Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme

Part 11

Chapter 114,010 wordsPublic domain

«Enfin, je l’ai trouvée, cette femme que j’avais si longtemps rêvée! C’est bien vous dont mon imagination exaltée me présentait sans cesse la forme vague et incertaine. Il m’a semblé vous reconnaître la première fois que je vous ai vue, etc.

»Je vous ai vue, et mon sort est fixé, etc.

»Je vous aime pour toute ma vie, etc.»

Deux mois plus tard, madame L... répondait:

»Enfin, je l’ai trouvé, cet homme que j’avais si longtemps rêvé! C’est bien vous dont mon imagination exaltée me présentait sans cesse la forme vague et incertaine. Il m’a semblé vous reconnaître la première fois que je vous ai vu, etc.»

* * * * *

En quoi Lucien et madame L... mentaient autant l’un que l’autre. Mais Lucien mentait sciemment: cette femme lui semblait faire quelque attention à lui; il lui écrivait une lettre en lieux communs, comme il aurait écrit à toute autre.

Madame L... était de bonne foi: l’amour que l’on éprouve est surtout en soi; la personne aimée n’est que le prétexte. Elle voyait réellement en Lucien tout ce qu’elle lui disait.

La correspondance suivit le cours ordinaire. Lucien ne changeait rien à ses habitudes; l’amour de madame L... était simplement pour lui un plaisir de plus. Elle, au contraire, se concentrait tout entière dans sa passion; tout ce qui n’était pas Lucien lui était odieux; elle n’allait plus nulle part, ne recevait plus personne, et n’avait de bonheur que d’être seule, quand elle n’était pas avec lui.

Tout ce qu’il y avait de beau et de bon et de bien en elle, elle le réservait pour Lucien. Elle ne faisait de toilette que lorsqu’elle l’attendait.

Il lui serait venu à l’esprit le mot le plus spirituel, qu’elle ne l’aurait pas dit si Lucien n’eût pas été là. Tout ce qu’elle avait de cœur et d’âme lui devint tellement consacré, que les gens qu’elle avait le plus aimés lui furent insupportables, et qu’elle se les aliéna entièrement.

Un jour, elle écrivit à Lucien:

«Tout ce que les autres prennent de moi, fût-ce seulement une minute d’attention arrachée par la politesse, me semble un vol que l’on fait à vous, et encore plus à moi qui suis si heureuse de me réserver tout entière pour vous. Les plaisirs du monde, les triomphes du salon, les conversations inutiles, bien plus, des affections auxquelles je n’ai plus rien à donner, puisque je suis toute à vous, toute en vous, je veux échapper à tout cela. Sûre de votre amour, je ne regretterai rien; je ne veux plus m’exposer à être distraite de mon bonheur. Je vais me séparer du monde entier, ne plus voir personne, passer à vous attendre le temps où vous ne serez pas auprès de moi. Il m’importe peu que cet exil volontaire soit remarqué; je veux bien que l’on sache que je vous aime, je suis fière de mon amour; ce n’est qu’un amour vulgaire qui peut humilier, etc.»

Lucien fut effrayé; cette femme, qui lui donnait toute sa vie, faisait peser sur lui une grande responsabilité. Lucien était un homme léger, coquet, sans enthousiasme, sans énergie, et que toute résolution forte, que toute action en dehors des actions communes étonnait.

Il ne dormit pas de la nuit, et, le lendemain, répondit:

«L’élévation de votre esprit et la noblesse de votre cœur peuvent seules me donner la force nécessaire pour l’accomplissement de ce que je crois un devoir.

»Ne me jugez pas sur la première lecture de cette lettre. Ne me condamnez pas à votre haine et à votre mépris, pour une action juste et même généreuse, si j’en mesure le mérite à l’effort qu’elle me coûte.

»Si vous étiez à mes yeux une femme ordinaire, je vous aurais répondu par des lieux communs, je n’aurais pensé qu’à m’enorgueillir d’un dévouement si flatteur pour mon amour-propre et si doux à mon cœur; je me serais laissé aimer de cet amour plein d’un noble abandon; j’aurais couru les risques de n’y pas répondre dignement, mais j’aurais profité du plaisir et du bonheur qu’il m’offre.

»Mais, dussé-je me perdre dans votre esprit et votre cœur, je vous dois un aveu inusité.

»Vous êtes belle, spirituelle, élégante, admirée, je ne connais même aucune femme qui réunisse ces avantages à un aussi haut degré.

»Je vous aime autant que je peux aimer; mais on ne peut se créer une organisation différente de celle que la nature nous a donnée ou infligée. L’amour pour moi a toujours été un plaisir; depuis que je vous connais, il est devenu un bonheur; mais l’idée de lui donner toute ma vie est au-dessus de mes forces. Ce parti, car je ne pourrais accepter votre dévouement sans vous offrir un amour pareil, a une solennité qui m’épouvante. Le reflet de votre âme m’en donnerait le pouvoir, je le sens, pendant quelque temps; mais tout cela finirait par une lâcheté de ma part, par quelque sottise qui me ferait perdre justement alors votre affection et votre estime.

»Non, je ne suis pas l’homme que vous croyez. J’ai juste assez de présence d’esprit pour me connaître et m’apprécier. Au milieu de qualités assez brillantes, je manque de l’énergie nécessaire pour un sentiment exclusif; il y a en moi quelque chose de vulgaire qui me désole, mais que je ne puis combattre, quelque chose que je n’avoue pas à moi-même et qu’il faut que je vous avoue entièrement.

»Il n’est aucune femme que j’aime, que je désire autant que vous; aucune, je le répète, qui puisse à un semblable degré charmer mon cœur et flatter mon orgueil: eh bien, je renonce à ce que je ne retrouverais jamais, pour en rester digne, eu égard à ce que je suis.

»Jusqu’à présent, j’avais considéré mon défaut de forces comme l’origine de quelques agréments; aujourd’hui, je maudis cette organisation mesquine et méprisable.

»Je n’accepte pas votre dévouement, parce que j’ai bien cherché en moi, et je ne suis pas assez sûr de pouvoir y répondre noblement.

»Adieu, madame! sachez-moi quelque gré du sacrifice que j’ai trouvé le courage de vous faire de vous-même. Je vous perds volontairement; car j’aurais pu vous tromper, et je n’ose le faire, etc., etc.»

Lucien reçut pour toute réponse:

«Je vous répondrai dans un mois.»

Bien précisément un mois après, une sorte de paysan se présenta le matin chez Lucien. Il était porteur d’une lettre à laquelle il avait ordre de ne recevoir aucune réponse.

«Mon ami, je ne suis plus à Paris; je suis calme, je suis heureuse. C’est par cela que je dois commencer. Maintenant, parlons un peu du passé.

»A la réception de votre lettre, j’ai eu de l’indignation, de la colère; j’ai pleuré, j’ai essuyé mes yeux avec orgueil, puis j’ai pensé.

»Vous avez fait pour moi ce qu’aucun homme n’a jamais fait pour aucune femme, je vous en remercie.

»Dans l’amour, il y en a toujours un qui aime, et l’autre qui est aimé; je crois que le plus heureux des deux est celui qui aime; j’ai choisi ce rôle et je le garderai.

»Merci de m’inspirer peut-être des illusions, mais des illusions que je crois des réalités, et qui me rendent bien heureuse.

»Vous vous calomniez, vous avez plus de force que vous ne le supposez. Vous avez volontairement, et par générosité, renoncé à la possession d’une femme agréable, qui vous était toute livrée; je vous aime et je vous aimerai toujours; le peu d’affection que j’obtiendrai en retour, j’y compterai sans défiance, sans incertitude. Je me suis séparée de tout ce qui n’est pas vous: si vous n’êtes pas tout à moi, il me reste un bonheur que peut-être vous ne comprendrez pas, mais qui suffit à ma vie, c’est d’être toute à vous.

»J’ai acheté une petite maison à une lieue de Paris, sur le bord de la rivière. C’est là que je passerai le reste de ma vie.

»Mais il est une chose que je tiens à vous faire comprendre. Il n’y a dans ma résolution ni désespoir ni même chagrin; je ne me suis pas faite _ermite_. Ma maison est jolie et bien rangée; j’y ai rassemblé tout ce qui peut en rendre le séjour agréable. J’y veux être, j’y suis heureuse; je vous ai divinisé dans mon cœur, je vous aime... sans égoïsme... Tout ce qui vous donnera un moment de bonheur, de plaisir, fût-ce aux bras d’une autre femme, je m’en réjouirai.

»Venez une fois me voir. Je me suis fait une jolie chambre; mais il faut qu’elle soit consacrée par votre présence. J’ai des acacias en fleur; mais il faut qu’ils aient un moment ombragé votre front. Quand vous serez venu une fois, vous ne viendrez plus si vous voulez; vous reviendrez si cela vous plaît et quand cela vous plaira. Je vous attendrai toujours, mais sans impatience, sans colère, sans chagrin quand vous ne serez pas venu; quand vous viendrez, à quelque époque, à quelque heure que vous arriviez, vous me trouverez heureuse de vous voir, toujours vous attendant; vous viendrez comme amant ou comme ami; vous viendrez être aimé ou être consolé; vous me raconterez vos peines et vos plaisirs; vous me ferez vos confidences entières; je vous donnerai des conseils, et mes conseils seront bons à suivre: dans la solitude où je vivrai avec ma mère, qui, livrée à ses pratiques de dévotion, ne me parle jamais, je serai si exclusivement occupée de vous et de vos intérêts, que personne, pas même vous, ne pourra leur consacrer autant de temps et les connaître aussi bien.

»Quand vous serez amoureux, je discernerai si l’objet de votre amour en est digne, si elle vous aime réellement; je vous apprendrai les pièges des coquettes, et je ne vous laisserai pas vous exposer à aimer seul... Vous ne pourriez peut-être pas prendre la résolution que j’ai prise, et alors il faudrait mourir. Je veillerai sur vous de près comme de loin, je serai votre bon ange. Il y aura des jours... des heures... où la vie vous semblera lourde...; vous viendrez dans ma maison, je vous jouerai sur la harpe les airs que vous aimez; je vous écouterai, je m’affligerai de vos chagrins, car ce sont les seuls qui pourront désormais m’atteindre; vous serez cinq ans sans venir: au bout de cinq ans, vous arriverez sans être annoncé, vous me trouverez vous attendant. Dans ma chambre seront les fleurs dont vous aimez le parfum. Jamais une plainte ne sortira de ma bouche... Mon visage ne vous montrera que du bonheur. Adieu!... je vous attends; pour cette fois seulement, je vous demande de venir.»

Lucien partit à l’instant, et arriva une heure après à la petite maison de madame L...

Il trouva facilement la maisonnette indiquée; elle était basse et presque cachée sous des acacias. Il hésita au moment de frapper; son cœur battait violemment. Une domestique vint lui ouvrir. Ce n’était plus celle qu’avait autrefois madame L..., et elle paraissait être la seule de la maison. C’était loin d’être une coquette femme de chambre: c’était une grosse fille, propre, avenante, maladroite; elle se fit répéter deux fois le nom de Lucien, et vint lui dire qu’il pouvait entrer.

Il trouva madame L... nonchalamment assise sur un divan. Il ne reconnut aucun des meubles qu’il avait vus chez elle autrefois. La chambre était tapissée d’une étoffe de laine d’un bleu de la nuance de bluet. Les rideaux du lit et ceux des fenêtres étaient bleus et blancs; les divans, les grands fauteuils étaient bleus, le tapis avait des rosaces variées sur un fond bleu d’une grande richesse. Pour madame L..., elle était vêtue d’une robe de cachemire blanc, dont les plis n’étaient formés que par une ceinture qui dessinait la taille sans la presser; ses cheveux, en nombreuses et épaisses boucles, retombaient sur les côtés de son visage.

Jamais Lucien ne l’avait vue si belle. Elle était si heureuse! Quand ils furent seuls, Lucien, troublé, demeura longtemps sans prononcer une seule parole: il se sentait oppressé. Tout, autour de madame L..., avait un air de bonheur qui donnait à Lucien envie de pleurer. Cette femme était si heureuse de l’aimer, si heureuse d’avoir tout abandonné pour lui!

Elle, elle le regardait avec attention, comme pour se faire des souvenirs bien arrêtés, pour se mettre dans l’esprit une empreinte qui ne devait pas être souvent renouvelée.

Le premier mot qui vint aux lèvres de Lucien fut le nom de madame L...

--Adèle!

Elle détourna les yeux, comme si l’expression de la voix de Lucien lui eût fait mal.

Il lui prit la main et dit:

--Adèle, je t’ai trompée, je me suis trompé; je t’aime de toute mon âme: il s’est révélé en moi une énergie que j’ignorais. Je veux vivre pour toi, ne vivre que pour toi!

Madame L... parut d’abord fort troublée. Puis elle lui mit la main sur la bouche, et, lui prenant la main à son tour, mais avec fermeté et une expression qui disait: «Écoutez!» elle lui dit:

--Lucien, si vous me dites cela, si vous me dites n’importe quoi, je vous croirai un moment, et ensuite je ne vous croirai plus. Je perdrai même cette certitude que j’ai jusqu’ici, et avec laquelle j’ai construit mon bonheur, de votre franchise à mon égard. Vous sentez aujourd’hui ce que vous me dites; mais le naturel l’emportera bientôt, et un bonheur dont je sais me passer, parce que j’en ai trouvé un suffisant, me sera devenu tellement nécessaire, que je serai exigeante, importune, maussade. Laissez-moi vous aimer. Vous m’aimez en ce moment; votre imagination est violemment frappée par l’inusité de votre situation. Ne nous abusons pas; ne déshéritons pas notre avenir. Vous trouverez quelque douceur à savoir qu’il y a toujours un asile pour vous retirer, un sein pour appuyer votre tête, un cœur qui amasse des consolations pour vous. Moi, je serai heureuse; soyons amis. Venez voir mon jardin.

Lucien soupira, se leva et la suivit.

Le jardin se composait d’un beau couvert d’acacias; ensuite de fraîches plates-bandes de jacinthes; quelques tulipes aussi commençaient à ouvrir leur splendide calice; plus loin, des lilas entremêlaient leurs grappes parfumées.

Une belle pelouse s’étendait sous les pieds, parsemée de violettes, dont il fallait chercher sous l’herbe les fleurs d’une si riche couleur, qu’elles semblaient autant d’améthystes odorantes.

Madame L... se plaisait à faire passer Lucien par toutes les allées, comme pour multiplier ses traces et remplir sa maison de sa présence; elle semblait faire avidement sa provision de bonheur, pour le temps où elle serait seule.

Après quelques instants, elle lui dit du ton d’une simple question:

--Dînez-vous ici?

Lucien lui baisa la main et lui dit:

--Je veux rester avec vous le plus longtemps qu’il sera possible.

Ils dînèrent ensemble dans la chambre bleue.

--Mon ami, dit madame L... à Lucien, qui soupirait, soyez tel que je vous aime: ne me trompez jamais. Un serrement de main, un signe de tête amical, mais bien vrai, mais bien senti, mais tel qu’il ne puisse m’inspirer aucun doute sur le motif qui le cause, me donnera toujours plus de bonheur que les plus vives protestations. Je vous serai reconnaissante lorsque je vous verrai me quitter sans prétexte, sans excuse, sans autre raison que votre volonté; je serai sûre alors que le temps que vous avez passé auprès de moi, je ne le dois ni à un parti pris, ni à un procédé, ni à des égards. Loin de me choquer, votre départ m’enchantera: ce ne sera pas un abandon, ce sera une charmante certitude du bonheur que m’aura donné votre présence; il me prouvera que j’aurai eu raison d’être heureuse. Comprenez bien cela, mon ami; ne venez jamais _pour me faire plaisir_, ni parce que _vous croirez devoir venir_; venez quand vous voudrez venir. Songez, si vous êtes six mois sans me donner de vos nouvelles, combien je serai certaine, le jour qui vous ramènera près de moi, que vous avez réellement besoin de me voir.

»Ne vous contraignez pas. Comptez sur moi; mais ne vous imaginez pas que je compte sur vous. Je vous saurais, de la moindre gêne que je vous verrais vous imposer, plus mauvais gré que je ne le puis dire; car cela m’enlèverait toute ma confiance.

»Une pensée peut-être se glissera dans votre esprit. Je vais y répondre à l’avance; car cette pensée pourrait vous engager à me tromper, en vous trompant vous-même.

»Je suis à vous, toute à vous. Tout ce que je pourrai jamais vous donner de bonheur sera un bonheur pour moi; je me donnerai à vous comme je vous donnerais une autre femme, que vous aimerez plus tard, parce qu’elle sera plus belle ou plus spirituelle, ou tout simplement parce qu’elle sera _une autre_.

* * * * *

Lorsque Lucien partit, madame L... fit bonne contenance; elle lui donna une clef, et lui dit adieu d’un visage riant. Elle le suivit des yeux; puis, s’enfermant, elle se jeta à genoux la tête dans les mains sur son divan, et elle donna cours aux sanglots qu’elle retenait et amassait sur son cœur depuis que Lucien avait commencé à parler.

Puis elle se releva, resta quelque temps pensive, et se dit:

--Je ne suis pas encore telle que je veux qu’il me croie, mais je le deviendrai. Mon Dieu, dit-elle en joignant les mains, quelle est la femme aussi heureuse, aussi certainement heureuse que moi? quelle est celle qui, comme moi, peut-être sûre que son amant n’est pas resté avec elle une seconde de plus que l’amour ne l’y a retenu, et que l’amour l’y a retenu tout le temps qu’il y est resté?

Lucien revint le soir, puis le lendemain, le surlendemain.

Le jour suivant, il dit à madame L...:

--Je ne reviendrai pas ce soir, des affaires...

Madame L... lui mit la main sur la bouche, et elle lui dit:

--Pas de raisons, pas de prétextes; rappelez-vous nos conventions.

Plus tard, Lucien fut deux jours sans venir, puis un mois. Chaque fois qu’il venait, il se trouvait toujours attendu. Le jour, la nuit, tout était préparé pour le recevoir; il était facile de voir que madame L... n’avait pas, depuis son départ, donné accès à une seule pensée qui n’eût pas rapport à lui.

Une fois, il fut quatre mois sans paraître.

Une nuit, madame L... fut réveillée par un bruit de pas dans sa chambre: c’était Lucien. Depuis quatre mois, elle l’attendait chaque jour, à chaque instant; elle avait cette coquette toilette de nuit d’une femme qui peut avoir besoin d’être belle.

Lucien était sombre et soucieux.

Il lui prit la main, et ne baisa pas cette main ainsi qu’il avait coutume de le faire.

--Adèle, lui dit-il, je suis triste, malheureux, désespéré; je viens ici pleurer, blasphémer.

--Soyez le bienvenu, dit madame L... Voulez-vous souper? Vous paraissez fatigué.

Et, de la main, elle lui montra un souper qu’elle lui préparait chaque soir, et qu’elle faisait enlever le lendemain sans murmurer.

Lucien fit signe qu’il ne voulait ni ne pouvait manger. Il paraissait embarrassé.

--Qu’avez-vous? dit madame L...; avez-vous besoin d’argent? J’en ai.

--Non, répondit Lucien.

--Je n’insiste pas, pas plus que vous n’hésiteriez; ce serait vulgaire et indigne de nous. Rappelez-vous nos conventions, et parlez. Vous êtes amoureux!

--Oui.

--On vous a trompé, ou on vous repousse.

--L’un et l’autre: on me repousse, après m’avoir laissé concevoir les espérances les mieux fondées.

--Cette femme vous aime, ou ne vous aime pas. Si elle vous aime, il suffit de la convaincre qu’elle est aimée, ou de la persuader, ce qui est plus facile et revient au moins au même, et elle vous aimera. Il n’y a donc pas sujet de vous désoler. Si elle ne vous aime pas, c’est une partie d’échecs à jouer, et, avec mon aide, vous la gagnerez, et, dit-elle en terminant, je vous promets que vous réussirez.

Lucien était un peu ému de l’aspect de madame L... Ils étaient seuls au milieu de la nuit et du silence.

--Mon ami, lui dit-elle, partez! ne gâtez ni mon bonheur passé ni mon bonheur à venir.

Elle le repoussa doucement, et Lucien s’en alla.

--Comme il m’obéit! dit-elle amèrement quand elle n’entendit plus ses pas; comme il s’empresse d’aller triompher par mes conseils! Mais, ajouta-t-elle, je veux être pour lui un ange protecteur, je veux que tout ce qui pourra lui arriver de bonheur lui vienne par moi; je veux lui préparer la vie de telle sorte qu’elle ne lui offre que succès et joies. Allons, dit-elle, ne pleurons pas! Heureuse femme que je suis d’avoir tant de bonheur à donner!... J’ajouterai ma part à la sienne. Oh! merci, mon Dieu, de cette noble inspiration.

Et elle passa le reste de la nuit à s’oublier elle-même, à se faire un égoïsme du bonheur d’un autre, et d’un bonheur qui la déchirait.

Lucien fut encore assez longtemps sans retourner chez madame L... Pendant ce temps, il serait difficile de dire par quelle épreuve elle passa; son imagination lui faisait endurer de cruelles tortures. Souvent elle s’éveillait au milieu de la nuit, et elle croyait voir Lucien aux bras d’une rivale s’enivrer du bonheur qu’elle-même lui avait préparé par ses conseils. Alors elle pleurait, elle accusait Lucien de dureté; elle ne concevait pas comment il n’était pas touché de tout cet amour qu’elle avait pour lui. Puis elle finissait par songer que, défiante comme elle l’était, Lucien, assidu, dévoué, ne lui eût pas donné autant de bonheur que Lucien ne venant que lorsque la fantaisie lui prenait. Les moments où elle le voyait étaient courts et rares; mais, quand ces moments arrivaient, elle pouvait se livrer sans hésitation, sans restriction, à la foi qui est le plus grand charme de l’amour.

Vers le mois de mai, à l’époque où le chèvrefeuille est en fleur, Lucien, fatigué, malade des plaisirs de l’hiver, arriva une nuit et annonça à Adèle qu’il resterait un mois près d’elle. Elle fut d’abord surprise, interdite, oppressée; elle le regarda de ce regard profondément interrogatif auquel on ne pourrait mentir.

Lucien lui répéta qu’il venait lui demander l’hospitalité pendant un mois.

Alors elle se livra à une joie d’enfant; elle rit, elle pleura, elle couvrit de baisers les mains et les cheveux de son amant; elle fit mille projets pour ce mois, pour lui rendre la maison agréable.

Le lendemain fut employé à examiner le jardin. Il contenait, cultivées avec un soin particulier, toutes les fleurs qu’aimait Lucien. C’est là, sous cette tonnelle de chèvrefeuille, qu’Adèle aimait à relire ses lettres. Sur ce banc de gazon, elle restait souvent, par les belles soirées, à écouter de loin le sourd bourdonnement que le vent apportait par bouffées. Peut-être est-ce le bruit de la ville, de la ville où est Lucien; une partie de ce bruit est causée par la voiture qui le porte à quelque plaisir. Puis elle regardait le ciel avec ses riches étoiles; son âme s’élevait à une vague contemplation, et elle trouvait la force de ne pas être jalouse, de penser avec bonheur que Lucien était heureux. Elle se voyait elle-même comme un ange protecteur, et elle faisait au ciel le serment de ne pas faiblir dans la tâche qu’elle s’était imposée.

Elle voulait que Lucien donnât à manger à ses pigeons, qu’il respirât ses premières roses.

Le troisième jour, le matin, Lucien trouva dans la petite cour un cheval sellé et bridé; il avait été emprunté à l’excellent manège de Pellier, et devait rester dans la maison aussi longtemps que Lucien.

Le soir, après dîner, un petit bateau offrait aux deux amants le plaisir de la promenade. Ils se laissaient dériver entre les saules, et une douce confiance ouvrait leur cœur. Adèle n’avait presque rien à dire; une seule pensée l’occupait: c’était Lucien. Il y avait bien au fond de son cœur le souvenir de quelques heures de chagrin et de découragement, mais elle était résolue à ne pas les avouer à Lucien. Elle se plaisait à se faire raconter ses plaisirs, ses amours même; elle voulait qu’il lui fît le portrait de ses heureuses rivales.

Un soir, comme le bateau s’était arrêté aux branches d’un vieux saule, le calme de la nuit n’était interrompu que par le léger bruissement de l’eau contre les obstacles qu’elle rencontrait. Une douce odeur de jeune feuillage embaumait l’air, les étoiles scintillaient à travers le feuillage, sans nuire au mystère et à l’obscurité.

Adèle, la tête penchée sur la poitrine de Lucien, était si heureuse, qu’elle multipliait ses questions sur les femmes qui l’avaient successivement occupé; semblable au naufragé, qui, jeté à la rive, se retourne, et se plaît à regarder ces lames puissantes qui ont failli cent fois le briser contre les rochers, à écouter leur sinistre mugissement mêlé au sifflement aigu du vent en fureur.