Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme

Part 5

Chapter 53,890 wordsPublic domain

»La musique commence où la poésie finit. Il y a des pensées dont le commencement se parle et qui ne peuvent finir qu’en musique, sous peine de tomber dans le pathos; certaines harmonies de couleurs produisent des sensations que la musique elle-même ne peut atteindre. Les vitraux des églises gothiques et les sons séraphiques de l’orgue produisent une impression entièrement analogue; l’encens complète l’harmonie.

»La nature a des harmonies qui rendent froide la plus belle musique, parce que ses harmonies se composent de ce qui frappe tous les sens.

»En même temps que notre oreille est délicieusement caressée par le murmure du vent dans les feuilles et par le murmure du ruisseau sous les violettes en fleur, par le chant de l’oiseau sous les feuilles, par le bourdonnement de l’abeille autour des lis, notre œil est captivé par la couleur d’émeraude du feuillage, par les violettes couleur d’améthyste, par l’abeille, topaze ailée. Et aussi nous respirons le parfum du feuillage et celui des fleurs. Tous nos sens à la fois sont saisis, captivés, enivrés.

»Beethoven seul a presque rendu tout cela en musique dans sa _Symphonie pastorale_.

»On ne peut exprimer en paroles que les _sens_ les plus vulgaires des couleurs; car, ainsi que la musique, elles font entendre ce qui ne peut pas se dire. Voici quelques unes des impressions que j’en reçois.

»_Le cramoisi._--Richesse, splendeur, faste naturel.

»_Le violet._--Richesse plus imposante et plus sévère, douleur noble et arrivée à l’état de mélancolie.

»_Rose._--Fraîcheur, jeunesse, joie d’exister, insouciance.

»_Lilas._--Plus de fraîcheur et cependant moins de jeunesse; de toutes les couleurs la plus printanière; mélancolie de l’amour heureux, pleurs sans amertume.

»_Bleu._--Calme, bonheur, espoir fondé.

»_Bleu pâle._--Pureté, vague, innocence, rêverie.

»_Écarlate._--Éclat, arrogance.

»_Jaune._--Richesse gaie, beauté riante, abondance.

»_Amaranthe._--Laisser aller, élégance, ennui sans sottise.

»_Gris._--Tristesse, paresse du cœur.

»_Vert._--Pensées, vigueur, distinction naturelle.

»Il est facile de voir, d’après cela, combien ma vue est choquée par les discordances, mais aussi combien les splendides harmonies du soleil couchant la ravissent et la charment.

»Il y a pour moi une telle connexité entre les couleurs et les sons, que je traduirais chaque couleur par un instrument.

»_Le vert_, la harpe.

»_Le lilas_, la flûte.

»_L’écarlate_, la trompette.

»_Le rose_, le flageolet.

»_L’amaranthe_, le piano.

»Etc., etc.

»L’harmonie des sons et des couleurs n’est pas moins évidente avec les parfums.

»_L’écarlate_, la tubéreuse.

»_Le cramoisi_, l’héliotrope.

»Etc., etc.»

A tout cela, l’inconnue ne comprit pas un mot. Elle répondit que c’était fort joli.

XXX

_MMM. à Vilhem._

«Je suis bien heureuse du beau collier que vous m’envoyez, mon ami; l’habitude où je suis de porter des robes _montantes_ me permettra de le garder toujours sur moi sans qu’on s’en aperçoive. Maintenant que je vous ai remercié, il faut que je vous gronde.

»Le ciel m’avait donné une magnifique occasion de vous aimer à mon aise, sans dangers, sans scrupules; j’aurais dû profiter de cette occasion, me laisser passer pour vieille, vous appeler mon fils et ne vous montrer qu’une affection protectrice et maternelle. J’aurais évité le trouble étrange que m’a causé ce que vous avez la méchanceté de dire de ces baisers donnés, je ne sais pourquoi, à mes cheveux. Hélas! oui, je les ai sentis, et j’en suis encore toute triste et toute honteuse. Mon Dieu, pourquoi m’aimer de cette manière? Cela n’est bon qu’à oppresser le cœur et à m’agiter de mille soucis inquiétants. Voyez comme je suis folle et comme vous avez tort de me dire ces extravagances! Hier au soir, à minuit, je pensais à vous; eh bien, je suis sûre que vous avez baisé mes cheveux: j’en ai senti une impression ravissante et douloureuse à la fois, et tout cela a fini par des larmes; car je vois mon amour aujourd’hui moins innocent que je ne l’avais cru d’abord. Oh! mon ami, il ne faut jamais nous voir; il faut me laisser croire que mon amour est une vertu.

»Je ne vous l’ai jamais dit; mais vous le savez bien, vous avez bien deviné que je suis mariée. Vilhem! Vilhem! j’étais sans remords jusqu’au moment où vous avez reçu cette fatale boucle de cheveux. Je ne veux pas être coupable envers lui; il est bon, il veut que je sois heureuse.

«Vous êtes donc venu au Havre. Vous avez vu cette mer que je vais contempler presque tous les jours; vous avez dû éprouver les mêmes émotions que moi: ce jour-là, Vilhem, nous n’étions pas séparés. Hélas! vous n’êtes que trop près de moi, puisque vous me bouleversez ainsi. Ne m’écrivez pas de semblables choses, je vous en prie; ne dérangez pas un bonheur dont je jouis si complètement.

«Pourquoi donc suis-je si triste aujourd’hui en vous écrivant, et pourquoi cette tristesse a-t-elle tant de charmes pour moi? Souvent, quand je regarde la mer et le ciel, je suis des yeux et de l’âme un flocon de nuages qui va vers la Seine et Paris; je pense que ce nuage passera au-dessus de votre tête. Quand je suis bien seule, je confie des paroles au vent pour vous les porter quand il souffle vers vous; et, quand il vient de votre côté, il me semble qu’il y a dans son haleine quelque chose de votre voix.»

XXXI

_Vilhem à MMM._

«Laisse-toi donc m’aimer, cher ange, et ne lutte pas ainsi avec le bonheur que le ciel nous envoie. N’as-tu pas assez donné à cet être vulgaire et inepte qui te possède sans te comprendre, qui n’a d’intelligence ni dans l’esprit ni dans le cœur, puisqu’il ne sait pas qu’il est le plus heureux des hommes, puisqu’il ne meurt pas de son bonheur? Il te possède! Mon Dieu, que je le hais quand cette pensée vient me gonfler le cœur! Il a à lui tout le bonheur, toute la joie qui devait être ma part dans ce monde. Que de haine il y aurait dans mon cœur, si l’amour y laissait de la place! Que dois-tu donc à ton tyran, à celui qui nous sépare? Tu es à moi, à moi qui sais te comprendre et t’aimer, à moi qui souffre si cruellement de ton absence, à moi que le ciel a créé pour t’adorer. Que sont ces liens odieux imaginés par les hommes et dans lesquels nous gémissons l’un et l’autre, auprès de ce lien céleste dont Dieu nous a unis, en nous donnant deux âmes pareilles qui se cherchent de loin?

»Je t’aime et je prendrai de toi, de toi qui m’appartiens, tout ce que j’en pourrai prendre. Tu te plains du trouble que t’a causé ma lettre. Ah! si tu sentais ce feu dévorant qui circule dans mes veines, quand je baise tes cheveux; si tu connaissais ce délire qui fait que je t’appelle dans mes nuits sans sommeil, et que je te tends les bras dans l’ombre! Oh! je t’en prie, augmente mon trésor, envoie-moi quelque chose qui ait fait partie de ton vêtement: un ruban, un gant. Ce collier caché sous ta robe, de combien de caresses je l’ai chargé!»

XXXII

_MMM. à Vilhem._

«Nous sommes deux insensés, moi surtout qui ai cru que cet amour serait une distraction dans ma vie: il est devenu ma vie tout entière; mais, mon ami, ayez pitié de moi, vos lettres me font trop de mal.

«Une feuille périodique, qu’un hasard a fait tomber dans mes mains, car je n’en lis jamais, m’apprend qu’on va jouer au Havre une pièce de vous, représentée à Paris il y a quelques années. J’assisterai à la représentation: que mon cœur battra doucement de votre triomphe! que je serai fière et heureuse! Cher Vilhem, vous serez au théâtre, nous ne nous verrons pas, mais nous saurons que nous sommes dans la même enceinte; les applaudissements vous réchaufferont le cœur en pensant que je les entendrai, et, ce jour-là, vous aimerez la gloire.»

XXXIII

Roger sentit à cette nouvelle une profonde émotion. Tout ce qui depuis longtemps était mort en lui se réveilla; il fut toute la nuit tourmenté de savoir quelle était la pièce choisie par les comédiens.

--Pourvu que ce soit ma meilleure! pourvu que le public capricieux ne change pas d’avis sur ce qu’il a déjà applaudi!

La pièce que l’on devait représenter était celle qui avait obtenu le plus de succès. Mais, comme il se rappelait des vers faibles, d’autres détestables:

--Ah! disait-il, si alors j’avais été aimé d’elle!

Par moments, il semblait à Roger que le jour de la représentation n’arriverait jamais; d’autres fois, il aurait voulu pour tout au monde le retarder indéfiniment; un jour, il voulait changer un rôle; un autre jour, supprimer un acte. Il se promettait, du reste, de se tuer si la pièce n’était pas couverte d’applaudissements, et, quand, pour se rassurer, il se rappelait ceux qu’elle avait obtenus lorsqu’elle avait été représentée à Paris, il sondait les plus profonds replis de sa mémoire et de sa conscience pour énumérer tout ce qui avait pu contribuer au succès du drame, en dehors de son mérite intrinsèque: les amis qu’il avait dans la salle, les billets donnés, le jeu de tel acteur, la figure de telle actrice, la jambe de telle autre dont la jupe était fort courte.

Une fois, il se leva au milieu de la nuit, et attendit en se promenant dans sa chambre que le jour parût; alors il se transporta au Havre en toute hâte: il avait changé un demi-vers, qui ne faisait qu’une cheville dans la pièce, en un hémistiche plein de force et de pensée; mais l’acteur lui fit observer que ce demi-vers insignifiant lui servait à _prendre un temps_, et qu’il ne s’en priverait qu’à la dernière extrémité.

Il ne parlait plus, il ne mangeait plus. Enfin, trois jours avant la représentation, il jugea prudent d’écrire à son inconnue la lettre que voici:

XXXIV

_Vilhem à MMM._

«Qu’est-ce donc que les applaudissements de la foule, cher ange, et quel charme peuvent-ils avoir pour vous? Que prouvent-ils d’ailleurs? Comment se compose une foule, et, quand elle est réunie, comment forme-t-elle son jugement? Horace, un grand poëte, a dit: «Je hais le vulgaire profane, et je le repousse loin de moi.» En effet, comment un poëte peut-il appeler à juger son langage céleste les plus terrestres et les plus prosaïques d’entre les humains?

«Dans un théâtre, il y a au moins trente bottiers et autant de tailleurs, quelques domestiques, trois cents marchands. Jamais il ne nous viendrait à l’esprit de lire à notre bottier ou à notre marchand de n’importe quoi un seul de nos vers, encore moins de lui demander son opinion, encore moins de la suivre en la moindre des choses.

»Eh bien, quand tous ces gens sont réunis, nous tombons à genoux devant eux, nous attendons avec une anxiété mortelle ce qu’ils vont décider de notre œuvre.

»Aussi, que de succès dus à des défauts, à la vulgarité des situations et du langage! que de chutes qui n’ont pour cause que des beautés de premier ordre, que de nobles hardiesses, que des pensées que n’a pu suivre l’intelligence des auditeurs! Et aussi que de gens vont au théâtre dans l’intention de trouver tout mauvais! que de gens ne comptent pour leur esprit de la soirée que sur les fautes de l’auteur!

»Pourquoi, cher ange, ne vous êtes-vous pas contentée de lire mes livres? Les livres sont une confidence, le théâtre est une révélation scandaleuse et impudique; quand j’écrivis mes livres, je vous avais devinée: c’était à vous que je racontais mes joies et mes douleurs, et les mouvements les plus secrets de mon âme; mais, quand on travaille pour le théâtre, on ne peut perdre de vue _le public_, on est préoccupé de son rire ou de ses applaudissements; on se garderait bien de mettre son cœur à nu devant une foule: il y a des sentiments si délicats, si pleins de pudeur, qu’ils meurent de froid ou de honte sitôt qu’ils sortent du cœur autrement que pour entrer immédiatement dans un autre cœur; c’est une illusion à laquelle on se laisse facilement entraîner en faisant un livre. Et vous-même, si dans ce drame quelque pensée sortie de mon cœur va au vôtre, ne souffrirez-vous pas de voir toute cette foule émue avec vous de ce qui vous aura émue? Si nous étions raisonnables, nous n’irions ni l’un ni l’autre à cette représentation.»

XXXV

_MMM. à Vilhem._

«Laissez-moi donc être fière de vous et de votre triomphe, cher Vilhem; laissez-moi donc voir cette foule vous rendre hommage comme à son roi par l’intelligence et le génie; laissez-moi entendre ce bruit enivrant des applaudissements qui doit avoir quelque chose de vrai puisqu’il serre le cœur d’une manière si douce et si douloureuse à la fois; laissez-moi donc m’asseoir avec vous sur votre trône et mettre un instant ma tête blonde sous votre couronne de laurier. J’irai à la représentation, et je veux que vous y soyez. C’est la seule volonté que je vous aie imposée, moi qui aurais le droit d’avoir quelques caprices.»

XXXVI

Roger faisait le dégoûté des applaudissements qu’il n’était pas sûr d’obtenir; certes, il n’imaginait pas de plus grand bonheur que d’entendre applaudir son nom devant celle qu’il aimait; mais il n’osait envisager la pensée d’une défaite, et il reculait de toute sa puissance devant une pareille épreuve.

Le jour désigné pour la représentation arriva. L’affiche elle-même donna quelques inquiétudes à Roger; son nom écrit en lettres trop grosses pouvait paraître l’indice d’un excès de vanité et indisposer le public; le prix des places était augmenté, cela devait naturellement rendre les spectateurs moins indulgents; il savait que la jeune première s’était fâchée la veille avec l’amoureux: il y avait tout lieu de craindre que cette mésintelligence ne mît dans leur jeu une déplorable froideur.

Dès le matin, il ne pouvait rester en place; l’impatience et la fièvre donnaient à ses mouvements quelque chose de bref et de saccadé. Il s’occupait de sa toilette; l’inconnue pouvait le deviner, quelqu’un de sa société pouvait reconnaître et lui désigner l’auteur de la pièce.

Il fut longtemps à déterminer s’il mettrait une cravate blanche ou une cravate noire; puis, quand il se fut décidé pour la cravate noire, il se trouva que la plus belle n’était pas ourlée; il appela Bérénice pour faire réparer cette omission; mais Bérénice, occupée à repasser des manchettes à madame, reçut cette communication sans la moindre bienveillance. Il revint à l’idée de la cravate blanche.

Marthe se fit attendre pour le déjeuner; Roger en fut de très-mauvaise humeur: il lui semblait que tout allait mal ce jour-là. Il mangea peu et roula dans son esprit le parallèle entre la cravate blanche et la cravate noire, en appuyant avec une préférence marquée sur les avantages de la cravate noire, préférence qui avait son origine dans les obstacles que rencontrait l’adoption de la cravate, et la conviction qu’il s’était laissé acquérir que _tout allait mal_ ce jour-là.

Il pensa que bien des gens ont la manie de juger de notre caractère, de nos vertus, de nos défauts, de nos qualités, d’après la manière dont nous nous habillons ou d’après toute autre affaire de détail aussi insignifiante en elle-même, sans que ces savants philosophes s’avisent de songer que ce qu’ils prennent pour un choix, un goût ou une préférence, n’est souvent qu’une misère; nous avons vu l’homme le plus coloriste du monde, un homme qui prétendait entendre grincer et hurler des couleurs rapprochées sans harmonie, se montrer dans tout Paris avec un pantalon noisette, un habit bleu à boutons de cuivre et un gilet vert. Hélas! il nous fut donné d’entrer dans la confidence de tout ce que cachait de misères ce bizarre accoutrement; nous fûmes instruit du désir d’_écouler une partie_ de drap noisette qu’avait saisie un tailleur qui faisait crédit; nous apprîmes comment un habit bleu, fait pour une pratique qui ne l’avait pas trouvé à son goût, avait été jugé par le tailleur assez bien fait et assez élégant pour l’artiste, qui, traversant les rues ou entrant dans une maison avec une conscience peut-être exagérée du ridicule d’un semblable accoutrement, parlait plus bas que tout le monde et n’osait avoir une opinion à lui.

Marthe parla la première et dit:

--Il fait beau.

Roger fut effrayé de ce début: il y avait peut-être là une intention, qui allait prochainement éclater de demander à faire une promenade.

Il crut devoir répondre:

--Hum! hum!

--Monsieur, répliqua Bérénice à cette opinion formulée assez clairement sur la certitude du temps, le vent souffle plein _est_; le temps est sûr pour toute la journée.

--Bérénice, reprit Roger, avant de vous ériger ainsi en almanach, vous feriez mieux de faire rôtir mon pain.

Bérénice sortit. Roger s’étendit fort au long sur les divers défauts qui la distinguaient.

Marthe ramena la question du temps.

--La mer est calme et unie comme une glace, dit-elle.

--Il ne faut pas vous y fier, dit Roger; quoi qu’en dise Bérénice, le vent varie de l’_est_ au _sud_ et même au _sud-ouest_.

Et, en disant ces paroles, il se sentit pris d’une horrible crainte; il lui sembla voir fondre sur lui un orage plus terrible mille fois que n’en peut amener le vent du sud-ouest le plus continu et le plus violent.

Il y avait longtemps que Marthe n’était allée dans sa famille; il n’y voyait, il n’y avait rien à lui objecter, si elle en exprimait le désir: il n’y avait pas dans l’air de vent de quoi remuer les feuilles qui jonchaient les allées du jardin. Il prévint la dangereuse proposition.

--Tant mieux! dit-il; car votre sœur viendra probablement vous voir aujourd’hui, et elle aura beau temps pour la traversée du Havre.

Bérénice rentra avec une lettre qu’elle donna à sa maîtresse.

--Mais Roger, dit Marthe, où prenez-vous l’idée que ma sœur doit venir aujourd’hui? Loin de là, elle est indisposée et me prie d’aller la voir.

--Je le croyais, chère Marthe, et je le croyais si bien, que j’ai invité le voisin et sa femme à venir passer la soirée avec vous.

--Quelle bizarre sollicitude vous a donc saisi tout à coup pour l’emploi de mes soirées? et n’auriez-vous pas dû me consulter un peu sur les plaisirs dont vous voulez m’accabler?

--J’ai peut-être été un peu étourdi; mais on ne peut leur faire une impolitesse sans risquer de s’en faire d’irréconciliables ennemis. Il faudra les recevoir.

Marthe ne répondit pas à cette sorte d’injonction: non qu’elle s’y soumît, mais, au contraire, parce qu’elle avait besoin du plus profond recueillement pour aviser aux moyens de s’y dérober.

Roger n’insista pas non plus, parce qu’il méditait également le moyen de rendre vraie l’invitation qui n’existait que dans sa tête. Tous deux se séparèrent en état d’hostilité latente, et prêts à engager le combat.

Roger courut chez le voisin.

Il le trouva avec sa femme; cette femme était juste assez jeune pour donner encore un peu de jalousie à son vieux mari; elle avait, du reste, quatre ans auparavant, eu une intrigue assez scandaleuse avec un lieutenant de douane.

--Mon voisin, lui dit-il, je viens vous faire une invitation sans cérémonie, ainsi qu’on peut le faire à un homme indulgent et spirituel comme vous. Ma femme attendait sa sœur, qui est indisposée; elle m’avait chargé, il y a plusieurs jours, de vous _prier à prendre le thé_ aujourd’hui avec elle, et je ne viens qu’aujourd’hui. Elle ne me pardonnerait pas d’avoir si mal fait sa commission; il faut donc que vous veniez ce soir, et que vous lui laissiez croire que je vous ai, d’après son intention, engagés il y a plusieurs jours.

Comme Roger sortait, il se croisa avec Bérénice, qui venait de la part de sa maîtresse; il se félicita de sa promptitude d’exécution, et rentra chez lui pour tâcher d’obtenir de Marthe elle-même qu’elle ourlât sa cravate noire.

Voici, du reste, quelle était la lettre que Marthe avait assez perfidement imaginé d’écrire à sa voisine:

«J’espère, ma voisine, que vous n’avez pas oublié que je vous attends ce soir; je suis d’autant plus charmée de vous voir, que c’est un plaisir que vous ne me procurez pas souvent; nous aurons quelques personnes et je compte sur votre figure et sur votre esprit pour leur rendre la soirée plus agréable; le lieutenant de la douane doit nous chanter de nouvelles romances qu’il a reçues de Paris.»

A quoi la voisine répondit, comme Marthe s’y attendait bien:

«Je me promettais le plus grand plaisir de votre aimable invitation; mais une de ces migraines que vous me connaissez vient de me prendre et me torture tellement que j’ai peine à ne pas crier. Vous avez mauvaise grâce à vous prendre à moi de la rareté de nos entrevues; sitôt que ma mauvaise santé me le permettra, j’irai m’excuser et vous remercier.»

* * * * *

Marthe montra cette lettre à Roger comme il s’approchait d’elle, sa cravate à la main.

--Eh bien, dit-elle, la mauvaise humeur de ma voisine ne me laissera pas moins inconsolable; car je ne crois pas aux migraines... des autres. J’irai voir ma sœur, parce que je suis sûre qu’elle est plus malade qu’elle ne le dit.

--Je prendrai la liberté d’être précisément d’un avis opposé au vôtre, chère Marthe; je connais assez votre sœur pour la croire plus disposée à exagérer son mal qu’à l’atténuer. Vous seriez bien bonne..., continua-t-il en présentant sa cravate.

Marthe l’interrompit.

--Vous vous trompez bien sur ma sœur, dit-elle, ou plutôt vous avez bien envie de me contrarier; c’est quand vous me voyez mortellement inquiète sur une personne que j’aime, que vous vous imaginez d’en dire du mal.

--Mais, chère Marthe, il n’est pas probable que le danger ait augmenté depuis dix minutes, et votre inquiétude ne me paraît avoir de cause que la contradiction; peut-être même pourrais-je trouver la même raison à l’exaltation peu habituelle de votre amour pour votre sœur.

--Il est plus facile, reprit Marthe avec aigreur, de nier les bons sentiments que de les avoir.

--Rien ne porte à les nier, reprit Roger avec non moins d’aigreur, comme d’en voir faire inutilement parade; je voudrais qu’on pût supprimer toutes les vertus, si c’est là le seul moyen d’en supprimer l’affectation.

--Pauvre sœur! dit Marthe.

--Pauvre Roger! dit Roger en lui-même.

--J’irai voir ma sœur, dit Marthe.

--C’est impossible, dit Roger; je ne puis vous y accompagner, j’ai à Honfleur un rendez-vous d’affaires.

--Bérénice viendra avec moi.

--Non; je serais inquiet si vous faisiez sans moi la traversée, et il m’est impossible d’aller au Havre aujourd’hui.

A ce moment, Bérénice entra.

--Monsieur, dit-elle, le capitaine Bambine vous fait avertir que le départ est pour cinq heures.

--Et pourquoi le capitaine Bambine vous fait-il avertir de l’heure du départ? demanda Marthe.

--C’est, reprit Bérénice, que monsieur lui a dit, il y a deux heures, qu’il allait au Havre ce soir.

--Que me disiez-vous? dit Marthe. Il vous était impossible d’aller au Havre, et votre seule idée est d’y aller sans moi. Roger, Roger...

--Je vous ai dit que je n’allais pas au Havre parce que j’ai changé d’idée; je reste à Honfleur.

--Restez-vous à la maison? dit Marthe.

--Non; je vous ai dit que j’avais une affaire à Honfleur.

--Eh bien, je resterai ici.

--J’aime à vous voir raisonnable, chère Marthe.

--Dites obéissante.

--Vous devriez bien ourler ma cravate.

--Volontiers.

Et les deux époux avaient sur le visage un air de triomphe indescriptible: ils se trompaient tous les deux.

Roger s’habilla lentement. Marthe ourla la cravate, puis défit l’ourlet et le refit.

On entendit le tintement de la cloche du bateau; c’était le dernier signal, celui qui ne précède le départ que de quelques minutes.

Roger sentit la vie s’arrêter dans sa poitrine. Marthe le regardait; il affecta la plus entière indifférence.

Il fallait aller au Havre, dût-il traverser à la nage. Il y a chez les gens fortement organisés une sorte d’assurance pour les choses qui _doivent se faire_; les obstacles les leur font croire plus difficiles, mais jamais impossibles.

La cloche avait fini de tinter. Le bateau était parti. Roger demanda Bérénice. Bérénice était sortie pour exécuter un ordre de sa maîtresse.