Micah Clarke - Tome III La Bataille de Sedgemoor
Chapter 5
Pendant cette besogne, d'autres valets de ferme avaient lavé le sol de briques de la cuisine et fait disparaître toutes traces du tragique événement.
La femme assassinée avait été montée dans sa chambre, en sorte qu'il ne restait plus rien pour rappeler ce qui s'était passé, si ce n'est le malheureux fermier.
Il était assis au même endroit, l'air désolé, le menton appuyé sur ses mains noueuses, déformées par le travail, les yeux mornes et vides, regardant devant lui, sans rien voir de ce qui se faisait autour de lui.
Le chargement des chars fut prestement opéré et le petit troupeau de boeufs fut bientôt amené d'un champ voisin.
Nous allions nous remettre en route quand un jeune paysan à cheval arriva nous annonçant qu'un escadron de la cavalerie royale se trouvait entre le camp et nous.
C'était-là une grave nouvelle, car nous étions sept en tout, et nous ne pouvions marcher qu'avec lenteur, tant que nous serions encombrés des provisions.
--Que faire pour Hooker? suggérai-je. Ne ferions-nous pas bien de le rejoindre et de le prévenir?
--Je pars tout de suite, dit le paysan. Je suis certain de le rencontrer s'il est sur la route d'Athelney.
Et sur ces mots, il éperonna son cheval et disparut au galop dans la nuit.
--Puisque nous avons de pareils éclaireurs de bonne volonté dans le pays, fis-je remarquer, il est aisé de savoir pour quel parti penchent les campagnards. Hooker a encore avec lui plus de deux demi-escadrons. Il pourra donc se défendre. Mais nous? Comment ferons-nous pour revenir?
--Eh bien, pardieu, Clarke, improvisons une forteresse, suggéra Sir Gervas. Nous pourrions tenir dans cette ferme jusqu'au retour d'Hooker et alors réunir nos forces aux siennes. Et maintenant notre redoutable colonel ne serait-il pas glorieux de cette chance de combiner des feux croisés, des feux de flanc et toutes les autres finesses que comporte un siège bien conduit.
--Certes, répondis-je, après avoir quitté le Major Hooker d'une façon aussi cavalière, il serait humiliant d'avoir à lui demander des secours, maintenant qu'il y a du danger.
--Ho! Ho! s'écria le baronnet, il ne faut pas jeter la sonde bien profondément pour trouver le fond de votre philosophie stoïcienne, cher Micah! Avec tout votre sang-froid, toute votre impassibilité, vous êtes assez chatouilleux quand il s'agit d'amour propre ou d'honneur. Irons-nous en avant, en courrons-nous la chance? Je gage une couronne contre une autre que nous ne verrons pas même l'ombre d'un habit rouge.
--Si vous agréez mon avis, gentilshommes, dit le détrousseur de grands chemins, arrivant au trot sur une belle jument bai, je crois que le meilleur parti pour vous serait de me prendre pour guide jusqu'à votre camp. Ce serait bien étrange, si je ne trouvais pas un trajet qui puisse faire perdre la piste à ces lourdauds de soldats.
--Voilà une proposition des plus sages, des plus raisonnables, s'écria le baronnet. Maître Marot, une prise de ma tabatière... C'est toujours un gage d'amitié qu'offre son possesseur. Par ma foi, l'ami, bien que nos relations se bornent jusqu'à présent à avoir failli vous pendre en une certaine circonstance, je n'en ai pas moins beaucoup de sympathie pour vous, tout en souhaitant que vous exerciez une profession plus présentable!
--Il en est ainsi de plus d'un qui fait des chevauchées nocturnes, répondit Marot, riant en dedans, mais nous ferons bien de partir, car l'orient s'éclaire déjà et il fera jour avant que nous arrivions à Bridgewater.
Laissant derrière nous la ferme malencontreuse, nous nous mimes en route avec toutes les précautions militaires, Marot marchant avec moi à quelque distance en avant, deux des soldats formant l'arrière-garde.
Il faisait encore très sombre, bien qu'une mince ligne grise à l'horizon annonçât l'approche de l'aube.
Mais, malgré l'obscurité, notre nouvel ami nous guida sans s'arrêter, sans hésiter un instant à travers un dédale de ruelles, de sentiers, traversant des champs, des bourbiers où parfois les charrettes s'enfonçaient jusqu'aux essieux, d'autres où elles grinçaient et cahotaient sur le roc ou les pierres.
Nous fîmes tant de détours, nous changeâmes si souvent de direction dans notre marche, que je craignis plus d'une fois que notre guide ne se trompât, lorsqu'enfin les premiers rayons du soleil éclairant le paysage nous montrèrent le clocher de l'église paroissiale de Bridgewater.
--Pardieu, l'ami, vous devez avoir quelque chose de la nature du chat, pour retrouver ainsi votre chemin dans les ténèbres, s'écria Sir Gervas, en accourant vers nous. Je suis fort content de revoir la ville, car mes pauvres charrettes ne font que geindre et grincer, au point que je suis las d'avoir l'oreille tendue à la rupture d'un timon. Maître Marot, nous vous sommes fort obligés.
--Est-ce votre district particulier? demandai-je, ou bien connaissez-vous avec la même exactitude toutes les régions du sud?
--Mon terrain, dit-il en allumant sa courte pipe noire, il va du Kent aux Cornouailles, mais jamais au Nord de la Tamise ou du Canal de Bristol. Dans ce district-là, il n'est pas une route qui ne me soit familière, pas une brèche dans une haie que je ne puisse retrouver au milieu de la nuit la plus noire.
C'est mon métier.
Mais les affaires ne sont plus ce qu'elles étaient.
Si j'avais un fils, je ne l'élèverais pas pour prendre ma suite.
Notre métier a été gâté par les gardiens armés qu'on met sur les coches et par ces maudits orfèvres qui ont ouvert leurs banques. Ils gardent les espèces dans leurs coffres-forts et vous remettent en échange des bouts de papier qui n'ont pas plus de valeur entre nos mains qu'un vieux journal.
Je vous en donne ma parole, il y a eu huit jours vendredi dernier, j'ai arrêté un marchand de bestiaux qui revenait de la foire de Blandford et je lui ai pris sept cents guinées en ces chèques de papier, comme on les appelle.
Si cela avait été de l'or, j'en aurais eu assez pour faire bombance pendant trois mois.
Vraiment le pays est dans une jolie passe, quand on tolère que des chiffons pareils prennent la place de la monnaie du Roi!
--Pourquoi vous obstiner dans une telle profession? demandai-je. Vous savez assez par vous-même qu'elle ne peut vous conduire qu'à votre perte, à la potence. Avez-vous jamais connu un homme qu'elle ait amené à la prospérité?
--Ah! pour cela, oui, j'en ai connu un. C'était Jones de Kingston. Il a _fait_ Hounslow pendant bien des années. Il a pris dix mille jaunets d'une seule rafle, et en homme avisé, il a juré de ne jamais plus risquer son cou.
Il s'est rendu dans le Comté de Chester, en faisant courir je ne sais quelle histoire, se donnant comme arrivé des Indes. Il a acheté un domaine, et le voilà maintenant devenu un gentleman campagnard fort à l'aise, et juge de paix par-dessus le marché!
Pardieu, mon homme! Le voir sur son banc condamnant un pauvre diable qui aura volé une douzaine d'oeufs, c'est une comédie aussi bonne qu'au théâtre.
--Soit, mais vous êtes un homme, insistai-je, un homme qui, d'après ce que nous avons vu de votre courage et de votre adresse à manier vos armes, recevrait un avancement rapide dans n'importe quelle armée. Il serait certainement bien meilleur d'employer vos qualités à conquérir de l'honneur et du crédit que d'en faire le marchepied de l'infamie et du gibet.
--Quant au gibet, je m'en soucie autant que d'un shilling rogné, riposta le brigand en lançant dans l'air du matin de grosses bouffées de fumée bleue. Nous devons tous payer notre dette à la nature, et que je le fasse mes bottes aux pieds ou dans un lit de plume, dans un an ou dans dix, cela n'a pas plus d'importance que pour le premier soldat venu parmi vous. Pour ma part, je ne vois rien de honteux à prélever un tribut sur la fortune des riches, puisque pour le faire je risque carrément ma peau.
--Il y a le juste et il y a l'injuste, répondis-je, et ce n'est pas avec des mots qu'on s'en défait. C'est un jeu qui ne rapporte guère que de tricher avec le juste et l'injuste.
--En outre, quand même vous auriez dit vrai en ce qui concerne la propriété, fit remarquer Sir Gervas, cela ne vous justifierait pas du peu de cas qu'on fait, dans votre métier de la vie humaine.
--Pardon, ce n'est pas autre chose qu'une chasse, avec cette différence que parfois le gibier se retourne contre vous et devient le chasseur. C'est, comme vous le dites, un jeu dangereux, mais la partie se joue à deux, et les deux joueurs ont la même chance.
Pas moyen d'employer des dés pipés, de _truquer_ les pièces!
Tenez, il y a quelques jours, comme je me promenais à cheval sur la grande route, je vis trois gros réjouis de fermiers qui traversaient les champs au galop, précédés d'une meute de chiens en laisse, aboyant avec entrain, tout ce monde à la poursuite d'un levraut inoffensif.
C'était dans un pays stérile et mal peuplé, sur la lisière d'Exmoor. Je me dis en conséquence que je ne pouvais mieux employer mon temps qu'à faire la chasse aux chasseurs.
Par la mort dieu! Pour une chasse, ce fut une chasse!
Mes gens partent en criant comme des enragés, les pans de leurs habits battant au vent, hurlant après les chiens et se donnant un sport matinal comme il y en a guère.
Ils ne remarquèrent pas un seul instant qu'un cavalier les suivait sans faire d'embarras, et sans faire des: Tayaut! ni des: Arrête! et prenait autant de plaisir à la chasse que le plus braillard d'entre eux.
Il ne manquait plus qu'une escorte de gardes ruraux à mes talons pour compléter ce beau chapelet que nous formions, comme à une partie d'attrape-qui-pourra, jouée par des gamins sur la pelouse du village.
--Et qu'en advint-il? demandai-je, car notre nouvel ami riait tout seul.
--Et bien, mes trois, gaillards forcèrent leur lièvre et tirèrent leurs flacons, en gens qui ont bien travaillé. Ils étaient encore à piétiner le levraut forcé. Ils riaient. L'un d'eux avait mis pied à terre pour lui couper les oreilles comme trophée de chasse, quand j'arrivai au petit galop.
--Bonjour, messieurs, dis-je, nous nous sommes bien amusés?
Ils me regardèrent avec effarement, je vous en réponds, et l'un d'eux me demanda que diable avais-je et comment je prenais la liberté de me mêler à un divertissement privé.
--Non, dis-je, ce n'était pas votre lièvre que je chassais.
--Quoi donc alors, monsieur l'inconnu?
--Eh bien, par la Vierge, c'était vous, répondis-je, et voilà bien des années que je n'ai mené une aussi belle chasse à courre.
Sur ces mots, je chargeai mes instruments de persuasion, et je m'expliquai en peu de mots fort clairement, et je vous réponds que vous auriez ri de voir leurs figures pendant qu'ils tiraient de leurs poches leurs bourses de cuir bien pansues.
Mon butin de ce matin-là se monta à soixante-dix livres, ce qui valait mieux que des oreilles de lièvre comme prix d'une promenade à cheval.
--Est-ce qu'ils n'ont pas lancé tout le pays à votre poursuite? demandai-je.
--Oh! mais quand Alice la Brune a la bride sur le cou, elle va plus vite que les nouvelles. Les rumeurs mettent peu de temps à se répandre, mais les foulées de la bonne jument sont plus rapides encore.
--Et nous voici en dedans de nos avant-postes, dit Sir Gervas. Maintenant, notre honnête ami, car vous l'avez été honnête, avec nous, quoi que d'autres puissent dire de vous, ne consentiriez-vous pas à vous joindre à nous, et à vous engager au service de la bonne cause? Par ma foi, l'ami, vous avez bien des méfaits à expier, je le parie. Pourquoi ne mettriez-vous pas une bonne action dans la balance, en risquant votre vie pour la religion réformée?
--Moi! non! répondit le bandit, en arrêtant son cheval. Ma peau n'est rien, mais pourquoi risquerais-je ma jument dans une aussi folle équipée? Si elle attrapait quelques mauvais coups dans l'affaire, où trouverais-je son égale? Et d'ailleurs il ne lui importe aucunement que ce soit un Papiste ou un Protestant qui occupe le trône d'Angleterre... n'est-ce pas, ma belle?
--Mais vous auriez des chances d'avoir de l'avancement, dis-je. Notre colonel Décimus Saxon estime grandement un bon tireur à l'épée, et sa parole a beaucoup de poids auprès du Roi Monmouth et du Conseil.
--Non, non, s'écria Hector Marot d'un ton farouche, que chacun reste à son métier. Quand il s'agit de brosser la cavalerie de Kirke, je suis toujours prêt, car c'est un de ses escadrons qui a perdu le vieux aveugle Jim Houston, de Milverton, qui était un de mes amis. J'ai réglé ce compte pour toujours à sept de ces coquins et si j'avais le temps, je viendrais à bout de tout le régiment. Mais je ne veux pas me battre contre le Roi Jacques, je ne veux pas davantage risquer la jument. Aussi ne parlons plus de cela. Et maintenant il faut que je vous quitte, car j'ai bien des choses à faire. Adieu.
--Adieu! Adieu! nous écriâmes-nous en serrant ses mains brunes et calleuses, et nos remerciements pour nous avoir servi de guide!
Il souleva son chapeau, agita sa bride et disparut au galop sur la route dans un nuage mobile de poussière.
--Que le diable m'emporte, si jamais je dis du mal des voleurs, fit Sir Gervas. Jamais de ma vie je n'ai vu manier si dextrement l'épée et il faut être un tireur comme on n'en voit guère pour descendre avec deux balles deux grands gaillards? Mais regardez par ici, Clarke, ne voyez-vous point des troupes aux habits rouges?
--Certainement je puis les voir, répondis-je, en promenant mon regard sur la vaste plaine couverte de roseaux, et de teinte grise qui s'étendait entre les sinuosités de la Parret et les hauteurs lointaines de Polden. Je peux les apercevoir là-bas dans la direction de Weston-zoyland. Ils sont aussi visibles que les coquelicots dans le blé.
--Il y en a encore davantage sur la gauche, aux environs de Chedzoy, dit Sir Gervas. Un, deux, trois, et un là-bas, et deux autres en arrière, six régiments d'infanterie en tout. Puis je crois apercevoir de ce côté-ci les cuirasses de la cavalerie, et aussi certains indices d'artillerie. Par ma foi, c'est maintenant que Monmouth devra se battre, s'il tient à sentir le cercle d'or sur ses tempes. Toute l'armée du Roi Jacques s'est refermée sur lui.
--Alors il faut que nous reprenions notre commandement, répondis-je. Si je ne me trompe, je vois flotter nos étendards sur la place du marché.
Nous donnâmes de l'éperon à nos montures fatiguées et avançâmes avec notre petite troupe et les vivres que nous avions réunis.
Nous rentrâmes enfin à nos quartiers où nous fûmes salués par les joyeux vivats de nos camarades affamés.
Avant midi, la bande de jeunes boeufs avait été transformée en rôtis et en grillades.
Nos légumes et le reste de nos vivres contribuèrent à fournir le dîner qui, pour un bon nombre de nos hommes, devait être le dernier repas.
Le Major Hooker revint bientôt après avec une certaine quantité de vivres, mais dans une condition assez fâcheuse, car il avait eu une escarmouche avec les dragons et y avait perdu huit ou dix de ses hommes.
Il alla tout droit au Conseil présenter ses plaintes au sujet de la façon dont nous l'avions abandonné, mais les événements d'importance se multipliaient autour de nous, et on n'avait guère le temps d'éplucher les menues affaires de discipline.
Quant à moi, quand je reporte mon regard sur ce fait, je conviens que comme soldat, il avait parfaitement raison et qu'au point de vue militaire, notre conduite n'admettait pas d'excuse.
Et cependant, même aujourd'hui encore, mes chers enfants, tout courbé sous le poids des années, je suis convaincu qu'un cri de femme en détresse serait un signal qui me ferait accourir à son aide, aussi longtemps que ces membres vieillis pourront me porter. Car notre devoir envers les faibles dépasse tous les autres devoirs. Il est au-dessus de toutes les circonstances, et pour mon compte je ne vois pas pourquoi l'habit du soldat aurait pour effet d'endurcir le coeur de l'homme.
V--La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta à la surface de la fondrière.
Tout Bridgewater fut en révolution lorsque nous y fîmes notre entrée à cheval.
Les troupes du Roi étaient à moins de quatre milles, sur la Plaine de Sedgemoor.
Il était très probable qu'elles s'avanceraient encore et qu'elles donneraient l'assaut à la ville.
Quelques ouvrages grossiers avaient été élevés du côté de Eastover.
Derrière eux étaient déployées en armes deux brigades, pendant que le reste de l'armée était gardé en réserve sur la place du marché et la pelouse du château.
Mais dans l'après-midi, des patrouilles de notre cavalerie et des paysans de la région des landes vinrent nous avertir que nous ne courions aucun danger d'un assaut.
Les troupes royales s'étaient installées confortablement dans les petits villages du pays, et quand elles eurent réquisitionné du cidre et de la bière chez les fermiers, elles ne manifestèrent aucune intention de marcher en avant.
La ville était pleine de femmes, les épouses, les mères et les soeurs de nos paysans. Elles étaient venues de loin et de près pour voir encore une fois ceux qu'elles aimaient.
Fleet Street ou Cheapside ne sont pas plus encombrés en un jour d'affaires que ne l'étaient les rues et ruelles étroites de cette ville du comté de Somerset.
Soldats en hautes bottes, en justaucorps de buffle, miliciens en habits rouges, gens de Taunton aux figures brunes et graves, piqueurs vêtus de serge, mineurs en guenilles, aux traits sauvages, paysans en houppelandes, gens de mer téméraires, aux faces hâlées par les intempéries, montagnards dégingandés de la côte du nord, tout ce monde se poussait, se bousculait en une cohue compacte, bariolée.
Partout dans cette foule se voyaient les paysannes, coiffées de chapeaux de paille, au parler sonore, prodiguant les pleurs, les embrassades, les exhortations.
Çà et là, parmi les bigarrures des costumes et les reflets des armes circulait la sombre et austère silhouette de quelque ministre puritain à l'ample manteau noir, au chapeau à visière, distribuant tout autour de lui de courtes et ardentes improvisations, des textes farouches, substantiels, du répertoire belliqueux de la Bible qui chauffaient le sang aux hommes comme l'eût fait une liqueur forte.
De temps à autre, une clameur sauvage montait de la foule.
On eût dit le long hurlement d'un mâtin, plein d'ardeur, qui tire sur sa laisse et ne demande qu'à sauter à la gorge de l'ennemi.
Notre régiment avait été dispensé de service, maintenant qu'il était clair que Feversham ne voulait pas marcher en avant et il s'occupait de dépêcher les vivres qu'avait rapportés notre expédition nocturne.
C'était un dimanche, une belle et chaude journée, avec un ciel clair, sans nuages, où soufflait une douce brise chargée des parfums de la campagne.
Pendant tout le jour, les cloches des villages environnants sonnèrent l'alarme, répandant par la campagne ensoleillée leur carillon musical.
Les fenêtres supérieures et les toits de tuiles rouges des maisons étaient encombrés de femmes et d'enfants aux figures pâles, qui fouillaient du regard la direction de l'est, où des éclaboussures rouges sur la teinte brune de la lande indiquaient la position de nos ennemis.
À quatre heures, Monmouth réunit un dernier conseil de guerre sur la tour carrée, qui sert de base au clocher de l'église paroissiale de Bridgewater et d'où l'on voyait fort bien tout le pays environnant.
Depuis mon voyage auprès de Beaufort, j'avais toujours eu l'honneur de recevoir l'ordre d'y assister, en dépit de l'humble rang que j'occupais dans l'armée.
Il y avait là une trentaine de conseillers en tout, autant qu'il pouvait en tenir en cet endroit, soldats et courtisans, Cavaliers et Puritains, tous unis maintenant par le lien d'un commun danger.
À vrai dire, l'approche d'un dénouement dans leur fortune avait fait disparaître en grande partie les différences de manières qui avaient contribué à les séparer.
Le sectaire avait perdu un peu de son austérité, et il se montrait échauffé, plein d'ardeur à la perspective d'une bataille, en même temps que l'homme à la mode, si étourdi, était contraint à une gravité inaccoutumée en considérant le danger de sa position.
Leurs vieilles querelles furent oubliées lorsqu'ils se groupèrent près du parapet et contemplèrent d'un air renfrogné les épaisses colonnes de fumée qui montaient à l'horizon.
Le Roi Monmouth se tenait au milieu de ses chefs, pâle et hagard, la chevelure en désordre, de l'air d'un homme à qui le désarroi de son esprit a fait oublier le soin de sa personne.
Il tenait une lunette double en ivoire, et quand il la portait à ses yeux, un tremblement, des secousses nerveuses, agitaient ses fines et blanches mains, au point que cela faisait peine à voir.
Lord Grey tendit sa lunette à Saxon qui était accoudé sur la grossière bordure de maçonnerie et qui regarda longtemps l'ennemi d'un air grave.
--Ce sont les mêmes hommes que j'ai commandés, dit enfin Monmouth, à demi-voix, comme s'il pensait tout haut. Là-bas, par la droite, je vois le régiment d'infanterie de Dumbarton. Je connais bien ces hommes-là; ils se battront. Si nous les avions de notre côté, tout irait bien.
--Non, Majesté, répondit avec vivacité Lord Grey, vous ne rendez pas justice à vos braves partisans. Eux aussi verseront jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour votre cause.
--Regardez-les, là en bas, dit Monmouth avec tristesse, en montrant le fourmillement des rues au dessous de nous. Jamais coeurs plus braves ne battirent dans des poitrines anglaises, mais remarquez ces vociférations, cette clameur de paysans un samedi soir. Comparez-y le déploiement rigide et régulier des bataillons exercés. Hélas! pourquoi ai-je arraché ces honnêtes créatures à leurs modestes foyers pour livrer une lutte aussi désespérée?
--Écoutez cela, s'écria Wade, ils ne trouvent pas la situation désespérée; et nous pas davantage.
Comme il parlait encore, une clameur furieuse s'éleva de la foule compacte écoutant un prédicant qui la haranguait par une fenêtre.
--C'est le digne Docteur Ferguson, dit Sir Stephen Timewell, qui venait de monter. Il est comme un homme inspiré qu'un souffle puissant emporte là-haut dans ses paroles. Vraiment on dirait un des anciens prophètes. Il a pris pour texte: «Le Seigneur Dieu des Dieux, il sait, et Israël il le saura. S'il est en rébellion, ou s'il est en état de péché contre le Seigneur, sauve-nous en ce jour.»
--Amen! Amen! crièrent pieusement plusieurs des soldats puritains, pendant qu'une autre acclamation rauque, accompagnée du bruit des faux et des armes entrechoquées, montrait combien ce peuple était profondément remué par les paroles ardentes du fanatique.
--Ils ont vraiment l'air d'avoir soif du combat, dit Monmouth d'un air plus dégagé. Il est bien possible que, quand on a commandé des troupes régulières, comme je l'ai fait, on se sente porté à attacher une importance exagérée à la différence qui résulte de la discipline et de l'entraînement. Les braves garçons paraissent avoir le coeur haut. Que pensez-vous des dispositions de l'ennemi, Colonel Saxon?
--Par ma foi, Majesté, j'en pense fort peu de bien, répondit Saxon avec rudesse. J'ai vu des armées disposées en ligne de bataille dans maints pays du monde et sous bien des généraux. J'ai également lu la section qui traite de ce sujet dans le _De re militari_ de Petrinus Bellus, ainsi que dans les ouvrages d'un Flamand renommé, mais je n'ai rien vu ni entendu qui puisse recommander les dispositions que nous avons sous les yeux.
--Comment appelez-vous le hameau qui est sur la gauche, celui qui a ce clocher carré couvert de lierre? demanda Monmouth au Maire de Bridwater, petit homme à la figure anxieuse, qui paraissait évidemment fort embarrassé du relief où l'avait mis son office.
--Weston-zoyland, Votre Honneur... Votre Grâce, non, c'est: Votre Majesté, que je voulais dire. L'autre, à deux milles plus loin, est Middlezoy, et enfin à gauche, c'est Chedzoy, juste de l'autre côté du Rhin.