Micah Clarke - Tome III La Bataille de Sedgemoor

Chapter 4

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--Hooker a des ordres pour se rendre à une certaine ferme, répondis-je. Nous pourrions visiter celle-ci à notre retour, si nous en avions le temps. Nous repasserons par ici avant le jour.

--Il faut que nous ayons des vivres, dit-il, dussé-je aller à cheval jusque dans le Surrey. Je veux être pendu, si j'ose regarder en face mes mousquetaires à moins de leur rapporter quelque chose à faire rôtir au bout de leur baguette.

Ils n'avaient rien eu de plus savoureux à se mettre sous la dent que leurs balles, au moment où je les ai quittés.

Mais je parlais de ma vie d'autrefois à Londres.

Notre journée était bien remplie.

Un homme de qualité avait-il du goût pour le sport? Il y avait toujours de quoi l'intéresser.

Il pouvait aller voir tirer à l'épée à Hockley, ou les combats de corps à Shoo-Lane, ou les combats d'animaux à Southwark, ou aller tirer à la cible de Tothill Fields.

Ou bien encore il pouvait faire un tour aux jardins des plantes médicinales de Saint-James, ou profiter de la marée basse pour aller par la rivière jusqu'aux vergers de cerisiers de Rotherhithe, ou se rendre en voiture à Islington pour boire la crème, mais il lui fallait avant tout sa promenade dans le Parc, ce qui est le dernier mot de la mode pour un gentleman fashionable dans sa tenue.

Vous le voyez, Clarke, nous étions des gens fort actifs, dans notre désoeuvrement, et ce n'étaient pas les occupations qui nous manquaient.

Puis, le soir venu, il y avait les théâtres pour nous attirer, les jardins de Dorset, Lincoln's Inn, Drury-Lane, le théâtre de la Reine, et entre les quatre, il s'en trouvait bien un qui procurât quelque amusement.

--Là du moins, dis-je, votre temps était bien employé, vous ne pouviez écouter les grandes pensées et les phrases sublimes de Shakespeare, de Massinger, sans en sentir en votre âme quelque effet.

Sir Gervas eut un rire silencieux.

--Vous me rafraîchissez autant que cet air délicieux de la campagne, Micah, dit-il. Sachez-le donc, grand cher enfant que vous êtes. Si nous fréquentions le théâtre, ce n'était point pour voir les pièces.

--Pourquoi donc, au nom du Ciel? demandai-je.

--Pour nous voir les uns les autres, répondit-il. La mode exigeait, je vous l'assure, qu'un homme fashionable restât debout, tournant le dos à la scène depuis que le rideau se levait jusqu'à ce qu'il tombât.

C'était les vendeuses d'oranges à taquiner, et je vous réponds qu'elles ont la langue bien pendue, ces donzelles.

C'étaient les masques du parterre, dont les petits loups noirs invitaient à l'indiscrétion.

C'étaient les beautés de la ville, les célébrités de la Cour, autant de cibles pour nos monocles.

La pièce! Oui vraiment, pardieu, nous avions mieux à faire que d'écouter des alexandrins ou d'apprécier le mérite des hexamètres!

Il est vrai que si la Jeune dansait, si Mistress Bracegirdle ou Mistress Oldfield paraissaient en scène, nous faisions entendre nos bourdonnements ou nos battoirs, mais ce que nous applaudissions, c'était la beauté de la femme plutôt que l'actrice.

--Et la pièce finie, vous alliez sans doute souper, puis vous coucher.

--Souper? Oui certes. On allait parfois à la maison du Rhin, d'autres fois chez Pontack dans Abchurch-Lane. Chacun avait ses préférences à ce point de vue.

Puis c'étaient les dés et les cartes chez le Groom Porter, le piquet, le hasard, le primero, à votre choix.

Ensuite vous pouviez rencontrer l'univers entier dans les cafés, où l'on servait souvent un arrière-souper aux os grillés et fortement épicés et aux prunes, pour dissiper les vapeurs du vin.

Ah! ma foi! Micah, si les juifs voulaient bien desserrer leurs griffes, ou si cette guerre nous portait quelque chance, vous devriez venir à la ville avec moi et voir toutes ces choses-là par vous-même.

--À parler franchement, cela ne me tente guère, répondis-je. J'ai le caractère lent et solennel, et dans les scènes de cette sorte je ferais l'effet d'une tête de mort sur la table du festin.

Sir Gervas allait répondre quand tout à coup le silence de la nuit fut déchiré par un cri très long, perçant, qui fit frémir jusqu'aux dernières fibres de notre corps.

Jamais je n'entendis une clameur empreinte d'une pareille angoisse.

Nous arrêtâmes nos chevaux.

Nos hommes en firent autant derrière nous, et nous tendîmes l'oreille pour saisir quelque indice qui nous fit connaître de quel côté venait ce bruit.

Les uns étaient d'avis qu'il partait de notre droite et les autres que c'était de notre gauche.

Bientôt il retentit de nouveau, violent, aigu, comme un cri d'agonie.

C'était celui d'une femme qui expire dans la souffrance.

--C'est par ici, Major Hooker, cria Sir Gervas se dressant sur ses étriers et sondant les ténèbres du regard. Il y a une maison au delà des deux champs. J'aperçois une faible lumière, comme celle d'une fenêtre dont les volets seraient fermés.

--N'allons-nous pas y courir sans retard demandai-je avec impatience, car notre commandant restait impassible sur son cheval, comme s'il ne savait pas du tout quel parti prendre.

--Je suis ici, Capitaine Clarke, dit il, pour amener des vivres à l'armée, et je n'ai en aucune manière le droit de me détourner de mon trajet pour m'occuper d'autres incidents.

--Par la mort, mon homme! s'écria Sir Gervas. Il y a une femme en danger. Major, vous n'allez pas poursuivre votre route en la laissant appeler vainement au secours? Écoutez, c'est encore elle.

Et comme il parlait encore, le cri de détresse partit de nouveau de la maison isolée.

--Non, je ne peux en supporter davantage, m'écriai-je.

Mon sang bouillonnait dans mes veines.

--Major Hooker, allez exécuter vos ordres, mon ami et moi nous vous quitterons ici. Nous saurons justifier notre manière d'agir devant le Roi; venez, Sir Gervas.

--Remarquez-le, c'est bel et bien de la mutinerie, Capitaine Clarke. Vous êtes sous mes ordres, et si vous me quittez, ce sera à vos risques et périls.

--En pareille circonstance, je me soucie de tes ordres autant que d'un liard, répartis-je avec vivacité.

Faisant faire demi-tour à Covenant, je le lançai d'un coup d'éperon dans un sentier étroit, labouré d'ornière profonde qui conduisait à la maison, suivi de Sir Gervas et de deux ou trois soldats.

Au même instant, j'entendis Hooker donner un ordre d'un ton bref, et les roues grincer, ce qui me prouva qu'il ne comptait plus sur nous, et qu'il s'était remis en route pour accomplir sa mission.

--Il a raison, dit le baronnet pendant que nous suivions le sentier. Saxon ou tout autre vieux soldat, le louerait de son esprit de discipline.

--Il y a des choses qui l'emportent sur la discipline, dis-je à demi-voix. Il m'était impossible d'aller plus loin en abandonnant cette pauvre créature dans la détresse. Mais voyez, qu'est-ce que ceci?

En face de nous se dessinait une masse sombre.

En approchant, nous reconnûmes que c'étaient quatre chevaux attachés par la bride à la haie.

--Des chevaux de la cavalerie, Capitaine Clarke, s'écria un des soldats, qui avaient mis pied à terre pour les regarder de près. Ils portent la selle et les harnais du gouvernement. Voici une grille de bois. Elle ouvre sur un chemin qui aboutit à la maison.

--Alors il vaut mieux descendre, dit Sir Gervas en sautant à bas et attachant son cheval à côté des autres. Mes gars, restez près des chevaux, et si nous appelons, venez à notre aide. Sergent Holloway, vous pouvez nous accompagner. Prenez vos pistolets.

IV--L'escrimeur à la jaquette brune.

Le sergent, qui était un grand gaillard osseux des campagnes de l'ouest, poussa la grille, et nous suivions le sentier tortueux, quand un flot de lumière jaune jaillit par une porte ouverte tout à coup.

Nous vîmes alors une silhouette noire et trapue qui s'élança par là à l'intérieur.

Au même moment s'entendit un bruit assourdissant, confus, suivi de deux détonations de pistolet, et d'un vacarme de cris, d'haleines entrecoupées, d'un froissement d'épées, d'un orage de jurons.

Ce tapage subit nous fit hâter le pas vers la maison.

Nous jetâmes un coup d'oeil par la porte ouverte et nous vîmes une scène, telle que je ne l'oublierai jamais, tant que ma vieille mémoire sera capable d'évoquer un tableau du passé.

La chambre était vaste et haute.

Aux solives brunies par la fumée étaient suspendues, comme c'est la coutume dans le comté de Somerset, de longues rangées de jambons et de viandes salées.

Une haute et noire horloge faisait tic-tac dans un angle.

Une table grossière, chargée de plats et d'assiettes comme pour un repas, occupait le milieu.

Juste en face de la porte brûlait un grand feu de fagots, et devant ce feu, chose horrible à voir, un homme était suspendu, la tête en bas, par une corde qui entourait ses chevilles, et qui, après avoir été passée dans un crochet d'une des solives du plafond, était maintenue par un anneau du plancher.

Ce malheureux, en se débattant, avait imprimé à la corde un mouvement de rotation, en sorte qu'il tournait devant le brasier comme un quartier de viande mise à rôtir.

En travers du seuil gisait une femme, celle dont les cris nous avaient attirés, mais sa figure rigide et son corps contracté montraient que notre aide était venu trop tard pour la soustraire au traitement qu'elle voyait prêt à fondre sur elle.

Tout près d'elle, gisaient l'un sur l'autre deux dragons au teint basané, vêtus de l'uniforme d'un rouge criard que portait l'armée royale, et jusque dans la mort, ils avaient gardé l'air sombre et plein de menace.

Au centre de la pièce deux autres dragons s'escrimaient d'estoc et de taille, avec leurs sabres contre un homme gros, court, aux larges épaules, vêtu d'une étoffe à côtes d'un tissu grossier, de couleur brune.

Il bondissait parmi les chaises, autour de la table tenant en main une longue rapière à coquille pleine, parant ou esquivant les coups avec une adresse merveilleuse, et de temps à autre mettant un coup de pointe au bon endroit.

Quoique serré de fort près, sa figure contractée, sa bouche ferme, l'éclat de ses yeux bien ouverts révélaient un caractère hardi.

En même temps, le sang qui coulait de la manche d'un de ses adversaires prouvait que la lutte n'était pas aussi inégale qu'elle le paraissait.

Au moment même où nous regardions, il fit un bond en arrière pour éviter une attaque à fond des soldats furieux, et d'un coup sec, rapide, lancé obliquement, il trancha la corde par laquelle la victime était suspendue.

Le corps tomba avec un bruit lourd, sur le sol de briques, pendant que le petit escrimeur ne tardait pas à recommencer sa danse dans un autre endroit de la chambre, sans cesser de parer ou d'esquiver, avec autant d'aisance et d'adresse, la grêle de coups qui tombaient sur lui.

Cette étrange scène nous tint quelques secondes dans une sorte d'immobilité magique, mais ce n'était pas le moment de s'attarder.

Une glissade, un faux pas, et le vaillant inconnu succombait fatalement.

Nous nous élançâmes dans la chambre, sabre en main, et fondîmes sur les dragons.

Devenus alors inférieurs en nombre, ils s'adossèrent dans un coin et frappèrent avec fureur.

Ils savaient qu'ils n'avaient pas de quartier à attendre après la besogne diabolique qu'ils avaient commencée.

Holloway, notre sergent de cavalerie, se portant furieusement en avant, s'exposa à un coup de pointe qui l'étendit mort sur le sol.

Avant que le dragon ait eut le temps de ramener son arme, Sir Gervas l'abattit.

En même temps l'inconnu passa sous la garde de son antagoniste et le blessa mortellement à la gorge.

Pas un des quatre habits rouges ne s'échappa vivant, mais les corps de notre pauvre sergent et des vieux époux qui avaient été les premières victimes ajoutaient à l'horreur de la scène.

--Le pauvre Holloway est mort, dis-je en posant la main sur son coeur. Vit-on jamais pareille boucherie? Je me sens écoeuré, malade.

--Voici de l'eau de vie, si je ne me trompe, cria l'inconnu en montant sur une chaise et prenant une bouteille sur une étagère. Et même elle est bonne, à en juger par le bouquet. Prenez une gorgée, vous êtes aussi blanc qu'un drap qu'on vient de laver.

--La guerre loyale, je puis m'y faire, mais des scènes comme celle-ci me glacent le sang, répondis-je en avalant une lampée du flacon.

J'étais alors un fort jeune soldat, mes chers enfants, mais j'avoue que jusqu'à la fin de mes campagnes, toutes les formes de la cruauté ont produit le même effet sur moi.

Je vous en donne ma parole, quand j'allai à Londres, l'automne dernier, la vue d'un cheval qui tire une charrette, succombant sous l'effort, dont les os sont à nu, et qu'on cingle pour n'avoir pas fait ce qu'il était hors d'état de faire, m'a plus profondément écoeuré que le champ de bataille de Sedgemoor, ou la journée plus importante encore de Landen, ou dix mille jeunes gens, la fleur de la France, gisaient devant les retranchements.

--La femme est morte, Sir Gervas, et le mari n'en reviendra pas, je le crains. Il n'est pas brûlé, mais, autant que je puis en juger, le pauvre diable mourra des suites de l'afflux du sang à la tête.

--Si ce n'est que cela, remarqua l'étranger, on peut le guérir.

Et tirant de sa poche un petit couteau, il releva une des manches du vieillard et ouvrit une veine.

D'abord quelques gouttes de sang parurent avec lenteur par l'ouverture, mais peu à peu le sang coula plus librement, et le malade manifesta des indices du retour de la sensibilité.

--Il vivra, dit le petit escrimeur en remettant sa lancette dans sa poche, et maintenant qui donc êtes-vous, vous à qui je dois cette intervention qui a hâté le dénouement, sans y changer grand chose peut-être, dans le cas où vous nous auriez laissés nous arranger entre nous?

--Nous faisons partie de l'armée de Monmouth, répondis-je. Il fait halte à Bridgewater et nous battons le pays à la recherche de vivres.

--Et vous, qui êtes-vous? demanda Sir Gervas, et comment vous êtes-vous mêlé à cette échauffourée? Par ma foi, vous êtes un fameux petit coq pour avoir livré bataille à quatre coqs de cette taille.

--Je me nomme Hector Marot, dit l'homme, en nettoyant ses pistolets et les rechargeant avec grand soin. Quant à ce que je suis, cela importe peu. Je me bornerai à dire que j'ai contribué à diminuer de quatre coquins la cavalerie de Kirke. Jetez un coup d'oeil sur ces figures. La mort ne leur a point fait perdre la couleur brune qu'elles doivent à un ardent soleil. Ces hommes-là ont appris la guerre en combattant contre les païens d'Afrique, et maintenant ils mettent en pratique sur de pauvres Anglais inoffensifs les tours diaboliques qu'ils ont connus parmi les sauvages. Que le Seigneur ait pitié des partisans de Monmouth en cas de défaite. Cette racaille est plus à craindre que la corde du gibet ou la hache du bourreau.

--Mais comment vous êtes-vous trouvé là juste à l'instant opportun? demandai-je.

--Ah! voilà! Je me promenais sur ma jument, le long de la route, quand j'entendis derrière moi des pas de chevaux. Je me cachai dans un champ, ainsi que tout homme prudent l'aurait fait, vu l'état où se trouve le pays en ce moment, et je vis ces quatre gredins passer au galop.

Ils se dirigèrent vers cette ferme, et bientôt des clameurs et d'autres indices me révélèrent la besogne infernale à laquelle ils se livraient.

Aussitôt je laissai ma jument dans le champ, et je me hâtai d'accourir.

Je vis par la fenêtre qu'ils pendaient le vieux devant son feu pour lui faire avouer où il tenait son argent caché, et pourtant, à mon avis, ni lui ni les autres fermiers du pays ne doivent avoir encore de l'argent à cacher, après que deux armées ont été campées chez eux l'une après l'autre.

Voyant qu'il persistait à se taire, ils l'ont hissé en l'air, et certainement ils l'auraient fait griller comme une bécasse, si je n'étais pas survenu et n'avais pas descendu deux d'entre eux avec mes aboyeurs.

Les autres se sont jetés sur moi, mais j'en ai piqué un à l'avant-bras, et sans doute je leur aurais bien réglé leur compte à tous deux si vous n'étiez pas arrivés.

--Voilà qui a été gaillardement mené, m'écriai-je. Mais où donc ai-je déjà entendu prononcer votre nom, M. Hector Marot?

--Ah! répondit-il en jetant vivement un regard oblique, c'est ce que je ne saurais dire.

--Il m'est familier, dis-je.

Il secoua ses larges épaules et se remit à examiner l'amorce de ses pistolets, avec une expression où il y avait à la foi du défi et de l'embarras.

C'était un homme fort trapu, à la poitrine saillante, avec une figure farouche, une mâchoire carrée.

Une cicatrice blanche qui ressemblait à la trace d'une entaille faite avec un couteau traversait son front.

Il était coiffé d'un bonnet de cavalier, galonné d'or, et portait une jaquette de drap brun foncé, très salie par les intempéries, une paire de bottes montantes tachées de rouille, et une petite perruque ronde.

Sir Gervas qui, depuis un instant, considérait notre homme avec attention, eut un tressaillement soudain, et se donna une tape sur la cuisse:

--C'est tout naturel! s'écria-t-il. Qu'on me noie, si je pouvais me rappeler où j'avais vu votre figure, mais maintenant elle me revient fort clairement.

L'homme nous jeta tour à tour un regard sournois, tout en baissant la tête.

--Il parait que je suis tombé parmi des connaissances, dit-il d'un ton farouche, et cependant je n'ai aucun souvenir de vous. M'est avis, mes jeunes messieurs, que votre mémoire vous trompe.

--Pas le moins du monde, répondit tranquillement le baronnet.

Puis, se penchant en avant, il dit à l'oreille de l'homme quelques mots qui eurent pour effet de le faire bondir et avancer de deux grands pas, comme pour s'esquiver de la maison.

--Non, non, s'écria Sir Gervas, en s'élançant entre lui et la porte, vous ne nous échapperez pas. Allons, mon garçon, ne portez pas la main à votre épée. Assez de sang versé pour une nuit. D'ailleurs nous ne voulons pas vous faire du mal.

--Que comptez-vous donc faire alors? Où voulez-vous en venir? demanda-t-il de l'air d'une bête féroce prise au piège.

--Je suis plein de bienveillance à votre égard, mon ami, après ce qui s'est passé cette nuit. Que m'importe que vous fassiez ceci ou cela pour vivre, du moment où vous avez un vrai coeur d'homme? Que je périsse s'il m'est jamais arrivé d'oublier une figure que j'ai vue une seule fois, et votre bonne mine, surtout avec la marque professionnelle qu'elle porte, n'est guère de celles qui échappent à l'attention.

--Supposons que ce soit bien moi... Et après? demanda l'homme d'un ton rébarbatif.

--Il n'y a pas de «supposons», je l'affirmerais sous serment. Mais je ne le ferais pas, mon garçon. Non, lors même que je vous prendrais sur le fait. Il faut que vous le sachiez, Clarke, puisqu'il n'y a personne pour surprendre nos paroles, jadis j'étais juge de paix dans le Surrey, et notre ami ici présent fut amené devant moi, sous l'imputation de se promener à cheval un peu tard pendant la nuit et de tenir aux passants un langage un peu trop bref. Vous me comprenez. Il fut déféré aux assises, mais auparavant il s'évada, et cela lui sauva le cou. J'en suis tout à fait enchanté, et vous conviendrez avec moi qu'un aussi galant homme n'est pas fait pour danser au bout d'une corde à Tyburn.

--Et maintenant je me rappelle bien où j'ai entendu votre nom, dis-je. N'étiez-vous pas détenu dans la prison du Duc de Beaufort à Badminton et n'avez-vous pas réussi à vous évader de la vieille tour des Botelers?

--Eh bien non, gentilshommes, répondit-il en s'asseyant sur la table et balançant sans façons ses jambes, puisque vous en savez aussi long, ce serait sottise de ma part que de vouloir vous tromper. Je suis, en effet, ce même Hector Marot, dont le nom répand la terreur sur la grande route de l'Ouest et qui a vu plus qu'aucun homme du Sud l'intérieur des prisons.

Toutefois je puis vous le dire avec franchise, bien que je _fasse_ les grandes routes depuis dix ans, jamais je n'ai pris un denier à de pauvres gens, ni fait du mal à quiconque ne cherchait point à m'en faire. Au contraire, j'ai souvent risqué ma vie et mes membres pour tirer les gens de danger.

--Nous sommes en mesure de vous rendre témoignage de cela, répondis-je, car si ces quatre habits rouges ont expié leurs crimes, comme ils le méritaient, c'est grâce à vous plutôt qu'à nous.

--Non, je n'ai pas grand mérite à revendiquer pour cela, répondit notre nouvelle connaissance. La vérité, c'est que j'avais d'autres comptes à régler avec la cavalerie du colonel Kirke et que j'ai été charmé de cette occasion de me frotter à eux.

Pendant que nous causions, les hommes, que nous avions laissés avec les chevaux, vinrent accompagnés de plusieurs fermiers et métayers des environs.

Ils furent épouvantés à la vue du carnage, et fort inquiets de la vengeance que pourraient en tirer le lendemain les troupes royales.

--Au nom du Christ, monsieur, s'écria l'un d'eux, un vieux paysan à figure rougeaude, portons les cadavres de ces soldats sur la route, pour qu'ils aient l'air d'avoir péri dans une rencontre fortuite avec vos hommes. Si l'on venait à savoir qu'ils ont été tués dans une ferme, il ne resterait pas un toit de chaume en place dans tout le pays, car même maintenant on ne saurait croire combien nous avons de mal à empêcher ces diables de Tanger de nous couper la gorge.

--Sa demande est raisonnable, dit l'homme des grands chemins d'un ton de franchise bourrue. Nous n'avons aucunement le droit de faire nos farces et de faire payer l'écot aux autres.

--Eh bien, écoutez, dit Sir Gervas, s'adressant au groupe de paysans effrayés, je vais faire marché avec vous au sujet de l'affaire. Nous sommes venus pour chercher des vivres et on n'admettra guère que nous rentrions les mains vides.

Si vous consentez, entre vous tous, à nous fournir un char, à le remplir de pain, ainsi que de légumes, avec une douzaine de jeunes boeufs par-dessus le marché, non seulement nous vous délivrerons du souci de cette affaire, mais encore je vous promets que vous serez payés au prix ordinaire du marché, si vous venez chercher votre argent au camp protestant.

--Je peux donner les boeufs, dit le vieillard que nous avions secouru et qui était assez bien remis pour pouvoir rester assis. Maintenant que ma pauvre compagne a été cruellement assassinée, peu m'importe ce qui adviendra du bétail.

Je la ferai enterrer dans le cimetière de Durston.

Ensuite je vous suivrai au camp et je mourrai content si je peux seulement purger la terre d'un de ces diables incarnés.

--Bien dit, grand-papa! s'écria Hector Marot. Je suis d'avis que cette vieille canardière que je vois accrochée là-bas, quand elle aura une bonne charge de plomb et qu'elle sera aux mains d'un homme hardi, pourra abattre un de ces beaux oiseaux, avec leur brillant plumage.

--Elle a été une compagne fidèle pour moi, dit le vieillard, dont les joues ridées étaient mouillées de larmes. Pendant trente semailles et trente moissons, nous avons travaillé ensemble. Mais voici des semailles qui produiront une moisson de sang si ma main droite est assez ferme.

--Si vous partez à la guerre, grand-père Swain, nous aurons soin de votre domaine, dit le fermier qui avait parlé le premier. Quant aux légumes que ce gentleman demande, il n'en aura pas une charretée, mais trois, pourvu qu'il nous laisse une demi-heure pour les charger.

S'il ne les prend pas, d'autres les prendront, et nous préférons que tout cela aille à la bonne cause.

Par ici, Miles, réveillez les valets de ferme et veillez à ce qu'ils se hâtent de charger sur les voitures la provision de pommes de terre, puis les épinards, et aussi la viande séchée.

--Alors nous n'avons qu'à faire notre part du contrat, dit Hector Marot.

Avec l'aide de nos hommes, nous traînâmes du dehors les cadavres des quatre dragons et de notre sergent et les étendîmes en travers du chemin à quelque distance de là.

Nous promenâmes les chevaux autour des corps et entre eux de façon à pétrir le sol, et à faire croire à une escarmouche de cavalerie.