Micah Clarke - Tome III La Bataille de Sedgemoor
Chapter 2
Derrière l'arbre, un laquais allait et venait, promenant son cheval noir à la robe lustrée, qui faisait des gambades, agitait sa magnifique crinière, comme un vrai roi de la race chevaline.
--Vous le voyez, mes amis, dit Monmouth, promenant tour à tour sur les chefs ses yeux éteints, il semblerait que la Providence soit contre nous. Nous avons sans cesse aux talons quelque nouvelle mésaventure.
--Ce n'est pas la Providence, Sire. C'est notre propre négligence, s'écria hardiment Saxon. Si nous avions marchés sur Bristol hier soir, nous serions à l'heure actuelle du bon côté des remparts.
--Mais nous ne nous doutions pas que l'infanterie ennemie était si proche, s'écria Wade.
--Je vous ai dit ce qui en résulterait et le colonel Buyse l'a dit également, ainsi que le digne Maire de Taunton, répondit Saxon. Mais je n'ai rien à gagner en pleurant sur une cruche cassée. Nous devons même faire de notre mieux pour la raccommoder.
--Avançons sur Bristol et mettons notre confiance dans le Très-Haut, dit Ferguson. Si c'est sa puissante volonté que nous la prenions, eh bien nous y entrerons, quand même fauconneaux et sacres seraient aussi nombreux que les pavés des rues.
--Oui, oui, en route pour Bristol! Dieu avec nous! crièrent avec ardeur plusieurs Puritains.
--Mais c'est folie, sottise, le comble de la sottise! dit Buyse, éclatant avec violence. Vous avez l'occasion et vous ne voulez pas la saisir. Maintenant l'occasion est partie et vous voilà tous pressés de partir. Il y a là une armée forte, autant que je puis en juger, de cinq mille hommes sur la rive droite de la rivière. Nous sommes du mauvais côté et cependant vous parlez de la passer et d'assiéger Bristol sans pièces de siège, sans bêches, et avec ces forces sur nos derrières. La ville se rendra-t-elle, alors qu'elle peut voir du haut de ses remparts l'avant-garde de l'armée qui vient à son secours? Est-ce que cela nous aidera à combattre l'ennemi, que de le faire dans le voisinage d'une place forte, d'où la cavalerie et l'infanterie peuvent sortir pour faire une attaque sur notre flanc? Je le répète, c'est de la folie.
Ce que disait le guerrier allemand était d'une vérité si évidente que les fanatiques eux-mêmes furent réduits au silence.
Au loin dans l'est, de longues lignes d'acier brillaient, et les taches rouges, qu'on voyait sur les hauteurs vertes, étaient des arguments que les plus téméraires ne pouvaient dédaigner.
--Alors que conseillez-vous? demanda Monmouth en frappant avec impatience de la cravache ornée de pierres précieuses sur ses bottes de cheval.
--De passer la rivière et de les prendre corps à corps avant qu'ils aient pu recevoir des secours de la ville, dit le gros Allemand d'un ton bourru. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous sommes ici, si ce n'est pour nous battre. Si nous gagnons la partie, la ville tombera forcément. Si nous la perdons, nous aurons toujours tenté un coup hardi et nous ne pouvons faire davantage.
--Est-ce aussi votre opinion, Colonel Saxon? demanda le Roi.
--Certainement, Sire, si nous pouvons livrer bataille avantageusement. Mais nous ne pouvons guère le faire en traversant la rivière, sur un seul pont étroit en face d'une armée aussi forte. Je suis d'avis de détruire le pont de Keynsham et de descendre la rive du sud pour imposer la bataille dans une position que nous pourrons choisir.
--Nous n'avons pas encore sommé Bath, dit Wade. Faisons ce que propose le Colonel Saxon, et en attendant, marchons dans cette direction et envoyons un trompette au gouverneur.
--Il y a encore un autre plan, dit Sir Stephen Timewell, c'est de marcher rapidement sur Gloucester, d'y passer la Severn, et alors de traverser le comté de Worcester pour se rendre dans le Shropshire et le Cheshire. Votre Majesté a bien des partisans dans ce pays-là!
Monmouth allait et venait la main sur son front, de l'air d'un homme qui a perdu la tête.
--Que dois-je faire? s'écria-t-il enfin, au milieu de tous ces avis contradictoires, quand je sais que de ma décision dépend non seulement mon succès, mais encore la vie de ces pauvres et fidèles paysans et gens de métier.
--Avec les humbles égards que je dois à Votre Majesté, dit Lord Grey, qui à ce moment même revenait de la manoeuvre de la cavalerie, comme il y a fort peu d'escadrons de leur cavalerie de ce côté-ci de l'Avon, je conseillerais de faire sauter le pont et de marcher sur Bath, d'où nous pourrons passer dans le Comté de Wilts, où nous savons que nous serons bien accueillis.
--Qu'il en soit ainsi, s'écria le Roi, avec la précipitation d'un homme qui accepte un plan non point parce que c'est le meilleur, mais parce qu'il sent que tous les plans sont également sans issue. Qu'en dites-vous, gentilshommes? ajouta-t-il avec un sourire amer. J'ai reçu ce matin des nouvelles de Londres. On me dit que mon oncle a mis sous clef deux cents marchands et autres personnes suspectes de fidélité à leur religion, dans les prisons de la Tour et de la Flotte. Il lui faudra employer la moitié de la nation à garder l'autre, d'ici à peu.
--En somme, Votre Majesté en viendra à le garder, suggéra Wade. Il pourrait bien se faire qu'il voie s'ouvrir la Porte des Maîtres un de ces matins.
--Ha! Ha! Croyez-vous? s'écria Monmouth en se frottant les mains, pendant que sa figure s'éclairait d'un sourire. Eh bien, vous aurez peut-être dit la vérité. La cause d'Henri paraissait perdue le jour où la bataille de Bosworth trancha le débat. À vos postes, gentilshommes! Nous marcherons dans une demi-heure. Le Colonel Saxon et vous, Sir Stephen, vous couvrirez l'arrière-garde et protégerez les bagages. C'est un poste honorable, avec ce rideau de cavalerie autour de nos basques.
Le conseil se dispersa aussitôt.
Chacun de ses membres regagna à cheval son régiment.
Tout le camp fut bientôt en mouvement, au son des clairons, au roulement des tambours, de sorte qu'en très peu de temps l'armée fut déployée en ordre et les enfants perdus de la cavalerie se lancèrent sur la route qui mène à Bath.
L'avant-garde était composée de cinq cents cavaliers avec les miliciens du Comté de Devon.
Après eux, et dans l'ordre suivant venaient le régiment des marins, les hommes du nord du Somerset; le premier régiment des bourgeois de Taunton, les mineurs de Mendip et de Bagworthy, les dentelliers et sculpteurs sur bois de Honiton, Wellington et Ottery Sainte Marie; les bûcherons, les marchands de bestiaux, les gens des marais et ceux du district de Quantock.
Puis venaient les canons et les bagages, avec notre propre brigade et quatre enseignes de cavalerie comme arrière-garde.
Pendant notre marche, nous pouvions voir les habits rouges de Feversham suivant la même direction sur l'autre bord de l'Avon.
Une grosse troupe de leur cavalerie et de leurs dragons avait passé à gué la rivière et voltigeait autour de nous, mais Saxon et Sir Stephen couvraient les bagages si habilement, tenaient tête d'un air si résolu et faisaient pétiller la fusillade avec tant d'à-propos, quand nous étions serrés de trop près, que l'ennemi ne se hasarda point à charger à fond.
II--La Bataille dans la Cathédrale de Wells.
Me voici maintenant bel et bien lié aux roues du char de l'histoire, mes chers enfants, me voici tenu d'indiquer au fur et à mesure les noms, les lieux, les dates, quelque alourdissement qu'il en résulte pour mon récit.
Alors que se déroulait un pareil drame, il serait impertinent de parler de moi, si ce n'est comme le témoin ou l'auditeur de ce qui peut vous faire paraître plus vivantes ces scènes d'autrefois.
Il n'est point agréable pour moi de m'étendre sur ce sujet, mais convaincu, ainsi que je le suis, que le hasard ne joue aucun rôle dans les grandes ou les petites affaires de ce monde, j'ai la ferme croyance que les sacrifices de ces braves gens ne furent point perdus, que leurs efforts ne se dépensèrent point en pure perte, comme on le dirait peut-être à première vue.
Si la race perfide des Stuarts n'est plus maintenant sur le trône, et si la religion de l'Angleterre est encore une plante qui se développe librement, nous en sommes, selon moi, redevables à ces patauds du Comté de Somerset.
Ils furent les premiers à faire voir combien il faudrait peu de chose pour ébranler le trône d'un monarque impopulaire.
L'armée de Monmouth ne fut que l'avant-garde de celle qui marcha sur Londres, trois ans plus tard, lorsque Jacques et ses cruels ministres fuyaient, abandonnés de tous, à la surface de la terre.
Dans la nuit du 27 juin, ou plutôt dans la matinée du 28, nous arrivâmes à la ville de Frome, très mouillés, dans un état lamentable, car la pluie avait recommencé, et toutes les routes étaient des fondrières boueuses.
De là, nous partîmes le lendemain pour Wells.
On y passa la nuit et tout le jour suivant, pour donner aux hommes le temps de sécher leurs habits et de se refaire après leurs privations.
Dans l'après-midi, une revue de notre régiment du comté de Wills eut lieu dans le parvis de la cathédrale, et Monmouth nous fit des éloges, bien mérités d'ailleurs, pour les progrès accomplis en si peu de temps dans notre allure martiale.
Comme nous retournions à nos quartiers, après avoir renvoyé nos hommes, nous aperçûmes une grande foule des grossiers mineurs d'Oare et de Bagworthy rassemblés sur la place en face de la cathédrale, et écoutant l'un d'eux, qui les haranguait du haut d'un char.
Les gestes farouches et violents de cet homme prouvaient que c'était un de ces sectaires extrêmes en qui la religion court le danger de tourner à la folie furieuse.
Les bruits sourds et les gémissements qui montaient des rangs de la foule marquaient, cependant, que ses paroles ardentes étaient bien d'accord avec les dispositions de son auditoire.
Aussi nous fîmes une halte tout près de la foule, pour écouter son discours.
C'était un homme à barbe rouge, à la figure farouche, avec une toison en désordre qui retombait sur ses yeux luisants, et doué d'une voix rauque qui retentissait dans toute la place.
--Que ne ferons-nous pas pour le Seigneur, criait-il, que ne ferons-nous pas pour le Saint des Saints? Pourquoi sa main s'appesantit-elle sur nous? Pourquoi n'avons-nous pas délivré ce pays, ainsi que Judith délivra Béthulie?
Voyez-vous, nous avons attendu en paix, et il n'en est résulté rien de bon, et pour un temps de santé, nous vivons dans la peine.
Pourquoi cela, vous dis-je?
En vérité, frères, c'est parce que nous avons agi à la légère avec le Seigneur, parce que nous n'avons pas été entièrement de coeur avec lui.
Oui, nous l'avons loué en paroles, mais par nos actions, nous lui avons témoigné de la froideur.
Vous le savez bien, le Prélatisme est chose maudite, qui mérite les sifflets, une chose qui est une abomination aux yeux du Tout-Puissant.
Et cependant, qu'est-ce que nous avons fait pour lui en cette circonstance, nous, ses serviteurs?
N'avons-nous pas vu des églises prélatistes, églises des formes et des apparences, où la créature est confondue avec le Créateur?
Ne les avons-nous pas vues, dis-je, et cependant n'avons-nous pas négligé de les balayer au loin, et ainsi ne les avons-nous pas sanctionnées?
Le voilà le péché d'une génération tiède et prête à reculer!
La voilà la cause pour laquelle le Seigneur regarde avec froideur son peuple!
Voyez, à Shepton et à Frome, nous avons laissé derrière nous de pareilles églises.
À Gastonbury aussi, nous avons épargné ces murailles coupables qui furent élevées par les mains des idolâtres de jadis.
Malheur à vous, si après avoir mis la main à la charrue du Seigneur, vous tournez le dos à la besogne!
Regardez par ici...
Et sur ces mots, il se tourna vers la belle cathédrale:
--Que signifie cet amas de pierre? N'est-ce point un autel de Baal?
Ne fut-il point construit pour le culte de l'homme et non pour celui de Dieu.
N'est-ce point ici que le nommé Ken, paré de son sot rochet, de ses joyaux puérils, peut prêcher des doctrines sans âme, et menteuses, lesquelles ne sont que le vieux ragoût du Papisme servi sous un nom nouveau?
Est-ce que nous souffririons pareille chose?
Est-ce que nous, les enfants choisis du Grand Être, nous laisserons subsister cette tache pestiférée!
Pouvons-nous compter sur l'aide du Tout-Puissant, si nous n'étendons pas la main pour venir à son aide?
Nous avons laissé derrière nous les autres temples du Prélatisme, laisserons-nous aussi celui-ci debout, mes frères?
--Non, non, hurla la foule, agitée par des mouvements d'orage.
--Allons-nous le démolir jusqu'à ce qu'il n'en reste pas pierre sur pierre?
--Oui! Oui! cria-t-on.
--Maintenant? Tout de suite?...
--Oui, oui!
--Alors, à l'oeuvre! cria-t-il, et s'élançant à bas de son char, il se précipita vers la cathédrale, suivi de près par la tourbe d'enragés fanatiques.
Les uns s'amassèrent, hurlant, vociférant, pour franchir les portes ouvertes.
D'autres, en essaims, grimpaient aux piliers et aux piédestaux de la façade, martelaient les ornements sculptés, se cramponnaient aux vieilles et grises statues de pierre qui occupaient chaque niche.
--Il faut mettre un terme à ce désordre, dit Saxon d'un ton bref. Nous ne pouvons laisser insulter et salir toute l'Église d'Angleterre pour plaire à une bande de braillards à la tête échauffée. Le pillage de cette cathédrale ferait plus de tort à notre cause que la perte d'une bataille rangée. Amenez votre compagnie, Sir Gervas. Pour nous, nous ferons de notre mieux pour les retenir jusque-là.
--Hé, Masterton, cria le baronnet, apercevant un de ses sous-officiers dans un groupe qui se contentait de regarder, sans aider ni empêcher les émeutiers. Courez au quartier et dites à Barker de former la compagnie, la mèche allumée. Je puis être de quelque utilité ici.
--Ah! voici Buyse, s'écria joyeusement Saxon, en voyant le colosse allemand se frayer passage à travers la foule, et, Lord Grey aussi. Il faut que nous sauvions la cathédrale, mylord. Ils la mettraient à sac et la brûleraient.
--Par ici, gentilshommes, s'écria un homme âgé, aux cheveux gris, qui accourait à nous les bras tendus, un trousseau de clef sonnant à sa ceinture. Oh! hâtez-vous, gentilshommes, si vous avez vraiment quelque autorité sur ces gens sans principes. Ils ont abattu saint Pierre, et ils finiront par démolir saint Paul, s'il n'arrive pas de secours. Il ne restera pas un Apôtre. Ils ont apporté un tonneau de bière et ils sont en train de le défoncer sur le maître-autel. Oh! Hélas! Peut-on voir chose pareille dans un pays chrétien!
Il eut un bruyant sanglot et frappa du pied dans son désespoir et sa souffrance.
--C'est le sacristain, messieurs, dit quelqu'un de la ville. Il a vieilli dans la cathédrale.
--Voilà le chemin de la Sacristie, mylords et gentilshommes, dit le vieillard en s'ouvrant courageusement passage à travers la foule. Maintenant, quel malheur, le saint Paul est tombé aussi!
Comme il parlait, un craquement multiple s'entendit à l'intérieur de la cathédrale, annonçant une nouvelle profanation des fanatiques.
Notre guide redoubla de vitesse, et parvint enfin à une porte basse en chêne qu'il ouvrit à force de faire grincer des barreaux et craquer des gonds.
Nous nous glissâmes tant bien que mal par cette ouverture et suivîmes du pas le plus rapide le vieillard dans un corridor dallé qui débouchait dans la cathédrale par une petite porte tout près du maître-autel.
Le vaste édifice était plein d'émeutiers qui couraient de tous côtés, détruisant, brisant tout ce qu'ils pouvaient atteindre.
Un grand nombre d'entre eux étaient des fanatiques sincères, disciples du prédicant que nous avions entendu dehors, mais il y en avait d'autres que leurs figures suffisaient à désigner comme des coquins et des simples voleurs, tels que toute armée en ramasse sur son passage.
Pendant que les premiers arrachaient les statues des murailles ou lançaient les livres de prières à travers les vitraux des fenêtres, les autres déracinaient les massifs candélabres de bronze, emportant tout ce qui paraissait évidemment avoir quelque valeur.
Un individu déguenillé, huché dans la chaire, s'employait à déchirer le velours cramoisi qu'il jetait dans la foule.
Un autre avait renversé le pupitre, où on lisait les livres saints, et s'évertuait à tordre la monture de bronze pour l'enlever.
Au milieu d'une des ailes, un petit groupe avait passé une corde au cou de l'évangéliste Marc et tirait avec ardeur, si bien qu'au moment même de notre entrée, la statue oscilla quelques instants et finit par s'abattre à grand bruit sur les dalles de marbre.
Les vociférations, qui accompagnaient chaque nouvelle profanation, le craquement des boiseries démolies, des fenêtres brisées, le bruit sourd de la maçonnerie qui tombait, tout cela faisait un vacarme des plus assourdissants, auquel s'ajoutait le ronflement de l'orgue, que plusieurs émeutiers firent taire enfin en crevant les soufflets.
Le spectacle qui nous frappa le plus vivement, ce fut la scène qui se passait juste en face de nous au maître-autel.
On y avait placé un tonneau de bière.
Une douzaine de bandits s'étaient groupés tout autour.
L'un d'eux, avec des gestes indécents, avait grimpé dessus et s'occupait à défoncer le tonneau à coups de hachette.
Au moment de notre entrée, il venait de réussir à l'ouvrir.
La liqueur brune sortait en moussant, pendant que la foule, avec de bruyants éclats de rire, faisait circuler des cuillers à pot et des gobelets.
Le soldat allemand lança un juron grossier, d'une voix saccadée, à ce spectacle, se frayant à coups d'épaules un passage à travers les tapageurs.
Il sauta sur l'autel.
Le meneur de l'orgie était penché sur son baril, la cruche à la main, quand la poigne de fer du soldat s'abattit sur son collet.
En un instant, ses talons battaient l'air, il avait la tête plongée d'une profondeur de trois pieds dans le tonneau, dont le contenu jaillit en écumant de tous côtés.
Par un effort vigoureux, Buyse saisit le tonneau avec le mineur à demi-noyé qui s'y trouvait et lança le tout à grand bruit sur les larges degrés de marbre qui partaient du centre de l'église.
En même temps, aidés d'une douzaine de nos hommes, qui nous avaient suivis dans la cathédrale, nous repoussâmes les camarades de l'individu et les rejetâmes derrière la grille qui séparait le choeur de la nef.
Notre attaque eut pour effet de mettre un terme à la dévastation, mais en détournant sur nous la furie des fanatiques qui, jusque là, s'exerçait sur les murs et les fenêtres.
Statues, sculptures de pierre, boiseries, tout fut abandonné par les vandales et la bande entière se précipita avec un rauque bourdonnement de rage.
Toute discipline, tout ordre disparut dans leur frénésie pieuse.
--Abattez les Prélatistes! hurlaient-ils. À bas les partisans de l'Antéchrist! Massacrons-les aux cornes mêmes de l'autel. À bas! À bas!
Ils se massèrent des deux côtés, en une cohue sauvage, à demi folle, les uns armés, les autres sans armes, mais tous, jusqu'au dernier, pleins de cette fièvre, de cette rage qui aboutissent au meurtre.
--C'est une guerre civile compliquée d'une autre guerre civile, dit Lord Grey, avec un calme sourire. Nous n'avons rien de mieux à faire que de dégainer, gentilshommes, et de défendre l'ouverture de la grille, si nous pouvons tenir bon jusqu'à ce qu'il arrive de l'aide.
Et en disant ces mots, il tira vivement sa rapière et se posta au haut des marches, entre Saxon et Sir Gervas d'un côté, Buyse, Ruben et moi de l'autre.
Il y avait juste l'espace nécessaire pour permettre à six hommes de manier efficacement leurs armes.
En conséquence, notre faible troupe d'auxiliaires se répartit le long de la grille.
Heureusement elle était assez haute et assez solide pour qu'il fût périlleux de l'escalader en présence d'adversaires.
Le désordre avait fait place à une véritable mutinerie parmi ces hommes des marais et des mines.
Les piques, les faux, les couteaux brillaient dans le demi-jour.
Les clameurs de rage étaient renvoyées en échos par les hautes voûtes du toit, comme les hurlements d'une meute de loups.
--Marchez en avant, mes frères, criait le prédicant fanatique qui avait déterminé l'explosion, marchez en avant contre eux. Peu importe qu'ils soient à une place dominante. Il y en a un qui est plus haut qu'eux. Reculerons-nous devant son oeuvre à cause d'une épée nue? Souffrirons-nous que l'autel prélatiste soit sauvé par ces fils d'Amalek? En avant, en avant, au nom du Seigneur!
--Au nom du Seigneur! s'écria la foule, avec une sorte de voix haletante, accompagnée d'une sorte de sifflement, comme celui d'un homme sur le point de se lancer dans un bain glacé. Au nom du Seigneur!
Et ils arrivèrent des deux côtés, gagnant en nombre et en impulsion, si bien qu'enfin, avec un cri sauvage, ce flot se trouva devant la pointe même de nos épées.
Je ne saurais dire ce qui se passa à ma droite ou à ma gauche pendant la mêlée, car il y avait tant de gens qui nous serraient de près, et la lutte était si vive que chacun de nous ne pouvait faire plus que de se maintenir.
Le nombre même de nos agresseurs était une circonstance favorable pour nous, car il les gênait dans le maniement de l'épée.
Un gros mineur me lança un furieux coup de faux, mais il me manqua et perdit l'équilibre par suite de l'élan qu'il avait pris pour frapper, et je lui passai mon épée à travers le corps avant qu'il pût se remettre debout.
Ce fut la première fois, mes chers enfants, qu'il m'arriva de tuer un homme dans un moment de colère, et je n'oublierai jamais la figure pâle, effarée, qu'il tourna vers moi par-dessus son épaule avant de tomber.
Un autre me prit corps à corps avant que j'eusse dégagé mon arme, mais je l'écartai violemment de ma main gauche, puis j'abattis sur sa tête le plat de mon épée, et je l'étendis sans connaissance sur le pavé.
Dieu le sait, je n'avais nul désir d'ôter la vie à ces fanatiques égarés, ignorants, mais la nôtre était en jeu.
Un homme des marais, qui avait plutôt l'air d'une bête sauvage velue que d'un être humain, s'élança au dessus de mon arme et me saisit par les genoux pendant qu'un autre abattait son fléau sur mon casque, d'où le coup glissa sur mon épaule.
Un troisième me porta un coup de pique et m'atteignit à la cuisse, mais d'un coup je tranchai son arme en deux, et d'un autre je lui fendis la tête.
À cette vue, l'homme au fléau recula.
Une violente ruade me délivra de la créature sans armes, aux apparences simiesques, qui était à mes pieds, si bien que je me trouvai débarrassé de mes adversaires, sans avoir souffert de la rencontre, si ce n'est une égratignure à la cuisse et une certaine raideur dans le cou et l'épaule.
Je regardai autour de moi et je vis que mes compagnons avaient également réussi à écarter leurs agresseurs.
Saxon tenait de la main gauche sa rapière sanglante.
Le sang coulait à petites gouttes d'une blessure légère qu'il avait reçue à la main droite.
Devant lui gisaient, l'un sur l'autre, deux mineurs, mais aux pieds de Sir Gervas, il n'y avait pas moins de quatre corps entassés.
Au moment où je le regardai, il avait tiré sa tabatière et il s'inclinait devant Lord Grey, et d'un gracieux mouvement, il la lui présentait, l'air aussi insouciant que s'ils s'étaient rencontrés dans un café de Londres.
Buyse s'appuyait sur son grand sabre et considérait d'un air sombre un corps décapité, qui gisait devant lui, et qu'à ses vêtements je reconnus pour être celui du prédicant.
Pour Ruben, il était sain et sauf, mais il témoignait une vive inquiétude au sujet de ma légère entaille, malgré tout ce que je fis pour lui prouver que c'était moins grave que tant de déchirures causées par les branches ou les épines, que nous avions jadis reçues en allant ensemble cueillir les mûres.
Les fanatiques, bien qu'ils eussent été repoussés, n'étaient pas gens à s'en tenir à une première défaite.
Ils avaient perdu dix des leurs, y compris leur chef, sans arriver à forcer notre ligne, mais cet échec ne servit qu'à exaspérer leur furie.