Part 3
Nous avons ici le plaisir d’annoncer à nos lecteurs que deux lettres de notre collection ont été heureusement perdues. Nous disons heureusement, parce qu’elles ne contenaient que très-peu de choses en un certain nombre de pages: Roger s’étonnait de la découverte de _son ange_; il la remerciait de son idée de lui envoyer des graines et lui apprenait qu’il était possesseur d’un jardin. Il disait passablement de mal de sa femme.
L’_ange_ le rappelait à l’ordre sur ce dernier sujet. Elle n’avait fait que soupçonner le mariage de Vilhem d’après une phrase de sa dernière lettre; il avait pris lui-même la peine de transformer ce soupçon en certitude. Elle lui demandait des graines en échange de celles qu’elle lui avait envoyées.
XI
Roger partit un matin avec un fusil sur l’épaule, gravit jusqu’au sommet de la côte; puis, ayant regardé si personne ne le voyait, il redescendit par un autre chemin, et, comme on entendait tinter la cloche du _passager_, dernier signal qui annonce le départ du bateau qui va de Honfleur au Havre, il se prit à doubler le pas et arriva au moment où le patron donnait ordre de retirer l’échelle.
Il y a des gens qui ont, relativement à la mer, des idées dont ils ne peuvent se départir en aucun cas; il est juste de dire que ces gens, d’ordinaire, ne sont pas plus progressifs sur d’autres sujets. Nous avons vu d’honnêtes Parisiens se sentir pris du mal de mer juste au moment où, en passant la barre de Quille-bœuf, on leur disait que l’on sortait de la Seine pour entrer dans l’Océan. Pour la plus tranquille et la plus courte traversée, on croit devoir avoir le mal de mer, comme on croit devoir manger du pâté à Chartres; préoccupation qui a empêché bien des gens de visiter la magnifique cathédrale et les beaux vitraux que l’on y trouve également.
Arrivé au Havre, il déjeuna, puis il se dirigea vers la poste pour y mettre lui-même une nouvelle lettre. Il se sentait un invincible besoin de se rapprocher d’elle; chaque femme que, sur son chemin, il vit marcher dans la direction de la poste aux lettres lui fit éprouver un indicible serrement de cœur.
MMM. semblait parler sérieusement dans les conditions qu’elle mettait à la correspondance; il aurait craint de lui inspirer de la défiance en lui avouant qu’il était beaucoup moins loin d’elle qu’elle ne le supposait. Aussi avait-il eu soin dans sa lettre de lui expliquer qu’elle verrait _souvent_ sur ses lettres le timbre du Havre, parce qu’il les envoyait à _une connaissance_ qui les mettait à la poste. Comme il allait sortir du bureau, une domestique y entra qui demanda au buraliste:
--Avez-vous une lettre?
Et elle joignit à cette question un ton et un air d’intelligence qui semblait témoigner qu’elle était connue et qu’on savait ce qu’elle demandait.
--Une lettre _aux trois MMM_? reprit le receveur avec un sourire niais. La voici.
La domestique sortit avec la lettre.
Roger resta quelques instants stupéfait; puis il se précipita sur ses traces; il ne tarda pas à la rejoindre, et la suivit jusqu’au moment où elle entra, sur la hauteur d’Ingouville, dans une petite maison de laquelle on devait avoir une admirable vue de la mer.
Il s’arrêta à quelques pas de la porte: son cœur battait violemment. Cette femme, l’objet de tous ses rêves, le sujet de toutes ses pensées, elle était là; il pouvait la voir; l’épaisseur d’une porte les séparait. Un moment il eut envie d’entrer brusquement, de se jeter à ses genoux, etc.
Entre un semblable plan et l’exécution, il y a quelque peu de chemin.
--Et si elle n’est pas seule, et si, dans le premier effroi, elle crie, elle appelle, et si elle ne veut plus me voir pour avoir manqué à nos conventions!
Il s’approcha timidement, et, à travers une grille de bois peinte en vert, il plongea des regards avides dans le jardin qui entourait la maison; quelques plates-bandes avaient des bordures de violettes; il se rappela celles qu’il avait reçues; il se représenta l’_inconnue_, écartant de ses petites mains effilées, devenues roses par le froid, ces feuilles glacées et d’un vert morne. Le moindre détail extérieur de cette petite maison l’intéressait à un point que nous ne saurions dire. Il cherchait à deviner, par le nombre des fenêtres, où devait être sa chambre; et, quand il croyait voir remuer un des rideaux, il ne pouvait plus respirer.
Évidemment ces rideaux bleus appartiennent à sa chambre; mais voici une autre pièce avec des rideaux jaunes: il n’est pas probable que ce soit un salon; qui habite cette pièce? Il sentit à cette pensée froid au cœur.
Le temps passait vite au milieu des émotions; il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il était au moins temps de retourner au bateau, s’il voulait profiter de la marée. Il descendit la côte, regardant à chaque instant derrière lui: quand il fut arrivé à un endroit où un pas de plus ne lui permettrait plus de voir la maison, il s’arrêta quelques instants, puis il se hâta de gagner le port; mais le _passager_ était parti. Ce contre-temps était fâcheux; il n’avait pas averti qu’il ne rentrerait pas, et cependant il n’y avait plus moyen de partir avant le milieu de la nuit. Il s’y résigna cependant d’autant mieux que cela lui permettait de retourner à Ingouville; il dîna et retourna à son poste par beaucoup de détours: il n’était pas curieux de rencontrer les parents de sa femme.
La chambre bleue seule était éclairée. Il suivait avec anxiété la moindre oscillation qu’éprouvait la lumière; une ombre passa sur le rideau, mais cette ombre était immense et difforme, et ne pouvait rien faire discerner. Il y eut un moment où il aperçut deux ombres, puis les cordes d’une harpe se firent entendre; les cordes vibraient délicieusement dans le silence de la nuit et résonnaient au plus profond de son cœur; il resta longtemps plongé dans un ravissant enchantement. Puis les accords cessèrent, il se fit du mouvement dans la chambre; la lumière changea de place et s’éteignit.
Il frissonna; le mouvement d’aucune lumière n’avait indiqué que la seconde ombre passât dans une autre pièce.
A moins cependant qu’il n’y eût un passage au fond de la chambre. Il fit le tour de la maison et s’aperçut qu’elle était double en profondeur; cela le tranquillisa à moitié. Il resta encore quelque temps; malgré son manteau, il était roide de froid; il redescendit, en proie à des impressions diverses. Son amour avait changé de nature depuis que _son ange_ était devenu sinon visible, du moins possible à voir; depuis que l’âme aimée avait pris un corps.
Il rentra chez lui vers trois heures du matin; Bérénice le reçut fort mal; pour Marthe, elle dit fort doucement qu’elle avait été inquiète. Roger fut de mauvaise humeur de cette douceur qu’il fallait bien aimer un peu: tout ce qu’il enlevait à MMM. lui coûtait prodigieusement; et, surtout depuis sa découverte, elle s’était emparée, du moins par la pensée de Roger, de tout ce qu’elle avait laissé à Marthe jusque-là.
XII
Depuis ce jour, chaque matin Roger partait de Honfleur, allait passer quelques instants devant la maison d’Ingouville, et revenait le soir, toujours sous le prétexte d’une chasse lointaine. Marthe s’y était habituée et n’y faisait pas la moindre attention; pour Bérénice, elle ne pouvait trouver naturel que monsieur passât à la chasse une centaine d’heures par semaine et ne rapportât jamais rien; un soir, Marthe en fit elle-même l’observation. La correspondance ne s’arrêtait pas néanmoins, et l’inconnue se laissait aller de jour en jour à une tendresse plus expansive.
Les excursions de Roger duraient depuis plus d’une semaine, lorsqu’il s’avisa de deux choses: la première était qu’il fallait s’informer du nom des propriétaires d’Ingouville, se faire donner pour eux une lettre de recommandation, et s’introduire dans la maison, sans se faire connaître de MMM.; la seconde, qu’il fallait, de temps à autre, rapporter un peu de gibier.
Il écrivit donc à Léon qu’il eût à lui envoyer, dans le plus bref délai possible, une lettre de n’importe qui pour M. Aimé Deslandes, à Ingouville.
En attendant la lettre, il va errer autour de la maison, sans jamais voir personne autre que quelques domestiques qui commençaient à remarquer ses assiduités. Il vit avec chagrin que le jardin n’était pas cultivé, que l’herbe poussait dans les allées, et qu’on aurait pu facilement lui appliquer cette naïveté d’une femme qui croyait que l’_horticulture_ n’était autre chose que la _culture des orties_.
Il en tira la conséquence que l’_ange_ se parait d’un peu plus d’amour de la nature et des fleurs qu’elle n’en ressentait réellement. Il en fut indisposé contre elle: l’affectation des bonnes qualités et des beaux sentiments est tellement odieuse, que, faute d’autre moyen de la détruire, on se sent quelquefois porté à désirer l’anéantissement de l’original pour anéantir en même temps les insupportables copies que l’on en fait.
Ce jour-là, la mauvaise humeur qu’il ressentait contre l’_ange_ lui inspira naturellement l’idée qu’il ne fallait pas s’aliéner sa femme entièrement, et qu’il devait ne négliger aucune précaution pour ne pas lui laisser soupçonner l’infidélité tous les jours moins platonique dont il se rendait coupable envers elle. Aussi, à son retour à Honfleur, s’adressa-t-il à un braconnier qu’il connaissait un peu, et le pria-t-il de lui vendre une pièce de gibier quelconque. Le braconnier, un moment embarrassé, ne tarda pas à lui apporter un _magnifique canard sauvage_, que Roger paya sans marchander, et qu’il jeta sur la table avec un air d’indifférence étudié, quand Bérénice vint lui ouvrir la porte.
Le lendemain matin, il reçut de Léon la lettre pour M. Aimé Deslandes d’Ingouville; on ne l’annonçait que sous son nom de Roger. Il sauta de joie à la réception de cette lettre: il pourrait étudier l’_ange_ sans qu’elle s’observât devant lui; il la verrait, lui parlerait, entendrait sa voix, sa voix qui manquait tant aux douces paroles qu’elle lui écrivait. Il était trop tard pour aller au Havre ce jour-là; il se mit à attendre que la journée passât, pressant chacun des actes qui la remplissaient et dont il n’avait ordinairement nul souci. Il demanda à dîner de bonne heure, parce qu’après dîner il n’y avait plus rien à faire qu’à se coucher et dormir jusqu’au lendemain.
Je ne sais quel air moqueur avait Bérénice en servant sur la table le produit de la chasse de son maître; toujours est-il qu’elle resta dans la salle à manger plus longtemps que son service ne l’exigeait, pour jouir de l’effet que devait produire nécessairement le plat qu’elle venait d’apporter.
Le _canard sauvage_ était accommodé _aux navets_, ni plus ni moins que le dernier d’entre les canards de basse-cour. Marthe, en bonne ménagère, ne manqua pas de s’en apercevoir et d’en faire l’observation.
--Madame, reprit Bérénice, il faut que monsieur ait été à la chasse dans une ferme et ait tué ce canard en lui tordant le cou; car, outre qu’il n’a pas un grain de plomb dans tout le corps, c’est le canard le moins sauvage que l’on puisse voir, et je parierais mes gages d’un an qu’il barbotait encore avant-hier dans la mare de quelque ferme.
Marthe sourit, et, voyant l’embarras de Roger, elle dit:
--Bérénice, vous ne savez pas ce que vous dites.
--Si fait bien, madame, repartit Bérénice ne voyant pas ou feignant de ne pas voir les signes que sa maîtresse lui faisait pour lui ordonner de se taire; j’en ai accommodé par centaines, des sauvages et des privés; celui-ci est un peu trop gros pour un sauvage: un canard sauvage qui connaît son état a le cou plus grêle, la patte plus menue, les ongles plus noirs, et surtout la membrane des pieds un peu plus mince et douce que celle des pieds de ce pays. A un vrai canard sauvage, les palmes sont comme un satin.
Roger prit le parti d’avouer en souriant qu’il avait acheté le canard et que le braconnier s’était moqué de lui. Marthe sourit d’abord; puis quelque chose de contraint se mêla à son sourire; puis un mouvement imperceptible de sa physionomie sembla dire:
--Au fait, j’en ai pris mon parti.
Un quart d’heure après, elle ne pensait plus _aux chasses_ sans résultat de son mari, ni à tout ce qu’elle aurait eu le droit d’en conclure.
Pour Roger, il avait perdu de vue ses griefs contre MMM. Il sentait à chaque instant un frisson lui parcourir le corps; puis il s’inquiétait de l’effet qu’il produirait sur elle. Il se releva au milieu de la nuit pour voir s’il avait un gilet convenable; il craignait d’être gauche, embarrassé; il préparait ce qu’il avait à dire.
--Après tout, se disait-il, elle ne saura pas que c’est moi.
Dès le point du jour, il était sur la jetée de Honfleur, attendant qu’il plût à la mer de monter assez haut pour qu’on pût mettre le _passager_ à flot.
Arrivé au Havre, il se fit friser, raser; il acheta des gants de la première fraîcheur; puis, comme il avait un peu plu le matin, et que les chemins étaient fangeux, il s’occupa de trouver une voiture qui pût le conduire à Ingouville. Arrivé près de la porte, il sentit qu’il pouvait à peine respirer, et que le premier mot qu’il prononcerait s’arrêterait dans sa gorge et l’étoufferait inévitablement; il passa la main dans ses cheveux, rehaussa sa cravate, s’assura si sa lettre était dans sa poche et sonna. On fut quelque temps sans répondre, puis des pas lourds et traînants s’approchèrent, et un vieux domestique ouvrit la porte.
--M. Aimé Deslandes?
--Il vient de partir pour Rouen.
Roger reprit haleine, et dit:
--Et madame?
--Madame est avec lui; ils seront absents pendant quinze jours; monsieur veut-il laisser son nom?
--Je reviendrai.
Et il remonta en voiture: peut-être lui eût-il été fort difficile de dire s’il était bien fâché de la mésaventure.
Le soir, Marthe lui dit:
--Mon cher Roger, vous rentrez depuis quelque temps bien tard; pour ne pas vous gêner ni moi non plus, car souvent je ne puis retrouver un sommeil interrompu, j’ai fait mettre un matelas de plus au lit qui est dans votre chambre, et vous pourrez y coucher _habituellement_.
Roger regarda fixement sa femme. La physionomie de celle-ci était calme et naturelle et ne peignait ni colère ni mauvaise humeur; peut-être, au premier moment, eût-il demandé ce changement; mais, venant de sa femme, cette idée le troubla et lui parut suspecte. Pour se tranquilliser, il relut toutes les lettres de l’_inconnue_ qui était si près de ne l’être plus; et, quand il s’endormit, il avait complétement oublié tout ce qui n’était pas elle.
XIII
La petite maison de la côte de Honfleur renfermait de grandes agitations; Marthe avait à moitié compris que quelque chose qui n’était pas elle préoccupait singulièrement son mari; d’abord elle s’en était affligée; puis elle avait montré un peu de mauvaise humeur, puis elle était devenue triste, puis enfin elle avait pris le parti de se renfermer dans les soins de son ménage. Seulement, elle s’éloignait de son mari autant que celui-ci semblait s’éloigner d’elle; elle s’était résignée à l’abandon, pourvu qu’elle ne fût pas exposée à un partage.
Pour Roger, il s’aperçut que sa femme s’éloignait de lui sans se douter le moins du monde que ce n’était qu’une représaille.
Après un grand danger, quand on a senti la vie près de s’exhaler à la première fois que l’on respirera, il y a quelques jours pendant lesquels on aime la vie pour elle-même.
Vivre est un bonheur qui n’en laisse désirer aucun autre; on borne tous ses désirs à respirer, à sentir la douce influence du soleil, à s’enivrer du parfum des fleurs, à écouter le vent dans les arbres, à contempler les longues prairies étendues sur le sol comme un immense tapis de velours vert. Il semble que l’on naît à tout cela; c’est une seconde naissance, mais avec la conscience de la vie et des sensations.
C’est du petit nombre des bonheurs dans la vie qui se formulent autrement que par un désir ou un regret; on ne saurait dire tout ce qu’on découvre de valeur dans un bien que l’on a perdu ou que l’on va perdre. Il n’y a de patrie que pour les exilés.
Roger s’aperçut que sa femme ne le cherchait pas, et même quelquefois évitait de se trouver avec lui; il remarqua seulement alors ce qui avait toujours existé, que, même auprès de lui, elle songeait à tout autre chose. Il pensa que cette tout autre chose pouvait bien être quelqu’un; il sentit quelque chose de poignant lui toucher le cœur; il fut jaloux, et il sortit moins, il épia sa femme, il parla devant elle, à propos de choses qui n’y avaient aucun rapport, «du mépris qui est le partage de la femme adultère;» il dit plusieurs fois que, si jamais il était trompé, sa vengeance serait terrible, etc., etc.
Marthe le regardait avec étonnement et le laissait dire.
_Vilhem à MMM._
«Voici plusieurs jours, cher ange, que je ne puis prendre sur moi de vous écrire, parce que je suis involontairement préoccupé d’une pensée qui n’est pas vous; cependant, comme c’est un chagrin, vous avez le droit de la connaître, et je croirais avoir un tort à votre égard en ne venant pas chercher auprès de vous du secours et des consolations. Le croiriez-vous? je suis jaloux, et jaloux sans amour, et jaloux de ma femme. Depuis assez longtemps déjà, elle n’est plus la même, elle m’évite, je la gêne, elle n’a jamais rien à me dire, et, si je lui parle, elle m’écoute sans m’entendre, mes paroles ne sont qu’un vain son qui frappe ses oreilles sans arriver à son esprit. Je n’ai jamais compté pour beaucoup dans sa vie; aujourd’hui, je n’y suis plus pour rien.
»Certes, je devrais me féliciter de cette indifférence qui me permet si bien d’être tout à vous: eh bien, je suis inquiet, tourmenté. Pour vous autres femmes, la trahison d’un mari n’est rien quand vous ne l’aimez pas: elle peut blesser votre orgueil, vous faire craindre que son infidélité ne vienne du mépris de vos charmes; mais cela ne dure que jusqu’au moment ou un autre hommage vient vous rassurer sur ce point.
»Mais l’opinion attache du déshonneur pour nous aux fautes de notre femme: nous sommes comme cet enfant que l’on avait donné pour camarade à un jeune prince, et que l’on fustigeait quand le prince ne savait pas sa leçon. D’ailleurs, l’infidélité du mari est tout extérieure; celle de la femme remplit la maison de trouble et de désordre.
»Mais je voudrais cependant vous parler de vous; depuis quelques instants que je suis là à vous écrire, je trouve déjà moins d’importance au sujet qui m’occupait: ah! pourquoi ne voulez-vous pas que je vous voie? rien ne pourrait m’atteindre. Mon Dieu, que je pense à vous! chaque fois que j’éprouve une émotion, soit à la vue de quelque beau spectacle de la nature, soit par quelque pensée qui m’élève l’âme, je vous cherche à côté de moi.»
_MMM. à Vilhem._
«Que de peine vous vous donnez, cher ami, pour me dire et à la fois ne pas me dire que vous êtes jaloux de votre femme; que cet incident a réveillé un feu qui n’était qu’assoupi; en un mot, que vous êtes amoureux, et amoureux lamentable! Croyez-vous que cela puisse me faire de la peine? Vrai, monsieur, vous avez bien peu d’intelligence de ne pas comprendre ce que je crois cependant vous avoir dit assez clairement.
»Je ne veux de vous que ce dont elle ne ferait aucun usage; soyez son mari, soyez son amant, je ne le trouverai pas mauvais; racontez-moi votre amour malheureux pour votre femme et je vous consolerai, je vous aiderai à triompher de ses résistances: je trahirai dans l’intérêt de votre triomphe les secrets du cœur des femmes.
»Vous l’aimez. Eh bien, pourquoi ne pas le dire franchement? pourquoi cacher vos vertus? L’amour conjugal est une des plus respectables choses du monde; il y a une lâcheté grotesque à nier les vertus que l’on a et à se parer des vices que l’on n’a pas.
»Vous vous établissez en don Juan, et vous pouvez être le modèle des époux et des pères de famille; laissez-vous donc être vertueux; je serai quelques jours sans vous écrire, pour ne pas vous donner de distraction au milieu de ces excellents sentiments.
»Adieu.»
XIV
Roger relut cette lettre plusieurs fois pour s’expliquer le mouvement d’impatience qu’elle lui avait donné d’abord. L’inconnue dissimulait mal sa mauvaise humeur; Roger voyait qu’à son insu elle l’aimait d’une manière beaucoup moins exceptionnelle qu’elle ne voulait le faire croire. Il s’irrita contre les femmes en général; il se mit à nier l’amitié; en quoi il ne nous paraît pas avoir tout à fait tort.
L’amitié entre deux personnes de sexe différent n’est rien, ou est de l’amour. Dans l’amitié ordinaire, un ami procure à son ami tous les bonheurs qu’il dépend de lui de lui procurer; il lui cède sa stalle au théâtre, il lui prête son cheval, il joue aux échecs avec lui, etc., etc.
Mais, si vous avez une femme pour amie, qu’elle n’ait ni stalle à vous céder, ni cheval à vous prêter, et que vous ne soyez pas disposé à jouer aux échecs, il peut arriver que, dans une soirée, aux deux coins du feu, ainsi que les amis en passent de si excellentes, vous n’ayez plus d’histoires à lui raconter, et qu’elle ait disposé en votre faveur de toutes celles qu’une femme raconte; alors ne pouvez-vous sentir un désir de passer vos mains dans les ondes de ces longs cheveux? ne sentirez-vous pas une secrète attraction qui portera ces cheveux à vos lèvres, ou vos lèvres à ces cheveux? n’aimerez-vous pas quelquefois à regarder ces doigts effilés, à tenir cette petite main douce dans votre main? car l’amitié ne durcit pas les mains des femmes, et n’éteint pas ce feu qui se communique si rapidement, que la poitrine en sent une subite commotion, qu’il semble que les veines s’ouvrent et que le sang de l’un gonfle les veines de l’autre et remonte au cœur.
Si vous racontez à une femme, votre amie, les rêves de votre âme, cet amour vague, semblable à l’oiseau craintif qui, à l’heure où la première étoile scintille, voltige au-dessus des vieux tilleuls, hésitant et cherchant sur quelle branche s’abattre; si vous lui dites: «La femme que j’aimerais aurait les yeux de ce bleu changeant, tantôt gris, tantôt vert, qui donne au regard tant d’expression;» et, si en la regardant, vous trouvez dans son regard cette pénétrante expression dont vous parliez... qu’arrivera-t-il?
_Un ami_ fera tout au monde pour vous donner la femme que vous aimez.
_Votre amie_ fera-t-elle moins pour vous si c’est elle-même que vous aimez?
Si _votre ami_ était une femme, il serait votre maîtresse.
XV
_MMM. à Vilhem._
«Je voudrais bien que vous n’eussiez pas reçu ma lettre, mon ami; elle n’a pas le sens commun, ou plutôt elle a un sens par trop commun et trop vulgaire. Quand je me la rappelle, je suis sûre que vous m’avez crue piquée de votre confidence; non, mon ami, non; j’en suis reconnaissante. Ne me privez jamais du droit de vous consoler; vos chagrins m’appartiennent, et c’est pour eux seulement que je ne veux pas de partage.
«Je vais donc vous rassurer, mon ami, à l’égard de votre femme. Vous m’en avez peu parlé, et peut-être eussiez-vous aussi bien fait de ne pas m’en parler du tout.
«Une femme sage reste sage, par cela seul qu’elle l’a été longtemps; je m’explique.
«Bien plus que la vôtre, notre vie est soumise à une foule de convenances et d’usages auxquels nous ne pouvons échapper. Nos habitudes sont tyranniques, et nous ne pouvons ni les changer ni les modifier sans qu’on s’en aperçoive, puisqu’elles sont liées à tous les détails de l’intérieur de la maison.