Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme

Part 4

Chapter 44,052 wordsPublic domain

«Une femme ne peut se lever plus tôt ou plus tard que de coutume sans tout changer autour d’elle; elle ne peut tenir fermée une porte habituellement ouverte, ni sortir aux heures où elle ne sort pas d’ordinaire, sans qu’on le remarque et sans qu’on en tire des conséquences. Admettez qu’une femme ait triomphé de ses habitudes de vertu et de réserve, qu’elle ait oublié ses devoirs les plus sacrés, qu’elle ait passé par-dessus les craintes du danger et du mépris, elle sera arrêtée encore par une foule de petits inconvénients qui la gêneront à chaque instant. Une autre femme a sa vie toute disposée pour l’intrigue: on ne remarque ni une heure qu’elle passe renfermée, ni deux heures qu’elle passe dehors, parce qu’elle a toujours fait ainsi; mais celle qui a mené une vie calme et sédentaire, on lui demandera tout de suite la raison qui dérange ainsi ce qu’elle a accoutumé d’être et de faire.

«Le mal alors ne peut faire que des progrès extrêmement lents, et souvent le drame n’a pas de dénoûment; il y a aussi bien plus de femmes qu’on ne le suppose généralement, je ne dis pas qui soient _vertueuses_, parce que je mets un peu la vertu dans l’intention, mais qui ne soient pas infidèles. Adieu, mon ami, il est plus facile qu’on ne croit à un mari de conserver sa femme, et il n’y en a pas un qui ne soit complice, au moins pour la moitié, du mal qui peut arriver.»

XVI

_MMM. à Vilhem._

«Vous n’avez pas répondu à ma lettre; peut-être la cause la plus simple et la plus naturelle vous en a empêché, et je ne puis faire autrement que d’attribuer cette inexactitude aux plus tristes événements; j’espère, mon ami, que vous n’êtes ni malade ni malheureux.

«Écoutez-moi: l’éloignement où nous sommes l’un de l’autre, les obstacles qui nous séparent à jamais, me donnent le courage de vous faire un aveu.

«Je vous aime. Je vous aime de tout l’amour que peut contenir une âme. Vous comprenez qu’après cet aveu je ne vous verrai jamais; mais j’ai pensé que je faisais un cruel et inutile sacrifice de vous cacher ainsi ce qui se passe dans mon cœur; j’ai pensé que, sûre comme je suis de ne jamais voir mon amour criminel, je pouvais sans terreur me laisser aller à la douceur de vous en parler; que je n’avais pas le droit de vous cacher, de mes pensées, celle qui exerce sur ma vie le plus d’influence et de pouvoir.

«Je vous aime de tout un trésor d’amour que j’ai, depuis que j’existe, amassé et enfermé dans mon cœur; je ne vis que par vous et pour vous.

«Maintenant, vous ne demanderez plus à me voir; je veux garder à mon amour toute sa pureté et toute son innocence, et, pour cela, il faut que je ne vous voie jamais.

«Au nom du ciel, Vilhem, ne me parlez plus de votre femme: c’est votre funeste confidence qui m’a ainsi éclairée sur moi-même, et qui me force à vous avouer aujourd’hui ce qu’à moi-même je ne m’étais pas encore avoué. Vous ne sauriez croire les pensées mauvaises qui ont traversé mon cœur depuis quelques jours; j’ai senti une joie cruelle des torts que votre femme avait peut-être envers vous; j’ai été heureuse de penser qu’elle ne vous aimait pas, que j’étais seule à vous aimer; et, en même temps, je la plaignais de méconnaître un bonheur qui aurait si bien rempli ma vie, à moi; mais aussi, quand je vous voyais la regretter, quand je voyais votre amour se trahir par la jalousie, comme je la haïssais!

«Savez-vous, Vilhem, pourquoi je vous dis tout cela? C’est parce que ces pensées ne se glissaient dans mon cœur qu’à la faveur des ténèbres dont elles s’enveloppaient; je penserai tout haut avec vous, et mes mauvaises pensées avorteront en naissant, comme certaines herbes de marais se dessèchent au soleil.»

XVII

_Vilhem à MMM._

«Tu m’aimes donc enfin, cher ange, tu m’aimes! et mon âme est remplie d’une joie que je n’ai jamais sentie, que je n’ai jamais soupçonnée. Que ce mot doit être doux, quand ta voix le prononce! Tu m’aimes, et moi aussi, je t’aime, moi aussi, je ne vis que par toi et pour toi. Mais quel est donc cet amour qui te laisse ainsi maîtresse de ta volonté et ne dépasse pas les limites que tu lui prescris! Quoi! c’est au moment où, par ce charmant aveu, tu me donnes de te voir, d’être auprès de toi, un désir qui me dévore, c’est à ce moment que tu prononces ce terrible arrêt: _Nous ne nous verrons jamais!_

»Comme tout m’est indifférent maintenant! comme le monde entier conjuré contre moi me trouverait dédaigneux et invulnérable! Tu m’aimes! Ah! comment as-tu si longtemps gardé dans ton cœur ce mot qui devait me rendre si heureux?

»Je suis maintenant à l’abri de tout. Que m’importent cette femme et ses actions? Je suis tout à toi; elle n’aura plus même le pouvoir de m’impatienter, je t’appartiens; je vis dans l’atmosphère dont m’entoure ton amour. Oh! que je voudrais retrancher de ma vie toutes ces inutiles années, tous ces jours perdus, que j’ai passés sans t’aimer, sans être aimé de toi! Mon Dieu! que la vie me semble courte, pour renfermer tant de félicité!

»Cher ange, votre volonté seule peut m’empêcher de tout quitter pour voler auprès de vous, là où est mon âme. Ni préjugés, ni convenances, ni sentiments, ni devoirs, rien ne m’arrêterait. Votre amour est mon seul bien, ma seule ambition. Oh! pourquoi me refusez-vous de vous voir, d’entendre une seule fois le son de votre voix? Et j’irai ensuite vous aimer au fond du désert le plus sauvage, j’emporterai du bonheur pour toute ma vie; vous ne savez pas quel supplice c’est de ne pouvoir jamais me représenter vos traits...

«Aimez-moi, ne m’abandonnez jamais. Je pouvais vivre sans vous, je m’ennuyais seulement, parce que mon cœur restait vide de toute la place qui vous appartenait; mais, maintenant, sans votre amour, je sens que je ne pourrais vivre; car votre amour est devenu ma vie tout entière.»

XVIII

Roger n’exagérait pas l’émotion à laquelle il était en proie; il ne pensait qu’à son inconnue, il ne pouvait plus voir personne sans une visible mauvaise humeur; il restait chez lui moins que jamais et ne trouvait nulle part de grève assez sauvage, de plage assez solitaire pour y cacher son bonheur, ses désirs et les souffrances que lui causait par moments la résolution de celle dont dépendait désormais son existence.

Les quinze jours que devait durer l’absence des habitants de la maison d’Ingouville étaient écoulés; il alla au Havre, plein d’une émotion dont l’œil le moins clairvoyant se fût aperçu.

--Je la verrai, se disait-il, je l’entendrai; mais je commanderai à mes transports; elle ne me connaîtra pas.

Arrivé au Havre, il avait oublié la lettre de recommandation: il fut anéanti. Que faire de cette longue journée? On ne pouvait repartir que le soir. Léandre eût traversé à la nage.

Il y avait, du temps de Léandre, des amants plus entreprenants qu’aujourd’hui; peut-être aussi n’y avait-il pas, à l’endroit que traversait Léandre, de courants semblables à ceux que l’on rencontre du Havre à Honfleur, et qui entraîneraient invinciblement un bâtiment qui aurait la maladresse de s’y laisser prendre.

Il acheta des fleurs et les fit porter à la maison d’Ingouville; certes, il envoya avec ces fleurs la meilleure partie de son âme.

Le lendemain, il arriva avec sa lettre. Au moment de sonner, il lui semblait que le bruit de la sonnette allait être le signal de quelque grand bouleversement dans la nature; cependant ce bruit n’eut d’autre effet que d’attirer le même domestique qu’il avait déjà vu.

--M. Aimé Deslandes!

--Il est sorti.

Roger sentit un frisson mortel.

--Allons, pensa-t-il, ils ne sont pas revenus. Et madame?

--Madame est chez elle.

--Annoncez-moi.

--Donnez-vous la peine d’entrer.

Et l’on introduisit Roger dans la pièce dont il n’avait vu du dehors que les rideaux bleus. Il croyait entrer dans le ciel; un parfum était répandu dans la chambre, parfum vague que l’on ne pourrait désigner par aucun nom, parfum qui semble s’exhaler d’une belle bouche. C’était, comme il l’avait soupçonné, une chambre à coucher.

--Monsieur veut-il attendre un instant?

Et on le laissa seul.

Il s’approcha d’une glace et répara quelque désordre survenu à sa cravate et à ses cheveux. Puis il examina avec avidité tous les détails de cette chambre si sacrée pour lui. Les rideaux du lit étaient bleus comme ceux des fenêtres. Une écharpe avait été oubliée sur un meuble; il s’en saisit et la porta à ses lèvres. Mais on ne pourrait peindre avec quel ravissement il reconnut dans un vase du Japon le bouquet qu’il avait envoyé la veille. On l’avait parfaitement soigné; il baignait dans une eau pure et qui avait évidemment été renouvelée le matin. Il en prit une fleur et la cacha.

Tout était d’une grande élégance autour de lui, quoique beaucoup d’objets parussent d’une époque bien antérieure à l’âge que peut avouer une femme; il y avait auprès de la cheminée une causeuse sur laquelle on avait laissé une broderie commencée; il n’y avait que quelques instants qu’_elle_ avait quitté cette place: il s’y assit. Il croyait rêver; il cherchait à se la représenter. Comment sera-t-elle vêtue? et son regard, et sa voix? Mais lui, Roger, comment cacher son émotion, comment ne pas lui dire: «C’est moi... c’est Vilhem?» Il lui semblait qu’elle devait le reconnaître, comme lui la reconnaîtrait dans une foule.

Une porte s’ouvrit, la portière en drap bleu qui la couvrait se dérangea, et une femme entra.

Sa robe était d’une de ces couleurs indéterminées que l’on a assez désignées en les appelant couleurs foncées; elle était longue et presque traînante.

XIX

--Ah! parbleu! monsieur, a le droit de dire ici le lecteur, vous abusez de la description et vous vous livrez ici à la plus ridicule et la plus déplacée que j’aie jamais eu le malheur de rencontrer.

--Hélas! monsieur, c’est que la femme qui était dans cette robe était un vieillard de cinquante-cinq ans, avec un tour de cheveux en soie et du rouge végétal sur les joues.

Roger resta quelques instants étourdi. Tant que la porte ne fut pas refermée sur la personne qui entrait, il s’attendait à la voir suivie d’une autre. Puis il chercha sur ce vieux visage des traces de la beauté qu’il s’était figurée. Cependant il fallait parler: il demanda M. Deslandes.

--Il est absent.

--Alors, madame, je suis désespéré de vous avoir dérangée.

Il salua et se retira après avoir jeté encore un coup d’œil sur madame Deslandes.

Il sortit de la maison sans savoir où aller; il n’avait plus d’intérêt à rien, il n’avait aucune raison d’être dans un lieu plutôt que dans un autre; son illusion perdue, la vie lui paraissait devenue un chemin circulaire qui ne conduit à rien.

Il rentra chez lui le soir, en proie au plus profond découragement; il n’entendait pas ce qu’on lui disait ou répondait à peine; ce n’était plus de la distraction, c’était de l’abattement; il avait l’air si malheureux, que sa femme en eut pitié et lui demanda s’il était malade; sur sa réponse négative, elle lui demanda s’il était affligé. Cette sollicitude, passant des maux du corps à ceux du cœur, était d’abord un devoir, ensuite un sentiment affectueux. Roger se reprocha tout ce qu’il avait ôté de sa vie à cette bonne créature pour cette vieille femme dont la mystification le rendait si malheureux.

Il resta plus longtemps que de coutume dans la chambre de sa femme, et, quand, lui donnant une bougie, elle lui dit: «Bonsoir,» il hésita un moment; mais un refus l’eût tellement blessé, qu’il n’osa pas s’y exposer.

Le lendemain, il ne sortit pas; il s’occupa de quelques travaux dans le jardin; il changea la disposition des meubles de la chambre; il s’enquit si sa robe de chambre était en bon état; en un mot, il était facile de voir que ses pensées ne l’entraînaient plus dehors.

Cependant, par moments, il prenait ce qu’il avait vu à Ingouville pour un rêve; sa mémoire lui retraçait bien le vieux visage; mais il lui semblait voir en même temps derrière lui une autre figure, la figure de son inconnue, fraîche et souriante.

XX

_MMM. à Vilhem._

«Qu’êtes-vous donc devenu, mon ami, que je ne reçois plus de vos lettres, de vos lettres qui me sont si précieuses et si chères? Êtes-vous malade ou m’avez-vous oubliée? Triste ou malheureux, vous auriez confié vos chagrins à mon cœur. Je ne puis croire que vous ne l’eussiez pas fait; c’est la seule infidélité que je ne vous pardonnerais pas. J’espère, du reste, que quelque chasse lointaine, quelque plaisir est ce qui vous a distrait de moi. Hier, j’ai relu quelque chose de vous; une phrase m’a frappée: «Une vie sans amour, c’est une prairie sans fleur, c’est une fleur sans éclat et sans parfum.»

»Cela est bien vrai, mon ami, quand je me rappelle ce que c’était que mon existence avant de vous connaître; je ne comprends pas où je trouvais la force de supporter une vie si pesante et si désintéressée de tout. Je suis heureuse, cher Vilhem, je suis bien heureuse; votre amour me fait une si belle part dans la vie, que je me laisse aller à prendre en pitié tout ce qui m’entoure; cela me rend bonne et indulgente pour tout le monde; j’ai tant de bonheur à moi toute seule, que je crois en avoir dérobé une partie, et que je voudrais le cacher même à Dieu pour ne pas exciter l’envie.

»Que ne puis-je, mon ami, remplir votre existence comme vous remplissez la mienne! Que vous m’aimeriez, si vous étiez aussi heureux que moi! Certes, vous n’auriez pas été si longtemps sans m’écrire. Votre silence m’inquiète et trouble le bonheur calme que vous m’avez donné. Je n’ose m’entretenir moi-même ni vous entretenir de ce bonheur; ma fatuité pourrait irriter le sort et le faire m’infliger de tristes expiations.»

XXI

_MMM. à Vilhem._

«Encore quatre jours écoulés sans une lettre de vous. Au nom du ciel, Vilhem, ne jouez pas ainsi avec le sentiment le plus vrai. Depuis quatre jours, je paye mon bonheur si fugitif par d’horribles inquiétudes et d’intolérables angoisses. Depuis quatre jours, je meurs de douleur et de regret. Hélas! je m’arrête dans mes reproches; qui sait quelles tristes circonstances peut-être nous séparent? Il est une idée qui me vient à chaque instant et qui me donne un frisson glacial, une idée que je n’ose admettre, que je repousse tout le jour, une idée qui me revient en rêve pendant mon sommeil... Oh! non, on ne meurt pas quand on est tant aimé.

«Et, d’ailleurs, quel accident imprévu aurait pu vous frapper? Vous êtes jeune, bien portant; non, c’est impossible. Mais alors vous m’avez donc oubliée?... Oh! moi, avant de vous oublier, de vous laisser sans nouvelles, je serais morte. Mais alors mon âme serait auprès de vous.»

XXII

_Vilhem à MMM._

«Il n’y a donc pas de sympathie, et tout ce qu’on en dit n’est qu’une misérable invention des faiseurs de romans! Vous ne m’avez donc pas reconnu? Madame, je suis resté dix minutes dans la même chambre que vous, et, parce que je ne vous ai pas dit mon nom, vous n’avez pas su que c’était moi.»

XXIII

_MMM. à Vilhem._

«Vous n’êtes donc pas mort! Maintenant seulement, j’ose envisager cette épouvantable pensée, et elle m’effraye moins que je ne l’aurais cru, tant je sens bien que je serais morte de votre mort. Mes terreurs, mes nuits sans sommeil, n’ont donc servi qu’à me faire sentir plus profondément à quel point je vous aime. Mais que me dites-vous donc dans cette lettre dont je n’ai vu la froideur qu’après m’être réjouie en la recevant, en reconnaissant votre écriture? que me dites-vous? Je ne vous ai pas reconnu; vous avez passé dix minutes avec moi, etc.

»Que signifie cette folie? Il y a bien longtemps que je n’ai vu un visage étranger, et, si je vous avais vu, fussiez-vous au milieu d’une foule, j’aurais dit: «C’est lui.» Mais, de grâce, expliquez-moi vite ce mystère inconcevable.

»Seulement, je vous en prie, ne m’exposez plus à de semblables tortures; j’ai souffert au delà de toute expression. Promettez-moi bien, cher ami, de ne plus ainsi m’abandonner. Dites-moi les causes de votre oubli. Que de choses vous devez avoir à me raconter! Moi, pendant tout ce temps, je n’ai fait qu’attendre, me désespérer, relire vos livres et pleurer.»

XXIV

_Vilhem à MMM._

«Parlons sérieusement, madame; je sais tout, il n’est plus temps de prolonger la plaisanterie. Je sais tout; c’est, je crois, vous en dire assez.»

XXV

_MMM. à Vilhem._

«Vous savez tout. Alors vous savez que je vous aime, vous savez que je me brise la tête pour savoir ce qui s’est passé sans pouvoir rien deviner; vous savez que mon pauvre cœur est bien froissé et bien triste de vous voir aussi injuste et aussi ingrat.

»Je cherche. Voilà ce qui se passe en moi: je ne vous cache rien; je n’ai pas une pensée qui ne soit pour vous, ou plutôt qui ne soit vous; si quelqu’un peut me trouver des torts, ce n’est pas vous, vous à qui j’ai donné toute ma vie; ce serait plutôt ceux auxquels, pour vous donner tout, je n’ai rien gardé de mes affections et de mes soins.

»Vous savez tout. Vous savez alors que vous me faites mourir de chagrin et d’impatience; vous savez que mes yeux sont brûlés des larmes que vous me faites répandre.»

XXVI

_Vilhem à MMM._

«C’est moi, madame, qui suis allé vous demander M. Deslandes, il y a une quinzaine de jours; c’est moi qui n’ai pu vous parler qu’en balbutiant, et me suis hâté de sortir de votre présence (après que vous m’avez appris l’absence de votre mari); c’est moi qui n’avais pu résister plus longtemps au besoin de vous voir, et qui, sous un frivole prétexte, me suis présenté à vous sans me faire connaître.

»Voudriez-vous bien, madame, me dire quel était le but de la plaisanterie dont vous m’avez rendu victime, et la raison qui, pour l’exécution de cette plaisanterie, m’a valu votre préférence?»

XXVII

_MMM. à Vilhem._

«Quel bonheur, cher Vilhem, et comme j’ai ri du sujet de votre grave ressentiment! C’est bien fait, monsieur, et je suis enchantée de ce qui vous est arrivé: cela vous apprendra à mépriser mes ordres.

»Mon Dieu! comme je vous appartiens, comme vous me faites passer en peu d’instants de la tristesse la plus amère à la joie la plus folle! Mais il faut que je vous gronde sérieusement. Je ne veux pas vous voir; ce n’est que l’impossibilité où nous sommes de nous rencontrer qui me donne le courage de vous aimer et de vous dire que je vous aime; ne gâtez pas mon bonheur par de semblables craintes. Je ne vous avais pourtant pas trompé, monsieur; je vous avais dit: «Je ne demeure pas au Havre.» Mais c’est probablement en trompant que vous avez appris à être défiant. Vous avez cru que je vous abusais; vous avez trouvé là une vieille femme, et vous avez cru que cette vieille femme, c’était moi, et vous vous êtes cru aimé d’une vieille femme.

»Non, monsieur, non, je ne vous avais pas trompé; je suis jeune et assez jolie; la femme que vous avez vue est une amie de ma mère, qui fait prendre vos lettres à la poste et me les fait parvenir sans se douter le moins du monde de ce qu’elles contiennent. Non, non, je ne vous aurais pas vu sans vous reconnaître, j’en suis sûre.

»Mais vous, vous avez cru que c’était moi! à vos yeux j’ai été pendant quinze jours, et je suis encore, au moment où j’écris ceci, cette pauvre chère madame Deslandes, si longue, si sèche, avec ses joues couvertes de fard et ses faux cheveux. Comment réparerez-vous cela?

»Sérieusement, cher Vilhem, ne cherchez plus à me voir; vous m’affligeriez et vous m’ôteriez toute ma sécurité. Mais quel jour étiez-vous si près de moi?

»_P.S._ Je vous envoie de mes cheveux, pour bien constater ma jeunesse et leur _véracité_.»

XXVIII

Roger fut un peu honteux de son quiproquo; mais il fut bien heureux de ne pas avoir perdu, comme il se l’était figuré, cet amour sans lequel il ne savait plus que faire de chacun des jours qu’il avait à passer. MMM. lui demanda comment il avait pu suivre ainsi ses lettres jusque chez madame Deslandes; il prétexta un voyage d’affaires au Havre, et ajouta à ce mensonge le récit vrai de sa rencontre au bureau de poste avec la domestique qui avait porté sa lettre.

L’ami Moreau arriva à Honfleur au moment où on l’attendait le moins: il venait passer quelques jours avec Roger, et, pour se distraire, _contempler la sauvage beauté des rives de l’Océan_.

La nuit qui suivit son arrivée fut employée par Roger et Moreau en confidences réciproques.

Ainsi qu’il est d’usage entre deux amis qui ne se cachent rien, Roger ne dit pas un mot de sa correspondance avec sa belle inconnue, et Moreau raconta ses bonnes fortunes avec des femmes qu’il n’avait jamais vues. Moreau était un lovelace qui avait une liste de victimes d’autant plus longue qu’elle se composait de toutes les femmes qu’il n’avait pas eues; du reste, il ne tarissait pas sur son enthousiasme pour la nature: il venait respirer et oublier quelque temps Paris, _cette ville de bruit, de boue et de fumée_.

Le lendemain, il ne se réveilla qu’à onze heures; il déjeuna, puis il fit une partie de billard avec Roger.

--A propos, dit-il, voici le collier que tu m’as demandé.

Et il sortit de sa poche un petit écrin. Roger lui fit signe de se taire, prit l’écrin et dit:

--Surtout n’en parle pas devant ma femme!

--Comment! je croyais que c’était pour elle.

--N’importe; n’en parle pas.

--Ah! je comprends, c’est une surprise que tu veux lui faire.

--Le collier n’est pas pour elle.

--Ah! Roger, les perles lui iraient à ravir.

Le second jour, il plut depuis le matin. Moreau, qui avait apporté sa boîte de couleurs pour faire des _études_, comme il convient à un peintre qui voyage, dessina de face, de profil et de trois quarts la berline dans laquelle il était venu, et que l’on avait laissée dans la cour.

Le troisième jour, la pluie de la veille avait rendu les chemins impraticables; il joua au piquet avec Roger. Roger, qui ne jouait jamais aux cartes, s’endormit profondément.

Le quatrième jour, Marthe était indisposée; Moreau, qui n’avait pas voulu accompagner Roger à la chasse, dîna seul et passa la soirée à jouer aux cartes avec Bérénice.

Le cinquième jour, il se rappela qu’il avait des lettres à remettre au Havre; le sixième, Roger fit avec lui la traversée de Honfleur et revint seul chez lui.

XXIX

_Vilhem à MMM._

«Je vous envoie, cher ange, un collier de perles qu’il vous faudra porter pour l’amour de moi. Je vous remercie bien du précieux trésor dont vous m’avez enrichi. N’avez-vous rien senti des baisers dont j’ai couvert vos cheveux? Il y a dans le papier dont vous vous servez pour m’écrire un parfum si doux, qu’il semble émané de vous. Ce parfum me permet d’être toujours avec vous. Au milieu de l’ennui que me donnent les gens que je suis obligé de voir, je porte votre dernière lettre, cachée dans ma main, à mes lèvres, et je m’enivre de ce parfum céleste. Il y a pour moi, attachée aux odeurs, aux couleurs, une foule d’idées mystérieuses qu’il me serait à peu près impossible de définir ou dont la définition me donnerait, aux yeux de bien des gens, tout l’air d’un rêveur à cervelle creuse ou remplie de fantastiques images. Je vous l’ai dit: je n’écris plus pour le public; j’ai retrouvé dans un tiroir quelques vers assez mal rimés et quelques lignes de prose que comprendront seuls ceux que la nature a doués d’un profond sentiment des couleurs, ceux qui n’entendent pas seulement par les oreilles, mais aussi par le cœur et par l’imagination, ceux auxquels parlent les parfums et les couleurs dans un langage mystérieux et poétique.

»Je vous fais grâce des vers, vous subirez la prose.

»Les couleurs ont une telle influence sur l’esprit, qu’il suffit de regarder pendant quelque temps une couleur pour se laisser entraîner à un ordre d’idées tout différent de celui dans lequel on se trouvait auparavant.

»Les couleurs sont la musique des yeux: elles se combinent comme les notes. Il y a sept couleurs comme il y a sept notes de musique; il y a des nuances comme il y a des demi-tons.