Micah Clarke - Tome III La Bataille de Sedgemoor

Chapter 11

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--C'est un fin morceau d'acier, Dick, dit l'un en appuyant la pointe sur le sol de pierre et exerçant une pression de l'autre côté jusqu'à ce que la poignée le touchât. Voyez avec quelle force elle se redresse. Pas de nom de fabricant, mais la date, 1638, est marquée sur la poignée. Où vous-êtes-vous procuré cela, hé, l'homme?

--C'était l'épée de mon père, répondis-je.

--Alors j'espère qu'il l'aura tiré pour défendre une cause meilleure que celle qu'a soutenue le fils, dit l'officier, d'un ton narquois.

--Une cause tout aussi juste mais non plus juste, répondis-je; Cette épée a toujours été tirée pour les droits et les libertés des Anglais, et contre la tyrannie des rois et la bigoterie des prêtres.

--Quel clou pour un théâtre! Dick s'écria l'officier. Comme cela sonne bien: la bigoterie des rois et la tyrannie des prêtres. Eh! si cela était débité par Betterton tout près de la rampe, une main sur le coeur, l'autre levée au ciel, je parie que tout le parterre se lèverait.

--C'est très probable, dit l'autre en tortillant sa moustache, mais ce n'est pas le moment des beaux discours. Qu'allons-nous faire du petit?

--Le pendre, répondit l'officier d'un ton insouciant.

--Non, non, très gracieux gentlemen, hurla Tetheridge, s'arrachant brusquement à la poigne du caporal et se jetant à terre devant eux. Ne vous ai-je pas informé où vous pourriez trouver un des plus vigoureux soldats de l'armée rebelle? Ne vous ai je pas conduits jusqu'à lui? Ne suis-je pas monté tout doucement pour lui dérober son épée, de peur qu'un des sujets du Roi ne périt en le faisant prisonnier? Sûrement, sûrement, vous n'allez pas me traiter avec autant de méchanceté, moi qui vous ai rendu de tels services. N'ai-je pas tenu parole? N'est-il pas tel que je l'ai décrit, un géant par la taille et par sa force extraordinaire? Toute l'armée me rendra témoignage sur ce point qu'il en vaut deux comme lui en combat singulier? Je vous l'ai livré. Assurément vous me relâcherez.

--Voilà, qui est fort bien débité, terriblement bien, dit le petit officier en tapant doucement d'une main dans le creux de l'autre main. L'emphase était juste, la prononciation nette. Un peu plus du côté des coulisses, caporal, s'il vous plaît. Merci! Maintenant, Dick, c'est votre tour d'entrer en scène.

--Non, John, vous êtes par trop absurde, s'écria l'autre, impatienté. Le masque et les brodequins sont fort bons à leur place, mais vous regardez la pièce comme une réalité, au lieu de regarder la réalité comme une pièce. Ce qu'a dit ce reptile est vrai. Nous devons lui tenir parole, si nous tenons à ce que d'autres gens du pays livrent les fugitifs. Il n'y a pas moyen de faire autrement.

--Pour moi, je crois à la Justice de Jeddard, répondit son compagnon. Je commencerais par pendre l'homme et ensuite je discuterais sur la question de notre promesse. Cependant, qu'on me tue si jamais j'impose mon opinion à qui que ce soit!

--Non, c'est impossible, dit l'officier de haute taille. Caporal, emmenez-le. Henderson vous accompagnera. Enlevez-lui cette cuirasse et ce sabre, que sa mère porterait de meilleure grâce. Puis, entendez bien, caporal, quelques bons coups de la courroie à étriers sur ses épaules dodues ne seraient pas déplacés pour le faire souvenir des dragons du Roi.

Mon perfide compagnon fut entraîné malgré sa résistance, et bientôt une succession de hurlements aigus, qui devinrent de plus en plus lointains, à mesure qu'il fuyait devant ses bourreaux, annonça que l'indication avait été comprise.

Les deux officiers coururent à la petite fenêtre du moulin et rirent à gorge déployée, pendant que les soldats, regardant furtivement par-dessus leurs épaules, ne pouvaient s'empêcher de prendre part à leur hilarité.

Je devinai ainsi que Maître Tetheridge, ainsi éperonné par la crainte, qui le lançait, malgré son gros ventre, à travers les haies, dans les fossés, présentait un coup d'oeil assez risible.

--Et maintenant à l'autre, dit le petit officier en se détournant de la fenêtre et essuyant les larmes, que le rire avait amenées sur sa figure, cette poutre que voici ferait notre affaire. Où est le pendeur Broderick, le Jack Ketch des Royaux?

--Me voici, monsieur, répondit un soldat à la figure bourrue et grossière, j'ai là une corde avec un noeud coulant.

--Jetez-la par-dessus la poutre, alors. Qu'avez-vous donc à la main, maladroit coquin, pour l'envelopper ainsi?

--S'il vous plaît de le savoir, monsieur, répondit l'homme, cela vient d'un ingrat de Presbytérien aux oreilles redressées, que j'ai pendu à Gommatch. J'ai fait pour lui tout ce qui pouvait se faire. Il aurait été à Tyburn qu'il n'aurait pas été traité avec plus d'égards, et pourtant, quand j'ai mis la main sur son cou pour m'assurer que tout allait bien, il m'a saisi à pleines dents et m'a emporté un bon morceau de pouce.

--J'en suis fâché pour vous, dit l'officier. Vous savez sans doute qu'en pareille circonstance la morsure humaine est aussi fatale que celle d'un chien enragé, en sorte qu'un de ces beaux matins on vous verra peut-être donner des coups de dents et aboyer. Mais ne pâlissez donc pas. Je vous ai entendu prêcher la patience et le courage à vos victimes. Vous n'avez pas peur de la mort, n'est-ce pas?

--Non, pas d'une mort chrétienne, Votre Honneur, mais dix shillings par semaine, ce n'est pas trop bien payé pour finir comme cela.

--Bah! C'est une loterie, comme le reste! remarqua le capitaine, d'un ton encourageant. J'ai entendu dire que dans cette circonstance, le malade est tellement contracté qu'il ne fait que battre le rappel avec ses pieds derrière sa tête, mais ce n'est peut-être pas aussi douloureux que cela le paraît. Pour le moment, occupez-vous de votre office.

Deux ou trois soldats me saisirent par les bras.

Je m'en débarrassai de mon mieux par une secousse et je m'avançai, je crois, d'un pas ferme, la figure joyeuse, sous la poutre.

C'était une grande solive noircie par la fumée et qui passait d'un côté à l'autre de la chambre.

La corde fut lancée par-dessus, et le bourreau, de ses doigts tremblants, passa à mon cou le noeud coulant, en faisant grande attention à ne pas se tenir à portée de mes dents.

Une demi-douzaine de dragons prirent l'autre bout de la corde et se tinrent prêts à me lancer dans l'éternité.

Pendant toute ma vie aventureuse, jamais je ne me suis vu aussi près de franchir le seuil de la mort qu'à ce moment-là, et pourtant, je l'affirme, si terrible que fût ma position, il me fut impossible de penser à autre chose qu'aux tatouages que portait au bras le vieux Salomon Sprent, et à l'habileté avec laquelle il y avait marié le rouge et le bleu.

Et cependant je ne perdais pas le plus léger détail de ce qui se passait autour de moi.

La scène, cette chambre nue, dallée, l'unique et étroite fenêtre, les deux officiers flâneurs, élégants, les armes entassées dans le coin, et même le tissu de la grossière serge rouge, et les dessins des larges boutons de cuivre sur la manche de l'homme qui me tenait, tout cela est resté nettement gravé en mon esprit.

--Il faut faire notre besogne avec méthode, fit remarquer le capitaine de haute taille, en tirant de sa poche un calepin. Le colonel Sarsfield demandera peut-être quelques détails. Voyons... celui-ci est le dix-septième, n'est-ce pas?

--Quatre à la ferme, et cinq à la croisée des routes, répondit l'autre on comptant sur ses doigts. Puis, celui que nous avons tué d'un coup de feu dans la haie, et le blessé qui s'est presque sauvé en mourant, et les deux dans le petit bois auprès de la colline. Je ne puis m'en rappeler d'autres, si ce n'est ceux qui ont été accrochés à Bridgewater aussitôt après le combat.

Il est bon de faire la chose avec un soin attentif, dit l'autre en griffonnant dans son calepin. C'est affaire à Kirke et à ses hommes, qui sont, eux aussi, à moitié des Maures, de pendre et d'égorger sans distinction, ni cérémonie, mais il nous convient de donner un meilleur exemple. Comment vous nommez-vous, l'homme?

--Je me nomme le capitaine Micah Clarke, répondis-je.

Les deux officiers échangèrent un regard et le plus petit siffla longuement.

--C'est bien l'homme en question, dit-il. Voilà ce que c'est que de faire des questions. Je veux être pendu si je n'avais pas déjà des pressentiments que cela tournerait ainsi. On disait qu'il était d'une forte carrure.

--Dites-moi, mon homme, avez-vous jamais connu un Major Ogilvy, des gardes à cheval, des Bleus?

--Comme j'ai eu l'honneur de le faire prisonnier, répondis-je, et comme depuis ce jour-là il a toujours partagé avec moi l'ordinaire du soldat, je crois que j'ai le droit de dire que je le connais.

--Enlevez la corde, dit l'officier.

Et le pendeur, de fort mauvaise grâce fit passer de nouveau le noeud coulant par-dessus ma tête.

--Jeune homme, vous êtes certainement appelé à quelque chose de grand, car jamais vous ne serez plus près de la tombe, excepté le jour où vous y mettrez le pied pour tout de bon. Le major Ogilvy a fait les plus actives démarches en votre faveur et en celle d'un de vos camarades blessé qui est couché à Bridgewater. Votre nom a été transmis à tous les chefs de cavalerie avec l'ordre de vous amener intact si vous êtes pris. Mais il n'est que juste de vous informer que si le langage bienveillant du Major peut vous éviter la cour martiale, elle vous servira fort peu auprès d'un juge civil, devant lequel il vous faudra comparaître, en définitive.

--Je désire partager le même sort, les mêmes hasards que mes compagnons d'armes, répondis-je.

--Eh bien, voilà une façon maussade d'accueillir votre délivrance! s'écria le plus petit des officiers. La situation est aussi plate que de la bière de cantinier. Ottway en eût tiré meilleur parti. Ne sauriez-vous donc vous hausser à la hauteur qu'elle comporte? Où est-elle?

--Elle? Qui? demandai-je.

--Elle! Elle, parbleu, la femme. Votre femme, votre amoureuse, votre fiancée,--comme vous voudrez.

--Je n'en ai d'aucune sorte, répondis-je.

--Ah bien! Que faire en pareille circonstance? s'écria-t-il d'un ton désappointé. Elle aurait dû sortir des coulisses en courant, se jeter entre vos bras. J'ai vu une situation pareille tirer du parterre trois salves d'applaudissements. Que voilà un beau sujet gâté, faute de quelqu'un pour en profiter!

--Nous avons encore d'autre besogne, Jack, s'écria son compagnon avec impatience. Sergent Gredder, prenez deux hommes et conduisez le prisonnier dans l'église de Gommatch. Il n'est que temps de nous remettre en route, car dans quelques heures l'obscurité empêchera la poursuite.

En entendant ces ordres, les soldats descendirent dans le champ, où leurs chevaux étaient au piquet, et se remirent promptement en marche, sous la conduite du capitaine de haute taille, le cornette amateur de théâtre dirigeant l'arrière-garde.

Le sergent, aux soins duquel j'avais été confié, grand gaillard aux larges épaules, aux sourcils noirs, fit amener mon propre cheval et m'aida à le monter, mais il enleva des fontes les pistolets et les suspendit avec mon épée au pommeau de sa selle.

--Lui attacherai-je les jambes sous le ventre du cheval? demanda un des dragons.

--Non, le jeune homme a une honnête figure, répondit le sergent. S'il promet de se tenir tranquille, nous lui délierons les bras.

--Je n'ai point l'intention de m'échapper, dis-je.

--Alors, défaites la corde. Un brave dans le malheur a toujours ma sympathie. Autrement que je devienne muet. Je me nomme le sergent Gredder, servant auparavant sous Mackay et présentement dans la cavalerie royale, un homme qui travaille aussi dur, et qui est aussi mal payé que pas un au service de Sa Majesté. Par le flanc droit, et qu'on descende le sentier! En file sur chaque côté et moi derrière! Nos carabines sont amorcées, l'ami. Aussi tenez votre promesse.

--Oh! vous pouvez y compter, répondis-je.

--Votre petit camarade vous a joué un vilain tour, dit le sergent, car en nous voyant arriver par la route, il a coupé court à travers champs pour nous joindre, et il a fait un marché avec le capitaine, pour qu'on l'épargnât, à la condition qu'il livrerait entre nos mains un homme qu'il décrivait comme un des plus vigoureux soldats de l'armée rebelle. Et vraiment, vous ne manquez pas de nerfs et de muscles, quoique vous soyez certainement trop jeune pour avoir beaucoup servi.

--Cette campagne a été ma première, répondis-je.

--Et selon toute vraisemblance, elle sera votre dernière, remarqua-t-il avec une franchise militaire. À ce que j'ai entendu dire, le Conseil Privé se propose de faire un exemple tel qu'il découragera les Whigs pour une vingtaine d'années au moins. On fait venir de Londres un homme de loi dont la perruque est plus à craindre que nos casques. Il fera périr plus d'hommes en un jour qu'un escadron de cavalerie en dix milles de poursuite. Par ma foi, j'aime mieux qu'ils se chargent eux-mêmes de cette besogne de bouchers. Voyez ces arbres là-bas. C'est une bien mauvaise saison quand de tels glands poussent sur les chênes anglais.

--C'est une mauvaise saison, dis-je, quand des gens qui se prétendent chrétiens exercent une telle vengeance sur de pauvres et simples paysans, qui n'ont fait autre chose que ce que leur commandait leur conscience. Que les chefs et les officiers pâtissent, ce n'est que juste. Ils ont joué pour gagner en cas de succès et ils ont à payer l'amende maintenant qu'ils ont perdu. Mais cela me fend le coeur de voir ainsi traité ces pauvres et pieux campagnards.

--Oui, il y a du vrai dans cela, dit le sergent. Maintenant, si ces pécheurs au langage nasillard, aux longues tignasses, béliers qui mènent le troupeau au son de leur clochette, étaient ceux qui ont mené leurs ouailles au diable, ce serait une autre affaire. Pourquoi ne veulent-ils pas se conformer à l'Église, pour son tourment? Le Roi s'en contente bien. N'est-ce pas assez bon pour eux? Ou bien ont-ils l'âme si délicate qu'ils ne sauraient l'accommoder de ce qui engraisse tout brave Anglais. La grande route pour aller au ciel, c'est trop commun pour eux. Il leur faut leur chemin à eux et ils crient contre tous ceux qui ne veulent pas le suivre.

--Mais, dis-je, il y a des gens pieux dans toutes les religions. Quand on vit honnêtement, qu'importe ce qu'on croit.

--On doit garder sa vertu dans son coeur, fit le sergent Gredder, on doit la tenir emballée au fin fond de son havresac. Je me méfie de la sainteté qui s'étale à la surface, du langage nasillard, des roulements d'yeux, des gémissements, des boniments. C'est comme la fausse monnaie. On la reconnaît à ce qu'elle a plus d'éclat, plus d'apparence que la vraie.

--La comparaison est juste, dis-je. Mais, sergent, comment se fait-il que vous ayez tourné votre attention sur ces sujets? à moins qu'on ne les décrive tous de fausses couleurs, les dragons du Roi ont autre chose en tête.

--J'ai servi dans l'infanterie de Mackay, répondit-il brièvement.

--J'ai entendu parler de lui, dis-je. C'est, je crois, un homme qui a à la fois des capacités et de la religion.

--Oh! pour cela c'est vrai, s'écria le sergent Gredder avec chaleur. C'est un homme sévère, un vrai soldat, au premier coup d'oeil, mais de plus près il a l'âme d'un saint. Je vous réponds qu'on n'avait guère besoin de l'estrapade dans son régiment, car il n'y avait pas un homme qui ne craignit de voir la figure attristée de son colonel, plus qu'il ne craignait le prévôt-maréchal.

Pendant toute notre longue chevauchée, je reconnus que le digne sergent était un vrai disciple de l'excellent colonel Mackay, car il fit preuve d'une intelligence plus qu'ordinaire et il laissa voir des habitudes sérieuses et réfléchies.

Quant aux deux soldats qui marchaient de chaque côté de moi, ils étaient aussi muets que des statues, car les simples dragons de ce temps-là savaient parler vin et femmes, mais perdaient leur aplomb et leur loquacité quand il était question d'autre chose.

Lorsque enfin nous arrivâmes dans le petit village de Gommatch, qui domine la plaine de Sedgemoor, ce fut avec des regrets réciproques que nous nous séparâmes, mon gardien et moi.

Comme dernière faveur, je lui demandai de se charger de mon Covenant, en lui promettant de lui payer une certaine somme par mois pour son entretien et lui donnant le droit de garder le cheval pour son propre usage, si je manquais de le réclamer avant la fin de l'année.

Ce fut un soulagement pour mon esprit de voir emmener mon fidèle compagnon, qui se retournait pour me regarder avec de grands yeux interrogateurs, comme s'il n'arrivait pas à comprendre cette séparation.

Quoi qu'il pût m'advenir, j'étais sûr désormais qu'il était confié à la garde d'un brave homme qui veillerait à ce qu'il ne lui arrivât rien de fâcheux.

VIII--La venue de Salomon Sprent.

L'église de Gommatch était un petit édifice couvert de pierre, avec un clocher normand carré, et se dressait au milieu du hameau de ce nom.

Ses grandes portes de chêne, semées de gros clous, ses hautes et étroites fenêtres, la rendaient bien propre à l'usage qu'on allait en faire.

Deux compagnies de l'infanterie de Dumbarton avaient été établies dans le village, sous les ordres d'un corpulent major, auquel je fus remis par le sergent Gredder, qui y ajouta quelques détails de ma capture et sur les raisons qui avaient empêché mon exécution sommaire.

La nuit venait déjà, mais quelques lampes aux faibles lueurs, suspendues çà et là aux murs, jetaient une incertaine et vacillante clarté sur la scène.

Une centaine au moins de prisonniers étaient épars sur le sol dallé, beaucoup d'entre eux, blessés, et quelques-uns évidemment près de mourir.

Les hommes indemnes s'étaient réunis en groupes silencieux et discrets autour de leurs amis souffrants, et faisaient de leur mieux pour soulager leurs peines.

Plusieurs avaient même ôté la plus grande partie de leurs vêtements pour en faire des couchettes et en couvrir les blessés.

Çà et là on discernait dans l'ombre les noires silhouettes de gens agenouillés, et l'on entendait résonner sous les ailes le bruit rythmé de leurs prières, coupées de temps à autre d'une plainte, d'un souffle pénible, étranglé, celui de quelque pauvre malade qui luttait pour respirer.

La lueur vague, jaune, tombant sur les faces graves, tirées, sur les corps en haillons salis de boue, eussent inspiré le talent d'un de ces peintres des Pays-Bas dont je vis plus tard les tableaux à la Haye.

Le jeudi matin, troisième jour après la bataille, nous fûmes tous conduits à Bridgewater, et enfermés jusqu'à la fin de la semaine dans l'église de Sainte-Marie, la même du haut du clocher de laquelle Monmouth et ses officiers avaient examiné la position de l'armée de Feversham.

Plus nous entendions parler du combat par les soldats et d'autres plus il paraissait évident que notre attaque de nuit avait eu toutes les chances de réussir.

Feversham n'avait évité presque aucune des fautes que peut commettre un général.

Il avait jugé son adversaire trop à la légère, et laissé son camp entièrement exposé à une surprise.

Lorsque éclatèrent les coups de feu, il s'élança de son lit, mais comme il tardait à trouver sa perruque, il errait à tâtons par sa tente pendant que la bataille se décidait et il n'en sortit guère que quand elle fut terminée.

Tous étaient unanimes à déclarer que sans le hasard qui fit négliger à nos guides et éclaireurs le fossé du Rhin de Bussex, nous nous serions trouvés au milieu des tentes avant que les hommes pussent être appelés aux armes.

Cette seule circonstance et l'ardente énergie de John Churchill, qui commandait en second, ce qui par la suite le rendit célèbre sous un nom plus noble, dans l'histoire de la France comme de l'Angleterre, épargnèrent à l'armée royale un revers qui aurait peut-être modifié l'issue de la campagne[3].