Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk
Part 3
Pierre Strogoff avait donc dépassé sans avoir reçu même une égratignure le nombre fatal. Depuis ce moment, son fils Michel, âgé de onze ans, ne manqua plus de l'accompagner dans ses chasses, portant la «ragatina», c'est-à-dire la fourche, pour venir en aide à son père, armé seulement du couteau. A quatorze ans, Michel Strogoff avait tué son premier ours, tout seul,--ce qui n'était rien;--mais, après l'avoir dépouillé, il avait traîné la peau du gigantesque animal jusqu'à la maison paternelle, distante de plusieurs verstes,--ce qui indiquait chez l'enfant une vigueur peu commune.
Cette vie lui profita, et, arrivé à l'âge de l'homme fait, il était capable de tout supporter, le froid, le chaud, la faim, la soif, la fatigue. C'était, comme le Yakoute des contrées septentrionales, un homme de fer. Il savait rester vingt-quatre heures sans manger, dix nuits sans dormir, et se faire un abri en pleine steppe, là où d'autres se fussent morfondus à l'air. Doué de sens d'une finesse extrême, guidé par un instinct de Delaware au milieu de la plaine blanche, quand le brouillard interceptait tout horizon, lors même qu'il se trouvait dans le pays des hautes latitudes, où la nuit polaires se prolonge pendant de longs jours, il retrouvait son chemin, là où d'autres n'eussent pu diriger leurs pas. Tous les secrets de son père lui étaient connus. Il avait appris à se guider sur des symptômes presque imperceptibles, projection des aiguilles de glaces, disposition des menues branches d'arbre, émanations apportées des dernières limites de l'horizon, foulée d'herbes dans la forêt, sons vagues qui traversaient l'air, détonations lointaines, passage d'oiseaux dans l'atmosphère embrumée, mille détails qui sont mille jalons pour qui sait les reconnaître. De plus, trempé dans les neiges, comme un damas dans les eaux de Syrie, il avait une santé de fer, ainsi que l'avait dit le général Kissoff, et, ce qui était non moins vrai, un cœur d'or.
L'unique passion de Michel Strogoff était pour sa mère, la vieille Marfa, qui n'avait jamais voulu quitter l'ancienne maison des Strogoff, à Omsk, sur les bords de l'Irtyche, là où le vieux chasseur et elle vécurent si longtemps ensemble. Lorsque son fils la quitta, ce fut le cœur gros, mais en lui promettant de revenir toutes les fois qu'il le pourrait,--promesse qui fut toujours religieusement tenue.
Il avait été décidé que Michel Strogoff, à vingt ans, entrerait au service personnel de l'empereur de Russie, dans le corps des courriers du czar. Le jeune Sibérien, hardi, intelligent, zélé de bonne conduite, eut d'abord l'occasion de se distinguer spécialement dans un voyage au Caucase, au milieu d'un pays difficile, soulevé par quelques remuants successeurs de Shamyl, puis, plus tard, pendant une importante mission qui l'entraîna jusqu'à Petropolowski, dans le Kamtschatka, à l'extrême limite de la Russie asiatique. Durant ces longues tournées, il déploya des qualités merveilleuses de sang-froid, de prudence, de courage, qui lui valurent l'approbation et la protection de ses chefs, et il fit rapidement son chemin.
Quant aux congés qui lui revenaient de droit, après ces lointaines missions, jamais il ne négligea de les consacrer à sa vieille mère,--fût-il séparé d'elle par des milliers de verstes et l'hiver rendit-il les routes impraticables. Cependant, et pour la première fois, Michel Strogoff, qui venait d'être très-employé dans le sud de l'empire, n'avait pas revu la vieille Marfa depuis trois ans, trois siècles! Or, son congé réglementaire allait lui être accordé dans quelques jours, et il avait déjà fait ses préparatifs de départ pour Omsk, quand se produisirent les circonstances que l'on sait. Michel Strogoff fut donc introduit en présence du czar, dans la plus complète ignorance de ce que l'empereur attendait de lui.
Le czar, sans lui adresser la parole, le regarda pendant quelques instants et l'observa d'un œil pénétrant, tandis que Michel Strogoff demeurait absolument immobile.
Puis, le czar, satisfait de cet examen, sans doute, retourna près de son bureau, et, faisant signe au grand maître de police de s'y asseoir, il lui dicta à voix basse une lettre qui ne contenait que quelques lignes.
La lettre libellée, le czar la relut avec une extrême attention, puis il la signa, après avoir fait précéder son nom de ces mots: «Byt po sémou,» qui signifient: «Ainsi soit-il,» et constituent la formule sacramentelle des empereurs de Russie.
La lettre fut alors introduite dans une enveloppe, que ferma le cachet aux armes impériales.
Le czar, se relevant alors, dit à Michel Strogoff de s'approcher.
Michel Strogoff fit quelques pas en avant et demeura de nouveau immobile, prêt à répondre.
Le czar le regarda encore une fois bien en face, les yeux dans les yeux. Puis, d'une voix brève:
«Ton nom? demanda-t-il.
--Michel Strogoff, sire.
--Ton grade?
--Capitaine au corps des courriers du czar.
--Tu connais la Sibérie?
--Je suis Sibérien.
--Tu es né?...
--A Omsk.
--As-tu des parents à Omsk?
--Oui, sire.
--Quels parents?
--Ma vieille mère.
Le czar suspendit un instant la série de ses questions. Puis, montrant la lettre qu'il tenait à la main:
«Voici une lettre, dit-il, que je te charge, toi, Michel Strogoff, de remettre en mains propres au grand-duc et à nul autre que lui.
--Je la remettrai, sire.
--Le grand-duc est à Irkoutsk.
--J'irai à Irkoutsk.
--Mais il faudra traverser un pays soulevé par des rebelles, envahi par des Tartares, qui auront intérêt à intercepter cette lettre.
--Je le traverserai.
--Tu te méfieras surtout d'un traître, Ivan Ogareff, qui se rencontrera peut-être sur ta route.
--Je m'en méfierai.
--Passeras-tu par Omsk?
--C'est mon chemin, sire.
--Si tu vois ta mère, tu risques d'être reconnu. Il ne faut pas que tu voies ta mère!»
Michel Strogoff eut une seconde d'hésitation.
«Je ne la verrai pas, dit-il.
--Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer ni qui tu es ni où tu vas!
--Je le jure.
--Michel Strogoff, reprit alors le czar, en remettant le pli au jeune courrier, prends donc cette lettre, de laquelle dépend le salut de toute la Sibérie et peut-être la vie du grand-duc mon frère.
--Cette lettre sera remise à Son Altesse le grand-duc.
--Ainsi tu passeras quand même?
Je passerai, ou l'on me tuera.
--J'ai besoin que tu vives!
--Je vivrai et je passerai,» répondit Michel Strogoff. Le czar parut satisfait de l'assurance simple et calme avec laquelle Michel Strogoff lui avait répondu.
«Va donc, Michel Strogoff, dit-il, va pour Dieu, pour la Russie, pour mon frère et pour moi!»
Michel Strogoff salua militairement, quitta aussitôt le cabinet impérial, et, quelques instants après, le Palais-Neuf.
«Je crois que tu as eu la main heureuse, général, dit le czar.
--Je le crois, sire, répondit le général Kissoff, et Votre Majesté peut être assurée que Michel Strogoff fera tout ce que peut faire un homme.
--C'est un homme, en effet,» dit le czar.
CHAPITRE IV
DE MOSCOU A NIJNI-NOVGOROD.
La distance que Michel Strogoff allait franchir entre Moscou et Irkoutsk était de cinq mille deux cents verstes (3,523 kilomètres). Lorsque le fil télégraphique n'était pas encore tendu entre les monts Ourals et la frontière orientale de la Sibérie, le service des dépêches se faisait par des courriers dont les plus rapides employaient dix-huit jours à se rendre de Moscou à Irkoutsk. Mais c'était là l'exception, et cette traversée de la Russie asiatique durait ordinairement de quatre à cinq semaines, bien que tous les moyens de transport fussent mis à la disposition de ces envoyés du czar.
En homme qui ne craint ni le froid ni la neige, Michel Strogoff eût préféré voyager par la rude saison d'hiver, qui permet d'organiser le traînage sur toute l'étendue du parcours. Alors les difficultés inhérentes aux divers genres de locomotion sont en partie diminuées sur ces immenses steppes nivelées par la neige. Plus de cours d'eau a franchir. Partout la nappe glacée sur laquelle le traîneau glisse facilement et rapidement. Peut-être certains phénomènes naturels sont-ils a redouter, à cette époque, tels que permanence et intensité des brouillards, froids excessifs, chasse-neiges longs et redoutables, dont les tourbillons enveloppent quelquefois et font périr des caravanes entières. Il arrive bien aussi que des loups, poussés par la faim, couvrent la plaine par milliers. Mais mieux, eût valu courir ces risques, car, avec ce dur hiver, les envahisseurs tartares se fussent de préférence cantonnés dans les villes, leurs maraudeurs n'auraient pas couru la steppe, tout mouvement de troupes eût été impraticable, et Michel Strogoff eût plus facilement passé. Mais il n'avait à choisir ni son temps ni son heure. Quelles que fussent les circonstances, il devait les accepter et partir.
Telle était donc la situation, que Michel Strogoff envisagea nettement, et il se prépara à lui faire face.
D'abord, il ne se trouvait plus dans les conditions, ordinaires d'un courrier du czar. Cette qualité, il fallait même que personne ne put la soupçonner sur son passage. Dans un pays envahi, les espions fourmillent. Lui reconnu, sa mission était compromise. Aussi, en lui remettant une somme importante, qui devait suffire à son voyage et le faciliter dans une certaine mesure, le général Kissoff ne lui donna-t-il aucun ordre écrit portant cette mention: service de l'empereur, qui est le Sésame par excellence. Il se contenta de le munir d'un «podaroshna».
Ce podaroshna était fait au nom de Nicolas Korpanoff, négociant, demeurant à Irkoutsk. Il autorisait Nicolas Korpanoff à se faire accompagner, le cas échéant, d'une ou plusieurs personnes, et, en outre, il était, par mention spéciale, valable même pour le cas où le gouvernement moscovite interdirait à tous autres nationaux de quitter la Russie.
Le podaroshna n'est autre chose qu'un permis de prendre les chevaux de poste; mais Michel Strogoff ne devait s'en servir que dans le cas où ce permis ne risquerait pas de faire suspecter sa qualité, c'est-à-dire tant qu'il serait sur le territoire européen. Il résultait donc, de cette circonstance, qu'en Sibérie, c'est-à-dire lorsqu'il traverserait les provinces soulevées, il ne pourrait ni agir en maître dans les relais de poste, ni se faire délivrer des chevaux de préférence à tous autres, ni réquisitionner les moyens de transport pour son usage personnel. Michel Strogoff ne devait pas l'oublier; il n'était plus un courrier, mais un simple marchand, Nicolas Korpanoff, qui allait de Moscou à Irkoutsk, et, comme tel, soumis à toutes les éventualités d'un voyage ordinaire.
Passer inaperçu,--plus ou moins rapidement,--mais passer, tel devait être son programme.
Il y a trente ans, l'escorte d'un voyageur de qualité ne comprenait pas moins de deux cents Cosaques montés, deux cents fantassins, vingt-cinq cavaliers baskirs, trois cents chameaux, quatre cents chevaux, vingt-cinq chariots, deux bateaux portatifs et deux pièces de canon. Tel était le matériel nécessité par un voyage en Sibérie.
Lui, Michel Strogoff, n'aurait ni canons, ni cavaliers, ni fantassins, ni bêtes de somme. Il irait en voiture ou à cheval, quand il le pourrait; à pied, s'il fallait aller à pied.
Les quatorze cents premières verstes (1,493 kilomètres), mesurant la distance comprise entre Moscou et la frontière russe, ne devaient offrir aucune difficulté. Chemin de fer, voitures de poste, bateaux à vapeur, chevaux des divers relais, étaient à la disposition de tous, et, par conséquent, à la disposition du courrier du czar.
Donc, ce matin même du 16 juillet, n'ayant plus rien de son uniforme, muni d'un sac de voyage qu'il portait sur son dos, vêtu d'un simple costume russe, tunique serrée à la taille, ceinture traditionnelle du moujik, larges culottes, bottes sanglées à la jarretière, Michel Strogoff se rendit à la gare pour y prendre le premier train. Il ne portait point d'armes, ostensiblement du moins; mais sous sa ceinture se dissimulait un revolver, et, dans sa poche, un de ces larges coutelas qui tiennent du couteau et du yatagan, avec lesquels un chasseur sibérien sait éventrer proprement un ours, sans détériorer sa précieuse fourrure.
Il y avait un assez grand concours de voyageurs à la gare de Moscou. Les gares des chemins de fer russes sont des lieux de réunion très-fréquentés, autant au moins de ceux qui regardent partir que de ceux qui partent. Il se tient là comme une petite bourse de nouvelles.
Le train dans lequel Michel Strogoff prit place devait le déposer à Nijni-Novgorod. Là s'arrêtait, à cette époque, la voie ferrée qui, reliant Moscou à Saint-Pétersbourg, doit se continuer jusqu'à la frontière russe. C'était un trajet de quatre cents verstes environ (426 kilomètres), et le train allait les franchir en une dizaine d'heures. Michel Strogoff, une fois arrivé à Nijni-Novgorod, prendrait, suivant les circonstances, soit la route de terre, soit les bateaux à vapeur du Volga, afin d'atteindre au plus tôt les montagnes de l'Oural.
Michel Strogoff s'étendit donc dans son coin, comme un digne bourgeois que ses affaires n'inquiètent pas outre mesure, et qui cherche à tuer le temps par le sommeil.
Néanmoins, comme il n'était pas seul dans son compartiment, il ne dormit que d'un œil et il écouta de ses deux oreilles.
En effet, le bruit du soulèvement des hordes kirghises et de l'invasion tartare n'était pas sans avoir transpiré quelque peu. Les voyageurs, dont le hasard faisait ses compagnons de voyage, en causaient, mais non sans quelque circonspection.
Ces voyageurs, ainsi que la plupart de ceux que transportait le train, étaient des marchands qui se rendaient à la célèbre foire de Nijni-Novgorod. Monde nécessairement très-mêlé, composé de Juifs, de Turcs, de Cosaques, de Russes, de Géorgiens, de Kalmouks et autres, mais presque tous parlant la langue nationale.
On discutait donc le pour et le contre des graves événements qui s'accomplissaient alors au delà de l'Oural, et ces marchands semblaient craindre que le gouvernement russe ne fût amené à prendre quelques mesures restrictives, surtout dans les provinces confinant à la frontière,--mesures dont le commerce souffrirait certainement.
Il faut le dire, ces égoïstes ne considéraient la guerre, c'est-à-dire la répression de la révolte et la lutte contre l'invasion, qu'au seul point de vue de leurs intérêts menacés. La présence d'un simple soldat, revêtu de son uniforme,--et l'on sait combien l'importance de l'uniforme est grande en Russie,--eût certainement suffi à contenir les langues de ces marchands. Mais, dans le compartiment occupé par Michel Strogoff, rien ne pouvait faire soupçonner la présence d'un militaire, et le courrier du czar, voué à l'incognito, n'était pas homme à se trahir.
Il écoutait donc.
«On affirme que les thés de caravane sont en hausse, disait un Persan, reconnaissable à son bonnet fourni d'astrakan et à sa robe brune à larges plis, usée par le frottement.
--Oh! les thés n'ont rien à craindre de la baisse, répondit un vieux Juif à mine refrognée. Ceux qui sont sur le marché de Nijni-Novgorod s'expédieront facilement par l'ouest, mais il n'en sera malheureusement pas de même des tapis de Boukhara!
--Comment! Vous attendez donc un envoi de Boukhara? lui demanda le Persan.
--Non, mais un envoi de Samarcande, et il n'en est que plus exposé! Comptez donc sur les expéditions d'un pays qui est soulevé par les khans depuis Khiva jusqu'à la frontière chinoise!
--Bon! répondit le Persan, si les tapis n'arrivent pas, les traites n'arriveront pas davantage, je suppose!
--Et le bénéfice, Dieu d'Israël! s'écria le petit Juif, le comptez-vous pour rien?
--Vous avez raison, dit un autre voyageur, les articles de l'Asie centrale risquent fort de manquer sur le marché, et il en sera des tapis de Samarcande comme des laines, des suifs et des châles d'Orient.
--Eh! prenez garde, mon petit père! répondit un voyageur russe à l'air goguenard. Vous allez horriblement graisser vos châles, si vous les mêlez avec vos suifs!
--Cela vous fait rire! répliqua aigrement le marchand, qui goûtait peu ce genre de plaisanteries.
--Eh! quand on s'arracherait les cheveux, quand on se couvrirait de cendres, répondit le voyageur, cela changerait-il le cours des choses? Non! pas plus que le cours des marchandises!
--On voit bien que vous n'êtes pas marchand! fit observer le petit Juif.
--Ma foi, non, digne descendant d'Abraham! Je ne vends ni houblon, ni édredon, ni miel, ni cire, ni chènevis, ni viandes salées, ni caviar, ni bois, ni laine, ni rubans, ni chanvre, ni lin, ni maroquin, ni pelleteries!....
--Mais en achetez-vous? demanda le Persan, qui interrompit la nomenclature du voyageur.
--Le moins que je peux, et seulement pour ma consommation particulière, répondit celui-ci en clignant de l'œil.
--C'est un plaisant! dit le Juif au Persan.
--Ou un espion! répondit celui-ci en baissant la voix. Défions-nous, et ne parlons pas plus qu'il ne faut! La police n'est pas tendre par le temps qui court, et on ne sait trop avec qui l'on voyage!
Dans un autre coin du compartiment, on parlait un peu moins des produits mercantiles, mais un peu plus de l'invasion tartare et de ses fâcheuses conséquences.
Les chevaux de Sibérie vont être réquisitionnés, disait un voyageur, et les communications deviendront bien difficiles entre les diverses provinces de l'Asie centrale!
--Est-il certain, lui demanda son voisin, que les Kirghis de la horde moyenne aient fait cause commune avec les Tartares?
--On le dit, répondit le voyageur en baissant la voix, mais qui peut se flatter de savoir quelque chose dans ce pays!
--J'ai entendu parler de concentration de troupes à la frontière. Les Cosaques du Don sont déjà rassemblés sur le cours du Volga, et on va les opposer aux Kirghis révoltés.
--Si les Kirghis ont descendu le cours de l'Irtyche, la route d'Irkoutsk ne doit pas être sûre! répondit le voisin. D'ailleurs, hier, j'ai voulu envoyer un télégramme à Krasnoiarsk, et il n'a pas pu passer. Il est à craindre qu'avant peu les colonnes tartares n'aient isolé la Sibérie orientale!
--En somme, petit père, reprit le premier interlocuteur, ces marchands ont raison d'être inquiets pour leur commerce et leurs transactions. Après avoir réquisitionné les chevaux, on réquisitionnera les bateaux, les voitures, tous les moyens de transport, jusqu'au moment où il ne sera plus permis de faire un pas sur toute l'étendue de l'empire.
--Je crains bien que la foire de Nijni-Novgorod ne finisse pas aussi brillamment qu'elle a commencé! répondit le second interlocuteur, en secouant la tête. Mais la sûreté et l'intégrité du territoire russe avant tout. Les affaires ne sont que les affaires!
Si, dans ce compartiment, le sujet des conversations particulières ne variait guère, il ne variait pas davantage dans les autres voitures du train; mais partout un observateur eût observé une extrême circonspection dans les propos que les causeurs échangeaient entre eux. Lorsqu'ils se hasardaient quelquefois sur le domaine des faits, ils n'allaient jamais jusqu'à pressentir les intentions du gouvernement moscovite, ni à les apprécier.
C'est ce qui fut très-justement remarqué par l'un des voyageurs d'un wagon placé en tête du train. Ce voyageur--évidemment un étranger--regardait de tous ses yeux et faisait vingt questions auxquelles on ne répondait que très-évasivement. A chaque instant penché hors de la portière, dont il tenait la vitre baissée, au vif désagrément de ses compagnons de voyage, il ne perdait pas un point de vue de l'horizon de droite. Il demandait le nom des localités les plus insignifiantes, leur orientation, quel était leur commerce, leur industrie, le nombre de leurs habitants, la moyenne de la mortalité par sexe, etc., et tout cela il l'inscrivait sur un carnet déjà surchargé de notes.
C'était le correspondant Alcide Jolivet, et s'il faisait tant de questions insignifiantes, c'est qu'au milieu de tant de réponses qu'elles amenaient, il espérait surprendre quelque fait intéressant «pour sa cousine». Mais, naturellement, on le prenait pour un espion, et on ne disait pas devant lui un mot qui eût trait aux événements du jour.
Aussi, voyant qu'il ne pouvait rien apprendre de relatif a l'invasion tartare, écrivit-il sur son carnet:
«Voyageurs d'une discrétion absolue. En matière politique, très-durs à la détente.»
Et tandis qu'Alcide Jolivet notait minutieusement ses impressions de voyage, son confrère, embarqué comme lui dans le même train, et voyageant dans le même but, se livrait au même travail d'observation dans un autre compartiment. Ni l'un ni l'autre ne s'étaient rencontrés, ce jour-là, à la gare de Moscou, et ils ignoraient réciproquement qu'ils fussent partis pour visiter le théâtre de la guerre.
Seulement, Harry Blount, parlant peu, mais écoutant beaucoup, n'avait point inspiré à ses compagnons de route les mêmes défiances qu'Alcide Jolivet. Aussi ne l'avait-on pas pris pour un espion, et ses voisins, sans se gêner, causaient-ils devant lui, en se laissant même aller plus loin que leur circonspection naturelle n'aurait dû le comporter. Le correspondant du _Daily-Telegraph_ avait donc pu observer combien les événements préoccupaient ces marchands qui se rendaient à Nijni-Novgorod, et à quel point le commerce avec l'Asie centrale était menacé dans son transit.
Aussi n'hésita-t-il pas à noter sur son carnet cette observation on ne peut plus juste:
«Voyageurs extrêmement inquiets. Il n'est question que de la guerre, et ils en parlent avec une liberté qui doit étonner entre le Volga et la Vistule!»
Les lecteurs du _Daily-Telegraph_ ne pouvaient manquer d'être aussi bien renseignés que la «cousine» d'Alcide Jolivet.
Et, de plus, comme Harry Blount, assis à la gauche du train, n'avait vu qu'une partie de la contrée, qui était assez accidentée, sans se donner la peine de regarder la partie de droite, formée de longues plaines, il ne manqua pas d'ajouter avec l'aplomb britannique:
«Pays montagneux entre Moscou et Wladimir.»
Cependant, il était visible que le gouvernement russe, en présence de ces graves éventualités, prenait quelques mesures sévères, même à l'intérieur de l'empire. Le soulèvement n'avait pas franchi la frontière sibérienne, mais dans ces provinces du Volga, si voisines du pays kirghis, on pouvait craindre l'effet des mauvaises influences.
En effet, la police n'avait encore pu retrouver les traces d'Ivan Ogareff. Ce traître, appelant l'étranger pour venger ses rancunes personnelles, avait-il rejoint Féofar-Khan, ou bien cherchait-il à fomenter la révolte dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, qui, à cette époque de l'année, renfermait une population composée de tant d'éléments divers? N'avait-il pas parmi ces Persans, ces Arméniens, ces Kalmouks, qui affluaient au grand marché, des affidés, chargés de provoquer un mouvement à l'intérieur? Toutes ces hypothèses étaient possibles, surtout dans un pays tel que la Russie.