Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme

Part 12

Chapter 122,692 wordsPublic domain

--Parle-moi, dit-elle à Lucien, de celle que tu aimais quand tu vins me voir la dernière fois; où est-elle? l’aimes-tu encore? était-elle jolie?

--Je répondrai à deux questions par une seule réponse, reprit Lucien; je ne sais plus où elle est. Elle n’était peut-être pas d’une grande beauté; mais il y avait en elle, dans les moindres détails, une incroyable distinction: sa main était charmante, sa voix était d’une suavité que l’imagination n’attribue qu’aux anges, et ses cheveux, d’un beau blond cendré, étaient plus fins et plus moelleux que la soie.

Il y eut ici un moment de silence.

Lucien, en parlant, avait passé la main dans les cheveux de madame L... et ils étaient aussi d’un beau blond cendré, ils étaient aussi plus fins et plus moelleux que la soie. Lucien fut frappé de ce rapport.

Madame L... comprit ce qui préoccupait son amant, et elle sentait avec une joie indicible la main de Lucien qui continuait à caresser les ondes de ses beaux cheveux.

Lucien alors parla de rentrer; il craignait qu’elle n’eût froid. Adèle ne répondit rien. Et le bateau remonta le courant, grâce aux efforts de Lucien. Adèle cependant était en proie à une délicieuse rêverie. Soit entraînement naturel, soit coquetterie, elle se mit à chanter une mélodie simple et pénétrante. Sa voix, accentuée par l’émotion, vibrait au milieu du silence et de la nuit.

Lucien écoutait; il retenait le mouvement de ses rames et jusqu’à son haleine.

Cependant trois semaines à peine s’étaient écoulées, que Lucien commença à paraître distrait, préoccupé.

Adèle le vit, un matin, monter à cheval, et, sans y songer, il poussa ce cheval du côté de Paris.

Le soir même, elle lui dit adieu, et le pria de partir.

Pendant longtemps, Adèle vécut du souvenir de son bonheur. Elle ne pouvait aller nulle part où Lucien n’eût été avec elle. Sous ces lilas, ils avaient lu ensemble; sur cette mousse, ils avaient fait un frugal repas. C’est ce vieux saule qui, un soir, a arrêté le bateau; cette fauvette, il l’a écoutée toute une matinée; ce rosier est le premier qui ait fleuri, et il en a porté la rose tout le jour.

Cependant elle cherchait un moyen de s’occuper de lui plus immédiatement. Pour Lucien, il s’empressa de retourner dans le monde. Il se fit présenter chez une famille anglaise, où commença pour lui une des phases les plus importantes de sa vie. Il y avait là une jolie fille nommée Sarah, douce et silencieuse personne, frêle, élancée, timide, qui s’empara entièrement de son imagination. Quelques amis lui firent entrevoir un mariage avec Sarah comme une chose possible, et surtout comme une chose fort avantageuse sous le point de vue de la fortune.

Lucien répondit tout haut:

--Ce n’est pas la fortune qui me décidera.

Il se dit tout bas à lui-même:

--La fortune seule ne me déciderait pas.

Et il fit faire la demande de Sarah à son père.

Lucien n’était pas riche, mais il avait un oncle dont on le croyait l’inévitable héritier.

Lucien savait très-bien qu’il n’avait rien à attendre de cet oncle, et voici pourquoi. Le cher oncle, tout garçon qu’il était, avait une fille qu’il faisait élever mystérieusement à la campagne. Un jour, il avait dit à Lucien:

--Tout le monde te regarde comme mon héritier; eh bien, il n’en est rien. J’ai une fille à laquelle je laisserai de mon bien tout ce dont je pourrai disposer. Cependant, comme j’ai de l’amitié pour toi, j’ai songé à un moyen d’assurer ton bonheur. Tu épouseras ma fille, et vous aurez ma fortune à vous deux.

Or, la fille était un peu contrefaite et d’une humeur fort peu avenante. Lucien fit une réponse évasive, et ne retourna plus chez son oncle.

Le père de Sarah répondit qu’il donnerait volontiers sa fille à Lucien, si l’oncle lui assurait, avant le mariage, une somme qui, réunie à celle qu’il donnait à Sarah, suffirait pour leur faire une existence honorable.

Lucien alla voir son oncle, lui parla pendant deux heures de tout, excepté du sujet qui l’amenait, se leva, se rassit, se releva, et finit par formuler sa demande. L’oncle s’engagea par serment à ne pas lui donner un sou, et le mit à la porte.

Lucien, désespéré, lui écrivit. L’oncle était parti avec sa fille pour un voyage dont on ne pouvait fixer le terme. Lucien s’enferma chez lui, et chercha le moyen le plus convenable de mettre fin à ses jours. Le pistolet... le poison... le charbon... la rivière... avaient des avantages à peu près égaux, et qui se compensaient assez pour qu’on ne pût se décider légèrement. Il était depuis deux jours dans cette situation, lorsqu’un individu entra, et lui remit, de la part de son oncle, un contrat de rente au porteur égal à la somme qu’il avait inutilement demandée à ce bizarre parent.

Il courut chez le père de Sarah.

Sarah était assez contente de se marier; mais il lui importait peu que ce fût avec Lucien ou tout autre. Cette charmante créature n’avait de force intellectuelle que pour se renfermer dans quelques strictes observations de convenance et d’usage.

Lucien eût désiré la voir un peu plus émue; mais il se persuada facilement que la jolie Sarah s’animerait au souffle de l’amour, et qu’on aurait mauvaise grâce à se plaindre de cette douce innocence, de cette pudeur si craintive, qui ne réservait pas seulement à son heureux époux un premier amour, mais aussi les premières impressions et la primeur de la vie.

Après tout, ou avant tout, si vous l’aimez mieux, Sarah était jolie; elle paraissait une vignette de Tony Johannot, si ce n’est que les vignettes de Tony ont plus de mouvement et d’animation.

Une chose cependant n’allait pas très-bien avec cette poétique figure; Sarah, dans ses conversations avec Lucien, ne répondait à ses expressions d’amour, parfois un peu emphatiques, que par des projets relatifs au confortable de leur maison... Elle précisait combien de pièces il fallait dans leur appartement; elle s’occupait du choix des domestiques; elle faisait faire le linge et donnait des ordres pour l’argenterie, etc.

Un soir, comme Lucien rentrait chez lui, son portier lui dit:

--Monsieur ne loge plus ici: il demeure au nº 15, dans la même rue; voici la clef de son nouvel appartement, que l’on m’a chargé de lui remettre de la part de monsieur son oncle.

--Mais, dit Lucien, mes papiers... et mes meubles?

--Tout cela est transporté, et votre chambre de là-haut est déjà louée.

Lucien croyait rêver... Il alla au nº 15, où on l’introduisit dans un appartement complet, meublé avec la plus grande élégance et le meilleur goût; rien n’y manquait: les choses utiles n’y étaient pas plus négligées que les choses d’agrément. On voyait que le soin de cet ameublement n’avait pas été confié entièrement à la routine du tapissier.

Lucien se coucha dans un excellent lit, où il ne dormit pas: non qu’il se piquât de coucher sur la dure; mais, préoccupé à la fois de son mariage et des mystérieux bienfaits de son oncle, il avait incontestablement autant de droits à l’insomnie qu’un poëte qui cherche une rime rebelle ou une pensée fugitive.

Le lendemain matin, il reçut une lettre d’Adèle; la lettre ne contenait que ce peu de mots:

«Je vais faire un voyage de quelques mois.»

--Pauvre Adèle! dit Lucien, elle aura appris mon mariage... Allons, allons, dit-il, n’admettons aucune idée triste; c’est bien assez d’avoir des idées graves.

Il se mit à son nouveau secrétaire, trouva dans les tiroirs tout ce qu’il fallait pour écrire, et commença pour son oncle une lettre de remercîments.

Il avait déjà mis en haut du papier: «Mon cher oncle.»

Il s’aperçut qu’il était tard, et laissa sa lettre inachevée pour se rendre chez Sarah.

Sarah le reçut comme de coutume; chaque jour approchait le moment de leur union, sans qu’elle parût plus agitée ou plus expansive.

Elle se mit au piano et chanta d’une voix assez agréable, mais monotone et sans expression.

L’air qu’elle chantait était celui que, quelques mois auparavant, avait chanté Adèle sur la rivière.

Lucien ne put se défendre d’une sorte d’émotion; il sortit.

Lucien trouva chez lui une riche corbeille; ce qu’elle contenait était choisi avec une distinction parfaite. On n’avait pas oublié, dans le choix des couleurs, que Sarah était blonde.

Le jour des noces était fixé à trois semaines. Le lendemain, un homme d’affaires devait venir communiquer à Lucien les clauses du contrat.

Le soir, il ne trouva pas Sarah au salon; et, plusieurs portes étant entr’ouvertes, il entra successivement dans plusieurs pièces, et trouva Sarah dans sa chambre.

Elle devint rouge comme une cerise. C’était la seconde émotion que Lucien eût jamais surprise sur son visage.

La première avait été une émotion de confusion et d’impatience, à propos d’une opinion que Lucien avait émise un peu légèrement, relativement à des confitures qu’elle avait pris plaisir à confectionner elle-même.

Cette seconde était une émotion un peu plus forte; mais elle avait à peu près les mêmes causes, un mélange de confusion et d’impatience.

Elle reprocha aigrement à Lucien la liberté qu’il avait prise d’entrer dans sa chambre. Lucien s’excusa du mieux qu’il put; mais il y a cela de particulier dans la mauvaise humeur des femmes, qu’il faut nécessairement qu’elle ait son cours; les meilleurs arguments, les raisons les plus évidentes, les preuves les plus convaincantes, ne font à ce cours que ce que les cailloux font au cours d’un ruisseau: le ruisseau murmure un peu plus fort et continue son chemin.

Lucien sortit. La mauvaise humeur est contagieuse; il ne savait trop que faire, il avait consacré son temps à la visite de Sarah, il songea à faire une visite à son oncle.

L’oncle le reçut froidement, il n’était revenu que de la veille. Lucien manifesta sa reconnaissance par tout ce qu’il put imaginer.

L’oncle reprit sèchement:

--Ah çà! monsieur, êtes-vous un fou ou un mauvais plaisant? Croyez-vous que j’aie pris, pour vous combler de bienfaits, le moment où vous vous êtes montré désobéissant et ingrat?

--Mais..., dit Lucien.

--Mais, dit l’oncle, je ne vous ai rien donné et je ne vous donnerai rien; je ne veux voir jamais ni la femme que vous prenez ni vous-même; je ne recevrai même pas de lettre de vous.

Lucien sortit.

Comme il rentrait chez lui, son portier lui dit:

--Voici une lettre qu’a apportée le domestique de l’oncle de monsieur.

--Allons, pensa Lucien, que me veut encore ce vieillard obstiné? Si c’est un présent, je le refuse.

Il ouvrit la lettre; elle était d’Adèle.

«Mon ami, lui disait-elle, mon voyage durera toute la belle saison: je serai enchantée que vous vouliez bien accepter pour ce temps ma petite maison à la campagne. Croyez que je prends une part bien vive à tout ce qui vous arrive d’heureux; j’espère que votre mariage sera de ce nombre. Ne me refusez pas; vous me causeriez un vif chagrin.»

Lucien redescendit.

--Comment, dit-il au portier, comment avez-vous cru que le porteur de cette lettre était un domestique de mon oncle?

--Je l’ai bien reconnu, dit le portier, un grand brun avec un habit gris.

--Nullement, dit Lucien; le domestique de mon oncle est un petit vieillard, et sa livrée est bleue.

--Je ferai observer à monsieur que monsieur son oncle aurait alors plusieurs domestiques; car c’est bien celui-là qui a loué le logement qu’occupe monsieur; c’est lui qui a amené les meubles et a présidé à tous les arrangements.

Lucien resta immobile sur l’escalier. Une idée subite s’était emparée de son esprit:

--Ce domestique qui m’apporte une lettre d’Adèle est celui qui a loué le logement! Et mon oncle qui nie si formellement!...

Il sortit, courut chez le portier de son ancien logement et lui demanda des renseignements sur la personne qui avait fait son déménagement.

--C’est, dit le portier, un grand homme brun, vêtu de gris.

Lucien resta quelque temps pensif.

--Et, ajouta-t-il, qui habite ma chambre?

--C’est une dame.

--Comment est-elle?

--Blonde, belle femme, fort avenante, et au moins aussi triste.

--Ce domestique vêtu de gris ne vient-il jamais la voir?

--Une ou deux fois par jour.

Lucien rentra chez lui, préoccupé et soucieux au dernier point. Le lendemain matin, arriva l’homme d’affaires du père de Sarah. Il était porteur d’une lettre et du projet de contrat.

Dans la lettre, son beau-père lui recommandait de tout préparer pour la cérémonie, de retenir les voitures, de prévenir à la mairie, à l’église; car Sarah était catholique.

Les clauses du contrat étaient ce que sont celles de tout _contrat de mariage_, des clauses de haine, de défiance, de restrictions perfides, de précautions injurieuses.

Quelques-unes surtout avaient pour but évident de maintenir Sarah dans une entière indépendance de son mari, et même de tenir celui-ci dans la dépendance de sa femme.

* * * * *

Lucien pria l’homme d’affaires de se charger d’une lettre pour le père de Sarah. Puis il alla à la mairie faire afficher ses bans. Il retint les voitures, et fit tout préparer à l’église.

Quinze jours après, Lucien se réveilla plus heureux qu’il n’avait jamais été de sa vie. Il prit un bain et s’habilla. On vint prendre ses ordres pour l’heure où devaient arriver les voitures. Il alla à son ancien logement et y monta sans rien dire au portier. Il frappa.

Adèle ouvrit la porte elle-même.

Elle pâlit en le voyant. Puis elle s’assit pour ne pas tomber, et fit signe à Lucien de s’asseoir.

--Adèle, c’est aujourd’hui le jour de mes noces.

--Je le sais, dit madame L...

--Je serai marié dans deux heures.

--Je le sais encore; j’irai à l’église, et personne ne priera avec plus de ferveur pour votre félicité.

--Adèle, dites-moi la vérité; vous voudriez en vain me la cacher, je sais tout. C’est vous qui avez loué et meublé le logement que j’occupe aujourd’hui; c’est vous qui m’avez envoyé un contrat de rente au porteur; c’est vous qui m’avez fait remettre une riche corbeille.

Adèle baissa la tête.

--Vous êtes restée pauvre, continua Lucien, pour me faire riche et me donner les moyens d’épouser une autre femme.

--Je ne suis pas pauvre, dit Adèle à demi-voix; j’ai assuré l’existence de ma mère; j’ai gardé ma maison à la campagne, et tout ce dont j’ai besoin.

Lucien ouvrit la porte et appela; un homme entra, porteur de la corbeille destinée à Sarah.

--Adèle, dit Lucien, habillez-vous; car c’est vous que j’épouse, c’est vous qui serez ma femme dans deux heures. On nous attend à la mairie et à l’église.

Adèle tomba à genoux à demi morte.

--Habillez-vous, mon Adèle, dit Lucien en la relevant et en la serrant sur sa poitrine; tout est prêt. J’ai trouvé à votre maison, et, grâce à votre mère, qui est dans ma confidence, les papiers nécessaires. Nos bans ont été publiés: tout est prêt.

On entendit parler dans une voiture. Une femme âgée monta: c’était la mère de madame L... en grande parure; Adèle ne pouvait dire un seul mot. Sa mère l’habilla, tandis que Lucien allait donner quelques ordres.

Elle avait eu soin de faire arranger à la taille de sa fille tout ce que celle-ci avait préparé pour Sarah.

* * * * *

Deux heures après, Lucien et Adèle étaient unis; trois heures après, ils étaient seuls, renfermés ensemble dans la petite maison de campagne.

FIN

Table

Pages.

MIDI A QUATORZE HEURES 1

HISTOIRE D’UN VOISIN 139

VOYAGE DANS PARIS 149

UNE VISITE A L’ARSENAL 211

UN HOMME ET UNE FEMME 243

IMPRIMERIE L. TOINON ET Cie. A SAINT-GERMAIN.

* * * * *

Fautes corrigées:

pas un honheur matériel=> pas un bonheur matériel [pg 17]

vue en son véritable=> vue en son véritab [pg 17]

attendu qu’i=> attendu qu’il [pg 37]

tôt au tard se servir=> tôt au tard se servir [pg 41]

Wilhem=> Vilhem [pg 46, 83]

un ton et un ai=> un ton et un air [pg 48]

à s’eniver du parfum=> à s’enivrer du parfum [pg 61]

plus tristes événenements=> plus tristes événements [pg 71]

roula dans dans son esprit=> roula dans son esprit [pg 107]

la polique, qui, après les événements=> la politique, qui, après les événements [pg 172]

à peu pès impossibles à expliquer=> à peu pès impossibles à expliquer [pg 197]

extatiqiue succéda un sourire=> extatique succéda un sourire [pg 201]

s’effayerait pas à sa place=> s’effrayerait pas à sa place [pg 207]

un sixième verre d’au sucrée=> un sixième verre d’eau sucrée [pg 234]

Lucien était sombre et soucieux de le faire.=> Lucien était sombre et soucieux. [pg 264]

le serment de de ne pas faiblir=> le serment de de ne pas faiblir [pg 268]

un riche corbeille=> un riche corbeille [pg 284]

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