Micah Clarke - Tome III La Bataille de Sedgemoor

Chapter 12

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[Note 3: Il n'est que juste de reconnaître que selon bien des auteurs Ferguson était aussi énergique comme soldat que zélé pour la religion. Le récit qu'il fait de Sedgemoor est intéressant en ce qu'il exprime l'opinion de ceux qui prirent part à l'affaire sur les causes de leur échec. «Or, outre ces deux escadrons, dont les officiers, sans être d'une bien grande habileté, avaient du moins assez de courage pour se conduire honorablement, s'ils n'avaient pas, faute d'un guide, rencontré l'obstacle sus-mentionné, il n'y eut pas dans tous les autres escadrons, un seul qui se soit lancé à la charge, ou se soit même approché de l'ennemi, assez pour donner ou recevoir une blessure. M. Hacker, l'un de nos capitaines, ne fût pas plus tôt à portée de voir leur camp qu'il eut la vilenie de tirer un coup de pistolet pour leur donner avis de notre approche. Après quoi il abandonna sa charge, et partit à fond de train, pour s'assurer le bénéfice d'une proclamation du Roi, offrant le pardon à tous ceux qui retourneraient chez eux avant un temps fixé. Il fit valoir tout cela à son procès, mais à cela Jeffreys répondit qu'il méritait plus que tous autres d'être pendu, et cela pour sa perfidie envers Monmouth, comme pour sa trahison à l'égard du Roi. Et bien qu'aucun autre officier ne se soit conduit avec autant d'ignominie, néanmoins ils furent inutiles et ne se rendirent aucun service, attendu qu'ils n'essayèrent pas même de charger une fois, et ne conserveront point leurs hommes réunis, et j'ose affirmer que si notre cavalerie n'avait pas tiré un seul coup de pistolet, qu'elle se fût bornée à se tenir en position, de façon à donner à l'ennemi inquiétude et appréhension, l'infanterie aurait su à elle seule, aurait gagné la bataille, et aurait triomphé. Mais notre cavalerie se tenant dispersée et désunie, et fuyant toutes les fois qu'approchait un escadron de la leur, que commandait Oglethorpe, donna un avantage à ce corps car l'ennemi, après avoir parcouru en tous sens le champ de bataille sans juger nécessaire d'attaquer des gens que leurs propres craintes avaient éparpillés, cela lui permit d'attaquer enfin par derrière nos bataillons et d'arracher la victime de leurs mains prêtes à la saisir, et qui déjà étaient sur le point de l'avoir. En outre, cette troupe de leur cavalerie ne se montait pas à plus de trois cents hommes, tandis que nous en aurions eu plus qu'il ne nous en fallait, s'ils avaient eu quelque courage et avaient été commandés par un galant homme pour les attaquer à la fois de front et de flanc. Voilà ce que j'affirme avec d'autant plus de conviction, que j'en fus le témoin attristé, car contrairement à mon habitude, j'avais cessé mon service auprès du duc, qui avançait avec l'infanterie, pour me transporter près de la cavalerie, d'autant plus que l'on comptait qu'elle serait la première, ce matin-là, à engager l'action en faisant irruption et mettant le désordre dans le camp ennemi. Jusqu'au moment où nos bataillons devaient arriver, je fis tous les efforts dont j'étais capable, car non seulement je frappai plusieurs soldats qui avaient abandonné leur poste, mais encore je réprimandai vivement quelques-uns des capitaines pour manquer à leur devoir. Mais je parlai avec la plus grande chaleur à Mylord Grey et le conjurai de charger et de ne pas souffrir que la victoire, dont notre infanterie s'était en quelque sorte saisie, nous fût arrachée. Mais lui, au lieu d'écouter, se conduisit en homme indigne et en lâche poltron, déserta cette partie du champ de bataille, et abandonna son commandement, et en outre partit à fond de train vers le Duc, en lui disant que tout était perdu et qu'il n'était que temps pour lui de se tirer d'affaire. Et par-là, en outre de tout le mal qu'il avait déjà occasionné, il décida le léger et malheureux gentilhomme à quitter les bataillons, alors que ceux-ci étaient occupés à disputer courageusement à qui remporterait la victoire. Et cela survint fort mal à propos, au moment même où une certaine personne cherchait à trouver le Duc pour lui demander instamment de venir charger à la tête de ses troupes. Mais ce que j'ose affirmer, c'est que si ce Duc avait eu sous la main seulement deux cents cavaliers, bien montés, bien équipés, vaillants de leur personne, et commandés par des officiers expérimentés, ils auraient été victorieux. Cela est reconnu par nos ennemis, qui ont souvent avoué qu'ils avaient été sur le point de prendre la fuite, après les attaques faites sur eux par notre infanterie, et qu'ils auraient été battus, si notre cavalerie avait rempli son rôle, au lieu d'attendre dans l'inertie, à regarder sans agir jusqu'à ce que la cavalerie eût rétabli le combat, en tombant sur les derrières de nos bataillons. Et il ne faut point s'en prendre aux simples soldats, qui auraient eu le courage de suivre leurs chefs, mais à ceux-là même qui les commandaient, et en particulier à Mylord Grey, que l'on a tout droit d'accuser d'avoir trahis notre cause, si tant est qu'on puisse appeler la lâcheté du nom de trahison.» _Extrait d'un Manuscrit du docteur Ferguson_, cité dans le livre intitulé _Ferguson le conspirateur_, ouvrage intéressant d'un de ses descendants en droite ligne, avocat à Édimbourg. (Note de l'auteur).]

Si vous entendez dire ou si vous lisez, mes chers enfants, que la révolte de Monmouth fut aisément domptée ou que c'était dès le début une entreprise désespérée, rappelez-vous que moi, qui y ai pris part, j'affirme nettement qu'elle faillit faire pencher la balance et que cette poignée de paysans résolus, avec leurs piques, leurs faux, ont été bien près de modifier toute la marche de l'histoire d'Angleterre.

Si, après avoir supprimé la rébellion, ce conseil privé montra tant de férocité, c'est qu'il savait combien elle avait été proche du succès.

Je ne veux pas m'étendre trop longuement sur la cruauté et la barbarie des vainqueurs, car il n'est point utile que vos oreilles d'enfants entendent de tels détails.

La mollesse de Feversham et la brutalité de Kirke leur ont fait, dans l'Ouest, une réputation qui n'est dépassée que par celle du gredin de haute envergure qui leur succéda.

Quant à leurs victimes, quand elles eurent été pendues, coupées en quartiers, qu'elles eurent subi tout ce qu'on pouvait leur faire souffrir, elles laissèrent dans leurs petits villages, comme un trésor que devaient y transmettre les générations successives, la réputation d'hommes braves et sincères qui moururent pour une noble cause.

Allez maintenant à Milverton ou à Wivoliscombe, ou Minehead, ou à Colyford, ou dans n'importe quel village dans toute la longueur et la largeur du Comté de Somerset, et vous verrez qu'ils n'ont point oublié ceux qu'ils sont fiers d'appeler leurs martyrs.

Et aujourd'hui, où est Kirke, où est Feversham?

Leurs noms sont conservés, il est vrai, mais conservés dans la haine du pays.

Comment ne pas voir que ces hommes, en châtiant d'autres hommes, se sont attiré un châtiment bien plus sévère?

Leur péché, en vérité, les a montrés au grand jour.

Ils firent tout ce dont sont capables des gens scélérats, endurcis de coeur, sachant bien qu'en agissant ainsi ils auraient l'approbation de l'hypocrite au sang glacé, du bigot qui occupait alors le trône.

Ils agirent pour gagner sa faveur et ils l'obtinrent.

Des hommes furent perdus, dépecés et pendus de nouveau.

Tous les carrefours du pays présentèrent l'épouvante des gibets.

Il n'y a pas une insulte, pas un affront, capables d'aggraver jusqu'à les rendre intolérables les angoisses de la mort, qui ne fussent accumulés sur ces hommes voués aux longues souffrances et pourtant on se raconte avec orgueil dans leur Comté natal que dans toute cette armée de victimes, il n'y en eut pas une seule qui ne marchât à la mort le visage ferme, en protestant que si la chose était à refaire, elle la referait.

Au bout d'une ou deux semaines, on eut des nouvelles des fugitifs.

Monmouth, à ce qu'il parait, avait été pris par les habits jaunes de Portman pendant qu'il tentait de gagner New Forest, d'où il espérait s'enfuir sur le continent.

Il fut traîné, amaigri, non rasé, et tremblant, hors d'un champ de haricots où il avait cherché un abri, et conduit à Ringwood, dans le Hampshire.

Des rumeurs étranges nous parvinrent au sujet de son attitude, rumeurs que nous connûmes par les grossières plaisanteries de nos gardiens.

Certains dirent qu'il s'était traîné aux genoux des rustres qui l'avaient pris.

D'après d'autres, il avait écrit au Roi, en lui offrant de faire tout et même de jeter par-dessus bord la cause protestante, afin de sauver sa tête de l'échafaud[4].

[Note 4: La lettre suivante, que Monmouth écrivit de la Tour à la Reine, montre bien l'état d'abjection de son âme. «Madame,--Je n'aurais pas la hardiesse d'écrire à Votre Majesté jusqu'au jour où j'aurai montré au Roi combien j'ai horreur de la chose que j'ai faite, et combien je désire de vivre pour le servir. J'espère, Madame, que ce que j'ai dit aujourd'hui au Roi prouvera combien je suis sincère, et combien je déteste tous ces gens qui m'ont amené à cela. Après avoir fait cela, Madame, j'ai cru être dans une situation convenable pour implorer votre intercession que vous ne refusez jamais aux malheureux, je le sais, et je suis certain, Madame, d'être l'objet de votre pitié, ayant été séduit et attiré par ruse dans cette horrible affaire. Si je n'avais pas d'autre objet que le désir de vivre, Madame, je ne vous donnerais jamais cette peine, mais je tiens à la vie pour servir le Roi, ce que je suis en état de faire, et ce que je ferai au-delà de ce que je puis dire. En conséquence, c'est après avoir tenu compte de cela, que je puis m'enhardir jusqu'au point d'insister auprès de vous et vous implorer d'intercéder pour moi, car je suis sûr que le Roi vous écoutera. Vos prières ne sauraient jamais éprouver de refus, quand elles sollicitent la vie seulement pour servir le Roi. J'espère, Madame, que par la générosité et la bonté du Roi, et par votre intercession, je puis espérer pour ma vie, qui sera, si je la conserve, entièrement employée à témoigner à Votre Majesté tout le sentiment imaginable de gratitude; et à servir le Roi en fidèle sujet. Et à être le plus dévoué et le plus obéissant serviteur, Monmouth.» (Note de l'auteur).]

Nous rîmes alors de ces histoires, en les traitant d'inventions de nos ennemis.

En outre, il paraissait impossible qu'en un temps où les partisans lui montraient un attachement si ferme et si loyal, lui qui les avait conduit et sur qui étaient fixés les yeux de tous, montrât moins de courage que n'en témoigne le moindre petit tambour qui marche à pas menus en tête de son régiment sur le champ de bataille.

Hélas, le temps nous prouva que ces histoires-là étaient vraies, et qu'il n'y avait aucun abîme d'infamie où ce malheureux fût prêt à descendre dans l'espoir de prolonger de quelques années une vie qui avait été une malédiction pour un si grand nombre de ceux qui l'avaient suivi.

Aucune nouvelle bonne ou mauvaise au sujet de Saxon ne vint m'encourager à espérer qu'il avait trouvé un endroit où se mettre en sûreté.

Ruben était toujours confiné au lit par sa blessure; il recevait les soins et la protection du Major Ogilvy.

Ce bon gentleman vint me voir plus d'une fois et s'efforça d'améliorer ma situation, jusqu'au jour où je lui fis entendre combien il m'était pénible de me voir traiter autrement que les braves garçons avec qui j'avais partagé les périls de la campagne.

Il me fit la grande faveur d'écrire à mon père, pour l'informer que je me portais bien et que je n'étais point en danger imminent.

En réponse à cette lettre, je reçus du vieillard une énergique et chrétienne recommandation d'avoir bon courage, avec de nombreuses citations empruntées à un sermon sur la patience, par le Révérend Josiah Seaton, de Petersfield.

Ma mère, disait-il, était profondément désolée de ma situation, mais soutenue par sa confiance dans les décrets de la Providence.

Il joignait à cette lettre un chèque au nom du Major Ogilvy, en le chargeant d'en faire l'usage que je désirais.

Cette somme, jointe au petit pécule que ma mère avait cousu dans mon collet, me fut d'une utilité incomparable, car la fièvre des prisons avait éclaté parmi nous, et je me trouvai en mesure de procurer aux malades les aliments qui leur convenaient, ainsi que de payer les services des médecins, si bien que l'épidémie fut tuée dans le germe avant d'avoir pu se répandre.

Dans les premiers jours d'août, nous fûmes conduits de Bridgewater à Taunton, et jetés avec des centaines d'autres dans le même magasin à laines où notre régiment avait été logé au commencement de la campagne.

Nous gagnâmes peu au change.

Toutefois nous nous aperçûmes que nos nouveaux gardiens étaient, en quelque sorte, plus rassasiés de cruauté que les premiers et que, dès lors, ils étaient moins exigeants envers leurs prisonniers.

Non seulement on permettait de temps à autre à nos amis de nous rendre visite, mais encore nous pouvions nous procurer des livres et des journaux, grâce à un petit cadeau fait au sergent de service.

Nous fûmes donc en état de passer notre temps dans un confortable relatif, pendant la durée d'un mois et plus qui s'écoula avant notre jugement.

Un soir, comme j'étais adossé au mur, l'esprit vague, les yeux fixés sur une mince tranche de ciel qui se montrait par l'étroite fenêtre, j'en vins à me croire revenu dans les prairies d'Havant, quand il arriva à mon oreille une voix qui me ramena en effet à mon foyer du Hampshire.

Ce timbre grave, rauque, qui parfois s'élevait à un grondement coléreux, ne pouvait appartenir qu'à un homme, à mon vieil ami le marin.

Je m'approchai de la porte d'où venait le vacarme, et tous les doutes disparurent dès que j'entendis les propos échangés:

--Allez vous me laisser passer, oui ou non? criait-il. Permettez-moi de vous dire que j'ai ralenti ma marche quand des gens qui valaient mieux que vous m'ont prié de couvrir de voiles les huniers. Je vous dis que j'ai le permis de l'amiral, et je n'entends pas les carguer pour un petit bout de peint en rouge. Ainsi donc tirez-vous à travers mon aussière. Sans quoi je pourrais bien vous couler.

--Nous ne connaissons point d'amiraux ici, dit le sergent de garde. L'heure de la visite aux prisonniers est passée pour aujourd'hui, et si vous ne retirez pas d'ici votre disgracieuse personne, je vais faire essayer à votre dos le poids de ma hallebarde.

--J'ai reçu des coups et je les ai rendus avant qu'on ait jamais pensé à vous, torchon de terrien, hurla le vieux Salomon. Je me suis trouvé vergue contre vergue avec Ruyter quand vous appreniez encore à téter, mais tout vieux que je suis, je tiens à vous faire savoir que je ne suis pas encore mis au rebut, et que je suis encore capable d'échanger des bordées avec n'importe quel brigand de homard à queue rouge qui aura jamais été pendu à l'estrapade pour recevoir dans le des l'empreinte des diamants du Roi. Je n'ai qu'à naviguer en arrière et à faire un signal au Major Ogilvy pour lui apprendre de quelle façon j'ai reçu la bienvenue, il vous rendra la peau encore plus rouge que ne l'a été votre habit.

--Le Major Ogilvy! s'écria le sergent plus respectueux. Si vous aviez dit que votre permission était signée du Major Ogilvy, cela se serait passé autrement, mais vous vous êtes mis à raconter des histoires d'amiraux, de commodores, et Dieu sait quels autres propos d'outre-mer.

--C'est honteux pour vos parents, de vous avoir si mal appris à connaître l'anglais du Roi, grommela Salomon. à vrai dire, l'ami, c'est pour moi un sujet d'étonnement quand je vois que des gens de mer sont en état d'en remontrer aux terriens en matière d'argot. Car sur les sept cents hommes du navire le Worcester, le même qui coula à pic dans la baie de Funchal, il n'y en avait pas un, même parmi les mousses qui servent les canons, qui ne comprit tout ce que je disais, tandis qu'à terre, il y a plus d'un benêt comme toi, qui pourrait aussi bien être Portugais, d'après le peu d'anglais qu'il sait et qui me regarde du même air qu'un cochon pendant un ouragan, rien que pour lui avoir demandé quelle est sa position, ou combien de fois la cloche a sonné.

--Qui voulez-vous voir? demanda le sergent, d'un ton bourru. Vous avez une langue diablement longue.

--Oui, et assez rude encore, quand j'ai affaire à des imbéciles, riposta le marin. Mon garçon, si je vous avais dans mon quart pour une croisière de trois ans, je ferais tout de même un homme de vous.

--Laissez passer le vieux, cria le sergent furieux.

Et le marin entra, faisant sonner sa jambe de bois, sa figure bronzée toute contractée, toute bouleversée, tant par l'effet du plaisir que lui donnait sa victoire sur le sergent, que par celui d'une grosse chique qu'il avait l'habitude de fourrer sous sa joue.

Ayant jeté les yeux autour de lui sans me voir, il porta ses mains à sa bouche et lança mon nom d'une voix retentissante, en l'accompagnant d'une série de ohé! qui résonnèrent dans tout l'édifice.

--Me voici, Salomon, dis-je en le touchant à l'épaule.

--Dieu vous bénisse, mon garçon, Dieu vous bénisse. Je n'arrivais pas à vous voir, car mon oeil de tribord est aussi brouillé que l'air autour des bancs de Terre-Neuve. Sue William y a lancé un pot d'un quart, à l'auberge du Tigre, il y aura bientôt trente ans. Comment allez-vous? En bon état partout, dessous et dessus?

--Tout va aussi bien que possible, répondis-je. Je n'ai guère sujet de me plaindre.

--Vous n'avez pas reçu de boulet dans les manoeuvres fixes? Pas d'agrès de cassé. Pas de trous entre le bord et la ligne d'eau? Vous n'avez pas été réduit à l'état de ponton, pas été pris d'enfilade, pas subi d'abordage?

--Rien de tout cela, dis-je en riant.

--Sur ma foi, vous êtes plus maigre que jadis, et vous avez vieilli de dix ans en deux mois. Vous êtes parti en vaisseau de ligne aussi pimpant, aussi coquet qui ait jamais obéi à la barre, et maintenant vous avez l'air de ce même vaisseau, après que la bataille et la tempête ont usé le brillant vernis de ses flancs, et ont jeté à bas les pennons de la pomme de son grand mât. Mais je n'en suis pas moins content de vous voir en bon état dans la voilure et la membrure.

--J'ai été témoin de spectacles bien capables de faire vieillir un homme de dix ans.

--Oui, oui, répondit-il avec un grognement caverneux, en agitant la tête de droite et de gauche. C'est une bien maudite affaire. Et pourtant, si fâcheuse que soit la tempête, le calme reviendra toujours par la suite, pourvu que vous arriviez à la traverser avec votre ancre profondément plantée dans la Providence. Ah! mon garçon, voilà un fond qui tient bien! Mais si je vous connais, mon garçon, vous souffrez plus à cause de ces pauvres diables qui vous entourent que pour vous-même.

--En effet c'est bien cruel de les voir souffrir avec tant de patience et sans jamais se plaindre, répondis-je, et cela pour un homme pareil.

--Ah! Oui, cet être au foie de poulet, grogna le marin en grinçant des dents.

--Comment vont ma mère et mon père, demandai-je, et comment êtes-vous venu si loin de chez vous?

--Ah! j'aurais fini par être jeté à la côte sur mes moignons d'os si j'avais attendu plus longtemps à mon amarrage. Donc, j'ai coupé mon câble, et après avoir fait une pointe au nord, jusqu'à Salisbury, j'ai couru sous une bonne brise.

Votre père s'est fait une figure impassible, et il s'occupe de son métier comme à l'ordinaire, bien qu'il soit fortement tracassé par les juges de paix.

Ils l'ont fait venir deux fois à Winchester pour l'interroger, mais ils ont trouvé ses papiers en règle et on n'a rien pu trouver à sa charge.

Votre mère, la pauvre créature, n'a guère le loisir de bouder ou de s'essuyer les yeux, car elle a un tel sentiment du devoir que quand même le vaisseau serait en train de couler sous ses pieds, je parie un galion d'argenterie contre une mandarine, qu'elle resterait tranquillement dans la cambuse à éplucher des renoncules ou à rouler de la pâtisserie.

Ils ont donné dans la prière, comme d'autres s'adonneraient au rhum, et ils s'en réchauffent le coeur quand souffle la bise glaciale du malheur.

Ils ont été enchantés de voir que je partais pour vous trouver et je leur ai donné ma parole de marin que je vous tirerais des fers d'une façon ou d'autre si la chose était faisable.

--Me faire sortir, Salomon? dis-je. Il ne saurait en être question. Comment pourriez-vous me faire sortir?

--Il y a plus d'une façon, répondit-il, en baissant la voix pour continuer tout bas, et hochant sa tête grise de l'air d'un homme qui parle d'un projet qui lui à coûté bien du temps, bien des réflexions: il y a l'écoutillage.

--L'écoutillage!

--Oui, mon garçon. Quand j'étais quartier-maître sur la galère la _Providence_, pendant la seconde guerre de Hollande, nous nous trouvâmes pris entre la côte à bâbord et l'escadre de Ruyter, de sorte qu'après nous être battus jusqu'à ce que tout notre gréement fût emporté, et que le sang coulât à flots par nos dalots, nous fûmes pris à l'abordage et envoyés comme prisonniers au Texel.

On nous entassa les fers aux pieds dans la cale, parmi les flaques d'eau puante et les rats.

Les écoutilles étaient clouées et gardées par des hommes, mais malgré cela ils ne réussirent pas à nous garder, car les fers allèrent à la dérive, et Will Adams, le compagnon charpentier perça, un trou dans les coutures du bordage, si bien que le navire faillit couler, et dans la confusion, nous tombâmes sur l'équipage de la prise, et nous servant de nos chaînes comme d'assommoirs, nous redevînmes les maîtres du navire.

Mais vous souriez, comme s'il y avait peu d'espoir de faire réussir un plan de ce genre.

--Si ce magasin à laines était la galère la _Providence_, et que le territoire de Taunton fût la Baie de Biscaye, on pourrait essayer, dis-je.

--En effet je me suis écarté de la passe, répondit-il en fronçant le sourcil, mais il y a pourtant un autre moyen parfait, auquel j'ai songé, et qui consiste à faire sauter le bâtiment.

--Le faire sauter! m'écriai-je.

--Oui, une couple de barils et une mèche à combustion lente feraient l'affaire, par une nuit bien noire. Alors que seraient ces murs qui nous enferment maintenant?

--Et où seraient les gens qui s'y trouvent en ce moment. Est-ce qu'ils ne sauteraient pas en même temps?

--Que le diable m'emporte! J'avais oublié cela! s'écria Salomon. Non, je préfère m'en rapporter à vous. Qu'avez-vous à proposer?

Vous n'avez qu'à donner vos ordres de marche.

Alors, avec ou sans navire compagnon, vous verrez que je suis capable de gouverner d'après eux aussi longtemps que cette vieille carcasse sera en état d'obéir à la barre.

--Alors, mon cher vieil ami, dis-je, mon avis est que vous laissiez les choses suivre leur cours et que vous retourniez à Havant, chargé de mes recommandations pour ceux qui me connaissent, pour leur dire qu'ils soient courageux et qu'ils espèrent pour le mieux.

--Ni vous ni aucun autre ne pouvez rien faire pour moi maintenant, car j'ai décidé d'unir mon sort à celui de ces pauvres gens, et si je pouvais les quitter, je ne le ferais pas.

Faites tout votre possible pour réconforter ma mère et rappelez-moi à Zacharie Palmer.

Votre visite a été une joie pour moi, et votre retour en sera une pour eux.

Vous ne sauriez m'être plus utile qu'en restant là-bas.

--Qu'on me noie, si j'aime à partir sans avoir frappé mon coup! grommela-t-il. Et pourtant si vous le voulez ainsi, il n'y a plus à en parler.

Dites-moi, mon garçon, est-ce que ce grand diable aux épars minces, aux flancs plats, qui avait l'air d'un hareng vidé, vous aurait trahi?

S'il en était ainsi, par l'Éternel, tout vieux que je suis, ma lame fera connaissance avec la rapière interminable qui pend à sa ceinture.

Je sais où il s'est retiré, où il s'est amarré, bien confortablement comme un bon marin, pour attendre le retour de la marée.