Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme

Part 10

Chapter 103,999 wordsPublic domain

Le lendemain, Arthur se leva de grand matin. Il avait perdu un temps prodigieux, la veille, à faire chauffer de l’eau pour sa barbe; aujourd’hui, il se rasera à l’eau froide. Il est vêtu de deux pantoufles, l’une à lui, l’autre à Eugène; une jaune, l’autre rouge; un vieux pantalon noir taché de couleur et une chemise de nuit complètent le costume.

Le savon est lent à se dissoudre dans l’eau froide, il devient gluant et glissant, et jaillit, de la main serrée pour le retenir, comme un noyau de cerise entre les doigts.

Arthur se baisse et met la main dessus; le savon glisse dans la main et disparaît sous le divan.

Il prend une canne et frappe le divan; la canne rencontre le savon et le chasse violemment; la porte est ouverte, le savon sort; Arthur le poursuit; mais il passe à travers la rampe et, toujours glissant, descend d’étage en étage; deux fois Arthur le rattrape et veut le saisir avec le pied; mais il s’élance de plus belle. Arthur descend aussi vite qu’on peut descendre en pantoufles; il passe à côté d’une femme et d’un enfant, et manque de les renverser; il déchire entièrement une manche de sa chemise après un portemanteau pour battre les habits. Le savon s’est arrêté dans la cour; Arthur va le saisir; une servante, qui lavait à la pompe, vide son baquet, et le ruisseau grossi entraîne le savon par-dessous la porte cochère.

--Cordon, s’il vous plaît!

Arthur sort et prend son savon entre les jambes d’un cheval; mais on s’arrête dans la rue pour le regarder. Il s’empresse de rentrer; à chaque étage, il rencontre des voisins sortis pour chercher la cause du bruit qu’il faisait en descendant. Les uns rient, les autres haussent les épaules. Arrivé en haut, l’atelier est fermé. Il va frapper, il entend un enfant qui pleure et une femme qui gronde.

--Tiens-toi tranquille; dans une heure, tout sera fini, et nous nous en irons.

--Ah! mon Dieu! c’est un affreux petit enfant dont Eugène fait le portrait. Je ne puis me présenter ainsi. Que faire? Une heure avec une chemise incomplète par le temps qu’il fait. Si j’avais une pipe, seulement.

Arthur bat la semelle, marche en long et en large. Quand il a épuisé ces plaisirs peu variés, il sort par une lucarne, grimpe sur le toit, et va se chauffer à la fumée d’une cheminée voisine. L’heure se passe longuement; mais il n’est plus temps d’aller chez l’oncle: encore une journée de perdue.

La nuit, Arthur dort à peine pour se réveiller plus sûrement de bonne heure. Il songe aux raisons qu’il donnera à son oncle pour n’être pas allé le voir depuis si longtemps. Le matin, il se réveille; le jour pénètre dans la chambre, sombre et pluvieux.

--Allons, il pleut; je ne sortirai pas.

Quand on se trouve bien au lit, le moindre prétexte paraît suffisant pour y rester. Cependant Arthur se trompe, il ne pleut pas. Un rideau bleu étendu par Eugène devant la fenêtre, cause son erreur. Il n’y a rien de si triste et de si trompeur que la lumière passant à travers un rideau bleu: il ne faut pas avoir de rideaux bleus.

Il ne pleut pas, bien au contraire; quand Arthur se lève, il est tard.

Le soleil commence à prendre de la force; ses rayons colorent les toits, qui semblent le salir.

De la terrasse qui est devant l’atelier, on voit quelques toises du ciel, mais on le voit bleu, transparent; on respire un air attiédi et pénétrant; dans les villes, c’est tout ce qu’on sait du printemps. Les plus belles fêtes de la nature ne sont, pour le citadin, que ce que serait l’harmonie lointaine d’un bal pour le pauvre qui meurt de froid à la porte de l’hôtel.

Mais c’est assez pour faire penser que la forêt doit commencer à feuiller, que les hêtres et les érables verdissent les premiers avec l’aubépine; les cerisiers doivent déjà balancer leurs riches panaches de fleurs blanches; les oiseaux d’hiver ont cessé leurs chants secs et aigus, et la fauvette, dans le jeune feuillage des lilas, fait entendre la première sa voix pleine et vibrante.

Sur le bord des rivières doivent fleurir les chatons jaunissants des saules, autour desquels bourdonnent les premières abeilles.

Arthur dit à Eugène:

--Il faudrait cependant nous occuper de notre jardin.

Leur jardin se compose de trois longues caisses placées sur la terrasse.

--Que mettrons-nous, cette année, dans notre jardin?

--Pour moi, je ne veux plus de légumes; ta salade de l’été passé était détestable; d’ailleurs, il faut un peu d’ombrage.

--Veux-tu donc des arbres de haute futaie et des taillis?

--Ce ne serait pas si mal.

--Alors, pourquoi n’y mettrait-on pas des sapins? Ce serait une chose superbe.

--Sans plaisanterie, nous demeurons assez haut, ce me semble, pour que personne ne s’avise de nous contester le droit d’avoir ici quelques cèdres; le cèdre est ami des montagnes.

--Je veux des fleurs, je mettrai des œillets et des roses rouges, que René d’Anjou fit voir le premier dans ses jardins.

--Il est aussi le premier qui ait cultivé le raisin muscat.

--Si tu m’en crois, nous n’aurons pas plus de vignes que de forêts.

--Comme tu voudras.

--Sais-tu que c’est une gloire comme une autre que d’avoir attaché son souvenir à une fleur?...

* * * * *

Eugène est seul dans l’atelier, seul avec un modèle qui ne parle ni ne bouge. Arthur est parti de bonne heure; tout porte à espérer que, cette fois, il arrivera à l’Arsenal.

Eugène cause tout seul. Tout en peignant, il se donne à lui-même des avis, il se fait des reproches, il s’accorde quelques éloges, il imite les paroles et la voix du maître sous lequel il a étudié, il entremêle ce monologue de réflexions morales.

--N’abusez pas du bitume. Pourquoi peignez-vous sans appui-main?... Où diable sont mes appuis-main? Je ne trouverai jamais mes appuis-main. Il faudrait avoir un rapin pour me donner mes appuis-main. On n’est jamais si mal servi que par soi-même... Ah! vous appelez cela un appui-main? Pourquoi ne prenez-vous pas un essieu de voiture? Voilà une bougie allumée, c’est bien; mais qu’est-ce qu’éclaire votre bougie?... Mettez donc des lumières; vous n’osez pas, vous avez peur. La, la, encore un peu. Ah! maintenant, votre bougie éclaire. N’abusez pas du bitume. Un peu de cinabre... Allons, où est mon cinabre? Qui est-ce qui a pris mon cinabre? Dites-moi, Georges, dit-il au modèle, est-ce vous qui avez mangé mon cinabre? Il me faut absolument du cinabre. Voici bien du vert; mais ce n’est pas la même chose. Si j’avais un rapin, il me chercherait mon cinabre. Il faudra décidément que j’aie un rapin. L’économie est la mère de tous les vices. Ah! voici mon cinabre! Qui diable s’est avisé de le mettre dans un casque? On dérange tout, ici; on met tout en désordre. Qui diable s’est avisé de mettre mon cinabre dans un casque? Allez donc le chercher dans un casque. Je sais fort bien que je l’avais mis dans une botte à l’écuyère... Allons, se dit-il toujours à lui-même, vous prenez peut-être cela pour un œil; si vous regardiez le modèle, vous ne feriez pas de semblables bévues. Qu’est-ce que ce grand œil hébété? Abaissez donc la prunelle; la, encore un peu.

Puis il chante:

Que la peinture est difficile! Je n’serai jamais qu’un croûton.

--Si tout votre tableau ressemble à cette jambe, il faut vous rendre justice, ce sera le plus mauvais du salon, et vous ne ferez pas mal de mettre en bas: _Épicier pinxit_... N’abusez pas du bitume... Allons, Georges, vous allez vous reposer; moi, je vais sortir; je reviendrai dans une heure et demie; si l’on vient me demander, dites que je suis allé découvrir les sources du Niger.

Eugène sort. Un commissionnaire monte quelques instants après; il demande Eugène. Georges, qui fume du tabac du Levant dans une pipe turque, le renvoie avec sa lettre.

Cette lettre est d’Arthur.

Voici ce qui lui est arrivé:

Il est sorti, comme nous l’avons dit, de fort bonne heure; il a eu faim et est entré dans un café; au moment de sortir, il s’est aperçu qu’il n’avait pas d’argent. Il s’est fait servir quelque chose et a écrit à Eugène de chercher sa bourse et de la lui envoyer.

Le commissionnaire revient avec la lettre; comment payer ce qu’il a bu et mangé au café? On ne peut sortir du café sans solder sa dépense; on ne peut renvoyer le commissionnaire sans le récompenser. Il faut garder le commissionnaire et rester au café; il envoie le commissionnaire chez un ami et demande un cinquième verre d’eau sucrée.

--Si le commissionnaire ne trouve pas Robert, que vais-je faire? Il faut payer cet homme, il faut payer ma dépense ici. C’est très-embarrassant.

Une femme passe devant le café, Arthur se précipite à la porte, le chapeau à la main; cette femme qu’il vient d’apercevoir le préoccupe étrangement. Voici pourquoi:

Sortant, un jour, de la boutique d’un marchand de bric-à-brac, chargé de deux figures de plâtre, d’un casque antique et d’un parasol chinois, Arthur s’était, dans la rue, trouvé en face d’une femme dont la beauté l’avait frappé. Les impressions subites ne sont pas une chimère. D’un coup d’œil, Arthur fut amoureux, malheureux, jaloux. Les plâtres lui échappèrent quasiment des bras; il voulut suivre l’inconnue; mais, chargé comme un portefaix, sale de poussière et de plâtre, il avait été forcé d’abandonner ce projet au cinquième pas.

Il resta triste et rêveur pendant trois jours. Une chose l’affligeait surtout. Il devait avoir produit sur l’esprit de cette femme une impression toute contraire à celle qu’il avait reçue d’elle. Son accoutrement était ridicule, son admiration stupide. Pendant quinze jours, il ne sortit plus qu’en grande toilette: si l’on jouait une pièce nouvelle, il allait au théâtre; si un rayon de soleil se glissait à travers les nuées grises de novembre, il allait se promener aux Tuileries, cherchant sous tous les chapeaux les yeux bleus de son inconnue. Il voulait réparer l’impression défavorable qu’il pensait avoir produite, et s’élever au moins vis-à-vis d’elle au niveau des indifférents et des gens qu’elle n’avait jamais vus.

A deux mois de là, il l’avait une seconde fois aperçue dans un théâtre; mais elle était fort éloignée de lui, et, quoi qu’il pût faire, il n’avait pas réussi à attirer son attention sur sa personne, qui, ce jour-là, était tout à fait coquette et bien arrangée. En rentrant, il avait fait son portrait de mémoire, et la vue continuelle de cette image n’avait pas peu contribué à entretenir dans son esprit une passion passablement extravagante. Depuis, il ne l’avait jamais rencontrée, quelques recherches qu’il eût faites. Quelquefois il avait suivi, des heures entières, des femmes inconnues, sous prétexte qu’elles avaient dans la taille et dans la tournure quelques rapports avec sa bien-aimée, ou qu’elles portaient un châle bleu. Les deux seules fois qu’il l’avait aperçue, elle était enveloppée d’un grand cachemire de cette couleur.

Du reste, il faisait fort assidûment la cour au portrait, et il plaçait devant lui de beaux bouquets chaque fois qu’il rentrait. La cherchant toujours et ne la voyant jamais, il était arrivé à un point d’adoration tel, que, s’il l’eût rencontrée par hasard et qu’il eût réussi à se faire aimer d’elle, lui ne l’aurait pas aimée longtemps. Il avait juché son idole sur un piédestal si élevé, qu’elle n’en aurait pu descendre sans se briser. Avec de l’imagination et des obstacles, on peut toujours adorer une femme; il n’est pas aussi facile de l’aimer. On n’adore la plupart des femmes que faute de les pouvoir aimer.

Non que nous prétendions dire du mal des illusions; loin de là, nous avons souvent pensé qu’il n’y a de beau dans la vie que ce qui n’y est pas; c’est-à-dire que la vie nue, dépouillée des riches couleurs que lui prête le prisme de l’imagination, ne vaut guère la peine qu’on la vive, et ressemble à un papillon dont les ailes, froissées par une main maladroite, ont perdu leur brillante poussière écailleuse.

Tuer les illusions, c’est borner le monde à notre horizon, c’est rétrécir le cercle de nos sensations à la largeur de nos bras étendus; c’est, à l’exemple de l’éphore spartiate, couper deux cordes de la lyre; c’est, comme le tyran de Syracuse, jeter à la mer sa plus belle bague; c’est se mutiler comme Origène.

Ainsi, en reconnaissant sous un chapeau noir, et à travers un voile de la même couleur, les grands yeux bleus de l’inconnue, Arthur s’était précipité à la porte du café; mais, au moment de la franchir, il se rappela tout à coup qu’il n’avait pas payé et ne pouvait payer ce qu’il avait pris, et qu’en le voyant sortir, surtout d’un pas rapide, on ne manquerait pas de le prendre pour un voleur qui avait voulu déjeuner aux dépens du limonadier.

Il retourna à sa place, demanda un sixième verre d’eau sucrée, et fit semblant de lire un journal.

Enfin, un homme entra en riant dans le café: c’était l’ami auquel Arthur avait écrit de venir le tirer d’embarras. Il lui offrit sa bourse; Arthur paya le commissionnaire et ses innombrables verres d’eau sucrée.

--Mon cher ami, dit le nouvel arrivé, puisque je paye ton déjeuner, permets-moi de subvenir également à ta nourriture du reste du jour, et viens souper avec nous.

Des circonstances amenées par la rencontre de cet ami, un amour qui amena un voyage, un voyage qui amena une brouille, une brouille qui amena un retour, tout cela prit bien du temps.

* * * * *

Après ce temps, en route, Arthur songe à son inconnue, et, rentré à son atelier, remplace par un bouquet de bruyère rose et de genêt doré le bouquet depuis longtemps flétri qui décorait son portrait.

--Parbleu! dit Arthur, il faut que j’aille chez mon oncle.

Arthur rentre au moment où Eugène allait dîner seul.

--Eh bien?

--Eh bien?

--As-tu vu ton oncle?

--Non.

--Comment cela?

--Le boulevard m’a encore une fois été funeste. Je me suis arrêté à voir une géante, Polonaise lors de la guerre de Pologne, Belge pendant le siége d’Anvers. Voici ce que j’ai lu sur l’affiche. «Le roi, ayant appris ce qu’on disait de sa merveilleuse beauté, l’a voulu voir et a déclaré que c’était à juste titre qu’on la surnommait la reine des géantes.» Fort du suffrage du roi, je suis entré, et j’ai eu l’honneur d’être distingué par la reine des géantes.

--Ah!

--Devant tout le public rassemblé, elle m’a dit: «Si monsieur, qui est d’une riche taille, veut bien se placer à côté de moi, on verra qu’il ne me va pas à l’épaule.» Je me suis gravement juché sur son estrade, et je suis resté près d’elle aussi longtemps qu’elle l’a jugé convenable. Ah! dit-il en soupirant, j’ai vu quelque chose qui m’a plus intéressé que tout cela. J’étais arrêté près d’un escamoteur; il avait besoin d’une montre pour une métamorphose. J’avais prêté la mienne; et je t’assure que le tour est très-drôle; mais, comme je le regardais opérer, une femme, enveloppée d’un cachemire bleu, vint à passer. Cette femme, c’était mon inconnue, je veux la suivre; elle marchait sur le boulevard précisément dans le sens de ma route pour aller chez mon oncle; mais je ne pouvais pas laisser ma montre dans les mains de l’escamoteur. Je m’avance vers lui:

»--Ma montre...

«--Monsieur, dans un instant.

«--Je veux m’en aller.

«--C’est l’affaire de cinq minutes.

«--Je n’en ai pas une à perdre.

«Tout le cercle murmure et m’invective.

«--Avez-vous peur que je ne vous vole votre montre?

«--Vous êtes un drôle.

«--Eh bien, prenez-la dans le gobelet où je l’ai mise.

«Je mets la main dans le gobelet; j’en tire un gros oignon. Tout le monde rit; tout cramoisi, je demande encore ma montre, et je m’enfuis avec; mais l’inconnue a disparu. Si elle était restée sur le boulevard, la ligne est droite, je la verrais; un cabriolet vient de partir, je le suis, je le poursuis. Il faut avoir du malheur, le cheval trottait parfaitement. Hors d’haleine, je le devance; mais il n’y avait dedans qu’un homme à lunettes bleues!

Arthur reçut une lettre de son père; dans cette lettre, il y avait ce passage:

«Envoie-moi des nouvelles de ton oncle, que l’on disait si mal; je ne te demande pas si tu l’as vu; car ton cœur, nos intérêts, le respect humain, sans compter le conseil que je t’en avais donné, tout t’en faisait une loi.»

--J’irai demain, quand il pleuvrait des vieilles femmes! s’écria Arthur...

* * * * *

_Six semaines après_, Arthur arrive à l’Arsenal; la maison de son oncle était tendue de noir, on venait de mettre le corps dans le corbillard, tout le monde montait dans les voitures de deuil. Arthur fut atterré; cependant quelques minutes de réflexion lui firent voir qu’il ne lui arrivait rien que de très-ordinaire et tout à fait conforme à la marche naturelle des choses.

Trois personnes dont les figures ne lui étaient pas inconnues lui firent du geste l’invitation de monter avec elles dans la dernière voiture; Arthur monta et suivit d’abord à l’église, puis au cimetière sans dire mot; seulement, il lui venait bien à l’esprit quelques remords de n’avoir pas vu son oncle à son heure suprême. On arriva; après cette cérémonie toujours triste, même pour les indifférents, après qu’on eut descendu le cercueil dans la fosse, et qu’on l’eut recouvert de quelques pelletées de terre qui retentirent sourdement sur le sapin, un monsieur vêtu de noir s’avança, qui se moucha, et, d’une voix émue autant par l’embarras de parler en public que par la douleur, prononça l’éloge du défunt.

Cette figure encore n’était pas inconnue à Arthur; il lui vint en l’esprit que ce jeune homme, moins étourdi ou plus heureux que lui, était probablement l’héritier de son oncle.

--Messieurs, dit l’orateur, surtout à propos de la mort, on peut dire que c’est pour celui qui reste que l’absence a le plus d’amertume; l’homme que nous regrettons va occuper dans le ciel la place que lui ont conquise ses vertus, et nous, nous restons ici-bas pour le pleurer.

--Il n’y a pas de doute, pensa Arthur, mon oncle lui a donné sa terre de Bayeux.

--Personne, continua l’héritier, ne pratiqua mieux ce précepte de l’Évangile: «Que votre main gauche ignore ce que donne votre main droite.» C’est pour cela que les pauvres, ignorant d’où leur sont venus les nombreux bienfaits qu’il a répandus dans sa vie, ne sont pas accourus ici pour humecter cette terre de leurs larmes.

--Il a aussi la maison de Paris, se dit Arthur.

--A quelques personnes, ses facultés morales ont paru baisser; c’est que sa vie était finie dans ce monde, et qu’il commençait l’enfance d’une autre vie.

--Je ne donnerais pas cinq sous, dit tout bas Arthur, de ce que mon oncle m’a laissé de ses rentes sur l’État.

--C’était l’enfance de l’immortalité.

--Il ne me reste pas même les actions de canaux.

On remonta en voiture. Les trois compagnons d’Arthur parlaient de leurs affaires; Arthur ne parlait pas. Cette scène de mort l’attristait, et aussi, à dire vrai, la pensée que le travail de toute sa vie ne suppléerait pas à l’héritage qu’il avait perdu par sa faute. Il descendit de voiture et continua sa route à pied. Comme il traversait le boulevard, quelques personnes étaient arrêtées (et qui ne s’est arrêté quelquefois pour moins?) à regarder un postillon qui rattachait un trait rompu par ses chevaux. Arthur, machinalement, s’arrêta comme les autres. Comme il regardait, un homme lui frappa sur l’épaule; il se retourna: c’était son oncle. Arthur pâlit et fut quelques instants immobile et glacé; puis il sauta au cou de son cher oncle et l’embrassa.

--J’aimerais mieux, dit l’oncle, que tu m’embrassasses moins fort et plus souvent.

Arthur l’embrassa encore; mais il y avait dans ses mouvements quelque chose de convulsif.

--Comment! c’est vous, vous dans mes bras? Mais c’est impossible!

--Il n’y a rien de si simple; je vais à Bayeux pour le reste de la belle saison.

--Mais, mon oncle, je viens...

--De chez moi peut-être? On enterre ce pauvre Dubois, mon voisin, celui que tu as vu si souvent chez moi...

--Quoi! ce n’est pas vous?

--Comment, moi?

--Il y a quatre heures que je vous pleure.

L’oncle laissa échapper un éclat de rire.

--Je vais à Bayeux marier ta cousine.

--Quelle cousine?

--La fille de la sœur de ta mère, de ma seconde sœur; elle est chez moi depuis un an.

--De ma tante Marthe?

--Précisément; elle ne connaît pas son prétendu; mais j’ai arrangé cela par lettre: elle sera très-heureuse.

Le postillon avait fini; l’oncle monta dans la chaise et dit:

--Baise la main de ta cousine, que tu ne reverras peut-être jamais; car son mari reste dans ses terres, qu’il fait valoir.

Arthur baisa une petite main qui sortit de la chaise sur l’invitation de l’oncle, puis leva les yeux et reconnut le doux visage de l’inconnue au cachemire bleu. Le châle bleu l’enveloppait encore; la chaise partit, et Arthur resta sans rien voir ni rien entendre, jusqu’à ce qu’elle fût perdue dans la brume qui descend vers la fin du jour.

UN HOMME ET UNE FEMME

Dans une chambre élégante, au second étage d’une maison de la rue Caumartin, était nonchalamment assise, ou plutôt à demi couchée sur une causeuse, une femme encore jeune; sa beauté était si bien dans tout son éclat, qu’elle ne pouvait que diminuer. Peut-être était-elle moins belle hier; mais, à coup sûr, elle sera moins belle demain; en arrangeant ses cheveux, elle s’était trouvée _bien_, et elle avait soupiré; elle avait songé à ces rêves d’amour de sa première jeunesse qui ne s’étaient pas réalisés, et qu’il ne serait bientôt plus temps d’essayer; elle sentait cette vague tristesse que l’on éprouve en voyant l’aube colorer les rideaux lorsqu’on n’a pu encore reposer, la nuit finie avant que les yeux se soient fermés. Un gros chat blanc frottait son dos soyeux sur ses pieds sans pouvoir attirer son attention.

Dans une chambre passablement en désordre, au quatrième étage d’une maison de la rue du Sentier, un jeune homme venait de mettre sa cravate; il se trouvait _bien_ et soupirait. Il songeait à ces rêves d’amour qui charmaient sa mansarde, et dont la réalisation semblait fuir devant lui. Il n’y avait avec lui qu’une souris qui rongeait une botte sous une commode.

Madame L..., de son côté, se représentait l’homme qu’elle aurait aimé. Si le hasard le lui eût fait rencontrer, il aurait été grand, bien fait; sa figure, ombragée de cheveux noirs, aurait été noble et imposante, et elle lui eût désiré l’imagination d’un poëte et le cœur naïf d’un enfant... l’esprit vif, mais sans empressement de le montrer.

Lucien songeait à la femme qu’il devait nécessairement rencontrer un jour ou un autre. Elle était petite et svelte, elle avait des yeux bleus et des cheveux blonds, quelque chose de voilé dans le regard et d’aérien dans la démarche, et dans le cœur cette conscience de faiblesse qui fait chercher un appui.

Si vous voulez connaître mes héros: Lucien était de moyenne taille; des cheveux d’un beau blond cendré, accompagnés d’une figure douce et avenante; il ne manquait pas d’une sorte d’esprit, mais c’était un esprit bruyant et forçant l’attention.

Madame L... était grande, et d’une remarquable noblesse dans sa démarche; elle avait alors cet embonpoint qui donne aux femmes une seconde beauté; ses yeux bruns avaient une singulière expression de puissance intellectuelle.

Madame L... se leva et sonna sa femme de chambre, pour achever sa toilette. Lucien se leva, ne sonna pas parce qu’il ne serait venu personne, et termina lui-même les apprêts de son triomphe.

Madame L... monta dans un fiacre avec sa mère.

Lucien monta seul dans un cabriolet.

Le fiacre et le cabriolet s’arrêtèrent en même temps devant une porte de la rue Saint-Honoré.

Dans le salon où le hasard réunissait madame L... et Lucien, la société était nombreuse. Le même hasard, ou un instinct secret, les rapprocha. Ils passèrent la soirée à parler du combat de Navarin, qui était alors récent, et ils se séparèrent fort préoccupés l’un de l’autre.

Madame L... était, de tout le salon, la femme qui avait le plus et le mieux écouté Lucien.

Lucien était l’homme qui s’était montré le plus empressé auprès de madame L...

Lucien chercha à rencontrer madame L...; madame L... ne crut pas devoir éviter Lucien.

Un mois après, Lucien écrivait: