Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme

Part 6

Chapter 63,946 wordsPublic domain

Roger baisa sur le front sa femme, qu’il eût voulu étouffer, et il sortit d’un pas calme et lent, sachant qu’il allait au Havre, mais ignorant entièrement comment il s’y transporterait. Il se dirigea sans trop savoir pourquoi à la place où n’était plus le bateau. Mais qui sait? le capitaine était peut-être frappé d’apoplexie! une voie d’eau s’était faite et avait retardé le départ!

Tous ces espoirs ne tardèrent pas à s’évanouir: la place du bateau était vide.

Roger resta anéanti; il ne put sortir de sa torpeur qu’en se répétant:

--Il le faut; il faut aller au Havre; il le faut.

Il buta contre Bérénice.

Il eut un moment envie de la jeter à l’eau.

Tout à coup, il reconnut un marin, un fraudeur et contrebandier s’il en fût.

--Sauvé, se dit-il, sauvé; j’irai au Havre. Ohé! maître Guillaume!

--Qu’est-ce, monsieur?

--Veux-tu gagner un louis?

--Rien ne me va mieux, si ce n’est d’en gagner deux.

--Eh bien, tu vas me conduire au Havre.

--Pour ça, impossible; mon bateau est loué.

--Où vas-tu?

--Au Havre.

--Eh bien?

--Mais le bateau est loué, et la personne veut être seule.

--Combien te donne-t-elle?

--Un louis.

--Je t’en donnerai deux.

--Elle m’en donne trois.

--Comment le sais-tu?

--Elle est avec moi.

Et Roger vit, en effet, une autre personne dans l’ombre.

--Eh bien, quatre.

--Pas pour dix, j’ai promis.

--Maître Guillaume, c’est un service que je te demande.

--Impossible.

La deuxième personne s’éloigna.

Roger resta anéanti; son dernier espoir venait de s’éteindre; il ne se disait plus que tout bas:

Maître Guillaume vint à lui.

--Nous sommes seuls, je vous emmène.

--Ah! maître Guillaume, tu auras les quatre louis.

--J’en aurai sept.

--Diable!

--Les quatre que vous m’offrez et les trois dont je suis convenu. On veut être seul, très-bien, c’est-à-dire ne pas être vu; je vais vous mettre à fond de cale; vous entrerez le premier et vous sortirez le dernier. Vous ne verrez personne.

--C’est ingénieux.

--Dépêchez-vous, on vient.

En effet, quelques pas se firent entendre.

Roger n’eut que le temps de se blottir dans un coin du bateau.

Deux personnes y entraient presque aussitôt que lui.

Maître Guillaume appela son second, on déploya les voiles et on partit.

Roger était soulagé d’un poids énorme: il contemplait le ciel étoilé; il pensait à son inconnue.

A l’autre extrémité du bateau, les deux personnes qui étaient entrées après lui causaient à voix basse. L’une des deux dit à l’autre, à une secousse qu’une lame donna au bateau:

--Ah! Bérénice, j’ai bien peur.

Quand on fut entré dans le bassin, Roger offrit la main à sa femme pour descendre; Marthe fut d’abord consternée en le reconnaissant, mais la pensée que l’obscurité ne permettait pas de voir son trouble, contribua à la rassurer.

--Monsieur, dit-elle, vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici.

--Madame, reprit Roger, vous ne saviez pas m’avoir pour compagnon de voyage.

--Je vous demande bien pardon, monsieur, et c’est précisément pour vous suivre que je me suis mise en route.

--Je vous ferai le même aveu, madame; je n’étais pas fâché de connaître le but et les motifs de cette expédition nocturne; je ne suis pas dupe de ce prétexte.

--Ni moi; vous allez me faire une querelle pour éviter celle que je serais en droit de vous faire. Quels projets me soupçonneriez-vous donc?

Roger ne répondit pas; il offrit le bras à sa femme, et lui dit:

--Où vous conduirai-je?

--Mais où vous voudrez, je n’ai plus de but maintenant. Chez ma sœur, si cela vous convient.

--Très volontiers.

On se mit en route; Bérénice suivait à quelques pas derrière, et personne ne parlait.

Marthe n’était pas bien sûre que son mari se fût embarqué pour la suivre; elle imaginait bien plutôt quelque infidélité dont l’idée lui était déjà venue plusieurs fois, mais sans la troubler beaucoup.

Pour Roger, il était assez contrarié de la gêne que la rencontre inopinée de sa femme venait apporter à ses projets; mais ce qui le préoccupait le plus puissamment, c’était ce germe de jalousie mal étouffé qui venait de renaître, fécondé par les soupçons bien naturels que lui inspirait la bizarre conduite de sa femme. En vain il se disait que son affaire principale était, pour ce jour-là, d’aller au théâtre et d’y rencontrer son inconnue; que les torts de sa femme devaient le livrer tout entier à cette MMM., si douce, si aimante, si dévouée: il ne pouvait secouer cette impression de colère et de joie amère, d’avoir à peu près découvert le crime.

On arriva chez la sœur de Marthe. Roger répondit de mauvaise grâce à l’excellente réception qu’on lui fit comme de coutume; tout ce qui entourait Marthe, tout ce qui lui montrait de l’affection, lui semblait son complice; il crut voir entre les deux sœurs des regards d’intelligence, regards qui ne voulaient, de la part de sa sœur, que demander la cause ou le prétexte de la mauvaise humeur de Roger.

Marthe fit signe qu’elle l’ignorait.

On s’assit; la sœur avait peine à soutenir la conversation; Roger ne répondait qu’à moitié. La préoccupation des deux époux avait trouvé un nouveau motif lorsqu’ils s’étaient vus à la lumière: tous deux étaient parés; leur costume démentait la fable qu’ils avaient imaginée.

Roger avait gardé son chapeau à la main, et cherchait une occasion de sortir; mais la sœur de Marthe, qui s’était résignée à parler seule, avait commencé une histoire, et il n’y avait pas moyen de sortir avant la fin sans se rendre coupable d’une impardonnable grossièreté. Il y a des gens qui ne mettent que des virgules dans leurs discours.

Marthe tira son mari d’embarras.

--Pardon, chère sœur, si je t’interromps; mais ne vois-tu pas que Roger brûle de nous quitter, et que son esprit est déjà bien loin d’ici? Si tu tiens à ton histoire, tu pourras la lui raconter tout entière un autre jour; je te déclare qu’il n’en a pas entendu un mot. Allez-vous-en, Roger, ajouta-t-elle; votre agitation fatigue à voir. Allez où vous êtes attendu.

--Nullement, répondit Roger; personne ne m’attend nulle part.

--Alors, si vous étiez un homme aimable, vous nous conduiriez au théâtre.

Roger fronce le sourcil.

--Quel caprice! on ne donne que des vieilleries.

--Non pas; on donne une pièce nouvelle, et toute la ville y sera.

--Êtes-vous folle, Marthe, de vouloir, en cette saison, conduire au théâtre votre sœur malade?

--Elle s’enveloppera chaudement.

Mais cette phrase: _Toute la ville y sera_, avait fait tressaillir Roger. Toute la ville! et elle aussi!

Toutes ses émotions de crainte et d’espoir se réveillèrent; ses soupçons jaloux s’effacèrent, ou ne se présentèrent plus que pour donner lieu à cette pensée: _elle_ me consolera.

--Je sais bien, dit-il, que vous ne manquerez pas de bonnes raisons pour faire ce qui vous plaît, quoi qu’il arrive; mais j’ai, moi, de ne pas aller au théâtre, une raison à laquelle je ne crois pas de réplique possible. Ne prévoyant pas mon voyage au Havre, j’ai écrit à Moreau qu’une indisposition me retenait à Honfleur; vous voyez que je ne puis m’exposer à le rencontrer au théâtre.

Lorsque Roger avait prononcé: «Ne prévoyant pas mon voyage,» sa femme l’avait regardé et il s’était un peu troublé; elle ne s’en aperçut pas ou elle fit semblant de ne pas s’en apercevoir.

--Comme il vous plaira, dit-elle; mais alors n’attristez pas notre soirée de votre figure ennuyée; aussi bien M. Moreau pourrait fort bien venir voir ma sœur.

--Je dirai à mon tour: «Comme il vous plaira.»

Il baisa la main de sa belle-sœur, et affecta de ne pas se hâter de sortir; il arrangea sa cravate devant une glace, mit lentement ses gants, brossa son chapeau avec sa manche et ouvrit la porte de l’air le plus indifférent; mais, une fois la porte refermée, Marthe n’eut que le temps d’ouvrir la fenêtre, il était déjà dans la rue.

--Ah! dit Marthe, il regagne le temps que nous lui avons fait perdre.

Au détour de la rue, Roger se jeta sur un homme; cet homme était Léon Moreau.

--Je croyais que tu ne viendrais pas et que de sages réflexions te faisaient redouter, pour tes résolutions antipoétiques, les émotions et les applaudissements de ce soir.

--Il m’a fallu conduire ma femme chez sa sœur.

--Et pourquoi pas au théâtre?

--Je veux qu’elle ignore toujours ce que je faisais avant de l’épouser.

--La différence des noms suffirait pour la laisser dans son ignorance; allons la chercher.

--Non, je veux être seul; je ne puis répondre d’un peu d’émotion.

Roger regarda Moreau: l’empressement de celui-ci coïncidait singulièrement avec ce qu’avait d’inexplicable la manière d’agir de Marthe; mais il rejeta bien vite ce soupçon. Moreau n’était resté que quelques instants à Honfleur, et tous deux avaient montré l’un pour l’autre la plus complète indifférence.

--Alors, dit Moreau, entrons au café.

--La pièce nouvelle va commencer.

--Non, la première vient à peine de finir. Nous ne resterons qu’un moment; j’ai une revanche à donner aux dominos, en cinquante points.

--C’est pour cela donc que tu es venu au bord de la mer?

Ils entrèrent au café. La vie de café n’était nullement dans les mœurs de Roger; pour se faire une contenance, il prit un journal qu’il parcourut des yeux, sans que les mots présentassent le moindre sens à son esprit. Mais il aperçut l’annonce du spectacle, le titre de sa pièce!

--Comment! tu ne bois pas?

--Non.

--Pourquoi cela?

--Je n’en avais pas envie; mais j’aime mieux boire que de donner des raisons.

--Allons, partons.

Et l’on se dirigea vers le théâtre.

Toute la salle était envahie; les deux amis errèrent dans les couloirs sans pouvoir se glisser nulle part; enfin, comme on jouait l’ouverture, on les poussa dans une loge où il restait _une_ place pour eux _deux_.

Roger ne respirait plus. Cette ouverture était mal exécutée; le caractère n’en répondait pas au caractère de son ouvrage. La toile se leva. Il se fit un grand bruit de gens qui criaient: _Silence_! deux acteurs entrèrent; mais il fut impossible d’entendre leurs premières paroles. Quand le tumulte fut apaisé, ils recommencèrent. On écouta silencieusement. L’actrice n’était pas jolie; Roger établit dans son esprit qu’une actrice n’a pas le droit ne pas être jolie.

Nous sommes un peu sur ce point de l’avis de Roger; on ne saurait être trop exigeant pour les artistes médiocres: ce sont les seuls qui ne se découragent pas, et ce serait une bonne œuvre pour eux et pour le public de les décourager. Dans les cinq francs qu’on donne pour voir une pièce, il y a au moins deux francs pour lesquels doit entrer en compte la beauté des actrices.

En outre, elle n’était pas bien habillée, sa toilette la faisait ressembler à une marchande endimanchée; elle n’avait pu saisir la nuance de distinction élégante que l’auteur avait donnée au personnage. Et l’acteur, comme il ignorait l’art de faire ressortir un mot spirituel! comme il était guindé, prétentieux, maniéré! comme il était intéressé bien moins à la pièce qu’au succès qu’aurait sa cravate! une cravate avec laquelle il n’avait pas encore joué.

Comme il tournait les yeux vers les avant-scènes avec cette préoccupation qui suit tout acteur de province jusqu’à l’hôpital, _d’une grande dame_ qui, subitement éprise de sa bonne mine, l’invite à un souper exquis, à la suite duquel elle avoue l’irrésistible empire qu’elle lui a laissé prendre. Et alors l’or, les bijoux, les riches costumes pleuvent sur l’artiste fortuné; il ne vient plus au théâtre qu’en calèche; car la grande dame l’épouse, peut-être grâce aux _progrès de la civilisation_.

Que de fois cet espoir a reposé sur un gilet neuf! que de fois sur une nouvelle perruque!

Le premier acte finit au bruit de quelques applaudissements.

Moreau dit bas à Roger:

--Cela va bien.

Deux femmes placées sur le devant de la loge se retournent.

Marthe et sa sœur!

Marthe changea de couleur.

Roger se pencha vers elle et lui dit bas avec aigreur:

--Vous deviez rester chez votre sœur.

--Et vous, éviter le théâtre et votre ami.

Roger sortit brusquement de la loge; il parcourut tout le théâtre sans réussir à trouver la moindre place, et il fut obligé de rentrer.

On commençait le second acte. Il se réfugia dans la pensée de l’inconnue; il examinait attentivement les femmes blondes, qui ne sont pas rares en Normandie.

Une fois un visage lui parut convenir parfaitement à la femme qu’il aimait: cette femme paraissait prendre un vif intérêt à la pièce, et, à un moment qu’il fut applaudi, elle sembla émue et porta son mouchoir à ses yeux.

Mais, peu de temps après, elle se retourna et parla à un homme placé derrière elle, en appuyant la main sur son genou.

--Ce n’est pas elle, dit Roger; elle a trop de délicatesse dans le cœur pour être venue ici avec son mari.

»Et cependant, moi, je suis bien avec ma femme.

»Peut-être aussi est-elle au-dessus de moi, ou du même côté, de façon que nous ne pouvons nous voir.

»N’importe, elle est ici, nous sommes réunis dans un même lieu, dans une même pensée; ces applaudissements ont dû retentir dans son cœur.

»Maudit acteur! qui s’avise de bégayer un mot sur lequel je comptais.

Et, comme il se penchait en dehors pour mieux voir cette femme dont le visage l’avait frappé, Marthe se retourna et lui dit:

--Mais prenez donc garde, vous écrasez mon chapeau.

A ce moment, d’unanimes applaudissements remplirent la salle, et le second acte finit.

Pendant l’entr’acte, Roger se glissa dans la galerie d’en face, que quelques spectateurs avaient abandonnée, et se mit à examiner la partie de la salle qu’il n’avait pas encore vue.

Moreau le suivit, et, le voyant parcourir ainsi toutes les loges du regard, lui dit:

--Tu comptes tes admirateurs.

Quand on fut près de commencer le troisième acte, les spectateurs de la galerie reprirent leur place, et Roger fut encore obligé de retourner dans la loge de sa femme.

A peine à moitié du troisième acte, presque tout le monde pleurait; une fois l’impulsion donnée, elle ne s’arrête pas facilement; une salle de spectacle bien _en train_ de rire ou de pleurer, rit ou pleure de tout avec un égal abandon et un égal enthousiasme. _Bonjour_ et _Bonsoir_ peuvent alors porter le rire ou les larmes jusqu’à la frénésie.

Marthe pleurait plus ou moins, comme tout le monde.

--Ah! pensait Roger, que ne puis-je voir les larmes précieuses de ma belle inconnue?

Puis, se penchant vers Marthe, il lui dit:

--Au nom du ciel, ne vous désolez pas ainsi; vous vous faites remarquer.

Marthe le regarda avec un profond dédain et ne répondit pas.

L’acte finit: c’était le dernier. On trépignait; à l’admiration pour l’auteur se joignait l’amour du tapage, seul parti politique et littéraire de bien des gens, amour qu’ils manifestent à peu près indifféremment par des bravos ou par des sifflets. On demanda le nom de l’auteur.

La voix qui vint prononcer le nom de _Vilhem_ vibra puissamment dans le cœur de Roger.

Ces amis du tapage, qui, en politique, sont toujours pour les tambours, de même que le Dieu des armées se déclare le plus souvent pour les plus gros escadrons, ne trouvèrent rien de mieux que de _redemander_ l’actrice qui avait fort médiocrement joué le premier rôle et l’acteur qui l’avait aussi médiocrement secondée.

Puis ils avisèrent qu’il y avait sur l’affiche:

«_N.B._ L’auteur a lui-même dirigé les répétitions.»

Ils en conclurent que l’auteur devait être présent, et, par des hurlements qui ne peuvent être agréables qu’à raison de l’intention qui les fait pousser, ils manifestèrent leur volonté de le voir.

La toile ne se relevant pas, le bruit redoubla; au bout de cinq minutes, il redoubla encore.

Moreau impatienté, se mit sur le devant de la loge, et, montrant Roger, cria d’une voix forte:

--Le voilà!

Les applaudissements menacèrent alors de faire écrouler la salle.

Et Marthe s’écria en pleurant:

--Ah! Vilhem! c’est vous!

Et Roger reconnut au cou de Marthe, plus décolletée que de coutume, le collier de perles qu’il avait envoyé à l’inconnue.

HISTOIRE D’UN VOISIN

Je n’ai jamais bien compris l’inquiétude des voyageurs. Je n’ai jamais rien trouvé dans un pays, quelque lointain qu’il fût, dont on ne trouvât l’équivalent dans sa rue; beaucoup de gens sont allés en Amérique pour voir des arbres, et en Chine pour découvrir des hommes. La seule excuse des voyageurs d’aller si loin voir ce qu’ils verraient si bien de leur fenêtre, est que l’on ne pourrait mentir sur les choses qui sont sous les yeux de tout le monde. Le seul voyage sérieux et digne d’intérêt qui ait jamais été écrit est, sans contredit, le _Voyage autour de ma chambre_.

Il y a, dans une rue qui coupe la mienne à angle droit, un ouvrier en papier peint, dont les mœurs sont aussi intéressantes, aussi étonnantes, aussi sauvages surtout, que celles d’aucun peuple découvert ou inventé par les navigateurs.

Un lundi soir, il rencontra à l’Ermitage une jeune fille coiffée d’un bonnet coquet, fraîche, agaçante, mise proprement, réservée dans sa danse et dans ses paroles. En vain il épuisa tout l’arsenal de galanterie des danseurs du lieu; il remarqua qu’il faisait chaud, qu’il ferait bien plus froid si l’on était dans une autre saison; il lui dit:

--Votre robe est bleue; c’est une charmante couleur que le bleu.... Comment vous appelez-vous?

--Julienne.

--C’est un bien joli nom.

Impossible de l’amener à une conversation plus intime.

Le lundi d’après, il arriva de bonne heure. Il trouva Julienne, qui se montra moins réservée.

Elle lui confia qu’elle était couturière et gagnait trente sous par jour.

--Mademoiselle Julienne, dit Prosper, je suis ouvrier en papier peint; je gagne trois francs dix sous. Mettons-nous ensemble; avec cinq francs par jour, nous serons à notre aise.

La proposition était vague. Sommé de s’expliquer, Prosper finit par prononcer le mot mariage. Il offrit du veau et de la salade.

Julienne accepta, et, au dessert, lui avoua, hélas! qu’elle avait failli une fois; qu’elle avait été trompée, trahie; en un mot, qu’elle avait... une fille!

Prosper s’attendrit; il voulait la consoler de la fourberie d’un monstre.

--Eh bien, dit-il, je servirai de père à votre fille.

Julienne pleura d’admiration et consentit à tout. On demanda de part et d’autre les papiers au pays.

Prosper alla trouver son maître.

--Bourgeois, j’ai un service à vous demander.

--Parle.

--C’est que je vais me marier.

--Eh bien?

--Nous faisons une noce en pique-nique. Cela ne sera pas bien cher, pour ma part. Mais une chose me chiffonne, c’est que je n’ai pas d’habit, vous seriez bien aimable de m’en prêter un.

Le bourgeois consent. La noce se fait à la barrière. On danse, on boit; un cousin conduit la mariée chez elle; le marié va sortir; on l’arrête; tout n’est pas payé. Quelqu’un, traître aux conditions du pique-nique, s’en est allé clandestinement. On ne veut pas laisser aller Prosper; il laisse en gage l’habit du bourgeois. Trois jours après, il va à l’ouvrage en manches de chemise. Le bourgeois réclame son habit. Il est forcé d’avancer à Prosper l’argent pour aller le retirer.

Au bout d’un mois, le ménage va au plus mal; il trouve déjà que sa femme ne gagne pas assez d’argent. La petite fille à laquelle il devait servir de père mange trop: il lui fait nettoyer ses souliers. Sa Julienne, dont le nom était si joli un mois auparavant, est ironiquement appelée madame Potage.

Un jour, il arrive à l’atelier et dit:

--Bourgeois, j’ai un service à vous demander.

--Qu’est-ce?

--Un grand service.

--Ce n’est pas de te prêter mon habit?

--Non, bourgeois.

--Eh bien, parle.

--L’ouvrage me fatigue la poitrine.

--Veux-tu bien te taire! le plus fort de tous mes ouvriers!

--C’est l’air qui me manque; je ne peux plus vivre comme ça.

--Est-ce que tu ne peux plus travailler?

--Non, bourgeois; mais je voudrais être chargé de traîner la petite voiture qui porte le papier en ville.

--Tu sais qu’on n’a, pour cela, que quarante sous.

--Je sais, bourgeois; mais on a moins de mal, et on est à l’air, et on peut fumer; ce qui est très défendu dans l’atelier.

--Mais comment vivras-tu?

--Eh bien, madame Potage travaillera davantage donc!

--Tu auras la charrette.

Prosper vola un gros chien, l’attacha à la charrette et le fit traîner; mais on lui donna bientôt une voiture plus grande: il mit le chien dessous, et voulut l’accoutumer à tirer, pour n’avoir personnellement presque plus rien à faire.

Mais le chien, sur ce sujet, pensait absolument comme son nouveau maître. Il se couchait sous la charrette et refusait de marcher.

Un matin, cependant, je vis Prosper attelé à la charrette et le chien tirant de toutes ses forces. Je ne tardai pas à voir le secret de ce zèle. Prosper avait attaché derrière son dos un gros morceau de viande, et il s’était attelé, lui, Prosper, à une distance où le chien, tout en arrivant très près de lui, ne pouvait cependant l’atteindre. La pauvre bête marchait, s’élançait, sautait, et ses dents claquaient à vide, et la charrette allait toute seule.

Toute le reste du jour, quand Prosper n’était pas attelé, il gardait au dos le morceau de viande.

Les trente sous de moins qu’il gagnait par jour auraient déjà gêné le ménage; mais Prosper avait chaud et rencontrait des amis qui avaient soif. Au bout de la semaine, il rapportait très peu d’argent. Sa pauvre femme faisait de son mieux pour soutenir leur petit ordinaire; mais elle est bientôt forcée de supprimer le café du matin.

Prosper s’emporte, crie, hurle qu’il faisait un métier de cheval pour faire honneur à ses affaires, mais que cette enfant, cette enfant qui le déshonorait, mangeait comme un hippopotame et causerait inévitablement sa ruine. Il fallut mettre l’enfant en service, en apprentissage, je ne sais où.

Prosper, en rentrant un jour, ne trouva pas la soupe faite; il fit un bruit horrible et annonça à Julienne que, puisqu’elle ne savait pas gérer sa maison, il lui déclarait qu’ils étaient de ce jour séparés de corps et de biens, et qu’elle vivrait de son travail à elle, comme lui, Prosper, du sien.

Il prit de la craie, sépara la chambre en deux et lui dit:

--Voici votre chambre, voici la mienne; le loyer coûte soixante francs par an: vous payerez trente francs, et moi, je payerai les trente autres.

Un soir, il amena au domicile conjugal un commissionnaire; il dit à Julienne:

--Madame Potage, Jean que voici est mon ami de cœur; il partagera mon lit et me payera la moitié des trente francs de ma part de loyer.

Jean était un garçon rangé; il consola Julienne, l’aida dans ses travaux d’intérieur.

Un soir, Prosper, qui n’était pas rentré depuis cinq jours, revint subitement et s’aperçut que Jean avait franchi à la fois la ligne de craie, la sainteté de l’amitié et les devoirs de l’hospitalité: il voulut battre Jean; mais Jean le battit et le mit à la porte.

Le lendemain, au jour, il revint et dit:

--Madame Potage, puisque vous êtes descendue à un commissionnaire, gardez-le, ce sera votre punition.

»Toi, Jean, je te laisse ma femme aux conditions que voici:

»D’abord, la moitié du ménage m’appartient: je prends un matelas, une paillasse, une couverture, une chaise; je prends les pincettes et laisse la pelle.

»Je pourrais emporter tout cela; mais j’ai l’horreur du luxe. Ce n’est pas sous les lambris dorés qu’on trouve le bonheur.

»Je te vends ma part pour trente francs que tu vas me donner.»

»Je garde seulement la paillasse, seul mobilier qui me soit réellement nécessaire en cette saison.

»Madame Potage t’appartient à tout jamais. Seulement, à perpétuité, aussi, tu me payeras un canon chaque fois que nous nous rencontrerons dans Paris.

Les conditions furent acceptées. Prosper vida la paillasse, la plia en huit, et la mit dans le fond de son chapeau; puis il dit:

--Adieu, Jean! Adieu, madame Potage! soyez heureuse; pour moi, je déménage.

Et il descendit l’escalier en sifflant, les mains dans les poches, et il s’en alla par les rues, le nez en l’air, interrogeant les écriteaux et cherchant un logement.

Depuis ce temps, les conditions peu morales du divorce et des secondes noces ont été de part et d’autres fidèlement exécutées.