaines industries, on protège en France certains industriels, et cette protection coûte beaucoup trop cher au pays. Heureusement même que cela coûte si cher, que le pays ne pourra plus payer, et que cette absurdité mourra de pléthore ou de faim.
D’autre part, pour donner à des prix si singulièrement abaissés les objets de luxe, il faut que le prix de fabrication en soit extrêmement peu payé aux ouvriers. De telle sorte qu’en même temps que l’ouvrier paye le pain plus cher, on lui diminue son salaire, et que ses besoins augmentent en même temps que ses ressources diminuent.
La ville de Paris vient de donner un bon et bel exemple; elle vient, au moyen d’une somme importante, d’assurer aux ouvriers et aux pauvres, pour toute la durée de l’hiver, le pain à un prix modéré.
Si j’étais roi de France, je demanderais aux Chambres une loi ainsi conçue:
«En aucun cas, le pain ne pourra jamais coûter plus de quatre sous la livre dans toute la France.»
Le budget s’arrangerait pour combler la différence dans les mauvaises années. Dans ces années-là aussi, le roi s’inscrirait le premier sur une liste de souscription, pour subvenir aux frais de cet acte de vraie philanthropie.
Une autre impression que donne l’aspect de ces boutiques de chiffons, c’est de voir de grands jeunes gens pleins de santé et de vigueur occupés à plier, à déplier et à replier des châles et à vendre des rubans.
Ce métier devrait être réservé aux femmes, qui n’ont presque aucun moyen de gagner leur vie.
Ce n’est pas beaucoup de compter que trois mille hommes sont occupés dans Paris à ce métier usurpé, et remplissent les fonctions de filles de boutique.
Si l’on rendait ces grands gaillards à l’agriculture ou à l’armée, cela ferait trois mille filles ou veuves arrachées à la prostitution, au suicide.
Il me semble que cela vaudrait la peine qu’on s’en occupât.
Il est, du reste, une chose remarquable: c’est que, en même temps que l’éducation et les habitudes des hommes tendent à les efféminer, celles des femmes cherchent à leur donner l’aspect mâle et viril.
Nous sommes sur le point de voir éclater une grande révolution.
Les femmes ont joué pendant cinq mille ans le rôle de sexe faible et timide.
Les hommes ont fini par s’apercevoir de l’abus. Ils ont enfin remarqué que les femmes exagéraient leur timidité, comme, eux, ils exagèrent leur courage. En effet, les femmes ont à la fois plus de force physique et plus de courage que les hommes. Il n’y a pas un portefaix qui ferait ce que fait une jeune femme frêle pendant un hiver: si le portefaix passait toutes les nuits au bal, décolleté jusqu’au-dessous des épaules, s’il traversait en sueur des vestibules presque glacés pour aller jusqu’à sa voiture, le portefaix mourrait d’épuisement ou d’une pleurésie avant la fin de l’hiver.
Voilà pour la force. Pour ce qui est du courage, l’homme n’aime que les gens qu’il craint et qui lui font un peu de mal; la femme ne craint que celui qu’elle aime, et elle brave le reste du monde avec une audace qui fait souvent frémir l’objet de tant de dévouement.
Donc, les hommes ont remarqué que, sous ce prétexte, les femmes, qui font semblant d’être faibles et timides, leur abandonnaient toutes les corvées humaines et tous les dangers de la vie, à eux qui font semblant d’être forts et braves;
Qu’ils avaient la guerre et, qui pis est, la garde nationale, le souci des affaires, le travail et toutes les responsabilités;
Que les femmes vivaient dans une douce ignorance et une charmante paresse; qu’elles n’avaient rien à faire qu’à être jolies; que tout ce qu’il y avait de beau au monde était consacré à les embellir; qu’elles dirigeaient tout, faisaient tout faire, et ne laissaient aux hommes, qui croyaient commander, que la responsabilité de leurs caprices à elles.
Les hommes se sont enfin décidés à ne pas être dupes plus longtemps.
Ils veulent devenir, à leur tour, le sexe faible et timide, et jouir de tous les avantages attachés à ce sexe et trop longtemps usurpés par les femmes.
Ils ont mis dans la tête de certaines femmes certaines idées d’indépendance qu’elles ont eu la folie d’accepter et de faire accepter aux autres.
Les femmes, souveraines absolues de tout, ont voulu secouer le joug. Hélas! il n’y avait au monde d’autre joug que celui qu’elles avaient imposé aux hommes, et c’est celui-là qu’elles s’occupent de briser.
Les hommes commencent à en profiter. Les voici déjà qui ont de longs cheveux, qui se frisent et se pommadent et se parfument. Ils portent des mouchoirs brodés et des bouquets à leur boutonnière. Autrefois, ils portaient l’épée: ils l’ont d’abord remplacée par la canne; ils remplacent aujourd’hui la canne par une baguette fragile, dorée, ciselée, ornée de pierreries. Ils se parent de bagues, d’épingles précieuses et de tout ce que, autrefois, ils donnaient aux femmes; ils sont jaloux d’un camée ou d’un diamant qui brille au cou d’une belle femme, et ils enchérissent chez le joaillier le prix qu’elle en donne; puis ils le mettent avec joie et orgueil à leur cravate. Ils n’osent pas encore porter de colliers ni de boucles d’oreilles; mais, comme on dit, Paris n’a pas été bâti dans un jour.
Ils ont fait de nouvelles lois pour défendre le duel; ils ont décidé que désormais le bon citoyen, l’homme soumis aux lois de son pays, si on lui prend sa femme, ou si on lui donne un soufflet, n’ira plus pour cela exposer follement sa vie: il ira se plaindre au magistrat, qui condamnera le coupable à un ou deux mois de prison.
Les tyrans révoltés contre les opprimés ont imaginé adroitement de se peindre les moustaches avec de la pommade noire. Les femmes, voyant qu’ils leur salissaient la main en la baisant, se sont refusées à cet hommage de vasselage, et ont pris le parti de donner des poignées de main aux hommes, comme jadis ils s’en donnaient entre eux.
Les hommes ont borné leur éducation à faire semblant d’apprendre, pendant quelques années, les deux seules langues qui ne se parlent pas. Au sortir de leurs études, ils ne savent que parler; ils se sont emparés du droit à la loquacité, qu’ont trop longtemps gardé les femmes. Leur politique consiste à parler, leur bienfaisance à parler, leur science à parler; toutes les institutions modernes n’ont pour but que de parler, et pour résultat que d’avoir parlé.
Pendant ce temps, les femmes, qui sont tombées dans le piège qu’on leur tendait, ont réclamé l’égalité, sans regarder de combien il leur fallait descendre pour y arriver: elles font des études sérieuses; il n’y a pas aujourd’hui un homme de quarante ans que ne pourrait embarrasser une jeune fille de dix-sept ans. Elles savent la géographie, l’histoire, les mathématiques, le droit.
Les hommes ont renoncé à nager, à cause de leurs cheveux frisés; les femmes, aujourd’hui, nagent fort bien, montent à cheval, tirent l’épée et le pistolet, et elles font elles-mêmes les vers qu’on faisait autrefois pour elles. Quelques-unes ont, dit-on, essayé de fumer; je ne l’ai pas vu; mais ce n’était pas selon le but des hommes, qui se réservent le tabac et la parole, et ne se réservant que cela. Les hommes fument, comme autrefois les femmes parfilaient ou faisaient des nœuds. On abandonnera tout doucement aux femmes, la bureaucratie, la guerre, la marine, la garde nationale, les sciences, le pouvoir, etc.; et alors, devenus enfin le sexe faible et timide, et peut-être même le beau sexe, nous les dominerons à notre tour, et nous jouirons d’une puissance qu’elles ont trop longtemps exercée.
Je sais bien que quelques hommes, qui ne comprennent pas bien les choses, croient voir une tendance qu’ont aujourd’hui les femmes à s’emparer de toutes les corvées dont la réunion forme ce que nous avons longtemps appelé notre dignité: je sais qu’ils essayent de résister à l’invasion, qu’ils portent de grandes barbes et prennent des airs extrêmement terribles; mais cela ne trompe personne, et les femmes savent parfaitement à quoi s’en tenir.
Si, avant l’invention du tabac, l’on était venu dire à quelqu’un: