Micah Clarke - Tome III La Bataille de Sedgemoor
Chapter 10
Un juron, proféré à demi-voix, suivi d'une plainte, me tira de mes réflexions.
Le caporal était assis, se frottait la tête d'un air d'étonnement, de stupeur, comme s'il ne savait pas au juste où il était, ni comment il se trouvait là.
L'officier avait aussi ouvert les yeux et donné d'autres indices de son retour à la conscience.
Évidemment les blessures n'étaient pas d'un caractère bien grave.
Je ne courais aucun danger d'être poursuivi par eux, car lors même qu'ils auraient voulu le faire, leurs chevaux étaient partis au trot pour rejoindre les nombreuses montures sans cavaliers qui erraient de tous cotés sur la Lande.
Je me mis donc en selle, et m'éloignai d'une allure lente, afin d'épargner autant que possible mon brave cheval, car la besogne du matin l'avait quelque peu fatigué.
Il y avait de nombreux escadrons qui battaient séparément la plaine marécageuse, mais je pus les éviter et je continuai ma route au trot, jusqu'à ce que je fusse à huit ou dix milles du champ de bataille.
Les quelques cottages ou maisons, devant lesquels je passai, étaient abandonnés, et un grand nombre d'entre elles portaient les traces du pillage.
On ne voyait pas un seul paysan.
La mauvaise renommée des agneaux de Kirke avait chassé tous ceux qui n'avaient pas pris les armes.
Enfin, après trois heures de chevauchée, je me dis que j'étais assez loin de la direction principale de la poursuite pour ne craindre aucun danger.
Je fis donc choix d'un endroit abrité, où une grosse touffe de broussailles était suspendue au-dessus d'un petit ruisseau.
Je m'y assis sur un banc de mousse veloutée, j'y reposai mes membres las et je m'efforçai de faire disparaître de ma personne les traces du combat.
Ce fut seulement quand je pus jeter un regard tranquille sur mon accoutrement que je reconnus combien avait dû être terrible la lutte à laquelle j'avais pris part, et combien aussi il était surprenant que je m'en fusse tiré presque sans une égratignure.
Je ne me souvenais que vaguement des coups que j'avais donnés dans la bataille, mais ils avaient dû être nombreux et terribles, car le tranchant de mon sabre était aussi dentelé, aussi émoussé, que si j'avais passé une heure à frapper sur une barre de fer.
De la tête aux pieds, j'étais éclaboussé de boue et couvert de sang, en partie le mien, mais surtout celui des autres.
Mon casque était tout bosselé par les chocs.
Une balle de pétrinal avait ricoché sur ma cuirasse, en la frappant obliquement et y laissant une rainure profonde.
Deux ou trois autres fêlures ou étoiles prouvaient que l'excellente qualité de la plaque d'acier m'avait sauvé la vie.
Mon bras gauche était raide, presque inerte par suite du coup de poignard donné par le caporal, mais après avoir enlevé mon doublet et examiné l'endroit, je trouvai que si la blessure avait beaucoup saigné, du moins elle n'intéressait que le côté extérieur de l'os et dès lors ne signifiait pas grand'chose.
Un mouchoir trempé dans l'eau et noué serré tout autour adoucit la douleur et arrêta le sang.
En dehors de cette égratignure, je n'avais pas été atteint, mais mes efforts avaient produit une raideur douloureuse et générale, comme si on m'avait infligé une bastonnade.
La petite blessure, reçue dans la cathédrale de Wells, s'était rouverte et saignait. Mais avec un peu de patience et de l'eau froide, je vins à bout de la nettoyer et de la bander aussi bien que l'eût fait n'importe quel chirurgien du royaume.
Après avoir passé en revue mes plaies, il me fallait maintenant m'occuper de ma tenue, car, à dire vrai, j'avais l'air d'un de ces géants couverts de sang qu'étaient accoutumés à combattre Don Bellianis de Grèce et autres vaillants paladins.
Pas de femme, pas d'enfant qui n'eussent pris la fuite à ma vue, car j'étais aussi rouge que le boucher de la paroisse à l'approche de la Saint-Martin.
Toutefois un bon lavage dans le ruisseau eut bientôt fait disparaître ces traces de la guerre, et j'arrivai à effacer les marques de ma cuirasse et de mes bottes.
Mais en ce qui concernait mes habits, c'était peine perdue que de vouloir les rendre plus propres et j'y renonçai de désespoir.
Mon bon vieux cheval n'avait pas même été effleuré par les armes et les balles, en sorte que quand il fut bien arrosé, bien frictionné, il était en aussi bon état que jamais; et quand nous tournâmes le dos au petit ruisseau, nous formions un couple plus présentable qu'à notre arrivée sur ses bords...
Il était près de midi, et je commençais à avoir grand'faim, car je n'avais rien mangé depuis la veille au soir.
Il y avait bien sur la lande un groupe de deux ou trois maisons, mais les murs noircis et le chaume roussi indiquaient qu'il ne fallait pas espérer d'y trouver quoi que ce fut.
Une ou deux fois, j'aperçus des gens dans les champs ou sur la route; mais à la vue d'un cavalier armé, ils couraient comme si leur vie était menacée et plongeaient dans les fourrés comme des animaux sauvages.
À un certain endroit, où un grand chêne marquait la rencontre de trois routes, deux cadavres se balançant à une branche prouvaient que les craintes des villageois étaient fondées sur l'expérience.
Selon toute vraisemblance, ces pauvres gens avaient été pendus parce que la valeur de leurs économies s'était trouvée au-dessous de ce qu'attendaient leurs pillards, ou bien parce qu'ayant tout donné à une bande de pillards, ils n'avaient plus de quoi contenter la bande suivante.
Enfin, comme j'en avais vraiment assez de chercher vainement de la nourriture, je découvris un moulin à vent qui se dressait sur un tertre vert, au bout de quelques champs.
Jugeant à son apparence qu'il avait échappé au pillage général, je pris le sentier qui partait de la grande route pour y conduire[2].
[Note 2: Les deux lettres suivantes communiquées à l'Institut Royal archéologique par le Rév. C. W. Bingham, éclairent d'un jour curieux certains côtés de cette bataille.
I
À Mistress Chaffin à Chettle House.
Lundi, dans la matinée. 6 juillet 1685.
«Ma très chère amie, ce matin vers une heure, les rebelles ont fondu avec toutes leurs forces sur nous pendant que nous étions sous nos tentes dans la lande royale de Sedgemoor. Nous en avons tué et pris au moins un millier... Ils se sont enfuis à Bridgewater. On dit que nous avons pris toute leur artillerie, mais il est certain que nous en avons pris la plus grande partie, si ce n'est la totalité. Un habit, sur lequel il y avait des décorations, a été pris: il est déchiré dans le dos. Certains pensent que le duc rebelle le portait et qu'il a été tué, mais la plupart croient qu'il était porté par un domestique. Je voudrais qu'il fût pris pour que la guerre puisse prendre fin. On croit qu'il sera hors d'état de faire combattre de nouveau ses hommes. Je rends grâce à Dieu de ce que je me porte très bien, sans la moindre blessure. Il en est de même de nos amis du comté de Dorset. Je vous prie, faites savoir cela à Biddy par la première occasion. Je suis votre unique et cher Tossey.»
II
Bridgewater. 7 juillet 1685.
«Nous avons mis en complète déroute les ennemis de Dieu et du Roi, et à ce qu'on nous apprend, il ne reste pas cinquante hommes ensemble de toute l'armée rebelle. Nous en ramassons à toute heure dans les champs de blé et les fossés. Williams, ancien valet du duc, est prisonnier. Il a fait un récit très amusant de toute l'affaire, qui serait trop longue à raconter. La dernière fois qu'il lui parla, ce fut au moment où son armée s'enfuit. Il dit qu'il était défait et devait pourvoir à sa sûreté. Nous pensons marcher aujourd'hui avec le général à Wells, sur la route qu'il prendra pour rentrer. Pour le moment, il est à deux milles de là, au camp, en sorte que je ne saurais dire avec certitude s'il se propose d'aller à Wells. Je serai certainement à la maison samedi au plus tard. Je crois que ma chère Nan aurait bien donné 500 livres pour que son Tossey eût servi le Roi jusqu'à la fin des guerres. Toujours à toi, ma chère enfant.» (Note de l'Auteur.)]
VII--Ma périlleuse aventure au moulin.
Au pied du moulin, il y avait un hangar, évidemment destiné à loger les chevaux qui apportaient le grain du fermier.
Il y restait de l'herbe.
Je détachai donc les sangles de Covenant, et le laissai se régaler copieusement.
Quant au moulin, il semblait silencieux et vide.
Je gravis la raide échelle de bois.
J'ouvris la porte d'une poussée et entrai dans une chambre ronde, dallée en pierre, d'où une autre échelle aboutissait au grenier situé au-dessus.
Sur un des côtés de la chambre se trouvait une longue caisse carrée, et tout autour des murs étaient dressées plusieurs rangées de sacs pleins de farine.
Dans le foyer, il y avait un tas de fagots qu'il ne restait plus qu'à allumer.
Aussi à l'aide de ma boîte à briquet, j'eus bientôt une réjouissante flambée.
Je pris dans le sac le plus proche une grosse poignée de farine.
Je la pétris avec l'eau d'une cruche, je la roulai, puis j'en fis une galette plate, et je me mis en devoir de la faire cuire, souriant à l'idée que se ferait ma mère, si elle assistait à une aussi grossière cuisine.
J'en suis très sur, Patrick Lamb, l'auteur de ce livre intitulé le _Parfait cuisinier de la Cour_, que la chère créature tenait toujours de la main gauche, tandis qu'elle remuait et tournait la sauce de la main droite, n'a jamais assaisonné un plat qui fût plus à mon gré en ce moment là.
Je n'eus pas même la patience d'attendre que la galette eût pris une teinte rousse, je la saisis et l'avalai à moitié cuite.
J'en roulai alors une seconde que je plaçai devant le feu, puis tirant ma pipe de ma poche, je me mis à fumer, jusqu'à ce qu'elle fût prête, avec toute la philosophie que je pus appeler à mon aide.
J'étais perdu dans mes réflexions et je songeais avec tristesse au coup que ces nouvelles porteraient à mon père, quand j'en fus tiré soudain par un sonore éternuement, qui me fit l'effet d'avoir retenti à mon oreille.
Je me dressai d'un bond et jetai les yeux autour de moi, mais je ne vis rien que le mur massif derrière moi, et devant moi, la chambre vide.
J'avais fini par me persuader que j'avais été le jouet de quelque illusion, quand soudain un éternuement sonore, plus bruyant et plus prolongé que le premier, rompit le silence.
Y avait-il quelqu'un de caché dans un des sacs?
Je tirai mon épée et je fis le tour de la chambre, en tâtant de la pointe les grands sacs de farine, sans réussir à découvrir la cause de ce bruit.
J'étais encore à m'étonner de la chose, quand un concert tout à fait extraordinaire, où se mêlaient des aspirations violentes, des renâclements, des sifflets éclata, suivi de cris «Sainte Mère! Béni Rédempteur!» et autres exclamations analogues.
Cette fois, il n'y avait pas à se méprendre sur l'endroit d'où venait le vacarme.
Je courus à la grande caisse sur laquelle je m'étais assis.
J'en rejetai le couvercle et je regardai à l'intérieur.
Elle était plus qu'à moitié pleine de farine, au milieu de laquelle était perdu un être vivant, sur lequel la poudre blanche s'était si bien attachée et plaquée que, sans les cris lamentables qu'il poussait, il eût été difficile de savoir si c'était une créature humaine.
Je me baissai.
Je retirai l'homme de sa cachette.
Aussitôt il tomba à genoux sur le sol et se mit à hurler merci, tout en soulevant à chacune de ses contorsions un tel nuage de poudres que je me mis à tousser et à éternuer.
Lorsque enfin ce revêtement de farine eut commencé à se détacher, je ne fus pas peu surpris de voir que ce n'était ni un meunier ni un paysan, mais un homme armé de toutes pièces, avec un énorme sabre pendu à sa ceinture et qui pour le moment ne ressemblait pas mal à un glaçon, portant une vaste cuirasse.
Son casque était resté dans le pétrin et sa chevelure d'un rouge vif, la seule partie de sa personne dont on vit la couleur, se dressait en l'air sous l'influence de la terreur, pendant qu'il me suppliait d'épargner sa vie.
Je trouvai que cette voix ne m'était pas inconnue et je promenai ma main sur sa figure, ce qui le fit hurler comme si je l'égorgeais.
Impossible de se méprendre à ces joues rebondies, à ces petits yeux avides.
Ce n'était rien moins que Maître Tetheridge, l'encombrant secrétaire municipal de Taunton.
Mais quel changement s'était accompli chez le secrétaire que nous avions vu se pavaner dans toute la pompe et la magnificence de son emploi devant le brave Maire le jour de notre arrivée dans le Comté de Somerset!
Qu'étaient devenus son assurance et son air guerrier?
Pendant qu'il était à genoux, ses grandes bottes s'entrechoquaient d'appréhension, et il éjaculait d'une voix de fausset, comme celle d'un mendiant de Lincoln's Inn, enfilait des excuses, des explications, comme si j'étais Feversham en personne et que je fusse sur le point d'ordonner son exécution.
--Je ne suis qu'un pauvre diable de scribe, Votre Altesse Sérénissime, braillait-il. Vrai, je suis un malheureux employé, Votre Honneur, qui a été entraîné dans ces affaires par la tyrannie de ses supérieurs. Jamais, Votre Grâce, un homme plus loyal ne porta le cuir de boeuf. Mais quand le Maire dit oui, l'employé peut-il dire non. Épargnez-moi, Votre Seigneurie, épargnez le plus repentant des misérables, qui demande seulement dans ses prières à servir le Roi Jacques jusqu'à la dernière goutte de son sang.
--Renoncez-vous au duc de Monmouth? demandai-je d'un ton rude.
--Oui,... de tout mon coeur, dit-il avec ardeur.
--Alors préparez-vous à mourir, criai-je, on tirant mon épée, car je suis un de ses officiers.
À la vue de l'acier, le misérable secrétaire jeta un véritable hurlement de terreur.
Tombant la figure contre terre, il se tordit, se roula, jusqu'à ce que, levant les yeux, il s'aperçut que je riais.
À cette vue, il se remit d'abord à genoux, puis se leva, en me regardant obliquement, comme s'il ne devinait rien de mes intentions.
--Vous devez vous souvenir de moi, Maître Tetheridge, dis-je. Je suis le Capitaine Clarke, du régiment d'infanterie du Comté de Wilts, que commande Saxon. Je suis vraiment surpris que vous ayez adjuré votre fidélité, alors que non seulement vous avez juré de la maintenir, mais que de plus vous avez fait prêter le même serment aux autres.
--Pas du tout, capitaine, pas du tout, répondit-il en reprenant ses allures habituelles de coq de combat aussitôt qu'il s'aperçut que le danger avait disparu, en fait de serment je suis aussi sincère, aussi loyal que je le fus jamais.
--Pour cela, je vous crois entièrement, dis-je.
--Je n'ai fait que dissimuler, reprit-il en secouant la farine qui le couvrait. Je me suis borné à mettre en pratique cette ruse du serpent qui dans tout guerrier doit être jointe au courage du lion. Vous avez lu Homère sans doute. Eh! moi aussi je suis quoique peu frotté d'études classiques. Je ne suis pas seulement un grossier soldat, bien que je puisse manier l'épée d'une main vigoureuse. Maître Ulysse, voilà mon idéal, de même qu'Ajax est le vôtre, je suppose.
--M'est avis que le type du diable qui sort de la boîte vous irait bien mieux, dis-je. Voulez-vous accepter la moitié de cette galette? Comment vous êtes-vous trouvé dans ce pétrin?
--Eh! par Sainte Marie! voici comment, répondit-il, la bouche pleine de pâte. C'était un stratagème, une ruse, telle qu'en conçoivent les plus grands généraux, qui ont toujours été fameux pour leur art à dérober leurs manoeuvres et se dissimuler là où on les attendait le moins. En effet, lorsque la bataille fut perdue, lorsque je me fus escrimé d'estoc et de taille jusqu'à ce que mon bras fut engourdi et ma lame émoussée, je m'aperçus que de tous les gens de Taunton j'étais seul resté vivant. Si nous étions sur le champ de bataille, vous pourriez reconnaître l'endroit où je me trouvais par le cercle des cadavres de ceux qui se sont, trouvés à portée de mon épée. Voyant que tout était perdu, et que nos coquins avaient fui, je montai le cheval de notre digne Maire, vu que ce valeureux gentleman n'en avait plus besoin, et je m'éloignai lentement du champ de bataille. Je vous réponds qu'il y avait dans mon regard et dans mon port quelque chose qui empêcha leur cavalerie de me suivre de trop près. Un soldat, il est vrai, me barra la route, mais mon coup habituel de tranchant de sabre en vint aisément à bout. Hélas! j'ai un gros poids sur la conscience: j'ai fait à la fois des veuves et des orphelins. Pourquoi venir me braver, quand... Dieu de miséricorde! qu'est-ce que cela?
--Ce n'est que mon cheval, dans l'écurie au-dessous, répondis-je.
--Je croyais que c'étaient les dragons, dit le secrétaire en essuyant les gouttes de sueur qui avaient tout à coup perlé sur son front. Vous et moi, nous aurions fait une sortie et les aurions assaillis.
--Ou bien vous vous seriez remis dans le pétrin, dis-je.
--Je ne vous ai pas encore expliqué comment je suis venu ici, reprit-il, après m'être éloigné de quelques milles du champ de bataille, je remarquai ce moulin et il me vint à l'esprit qu'un homme énergique pouvait à lui seul y tenir tête à un escadron de cavalerie. Nous ne sommes guère disposés à fuir, nous autres, Tetheridge. C'est peut-être un vain amour-propre, mais ce sentiment-là est très fort dans la famille. Nous avons du sang de vaillants en nous dès le temps où mon ancêtre suivit Ireton en qualité de vivandier. Je m'arrêtai donc, et j'avais mis pied à terre pour faire mes observations quand ma brute de cheval donna une brusque secousse à la bride, et ainsi devenu libre, disparut en un instant franchissant les haies, les fossés. Il ne me restait donc plus qu'à compter sur ma bonne épée. Je gravis l'échelle, et m'occupais à combiner un plan en vue de faire bonne défense, quand j'entendis le pas d'un cheval, et aussitôt après vous êtes monté d'en bas. Je me suis à l'instant mis en embuscade, et je n'aurais pas été long à en sortir soudainement pour une attaque, si la farine ne m'avait pas étouffé, au point qu'il me semblait avoir un pain de deux livres arrêté dans le gosier. Pour ma part, je suis content que la chose soit arrivée, car dans mon aveugle colère, je vous aurais peut-être fait du mal. En entendant le tintement de votre sabre, pendant que vous montiez l'échelle, j'ai pensé que vous étiez sans doute un des suppôts du Roi Jacques, peut-être même le capitaine d'un de ces escadrons qui battent la plaine.
--Voilà qui est fort clair, fort intelligible, Maître Tetheridge, dis-je, en rallumant ma pipe. Sans doute votre attitude lorsque je vous ai tiré de votre cachette n'avait d'autre but que de masquer votre valeur. Mais en voilà assez. Quelles sont vos intentions?
--C'est de rester avec vous, capitaine, dit-il.
--Non, pour cela, vous ne le ferez pas, répondis-je. Je ne tiens guère à votre compagnie. Votre bravoure débordante peut m'entraîner dans des mêlées que j'aimerais tout autant éviter.
--Non, non, je modérerai ma valeur, s'écria-t-il. En des temps aussi troublés, vous ne vous en trouverez pas plus mal d'avoir la compagnie d'un combattant qui a fait ses preuves.
--Appelé à faire ses preuves a fait défaut, dis-je, agacé des propos fanfarons de mon homme. Je vous le dis, j'entends rester seul.
--Non, vous n'avez pas besoin de vous échauffer pour cela, s'écria-t-il, en s'écartant de moi. En tout cas, nous n'avions rien de mieux à faire que de rester ici jusqu'à la nuit tombante, où nous pourrons gagner la côte.
--C'est la première fois que vous faites preuve de bon sens, dis-je. La cavalerie royale trouvera assez à s'occuper avec le cidre de Zoyland et la bière de Bridgewater. Si nous pouvons nous faufiler à travers, j'ai sur les côtes septentrionales des amis qui nous prendraient à bord de leur lougre pour gagner la Hollande. Pour cela, je ne refuserai pas de vous aider, puisque vous êtes mon compagnon d'infortune. Je voudrais bien que Saxon fût resté avec moi. Je crains que nous ne soyons pris.
--Si vous voulez parler du Colonel Saxon, dit le Secrétaire je crois que lui aussi est un homme qui joint la ruse à la valeur. C'était un rude et farouche soldat, je le sais bien, ayant combattu dos à dos avec lui pendant quarante minutes d'horloge contre un escadron de la cavalerie de Sarsfield. Il était simple dans son langage, et peut-être que parfois il traitait avec trop peu d'égards l'honneur d'un cavalier, mais il eût été bon que, sur le champ de bataille, l'armée eût eu plus de chefs pareils.
--Vous avez raison, répondis-je, mais maintenant que nous nous sommes restaurés, il est temps de songer à prendre un peu de repos, car nous aurons peut-être un long trajet à faire cette nuit. Je voudrais bien pouvoir mettre la main sur une bouteille d'ale.
Je ne demanderais pas mieux que d'en boire un coup pour faire plus ample connaissance, dit mon compagnon, mais pour ce qui regarde le sommeil, il est facile de s'arranger. Montez cette échelle, vous trouverez dans le grenier une quantité de sacs vides sur lesquels vous pourrez vous reposer. Pour moi je resterai quelques instants ici, en bas, et je me ferai cuire une autre galette.
--Restez de garde pendant deux heures, et alors réveillez-moi, répondis-je, puis je veillerai pendant que vous dormirez.
Il toucha la poignée de son sabre pour donner à entendre qu'il serait fidèle à son poste.
Alors, non sans quelques fâcheux pressentiments, je montai au grenier.
Je me jetai sur cette rude couche et ne tardai pas à tomber dans un sommeil profond, sans rêves, bercé par la grave et mélancolique plainte des ailes qui tournaient en grinçant.
Je fus réveillé par des pas à coté de moi et m'aperçus que le petit secrétaire avait gravi l'échelle et se penchait sur moi.
Je lui demandai si le moment était venu pour moi de me lever.
Il me répondit d'une voix étrange, fêlée, que j'avais encore une heure et qu'il était venu voir s'il ne pourrait pas m'être utile.
J'étais trop fatigué pour remarquer ce qu'il y avait de sournois dans ses façons et la pâleur de ses joues.
Je le remerciai donc de son attention.
Je me retournai et fus bientôt endormi.
Mon second réveil fut plus brutal, plus terrible aussi.
Il y eut une invasion soudaine par l'échelle, craquant sous des pas lourds, et une douzaine d'habits rouges emplirent la pièce.
Je me redressai brusquement.
J'étendis la main pour saisir l'épée que j'avais posée à côté de moi, à portée de ma main.
L'arme fidèle avait disparu; elle avait été dérobée pendant mon sommeil.
Désarmé, et assailli à l'improviste, je fus jeté à terre et ligoté en un instant.
Un homme tenait un pistolet près de ma tête et jurait qu'il me brûlerait la cervelle si je faisais un mouvement.
Les autres roulaient des tours de corde autour de mon corps et de mes bras.
Samson lui-même aurait eu bien de la peine à se délivrer.
Je compris que mes efforts seraient inutiles.
Je restai silencieux, attendant tout ce qui pourrait arriver.
Alors, pas plus qu'en aucun autre moment, mes chers enfants, je n'ai fait grand cas de la vie, mais enfin j'y tenais moins qu'aujourd'hui, car chacun de vous est comme une petite vrille de lierre qui m'attache à ce monde.
Et pourtant, quand je songe aux autres êtres chéris qui m'attendent sur l'autre rive, je crois que maintenant même la mort ne me paraîtrait point un mal.
Sans cela, comme la vie serait chose désespérante et vide!
Après m'avoir lié les bras, les soldats me traînèrent sur l'échelle, comme si j'avais été une botte de foin, dans la chambre de dessous, également pleine de soldats.
Dans un coin, le misérable scribe, véritable peinture de l'Épouvante abjecte, grelottant, les genoux s'entrechoquant, se serait affaissé s'il n'avait été maintenu par la poigne d'un vigoureux caporal.
Devant lui étaient deux officiers, l'un d'eux un petit homme dur, brun, aux yeux pétillants, aux mouvements vifs, l'autre grand, mince, avec une longue moustache blonde, qui allait à moitié chemin de ses épaules.
Le premier tenait mon sabre à la main et tous deux en examinaient la lame avec curiosité.