Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme

Part 2

Chapter 24,031 wordsPublic domain

«J’ai lu vos ouvrages, monsieur, et il m’a semblé qu’il m’était donné d’y voir bien des choses que tout le monde n’y voit pas; il m’a semblé que certaines pages, qui exprimaient si bien des idées et des douleurs confuses qui m’ont si souvent traversé le cœur, avaient été écrites exprès pour moi. Il m’a semblé que ces livres, destinés à tous, n’étaient réellement à leur adresse que dans mes mains. Je les sais presque par cœur; je les relis à chaque instant; quand je suis triste, je sais où trouver les passages où il y a une tristesse semblable à la mienne, je les relis, je pleure avec vous, et je me sens consolée; ma tristesse même me devient chère, et j’en aime presque les causes. Quand je suis heureuse, je relis ces descriptions avec tant d’amour, et je place mon bonheur dans les endroits où vivent vos héros. Il y a surtout dans un de vos livres une petite romance d’une simplicité, d’une suavité qui me charme au delà de toute expression; j’ai essayé sur ces paroles, pour les chanter, tous les airs de mon répertoire; eh bien, aucun ne me satisfait entièrement. Sans doute, monsieur, vous avez fait ces paroles sur un air; pourriez-vous m’en donner la musique? J’y attache quelque chose de presque sacré. Je ne les chante que quand je suis seule.

«Mais que penserez-vous de moi, monsieur, de moi qui vous écris ainsi sans être connue de vous et sans vous connaître autrement que par vos livres? Je ne sais trop comment excuser à vos yeux cette démarche inconsidérée; je ne sais comment l’excuser à mes propres yeux..........

* * * * *

«Je viens de passer un quart d’heure tenant ma lettre dans les mains, prête à la déchirer, et je ne l’ai pas fait. Il me semble, monsieur, qu’on peut agir différemment avec vous autres, poëtes, qu’avec le commun des hommes. D’ailleurs, j’ai trouvé pour moi-même les raisons qui justifient ma démarche.

«Je ne vous ai jamais vu, et probablement je ne vous verrai jamais; tout nous sépare, les positions, les distances. Certes, je n’oserais vous écrire s’il y avait la moindre possibilité que je pusse vous voir quelque jour. Tenez, monsieur, cette idée me donne du courage, je vais être franche. Je désire beaucoup savoir cet air; mais ce qui me fait surtout vous écrire, c’est le désir de vous apprendre que j’existe, de vous faire savoir que, dans un coin du monde que vous ignorez, il y a une âme qui comprend la vôtre, une amie inconnue qui vous aime de l’affection la plus désintéressée. Quand vous écrirez de ces lignes si poignantes de vérité, quand vous dévoilerez ces trésors de l’âme que la foule regarde sans la voir, vous saurez qu’il y a un cœur pour les recevoir et les comprendre.

«Tout cela, monsieur, n’est pas _une correspondance_ que je veux avoir avec vous. Je ne le peux ni ne le dois. Vous me répondrez une fois, une seule fois, pour me dire que vous avez reçu ma lettre; souvent, en lisant vos livres, j’ai regretté qu’ils ne fussent pas écrits de votre main; les caractères de l’imprimerie me disaient trop qu’ils n’étaient pas pour moi seule, et j’en étais un peu jalouse. J’aurai quelques lignes écrites pour moi, écrites à moi, quelques lignes que personne ne verra, que je cacherai, comme on doit cacher tout bonheur.

«Voici qu’il faut fermer ma lettre et j’ai encore envie de la brûler. Cependant le sort en est jeté. Si cela vous ennuie, vous la brûlerez vous-même. Mais quelque chose me dit que vous me répondrez.

«Mon Dieu, si vous pouviez me croire légère, imprudente! Oh! monsieur, ne me jugez pas mal. Je suis une femme sage, modeste et retirée. L’amitié que j’ai pour vous est noble et pure. Je vous aime comme j’aime la verdure des bois, comme j’aime les sombres harmonies du vent. Si je trouvais dans mon cœur la moindre pensée condamnable, je ne vous écrirais pas; j’ai pour vous de la reconnaissance et une sainte amitié; je n’oserais pas vous aimer, si mon affection n’était pas une affection de sœur, et puis il y a longtemps que je vous connais; j’ai tant lu vos ouvrages, où il y a tant de votre âme!

«Je ne relis pas ma lettre, je ne l’enverrais pas. Si vous me répondez, adressez votre lettre à MMM., poste restante, au Havre.»

V

Après la lecture de cette lettre, Roger se leva; il avait la tête brûlante. Il marcha dans sa chambre, puis dit:

--Au Havre, c’est tout près de moi, c’est là; on y va en trois quarts d’heure.

Il s’assit de nouveau et réfléchit à cette bizarre missive.

--Est-elle réellement ce qu’elle craint tant de paraître? est-ce une coquette à moitié adroite? n’est-ce qu’un lieu commun d’aventure? Cependant il y a dans cette lettre comme un parfum d’innocence et de pudeur.

Toutes ces pensées remplissaient son cœur d’une indescriptible émotion; il se sentait oppressé, et, d’ailleurs, il était gêné pour penser par le voisinage des gens qui l’entouraient. Il n’aurait voulu pour rien au monde leur laisser deviner le sujet de sa préoccupation; il ne voulait même pas qu’on vît qu’il était préoccupé. Cela lui eût semblé déjà une profanation, tant il prenait involontairement d’intérêt à ce qui lui arrivait.

Il prit son fusil et son carnier, et sortit, affectant le plus possible l’air d’un chasseur déterminé; il se dirigea vers le bord de la mer et marcha sans s’arrêter jusqu’au moment où il ne vit plus ni hommes ni maisons. Là, il s’assit sur une roche et relut la lettre. Le vent lui rafraîchissait délicieusement la tête; cet homme, qui depuis longtemps renfermait tant de poésie dans son cœur, la laissait s’échapper en pensées d’amour et d’espérance.

Cette nonchalance de l’âme venait de cesser tout à coup; il sentait renaître en lui le désir de l’énergie. Il eût voulu se jeter aux genoux de cette femme qui venait ainsi réveiller sa vie et lui dire: «Je t’aime.» Il avait envie de partir, d’aller la chercher. Puis il se rappelait ses livres, il tâchait de se souvenir des passages qui avaient pu la frapper.

--Elle ne me parle pas de mes drames. Peut-être elle ne les connaît pas; il y en a cependant où j’ai parlé de l’amour avec feu et noblesse, un où j’ai jeté mon âme tout entière... Et cependant si, au lieu d’écrire _au public_, j’avais écrit _à elle_ pour _elle_, si j’avais su que, dans _un point du monde_, il y avait une âme qui m’écoutait!

La nuit le surprit dans cette fièvre poétique, il regagna sa demeure à pas lents; quand il entendit le peu de bruit de la ville, quand il vit les premières maisons, tout son enthousiasme tomba; il sourit amèrement et se dit:

--Je suis fou.

Bérénice lui demanda d’un rire goguenard s’il avait fait bonne chasse. Il se crut deviné, et, pour la cacher davantage, il renfonça sa préoccupation dans son cœur, où elle se cramponna. Il répondit que non, qu’il avait été maladroit.

--Et de plus, dit Bérénice, monsieur, n’avait ni poudre ni plomb.

Et elle lui montra la poire à poudre et le sac à plomb oubliés sur la table.

A dîner, il trouva Marthe maussade et ennuyeuse. La pauvre Marthe était tout simplement comme à son ordinaire. Mais il n’était pas fâché d’avoir un prétexte de ne pas dire un mot. Il prit une plume, du papier, puis il fut longtemps sans écrire. Il se leva et arrangea ses cheveux devant un miroir, involontairement; il sentait le besoin d’être beau, même loin d’elle. Puis il se remit à sa place.

--Que vais-je lui dire? Si je me laisse aller à l’influence sous laquelle je suis en ce moment, elle me prendra pour un fou, ou elle s’alarmera de cette amitié subite et passionnée. L’affection qu’elle me témoigne est fondée; elle me connaît, elle. Mais, moi, ne pourra-t-elle pas croire, avec raison, que je serais pour tout autre ce que je suis pour elle? Et, d’ailleurs, sais-je ce qu’elle est? Il faut pourtant répondre. J’aimerais mieux ne pas avoir reçu cette lettre; je n’ai plus dans la tête que confusion et incertitude.

Cependant, après s’être tenu quelque temps à la fenêtre et à l’air, il revint à sa place et écrivit. D’abord il imagina de lui raconter toute sa vie, puis il déchira la page.

--Il faut garder l’auréole poétique qui me couronne à ses yeux. Elle ne comprendrait pas comment je me suis résigné à tout le prosaïsme de la vie que je mène.

_Vilhem à MMM._

«Votre lettre, madame, m’arrive dans un moment de découragement et d’abattement profond. Fatigué des amitiés qui m’entourent et qui ont surtout ce défaut de n’être pas des amitiés, je saisis avec empressement l’occasion de dépayser mon cœur. Je vous aimerai de loin, cela me réussira peut-être.

«Je ne sais comment vous écrire. Dans une correspondance ordinaire, vous me parleriez de moi, et je vous parlerais de vous. Mais vous me connaissez, et je ne vous connais pas. Vous me parlez de moi, et il faut répondre de moi. J’aimerais cependant bien pouvoir vous parler de vous.

«Souvent, quand j’écrivais, je m’isolais de la foule, du public, et je me figurais que je racontais mes livres à une femme pour laquelle seule je rêvais de la gloire, pour laquelle seule je voulais mettre en dehors ce qu’il y avait de beau et de noble en moi.

«Cette femme, je ne l’ai pas trouvée; voulez-vous l’être? Je n’écris plus; du moins, je n’écris plus pour le _public_. J’écrirai pour vous.

«Peut-être vais-je vous paraître me donner beaucoup au hasard; peut-être ne méritez-vous pas ce qu’il y a de bonne affection pour vous dans mon cœur. Mais un instinct secret me pousse vers vous. Je joue mes dernières chances de bonheur avec d’autant plus de confiance que je les croyais perdues, et que, si je me trompe, je serai comme j’étais hier. Aimons-nous donc de loin. Je vous donnerai de ma vie tout ce que j’en pourrai dérober aux ennuis qui m’entourent. Je regarderai comme une précieuse conquête tout ce que j’en pourrai réserver pour vous.

»Répondez-moi, parlez-moi de vous.

»Toujours à la même adresse.»

* * * * *

--Oui, se dit Roger, toujours à la même adresse. Je ne l’aimerais plus, si on soupçonnait le moins du monde notre correspondance. J’aime mieux, d’ailleurs, le mystère dont je suis entouré même à ses yeux. Pourquoi moi-même me livrerais-je plus vite qu’elle? Et puis je suis si près d’elle! si elle est telle qu’elle le dit, cela l’inquiéterait. D’ailleurs, il faudrait lui parler de ma vie actuelle, et peut-être aussi de ma femme, ce que je ferai le moins et le plus tard possible.

Puis il sortit et alla porter sa lettre à la poste, quoiqu’elle ne dût partir que le lendemain et que cette précipitation n’avançât pas son départ d’une minute. Mais il lui semblait que cela le rapprochait d’elle.

Nous n’avons nullement l’intention de discuter les caprices et les fantaisies des amoureux, surtout de ceux qui ne connaissent pas leur maîtresse et sont les plus amoureux de tous.

VI

_MMM. à Vilhem._

«_Mon ami_, que vous êtes bon! Comme votre confiance m’honore et me rend heureuse! J’ai d’abord hésité à envoyer chercher ma lettre; à mesure que le moment approchait où votre réponse pouvait arriver, je l’espérais moins. Je ne demeure pas au Havre, laissez-moi ce mystère qui me protége et qui me donne le courage de vous aimer; ne me demandez pas où je suis, soyez seulement sûr que je pense à vous. Quand on est revenu, je n’osais pas demander si l’on avait une lettre; on me l’a remise, je l’ai prise et je me suis enfermée; je ne pouvais croire, c’est tout au plus si je comprends encore mon bonheur, maintenant que j’ai lu et relu la lettre un million de fois. Je ne m’étais pas trompée sur vous; et cependant, j’étais si fâchée de vous avoir écrit! j’aurais donné tout au monde pour que ma lettre ne vous parvînt pas.

»Oui, c’est avec un indicible bonheur que j’accepte votre amitié; vous verrez comme une femme aime et console. Je suis donc votre sœur, votre amie, je réunirai sur vous seul toutes les tendresses d’une sœur, d’une mère. Laissez-moi vous aimer, acceptez tout ce qu’il y a de dévouement dans mon cœur; après cela, quand vous me connaîtrez mieux, aimez-moi un peu si vous pouvez.

»Mais surtout, je vous le répète, ne cherchez à savoir ni où je suis, ni qui je suis; j’aurais peur de vous et je ne vous aimerais plus. Ma vie était si ennuyée, si triste, si inerte! Rien ne me plaisait ni ne m’intéressait; c’est que je vous avais deviné, mon ami; c’est que je vous attendais, et que tout ce qui n’était pas vous ne pouvait me satisfaire.

»Je vous appelle aujourd’hui _mon ami_; il y a longtemps que je vous appelle ainsi dans mon cœur; ce nom n’a rien de nouveau ni d’étrange pour moi; mais ne me trouvez-vous pas bien imprudente, et ne fais-je pas mal en agissant comme je fais? Cette terreur qui me glace à la seule pensée qu’on pourrait savoir que je vous écris, vient-elle d’un instinct de retenue et de devoir, ou de la peur qu’on ne me prenne mon bonheur? Mon ami, si j’ai tort, dites-le-moi. Guidez-moi, conseillez-moi, soyez bon, ne me punissez jamais de n’être qu’une pauvre femme ignorante qui n’a peut-être pas assez réfléchi avant de vous écrire.

»Vous voulez que je vous parle de moi; que puis-je vous en dire? Je ne l’ose pas encore: il me semble que ça serait un peu manquer à ma résolution de vous rester inconnue. Cependant, si vous alliez vous faire de moi un portrait qui ne me ressemblât pas, et que vous vous missiez à aimer ce portrait... Je suis jeune, j’ai les cheveux blonds, je passe pour assez jolie... Voilà tout ce que vous saurez.

»Mais vous, mon ami, faites-moi donc un peu votre portrait. Du reste, je suis sûre que je vous ai deviné; vous êtes grand, élancé, vous avez vingt-huit ans, votre chevelure est noire. Je gage que je ne me trompe pas.

»La mer est bien belle au moment où je vous écris. Vous, Parisien, vous ne savez pas que la nature nous donne des fêtes plus splendides que les vôtres. Je vous envoie quelques violettes sèches que j’ai trouvées cachées sous les feuilles dans mon jardin. Ce sont probablement les dernières de l’année.

»Adieu.»

* * * * *

Le soir, Roger remarqua avec mauvaise humeur que sa femme était blonde: il lui semblait qu’elle n’en avait pas le droit; rien n’est choquant comme les ressemblances que se permettent d’avoir les gens qu’on n’aime pas avec les gens qu’on aime. Dans la situation de Roger surtout, cette similitude était tout à fait désagréable et incommode; il ne connaissait pas le visage de sa correspondante, et, quand il voulait se le figurer en esprit, l’idée des cheveux blonds amenait naturellement une ressemblance entre la figure que cherchait à créer sa fantaisie et celle de sa femme. C’était, sans contredit, le plus mauvais tour que le hasard pût lui jouer.

Pour Marthe, elle annonça à Bérénice qu’il fallait, le lendemain, se lever de bonne heure, attendu qu’il y avait à s’occuper de la confection des confitures de coing. Roger fit une moue fort méprisante; ce qui ne veut pas dire qu’il méprisât en elles-mêmes les confitures de coing, lesquelles sont incontestablement les plus spirituelles d’entre les confitures.

VII

_MMM. à Vilhem._

«Je vous l’ai dit, cher monsieur Vilhem, je ne serai jamais pour vous rien autre chose qu’une affection; et j’ai regret au mouvement de coquetterie jalouse qui m’a fait vous dire la couleur de mes cheveux. Je veux être pour vous comme les _anges_ du ciel, dont on ne sait pas le sexe, que l’on croit si beaux, sans savoir en quoi consiste leur beauté.

»Mais vous, je veux vous connaître, je veux vous voir et vous suivre en esprit; dites-moi si je me suis trompée dans l’idée que je me suis faite de votre aspect et de votre visage. Dites-moi tout ce qui peut vous rendre plus présent à ma pensée. Racontez-moi vos habitudes, les heures auxquelles vous travaillez. Faites-moi la description de votre cabinet de travail. Je veux savoir les couleurs et les fleurs que vous aimez; travaillez-vous le jour ou la nuit? quelques-uns des personnages que vous mettez en scène dans vos ouvrages sont-ils des portraits ou des fantaisies de votre imagination? Si vous ne me répondez pas bien clairement à toutes ces questions, je me fâche contre vous, et je ne vous aime plus. Il y a surtout une question que j’ai gardée pour la dernière, en forme de post-scriptum, pour deux raisons: d’abord, parce que je n’ose guère la faire; ensuite, parce que c’est peut-être celle dont la solution pique le plus vivement ma curiosité. Parlez-moi de la femme que vous aimez. Je ne comprends pas un poëte sans amour, et vous qui possédez à un si haut degré toutes les facultés du poëte, vous n’aurez pas négligé précisément ce point.

»Il faut encore que vous vous soumettiez à un caprice. Vous recevrez avec cette lettre des plumes que j’ai taillées pour vous. Il faut vous en servir; j’aurai un double plaisir à lire votre ouvrage. Mais, à propos, paresseux, votre dernier porte une date déjà vieille de trois ans. Que faites-vous donc? Vous êtes-vous laissé prendre au tourbillon du monde? Avez-vous oublié ce que vous dites dans un de vos livres: «Le poëte est comme l’aigle, qui ne descend dans la vallée que pour y saisir sa proie, et s’envole avec elle plus près du soleil et du ciel, sur les pics inaccessibles où il a placé son aire.»

* * * * *

Lorsque Roger reçut cette lettre, sa maison était tout entière en proie à la fabrication des confitures de coing; chaque cheminée avait un chaudron, chaque table était couverte de pots, et Marthe vint le prier de découper les ronds de papier destinés à les couvrir. La première pensée de Roger fut de rejeter bien loin cette occupation qui cadrait médiocrement avec l’exaltation actuelle de son esprit. Cependant il réfléchit qu’étendu dans un fauteuil et se livrant aux plus doux rêves en songeant à _sa correspondance_, il devait, aux yeux de Marthe, paraître le plus désœuvré des hommes, et que son refus aurait tout l’air d’une mauvaise humeur qu’il eût été fort embarrassé d’expliquer. Il se résigna donc, prit les ciseaux, le papier, et laissa agir ses mains selon les instructions reçues, tandis que son esprit franchissait l’espace qui sépare Honfleur du Havre de Grâce.

Quand il eut découpé un certain nombre de ronds, il pensa qu’il avait le temps d’écrire avant qu’ils fussent tous employés, et il répondit à MMM.

VIII

_Vilhem à MMM._

«Hélas! hélas! hélas! _cher ange_, puisque vous voulez bien être le mien, hélas! hélas! hélas! il y a dans la vie humaine une certaine quantité de prosaïsme, alliage dans l’or, qu’il faut nécessairement subir et auquel rien ne peut nous faire échapper. Le poëte trouve quelquefois moyen de dépenser son or pur; mais il lui faut tôt ou tard se servir de l’alliage pur à son tour; je me suis longtemps désespéré de cela; aujourd’hui, mon désespoir est devenu un rire sardonique. A quoi pensez-vous que votre lettre me trouve occupé? A des travaux de ménage!

»Oui, vous êtes mon ange, mon ange consolateur, mon ange sauveur. Depuis que je vous ai trouvée, ma vie a un but. Je sais pourquoi je me réveille le matin: pour songer à vous, pour attendre votre lettre. Quand je vois, le soir, ces beaux couchers du soleil, ces splendides reflets dont se pare le ciel, j’ai maintenant un ange, un dieu à placer dans ce ciel, sur ce trône de pourpre et de feu, si tristement vide pour moi jusqu’ici. Maintenant, je me réjouis de ce que le ciel m’a donné d’esprit, de force, de courage; semblable aux saints de la mythologie hébraïque, «je me réjouis de la belle moisson que je puis offrir à mon Dieu.»

»Non, je ne travaille pas, et, pour cela, je n’ai pas abandonné ma douce solitude dans laquelle, sans vous connaître, je vous ai toujours gardé une place à côté de moi. Je ne travaille plus pour la foule, dont, par une bizarrerie que je ne m’explique pas, les suffrages me laissent froid et le blâme me blesse profondément. Je vous écrirai, j’écrirai pour vous seule tout ce que vous voudrez.

»Cependant je me prends parfois à caresser dans mon cœur un amer regret. Je me rappelle ces quelques soirées de triomphe où, après la représentation de mon œuvre, mon nom jeté à la foule était répété par elle avec des cris d’enthousiasme presque furieux. Oh! que n’étiez-vous là! c’est si j’avais dû en parer votre front, que ces couronnes auraient eu du prix pour moi. Souvent, parmi toutes ces femmes parées, je cherchais vainement s’il y en avait une qui fût heureuse de mon triomphe, et mon orgueil, un moment satisfait, rentrait douloureusement en moi et retombait sur mon cœur.

»Vous voulez me connaître? J’attends un ami qui peint un peu; je ferai faire une sorte de portrait que je vous enverrai. J’espère que, plus tard, vous changerez d’idée sur le mystère qui vous dérobe à moi. Les anges ne se cachaient que pour le vulgaire et se manifestaient aux hommes vertueux qu’ils aimaient. Je suis, à ce prix, capable d’accaparer toutes les vertus.

»Tenez, je vous le disais bien, il faut expier tout bonheur: on m’arrache d’auprès de vous; mais, cher ange, je me promets bien d’être à l’avenir complétement nul et bête pour tout le monde; je serai si heureux de n’avoir de l’esprit et du cœur que pour vous, et de vous garder tout ce que j’en ai!»

IX

_MMM. à Vilhem._

«Mon cher ami, pourquoi ne me disiez-vous pas que vous étiez Marié? Croyiez-vous que cela me chagrinerait? Mais cela m’enchante, au contraire. Vous avez disposé de la partie de vous dont je ne veux pas et dont je n’ai que faire. Ce que je vous demande, ce que je veux, ne fait tort à personne, et je le garde sans scrupule. Vous verrez, cher Vilhem, combien mon affection pour vous sera pour l’avenir plus tendre et moins craintive. J’avais encore peur de vous, quoique je fisse bien la brave et la résolue. J’avais peur que vous ne vous crussiez obligé de m’aimer d’amour. Disons tout: j’avais peur de finir par descendre de ce ciel d’où je vous aime saintement pour vous aimer comme une simple mortelle; je vous disais: «Oubliez que je suis femme;» et moi, je ne pouvais l’oublier, je le sentais par mes craintes et par ma réserve involontaire. Mais, aujourd’hui que j’apprends à quel point nous sommes séparés, quels invincibles et éternels obstacles s’élèvent entre nous, je vous puis aimer à mon aise, sans terreur, sans remords. Je ne redoute plus d’être sur une pente roide et glissante. Votre situation me marque des limites que, moi qui me connais, je suis certaine de ne pas franchir. Je ne passerai plus des demi-heures à relire mes lettres, à atténuer les expressions trop vraies de ma tendresse pour vous, maintenant que je suis sûre qu’elle ne peut m’entraîner. Nous ne parlerons jamais de votre femme. Vous ne me demanderez pas si je suis mariée. Voici encore une violette. Cette fois, ce sera la dernière. Je l’ai trouvée seule ce matin, sous les feuilles couvertes de givre et ridées par le froid; elle renferme le dernier rayon du soleil qui a à peine eu la force de l’épanouir et de la colorer.

»Il m’est venu une idée, une idée à laquelle je tiens beaucoup; mais, avant tout, écoutez-moi bien, mon ami: la révélation de votre mariage, tout en me tranquillisant par les bornes placées entre nous, me rendrait inflexible sur tout ce qui tiendrait le moins du monde à me les faire franchir. Vous serez obéissant, cher Vilhem; je n’exigerai de vous que ce qui servira à nous conserver le bonheur que nous nous sommes fait.

»Mon idée, du reste, n’a rien de tyrannique ni de répressif: je vous envoie des graines de fleurs qui ont embaumé mon jardin tout cet été. Vous les sèmerez dans votre jardin, si vous en avez un, ou sur votre terrasse; ensemble, au beau temps, par les belles soirées, au même instant, nous respirerons les mêmes parfums. Je suis sûre que votre femme ne serait pas jalouse de cela. Mais il est convenu que nous ne parlerons jamais d’elle.

»Je ne _veux_ pas de votre portrait, cela lui appartient à elle. Je ne veux pas non plus que vous cherchiez jamais à vous rapprocher de moi.»

X